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Le Masochisme

L’opinion de Freud

Un court résumé des idées de Freud concernant cette tendance instinctive doit précéder tout nouvel essai de comprendre les bases psychiques et les motifs du masochisme. D’après Freud, le masochisme apparaît sous trois formes : comme une attitude donnée envers la vie, comme expression d’une certaine " féminité ", et comme une modalité particulière de l’excitation sexuelle. Il appelle ces trois formes morales, féminine et " érotogène ".

Masochisme Moral

Le masochisme moral a des droits à l’intérêt de tout être cultivé, parce qu’il imprime son cachet unique sur une partie importante de notre vie intérieure. Il n’est pas circonscrit aux individus isolés, mais est un facteur significatif dans la vie de maints groupes sociaux, nationaux et religieux. Le Masochisme est une composante très visible de beaucoup de névroses et d’idiosyncrasies. En plus, après examen, des traces de Masochisme moral se trouvent dans les tendances à la conduite de chacun d’entre nous. Le trait commun de tous ces phénomènes psychiques est la tendance inconsciente à chercher la souffrance et à en tirer du plaisir. La psychanalyse découvrit d’abord l’existence de ces phénomènes masochistes en étudiant certain types névrosés et asociaux.

Ce ne fut que plus tard que le fait que tout le monde a une part de Masochisme moral devint évident. Ces causes de névroses et de déformation spéciale se reflètent d’une manière pathologique alors que le développement psychique a pu, d’autre part, rester normal.

Les gens dans l’analyse desquels nous pouvons étudier le phénomène se comportent d’une façon particulière, que Freud a définie comme l’effet d’un désir inconscient d’être puni ; Les gens qui en sont les victimes ne le connaissent pas, et ne le confesseraient pas. Néanmoins, ses effets sont évidents dans leurs actions et leurs pensées. Tout se passe comme si ces personnes étaient leurs pires ennemies. Dans ce qu’elles font et dans ce qu’elles évitent, elles réussissent à gâter leur plaisir et leur travail, se refusant un bonheur mérité, et, dans les cas extrêmes, mettant en danger leur vie même. Dans la majorité des cas, l’observateur non prévenu a l’impression que les malchances et les malheurs paraissant dans la vie de ces personnes viennent comme d’un monde extérieur, comme si elles avaient à lutter continuellement contre des événements malheureux et des afflictions qui croisent sans cesse leur destinée. Comme si un destin hostile les avait maudites, comme si elles étaient victimes de mauvais tours joués par tous et par tout ce qui vient en contact avec elles. L’observation analytique, cependant, justifie l’assertion que ces gens, en toute inconscience, exhibent eux-mêmes d’une façon théâtrale une partie prédominante de leurs désastre et de leur misère, et font tourner les événements contre eux. Cependant, ils présentent le cours de ces accidents comme si le destin ou quelque dieu maléfique leur avait assigné tous les mauvais numéros dans la loterie de la vie.

La force inconsciente qui poussent les gens à se refuser le bonheur et le succès, à gâter leurs chances, ou à ne pas s’en servir, peut être définie plus exactement comme le besoin d’être puni. Au cours de l’enfance, les punitions proviennent des parents, une fois adultes, c’est Dieu, ou bien un destin maléfique, qui remplacent ceux-ci. Une autorité cachée à l’intérieur du moi prend la place du juge occupée à l’origine par les parents. L’analyse peut montrer que non seulement ces punitions sont attendues, mais qu’elles sont même inconsciemment désirées, que ces gens tendent à être punis même s’ils ne le savent pas, ou ne veulent pas le savoir. Ces individus agissent comme s’ils étaient contrôlés par des lois morales et des prohibitions rigoureuses, et comme s’ils étaient forcés de se punir pour leur avoir désobéi. La signification de ce facteur psychique justifie Freud lorsqu’il parle de Masochisme moral. Mais dans cette attitude, où gît le plaisir cachée ? La réponse est qu’il se trouve dans la satisfaction d’un désir inconscient de punition, réaction lui-même des désirs défendus du moi.

Quoique ceci puisse ne pas paraître découler des apparences, nous pouvons déclarer que cette attitude particulière envers la vie, de tirer de la punition du plaisir et de la satisfaction, peut être dérivée des tendances sexuelles de l’enfant. Le destin, avons-nous dit, n’est qu’une substitutions ultérieure pour les parents, et la punition attendue représente la punition infligée jadis par le père ou la mère.

Quoique les masochistes se plaignent amèrement des coups du destin, ils les reçoivent inconsciemment avec joie. Nous trouvons ici le fil (que nous allons mettre à jour par la suite) menant à des expériences anciennes, dans lesquelles les coups physiques étaient désirés et cristallisaient une excitation sexuelle. Ainsi l’enquête psychologique nous ramène d’une attitude et d’une conduite particulières dans la vie adulte, vers une forme antérieure dans laquelle l’élément sexuel est évident.

Le " superego " inflige des punitions variées : échec d’une carrière, mariage malheureux, malchances et désappointements de toute espèce concernant la vie et l’amour. Le désir inconscient de punition, se montre aussi évident dans cette névrose que dans le mécanisme psychologique complexe conduisant au crime. En explorant leurs vies, il devient manifeste que ces gens se font du mal dans tout ce qu’ils exécutent ou n’exécutent pas. Une autorité intérieure, ennemie du moi, " sabote " tous leur plans. La réponse que Napoléon donna à un jeune capitaine qui se plaignit d’une malchance constante : " la chance est aussi une qualité ", est sans doute justifiée. L’élément personnel de malchance est cet excès de moralité inconsciente qui secrètement cause malheurs et désappointements. Le fait est que pour beaucoup le travail assume le caractère d’un travail forcé, que pour d’autres des circonstances hostiles paraissent continuellement les empêcher d’obtenir une position sociale, ou de développer librement leurs personnalités, tandis que d’autres encore permettent à leurs camarades ou concurrents de les tourmenter- tout ceci doit être considéré comme l’effet du pouvoir de la conscience.

L’origine et les traits essentiels du Masochisme moral sont certes étranges, mais il est facile pour n’importe qui d’en percevoir un faible écho en soi-même en écoutant sa mélodie intérieur. Nous nous étonnons de voir que le sentiment de culpabilité ou le désir afférent d’être puni puissent rester complètement inconscient. Nous sommes tentés de douter que ce désir de punition puisse avoir des réactions aussi radicales et décisives sur les vies des individus ; nous pensons que, d’après nos propres expériences, notre propre sens de culpabilité est quelquefois conscient. Ce sentiment est désagréable et gênant, mais nous pouvons facilement le surmonter ; il n’y a pas d’indication qu’il puisse influencer nos actions en certaines directions, ou nous faire sérieusement du mal. Il est vrai que nous nous rendons compte que certaines personnes recherche consciemment la souffrance pour expier des péchés commis par elles, nous pouvons même montrer des criminels qui volontairement se sont livrés à la police. Les personnages de Dostoïevski et de Tolstoï s’accablent souvent de misère et de souffrances en un désir obscur d’expier leurs péchés. Quelque étrange que puisse paraître cette recherche inconsciente du châtiment, certains de ses traits paraissent plus faciles à reconnaître si nous pensons à des occurrences analogues conscientes en nous-mêmes. La qualité d’inconscience est étrange en effet, mais les conséquences importantes du sentiment de culpabilité ne le sont pas moins.

Je vais tâcher de démontrer la nature d’après Freud de ce désir inconscient de punition, de ce Masochisme moral, par un simple exemple. Deux jeunes filles, Ada et Irène, sont amies intimes et vivent ensemble. Un beau jour Ada demande à Irène si elle aimerait passer ses vacances avec elle à N. Irène sait fort bien qu’Ada s’intéresse à certain jeune homme qui habite N., et par lequel elle est elle même attirée. Elle refuse cependant l’invitation, plutôt brusquement ; ceci paraît naturel, puisqu’elle veut éviter qu’Ada s’aperçoive de l’intérêt qu’elle porte au jeune homme. Le jour du départ d’Ada, Irène l’accompagne à la gare. Elle glisse soudainement sur le trottoir trop lisse, et fracture sa jambe. L’analyse met à jour les processus mentaux subconscients d’Irène. Elle avait été jalouse à l’idée qu’Ada allait passer ses vacances seule avec ce jeune homme. Cette réaction hostile était en contradiction avec ses sentiments d’amitié pour Ada et l’idéal moral qu’elle s’imposait, Le résultat de ce conflit avait été que l’impulsion non désirée, mais fortifiée par son sentiment d’être coupable, agissait contre son moi. Ainsi l’accident avait été arrangé inconsciemment mais logiquement ; c’était le résultat d’une impulsion agressive tournée contre elle-même sous la pression du jugement moral inconscient également dirigé contre le moi. C’était comme si Irène s’était dit : " Vous ne devez pas aller à N. ; quelque chose se produira pour vous en empêcher. "

Le subconscient, poussé par la réaction de l’élément moral, produisit le faux pas symptomatique et ses conséquences. Irène ne serait plus capable de marcher pour longtemps, devant passer plusieurs semaines à l’hôpital. Elle s’était ainsi punie elle-même sévèrement pour son désir défendu.

Ce fut aussi caractéristique pour l’entente mutuelle inconsciente entre les deux jeunes filles que, après l’accident, Ada pour quelques moments se demanda sérieusement si elle ne devait pas renoncer à son voyage et rester avec son amie. Comme si elle avait compris le motif caché de l’accident et avait désiré se sacrifier. Après une courte hésitation elle prit cependant le train comme en une réaction égoïste.

Beaucoup d’éléments dans cette histoire nous étonnent, en premier lieu qu’Irène ait pu en toute inconscience, faire se produire un accident pareil. Si nous faisons confiance à l’analyse, la chute avait été arrangée inconsciemment et obtenue par une habile maladresse, sur l’ordre secret de forces morales, comme châtiment. Mais châtiment pour quoi ? Certes, non pas pour une faute concrète, mais seulement pour un sentiment immoral, un désir antagoniste dirigé contre son amie. Ce désir avait été traité par son subconscient comme un acte proprement dit, pour lequel elle devait être punie d’après la loi du talion, " œil pour œil, dent pour dent ". Cette réaction psychique soulignait la croyance de la jeune fille en l’omnipotence de la pensée. A part cette estimation exagérée de la puissance du désir, l’on se demande si tout le processus prit vraiment place dans le subconscient. Ce fut avec la plus grande difficulté qu’Irène admit pendant son analyse que le voyage projeté de son amie avait produit chez elle un sentiment spontané de jalousie. Elle nia obstinément que son faux pas et sa chute eussent eu un rapport quelconque avec le départ d’Ada, et qu’il eût pu y avoir à ce sujet un motif secret inconscient. Elle n’en savait rien et n’en voulait rien savoir. L’idée qu’elle aurait pu se punir elle-même pour de mauvaise pensées était intenable ; consciemment, elle ne connaissait rien des motifs ou des dessous de toute l’histoire.

Ce qui la frappa, cependant, fut le contraste fortement marqué dans son état d’esprit avant et après l’accident. Avant, elle se sentait agacée et profondément déprimée. Après, pendant son séjour à l’hôpital, elle se sentit spécialement sereine et satisfaite, comme si tout était parfaitement en ordre. Nous ne manquerons pas de reconnaître dans ce sentiment de satisfaction un signe que le conflit psychique dans lequel le voyage de son amie l’avait plongée avait été résolu, au moins temporairement. S’étant punie si sévèrement pour son mauvais désir, elle avait expié ; le désir de punition, qui avait été la cause secrète de l’accident, avait été satisfait. De plus, longtemps après qu’Irène fut guérie, elle avait fréquemment le désir d’avoir une nouvelle opération effectuée sur sa jambe et de rester couchée dans l’hôpital comme auparavant.

L’état d’esprit particulier d’Irène pendant cette période nous fait comprendre pourquoi nous pouvons classifier ce cas comme un exemple de Masochisme moral, pourquoi nous y trouvons une expression de cette attitude envers la vie. Ici certes, les souffrances, à savoir celle causée par l’accident même, celle résultant du traitement et de l’opération, avaient été désirées et sont associées au plaisir. Nous comprenons aussi jusqu'à un certain point que ce plaisir vienne satisfaire un besoin secret de punition. Ce qui reste difficile à comprendre, plus difficile que le reste, est que ce plaisir eût été de nature sexuelle, qu’il eût pu satisfaire non seulement le désir secret de punition, mais aussi un besoin secret sexuel. Et cependant la participation secrète de forces sexuelles dans la genèse de ce plaisir ne peut être mise en doute.

L’association paradoxale de la peine ou de la gêne avec le plaisir sexuel, si caractéristique pour le masochisme, reste l’élément essentiel du problème. Le fait que le subconscient révèle un besoin d’être puni, d’attirer la souffrance, de souffrir la gêne, est étrange mais concevable dans le champ de nos expériences. Mais que la souffrance, la honte, l’humiliation, la gêne physique et morale soient les préliminaires d’une satisfaction sexuelle est beaucoup plus étrange.

La première situation rentre dans le domaine des faits rares, la seconde dans celui des faits incroyables. Le premier cas peut se comparer à l’événement inattendu de trouver un éléphant solitaire déambulant dans la rue principale d’une ville moderne. Une explication pourrait à cela se trouver facilement, l’animal aurait pu s’échapper d’un cirque ou d’un jardin zoologique, ce qui arrive, après tout. Mais l’autre cas, la présence de la gêne et de la souffrance comme condition du plaisir sexuel, nous frappe comme complètement incroyable.

C’est, pour employer une comparaison analogue à la première, comme si un animal antédiluvien, un ichtyosaure par exemple, apparaissait descendant la Cinquième Avenue.

En pénétrant dans ce sous-bois particulier de la psyché, nous nous sentons comme " Alice au Pays des merveilles " dans un univers de plus en plus curieux. Notre faculté de comprendre s’effondre complètement lorsque l’analyse paraît montrer que la satisfaction du besoin d’être châtié calme par la même occasion l’excitation sexuelle. N’y a-t-il pas là un couplage de phénomènes contraires ? Et ne s’agit-il pas ici d’une particularité constitutionnelle ? Une prédisposition (Anlage) anormale enfantine surgie à la surface d’une vie émotionnelle perverse ? Freud remarqua à cette occasion que l’attitude émotionnelle particulière du " Masochisme moral " avait ses racines dans une forme plus primitive qu’il qualifiait de " féminine ". La formation ultérieure a acquis la contribution sexuelle de la configuration féminine. Etant honteux de cet héritage inopportun, le Masochisme le cache et le nie en public.

Nous servant des indications de Freud, nous allons maintenant explorer la forme antérieure du Masochisme caractérisée par son essence féminine. Ce fut une impression curieuse que Freud reçut au cours de son enquête analytique dans les pratiques et les fantaisies du masochiste, et c’est ce qui l’amena à qualifier ainsi leur attitude. L’atmosphère caractéristique de leur perversion est telle qu’elle est redoutée et souvent inconsciemment désirée par beaucoup de femmes : l’idée, en imagination, d’être outragée sexuellement, et imprégnées à leur corps défendant, ou des situations analogue. Cette impression se confirma quand un plus grand nombre de fantaisies et de cas concrets furent examinés analytiquement, mais la découverte antérieure resta acquise, à savoir que le masochisme avait ses racines dans l’enfance, Cette forme particulière appelée par Freud " Masochisme féminin " représente donc une seconde couche sur la forme primitive, ou, si l’on veut, un nouveau développement.

La situation caractéristique associée au Masochisme donne certainement une impression anormale et bizarre : un homme qui désire être battu, insulté, attaché, qui est humilié par une femme et complètement dominé par elle, et qui de cette idée tire un intense plaisir sexuel. L’hypothèse, cependant, que l’homme s’imagine inconsciemment dans le rôle d’une femme, et tire son plaisir de cette idée, paraît encore plus bizarre. Comment Freud arriva-t-il à l’opinion que le désir inconscient du masochiste était d’être outragé, violé, d’avoir ses parties génitales mutilées, ou même de concevoir un enfant ? Où est le matériel expérimental permettant une hypothèse en apparence aussi grotesque et gratuite ?

L’exposé et l’analyse de nombreuses fantaisies détaillées paraissent cependant justifier cette vu. Elle paraît irréfutable dès que l’aspect apparent de la fantaisie est percé, et que les couches plus profondes de la psyché sont atteintes. Ceci peut se comparer au processus de l’archéologue qui fouille soigneusement le sol, couche par couche, et en soumettant les fragments trouvés à des comparaisons précises et minutieuses, en tire des conclusions à longue portée. L’examen d’un cas spécial montrera comment les caractères individuels d’une fantaisie masochiste indiquent d’abord vaguement la direction générale, puis clairement la situation précise, et comment l’analyse approche graduellement de la solution.

Quelque bizarre que paraisse le fait, le patient dont je vais citer le cas vint se faire analyser seulement lorsqu’il ne put plus obtenir la satisfaction ma masochiste par son rituel masochiste habituel. Un pervers qui n’est pas dérangé et qui est satisfait dans sa manière d’obtenir le plaisir n’a aucune raison suffisante pour chercher un traitement analytique. Mais une discordance dans le processus qui doit aboutir à la satisfaction montre en général qu’une partie de la personnalité n’est pas d’accord avec la perversion.

Ce patient masochiste fut excessivement vague et mystérieux au sujet de la discordance intervenue dans sa satisfaction sexuelle habituelle. Au début il pouvait seulement la décrire comme un " sentiment bizarre " et ne pouvait donner d’autre éclaircissements. Ce n’est que plus tard, et avec maintes difficultés, qu’il fut possible de dévoiler la nature de la discordance et l’idée qui l’avait amenée.

Le patient lui même en parla d’abord comme d’un sentiment d’horreur qui le frappa récemment lorsqu’il essaya d’exécuter ses scènes masochistes, et qui se répéta chaque fois qu’il faisait un nouvel essai. Pendant des années il avait répété approximativement la même scène qui lui avait procuré complète satisfaction. Une femme grande, belle et d’aspect dominateur devait frapper ses parties postérieures, au cours d’un certain rituel ; dans cette partie de la cérémonie, le sujet devait porter des pantalons noirs et se pencher en avant, la femme se plaçant derrière lui pour être en mesure de frapper le coup sans être vue. L’excitation sexuelle, qui avait augmenté pendant la préparation et le début de la scène, atteignait son maximum dans l’orgasme qui accompagnait généralement l’application du coup. Il n’y avait en général pas de suite, quoique parfois cette scène eût servit de préliminaire au coït.

Cette scène a beaucoup de traits qui s’écartent de la normale : la substitution d’une attitude passive à l’attitude active, le but sexuel d’être battu au lieu de l’union sexuelle proprement dite, et la substitution de la partie postérieure du corps au pénis comme zone " érotogène ". N’est-ce pas compliquer la question inutilement que de supposer que dans cette situation l’homme inconsciemment s’imaginait comme une femme, tandis que la femme en elle-même et dans son activité représentait un autre homme ? Pour le moment ce n’est pas notre affaire de juger si cette complication est ou non superflue. La question primordiale est la suivante :

" Est-ce qu’elle (cette attitude) existait en effet ? " L’analyse prouve sans aucun doute qu’elle existait, que cette inversion associée à plusieurs autres était l’essence de la particularité de la scène.

Le lecteur peut juger par lui-même. Je citerai maintenant quelques traits - quelques-uns seulement - dont le sens subconscient fut mis à jour pendant l’analyse. Pourquoi par exemple le patient devait-il porter des pantalons noirs pendant cet acte masochiste ? Je trouvais le point de départ de ce trait en le rattachant à un souvenir qui se présenta dans une autre association d’idées. A certaine occasion, le patient évoqua un épisode de son enfance. Sa mère avait l’habitude d’emmener le petit garçon chaque année dans une ville d’eaux où elle suivait un traitement pour un dérangement interne. Tandis que sa mère prenait son bain, l’enfant jouait en général dans une antichambre séparée de la salle de bains par un rideau. Un jour, s’ennuyant à jouer tout seul, ou désirant simplement retrouver sa mère, il souleva le rideau. Dans la chambre sombre il ne distingua pas tout d’abord sa mère, mais seulement une paire de fesses noires et des jambes noires. Sa mère était debout, penchée en avant pour ramasser quelque chose, éponge ou serviette. Le fait que les fesses et les jambes fussent noires était simplement dû au fait qu’elle venait justement de sortir de son bain de boue. A ce moment, l’enfant sentit une envie presque irrésistible de s’approcher de sa mère et d’appliquer une claque sur ses fesses. Ceci était l’indice qui me conduisit à la détermination du trait particulier - pantalons noirs. Le pantalon noir représentait la boue noire sur la partie inférieure du corps de sa mère, telle qu’il la vit alors. Dans la scène masochiste, il copiait la position de sa mère ; il se mettait à sa place, s’identifiait à elle. Il désirait une caresse ou une approche sexuelle du genre de celle à laquelle une femme pouvait s’attendre, une claque légère sur le postérieur.

Comment suis-je arrivé à cette assertion en apparence monstrueuse ? Elle peut être justifiée par plusieurs détails psychologiques. Je n’en mentionnerai qu’un, un souvenir qui se fit jour à une autre occasion. Le père du patient, un homme jovial et plutôt robuste, avait l’habitude de distribuer des claques amicales aux femmes du ménage, sa femme, la femme de chambre, la nurse, aussi bien qu’à des parents en visite. En observant les réactions des personnes soumises à ce traitement, rire gêné ou fâcherie plus ou moins simulée, l’enfant avait rapidement compris le sens érotique de ces manifestations. Il avait très tôt développé une tendance à copier son père ; dans la scène de l’établissement thermal, cette tendance à copier son père ; dans la scène de l’établissement thermal, cette tendance avait été évidente et intense. Dans les scènes masochiste de plus tard, la situation était inversée ; il était devenu la personne passive et avait pris le rôle de la femme que son père caressait. La femme qui maintenant devait le frapper représentait la figure originelle du père distribuant des claques. Nous sommes en présence d’une double inversion : le patient à pris la place de la femme fustigée, tandis que la femme qui maintenant a le rôle de lui donner le coup stimulant dans la position masochiste, représente le père.

Le patient ne se doutait en aucune façon des scènes représentées effectivement derrière le voile de ses jeux masochistes avec une jolie femme. La situation telle que je l’ai décrite lui donna une satisfaction sexuelle complète pendant maintes années. La discordance qui se produisit soudainement fut extrêmement révélatrice psychologiquement. Elle prouva aussi que notre conclusion était correcte. Le patient avait de nouveau tout arrangé pour que la scène habituelle fût répétée avec une femme dans une chambre particulière ;

Chaque détail avait été prévu ; il était là dans ses pantalons noirs, penché et attendant le coup libérateur. Pour une raison ou pour une autre, il s’était brusquement retourné et avait vu la femme, la main levée et prête à frapper. Soudainement, toute la magie de la scène s’était évanoui. Il se sentit entièrement désillusionné, voire terrifié.

Depuis ce jour-là sa faculté de produire l’état d’esprit qui auparavant avait rendu cette situation si excitante diminua et après quelque temps disparut complètement.

Qu’est-ce qui s’était passé en réalité ? Rien d’extraordinaire ; tout s’était déroulé comme d’habitude. Il ne pouvait s’expliquer la cause de son trouble inattendu ; il avait ressenti une intense anxiété, une terreur panique, même une espèce d’horreur. Il avait seulement jeté les yeux sur le visage de la femme et l’écharpe de fourrure qu’elle portait autour des épaules. Mais quelque chose dans cet aspect familier et même aimé devait avoir causé le déséquilibre. L’analyse fut à même de reconstituer sa nature ; la vue de la femme à l’écharpe de fourrure devait avoir évoqué le père du patient ; la fourrure autour des joues et du menton lui avait rappelé la barbe de son père. Et à ce moment, il éprouva une sensation spécifiquement étrange ; l’idée refoulée : " je suis frappé par mon père comme une femme, traité par lui comme une femme " essayait de forcer le seuil de sa conscience et était refoulée. Mais avec la contre-offensive de l’idée refoulée, le cours de l’excitation était interrompu. Le développement ultérieur du cas confirma indirectement cette supposition fondée sur l’analyse. Le patient trouva bientôt qu’une répétition de la scène masochiste avec la même femme était devenue impossible. Les femmes qui la remplacèrent furent examinées soigneusement pour contrôler si elles avaient des poils sur la lèvre supérieure ou le menton ; un examen rigoureux ne pouvait évidemment manquer de découvrir un poil par-ci par-là. De sorte que, après des essais inutiles pour recréer la situation satisfaisante de jadis, aucune femme ne fut trouvée capable de reprendre le rôle de la première.

D’après une pieuse légende du Moyen Age, une princesse vierge fut préservée d’être violée par un libertin par une barbe que la Sainte Vierge fit miraculeusement pousser sur sont menton. Notre patient dut vivre en imagination une expérience similaire à celle du roué dans la légende : terrifié, il dut se retirer devant l’attaque des candidates, qui autrement n’avaient rien de commun avec la vierge royale.

J’ai dit que l’idée refoulée : " je suis frappé par mon père ", ou plus exactement : " je suis attaqué sexuellement par mon père ", avait été sur le point de percer jusqu'à la conscience au cours de cette scène, était parvenue aux frontières mêmes de la conscience. Mais elle n’était certainement pas devenue consciente ; seule l’analyse avait fait comprendre ce transfert.

Un lecteur non analyste pourrait ici objecter : " Comment se fait il que le plaisir masochiste, dépendant de l’idée d’être battu et traité comme objet sexuel par le père, soit chassé et refoulé dès que cette idée devient consciente ? " N’est-ce pas une contradiction ? La réponse est non. L’idée ne procure du plaisir qu’aussi longtemps qu’elle reste inconsciente et refoulée ; elle n’est pas supportable pour la conscience. Car elle est associée à l’autre idée : " je suis une femme. " Ici l’idée prend contact avec celle d’une perte possible du pénis, avec un danger de castration. Elle doit donc être repoussée dans l’intérêt de la virilité menacée. L’idée a rencontré l’anxiété enfantine pour le membre hautement estimé, et a dû battre en retraite. Le cas est non pas unique mais très fréquent au contraire : une idée peut rester agréable tant qu’elle reste refoulée ; dès qu’elle menace de devenir consciente, toutes les forces défensives du moi sont mobilisées contre elle.

Par cette inversion, cependant, l’idée pénible a été pendant longtemps protégée du danger de devenir consciente. Le patient ne pouvait d’aucune façon reconnaître dans cette situation les traits du désir inconscient antérieur. L’inversion a en effet produit un déguisement efficace. Il y a un monde entre l’idée : " je désire être sexuellement satisfait par mon père ", et la réalité : " je suis flagellé par une femme. " Après tout, l’objet érotique était tout de même une femme. Et le fait qu’il était battu au lieu d’avoir des rapports sexuels normaux avec une femme lui semblait parfois constituer une déviation bizarre mais plutôt intéressante de l’expérience sexuelle normale.

Je dois ajouter que de nombreux détails de cette fantaisie masochiste confirment sans équivoque mes suppositions. Au cours de l’analyse, le patient se souvint d’une période pendant laquelle il admirait beaucoup son père, avec lequel ses relations étaient maintenant extrêmement pénibles. Il se souvenait qu’il aimait trouver des mots dans lesquels la lettre initiale de son nom - disons B - était immédiatement suivie par la lettre initiale du nom de son père, L. Il avait l’habitude d’écrire ces lettre conjointes machinalement(" Ich schnitt es gern in alle Rinden ein ", chante Schubert). Un peu plus tard, il remarqua qu’il évitait de prononcer ou d’écrire des mots tels que blood, black, blind, etc., ceci à demi consciemment. Cela indiquait une fuite du groupe de lettre auparavant préférées. Ce tabou démontrait l’expulsion de l’idée antérieurement chérie, en même temps qu’une susceptibilité exagérée par rapport aux sentiments homosexuels passifs. De plus, un souvenir visuel surgit plus tard, dans lequel il se voyait comme un enfant jouant avec son père ; se roulant sur le parquet, il présentait ses fesses à son père dans l’attente agréable d’une claque.

Un cas comme celui-ci, qui peut aider à représenter le type général du masochisme chez l’homme, mérite certainement l’épithète de " Masochisme féminin " forgée par Freud. Il y a dans ce domaine une grande variété de fantaisies et de pratiques. Mais chaque fois que nous avons eu la possibilité d’étudier un cas particulier, nous avons trouvé le père ou son délégué caché sous l’image de la femme infligeant le châtiment. D’accord aussi avec cette attitude féminine est le fait que la plupart des hommes qui s’adonnent à ces pratiques sont soit impuissant par rapport à l’acte normal, soit doués d’une virilité capricieuse et inconséquente ; ils arrivent à la consommation du coït normal seulement à l’aide d’évocations masochistes ou de scènes masochistes préliminaires.

La description de l’essence du Masochisme féminin soulève bien des questions. Commençons par celles auxquelles les réponses sont plus aisées. Ayant percé les masques, nous avons découvert que le noyau inconscient dans la fantaisie masochiste de l’homme était : " je suis aimé par mon père. " Cette fantaisie a sa source dans une attitude tendre et passive envers le père. Mais Freud l’appelle féminine, quasi a posteriori. Nous supposons avec Freud que la fantaisie masochiste masque le désir d’être aimé par le père comme une femme. Pourquoi est-ce que cette fantaisie n’épouse pas la forme de l’amour normal ? L’homme n’est pas caressé par la femme (la personne substituée), mais au contraire battu, tourmenté, grondé et humilié. Et pourquoi la femme ? Pourquoi la substitution ? Nous savons que certains hommes, parce que homosexuels, ont le désir conscient d’être aimés par un homme. Cependant avec eux cette tendance se montre dans une direction bien différente. Le déguisement bizarre du désir d’être aimé par son propre père peut s’interpréter seulement en examinant la source Masochisme féminin et ne peut se comprendre que par son histoire. Ce désir a été soudé à un autre, formant avec lui une entité subconsciente, à savoir le désir d’être puni par son père. Nous pouvons aller jusqu'à dire que c’est le même désir mais exprimé en une forme masochiste. Le désir d’être puni par son père. Nous pouvons aller jusqu'à dire que c’est le même désir mais exprimé en une forme masochiste. Le désir d’être puni ou humilié n’est qu’une autre expression du besoin d’adopter une attitude féminine passive envers le père. Ainsi, pour le masochiste, être battu signifie être aimé ; il désire l’amour sous cette forme de la punition.

Il diffère de l’homosexuel par le fait que l’idée d’être aimé par un homme est tout à fait étrangère à sa conscience. L’objet conscient de son amour est une femme. Une autre différence est le fait que consciemment il a besoin non seulement d’être aimé mais d’être châtié, insulté et humilié. Une hypothèse contraire pourrait du reste s’énoncer : le masochiste ne veut-il pas seulement être puni ? Mais l’effet psychologique de la scène masochiste est si impressionnant qu’aucun doute sérieux n’est possible. L’excitation sexuelle avec tous ses symptômes, y compris celui, décisif, de l’orgasme, souligne évidemment le désir d’être aimé.

Mais de quoi le Masochiste veut-il cependant être puni ? Pour quoi appelle-t-il la souffrance et la gêne ? Nous pouvons tirer des conclusions analytiques au sujet de l’offense psychique qui trouve son absolution dans ces coups ou ce châtiment. La punition provient du père. Le crime par conséquent, a dû être commis envers le père. Nous connaissons l’offense mentale : la faute d’Œdipe qui donna sa direction et sa signification à l’excitation sexuelle de l’enfant. D’accord avec la loi non écrite du talion - " œil pour œil, dent pour dent " - le pénis est menacé d’être puni. Dans la fantaisie masochiste, cependant, le pénis et son représentant, l’œil, la punition d’Œdipe ! - sont protégés contre la mutilation. La castration tellement crainte est remplacée par une punition symbolique plus légère.

A cause de son anxiété pour son pénis, le petit garçon a renoncé à ses premiers désirs sexuels. Il ne désire plus tuer son père et posséder sa mère comme le fit Œdipe. Il éprouve plutôt le désir inconscient d’expier son instinct criminel et d’offrir son propre corps à son père. Cette tentation, d’abord attitude féminine passive, rencontre le grand obstacle de la peur de la castration. Se dévouer à un homme signifierait renoncer à sa propre virilité. La terrible castration doit être évitée et remplacée par une punition plus légère. C’est ainsi qu’être battu et être aimé sont fondus en une seule expérience masochiste.

Ceci est une esquisse approximative de la situation psychique. Mais quel est précisément le rôle de la femme dans la scène masochiste ? Nous savons qu’elle remplace quelqu’un d’autre, un homme, le père. Je pense, cependant, qu’elle est aussi un résidu et une preuve de la constellation d’Œdipe primitive. Cette constellation à été préservée dans une couche plus profonde da la psyché où les relations furent d’abord établis, elle continua d’exister avec un signe négatif. L’antériorité de la femme est prouvée par le fait qu’elle doit exécuter le châtiment et le fait que le plaisir, la satisfaction sexuelle, dépend d’elle. Dans cette situation embrouillée et obscure, la présence de la femme prouve qu’elle est encore l’objet original de l’amour. La personne qui frappe est donc une figure composite : elle est la femme aimée et aimante, mais avec le geste punisseur du père. Elle remplace le premier objet aimé, la mère, que l’enfant avait convoitée, mais aussi le père, en faveur duquel l’objet a dû être abandonné. La figure composite est donc faite de deux personnes, celle qu’on avait voulu posséder, et celle à laquelle on avait voulu appartenir. Celle à laquelle on avait renoncé et la nouvelle figure, la figure adorée et la figure redoutée, ont été fondues en une seule.

Ceci nous remet en mémoire de semblables figures mythologiques composites, comme le sphinx qui vivait aux portes de Thèbes et tuait les adolescents qui n’étaient pas capables de résoudre certaines énigmes. Le sphinx avait un corps de femme et une tête de lion, en Egypte souvent la tête du roi. L’explication logique du fabuleux animal n’est possible que sur une base historique.

Si en analysant le Masochisme féminin nous ne prenons pas comme point de départ les acteurs mais les désirs instinctifs, et si nous comparons ensuite ces désirs primaires avec ce que nous décelons dans la situation masochiste, nous arrivons aux conclusions suivantes :

Les désirs primaires infantiles étaient d’espèce positive ayant comme but la possession de la mère et la mise à l’écart du rival gênant, du père. Dans la situation masochiste, nous trouvons seulement les éléments passifs antagonistes. Le but instinctif inconscient semble être traité par le père comme l’est la mère et obtenir de lui la satisfaction sexuelle. En plus, il y a un autre trait plutôt masqué que visible : quant le masochiste prend l’attitude féminine, il remplace la femme, la compagne du père, et se substitut en tout à elle. Nous avons donc là une certaine hostilité envers la femme faisant aussi parti de la situation, une rancune secrète parce qu’elle fut jadis la préféré du père plutôt que le petit garçon.

Finalement, nous devons admettre qu’il doit y avoir encore d’autres raisons pour que, dans la situation masochiste, ce soit une femme qui doive représenter l’homme qui châtie et réprime. La raison finale se trouvera probablement dans la préservation d’un détail historiquement authentique, le détail que cela avait été en réalité une femme aimée qui avait jadis puni l’enfant, à laquelle il était complètement soumis, à laquelle il appartenait au sens strict du mot. Nous trouverons éventuellement que peut-être la scène masochiste est après tout ce qu’elle prétend être : la répétition d’une scène d’amour.

Masochisme " érotogène "

Nous nous sommes occupés du Masochisme comme d’une attitude envers la vie, et nous avons été à même de distinguer sa nature féminine dans les vies de certaines victimes de la perversion. Nous la rencontrons toujours comme le résultat d’un développement psychique compliqué. Elle est basée sur une forme plus ancienne, plus primitive. Où est sa source ? La façon d’agir du masochiste doit avoir un prototype dans l’enfance, dans lequel ce n’était pas l’attitude envers l’objet aimé mais l’excitation sexuelle elle-même qui déclenchait la naissance d’une situation émotionnelle apparentée au Masochisme. Ceci est du Masochisme littéralement pur, une excitation sexuelle particulière, indépendante de l’attitude du sujet envers l’objet.

Divers conditions peuvent favoriser l’éclosion de ce type particulier d’excitation. Des concussions mécaniques font surgir une excitation sexuelle de ce genre chez beaucoup d’enfants. Certains processus affectifs comme la peur et l’horreur peuvent aussi toucher au domaine de la stimulation sexuelle. Chez les enfants, chez les adultes aussi, le processus de l’excitation sexuelle peut naître en des points divers ; avant tout, par des stimulations à la surface du corps, bien que même des phénomènes pénibles ou désagréables à l’intérieur du corps puissent aussi produire cette excitation sexuelle. Freud arrive à la conclusion finale que tout processus physiologique important contribue peut-être à la genèse de cette excitation. Pourvu que l’intensité de la souffrance et de la gêne ne dépasse pas certaines limites, une synergie sexuelle pourrait être stimulée par elles. Dans cette situation, nous pouvons donc voir l’effet d’un mécanisme physiologique infantile qui s’épuise peu à peu. Suivant la constitution sexuelle de l’intéressé, cette synergie se manifesterait de différentes manières. Ce serait là la base de la superstructure psychique du Masochisme.

Freud offrit cette hypothèse en 1905, s’avançant ainsi dans un domaine obscure à peine effleuré jusqu’alors par psychologues et médecins. L’exploration du problème n’a pas progressé d’une manière essentielle pendant les trente cinq années écoulées depuis. Etant donné l’amplitude limitée de notre connaissance, nous ne pouvons pas espérer avancer au-delà des résultats esquissés plus haut. Ainsi notre discussion sera assez limitée, et nous ne pouvons espérer faire de nouveaux progrès avant d’avoir récolté de nouvelles expériences et obtenu une intuition plus profonde.

Nous commencerons par affirmer que la désignation de " Masochisme érotogène " est bien choisie. Elle indique une connexion avec les zones érotogènes du corps et avec leur propriété d’être sexuellement excitables. (Les régions sont, d’après Sadger, la peau, les muqueuses et les muscles.) L’idée d’une synergie sexuelle due à la souffrance et à la gêne ne semble pas à première vue être évidente. J’ai cherché à faire une comparaison pour la rendre plus claire, mais je me rend compte de son imperfection. Quand un homme commence d’apprendre à jouer du violon, il sera d’abord incapable de faire résonner une corde clairement. L’archet paraît être forcé de toucher aussi les cordes voisines. Ceci n’empêchera pas le commençant maladroit de devenir plus tard un violoniste remarquable. Il apprendra à éviter ces coups d’archet brouillés et à toucher seulement une corde à la fois. Lorsqu’il touchera deux cordes. Ce sera intentionnellement et pour obtenir certains effets. Certains élèves resteront maladroits malgré des exercices continuels, et deviendront difficilement maîtres de leur instrument. Malgré son imperfection, la comparaison a l’avantage d’être claire, La synergie sexuelle accompagnant la souffrance correspond à la touche simultanée de plusieurs cordes. Le mécanisme primitif physiologique disparaît exactement comme la maladresse du débutant. Néanmoins, il peut paraître à nouveau une fois ou l’autre.

En essayant de prolonger la comparaison nous nous rendons compte immédiatement de ses limites. Dans de nombreux cas, nous pouvons observer ce coup d’archet maladroit et reconnaître sa cause ; mais le Masochisme érotogène, lui, dans sa forme primitive, ne peut être soumis à l’analyse. Il n’y en a aucun symptôme chez les enfants en bas âge ; ils réagissent contre la gêne et la souffrance avec leur méthodes bien connues de défense. Ceci ne fournit aucune objection à l’hypothèse du Masochisme érotogène. Car l’enfant est incapable de décrire des processus psychologiques de cet ordre à l’époque à laquelle nous supposons que cette synergie prend place. Nous ne pouvons donc pas utiliser autre chose que la description de ce phénomène par des adultes, chez lesquels le mécanisme physiologique primitif est encore en quelque sorte actif, et chez qui il est devenu la base de l’excitation masochiste de par sa transformation en une fonction psychologique. Ce qui subsiste de la dualité souffrance plaisir représente cependant un stage ultérieur, quoique ayant certains traits du précédent. Des restes du mécanisme physiologique infantile peuvent facilement être décelés dans la vie émotionnelle des adultes.

L’une de mes patientes faisait une distinction entre des souffrances " désagréables " et des souffrances " intéressantes ". Elle classait les maux d’oreilles et les maux de gorge dans la première catégorie, tandis que des lésions accidentelles de la peau ou la souffrance résultant d’une opération étaient placées dans la seconde catégorie. Des détails qui n’avaient aucun rapport avec la sensation de souffrance jouaient un rôle dans ce classement. Quand, étant petite fille, elle avait mal à la tête, on enroulait autour de celle-ci un bandage qui lui donnait l’impression d’être laide. Elle comptait donc les maux de tête parmi les souffrances " désagréables ". Elle craignait excessivement les maux d’estomac par peur d’avoir à subir un lavage de l’estomac. Quant aux maux intérieurs d’oreilles et autres indispositions, des circonstances accessoires de ce genre ne pouvaient leur être associées ; la durée de la souffrance déterminaient leur catégorie. Pour les souffrances " intéressantes ", l’impression produite sur son entourage était importante, par exemple quand la patiente, alitée dans une clinique après une opération, avait beaucoup de visiteurs lui manifestant leur sympathie. Des écorchures de sa peau dues à une chute étaient classées par la petite fille dans la catégorie des souffrances agréables. La possibilité de montrer sa blessure, d’être caressée et gâtée, avait ici son importance.

Les souffrances " intéressantes " dans la conception de cette patiente présentaient la qualité, montrée par Freud, de pouvoir être réduites ou calmés par des circonstances accessoires. Je suppose que certaines espèces de souffrance accompagnées d’une pression ou d’une sensation de douleur sourde sont capables d’avoir un effet érotogène. D’autres, comme la sensation de piqûre aiguë, n’ont pas cette action, ou du moins elle est très réduite. La douleur et la gêne ne doivent d’aucune façon être assimilées. A. Goldscheider, un enquêteur de premier ordre dans ce domaine, pense qu’il est erroné de considérer la gêne ou le manque de confort comme une caractéristique essentielle de la souffrance. D’après lui pour résoudre le problème de la souffrance, on doit commencer par réaliser que celle ci n’est pas identique à la sensation de gêne qui peut accompagner n’importe quelle situation. Il n’y a pas de souffrance proprement dite dans le domaine des sensations auditives, olfactives, gustatives ou de chaleur. Seul le sens du toucher, qui comprend la sensibilité de la peau et de différents organes où l’irritation est produite mécaniquement, possède la faculté de faire percevoir la douleur.

Le Masochisme, aussi bien dans sa réalisation concrète que dans ses fantaisies, conduit aussi à des situations qui sont plaisantes et n’ont aucun rapport avec la douleur, Elles nous forcent à accepter une autre hypothèse physiologique pour expliquer l’excitation sexuelle. La sensation agréable d’être suspendu, ou de flotter, indique non la souffrance, mais la percussion mécanique comme la source du plaisir. L’enfant, par exemple, ressent un plaisir de ce genre à être soulevé ou redescendu, à être secoué ou balancé. Le plaisir résultant d’un mouvement passif dans lequel il n’y a rien de pénible est en premier lieu de nature sexuelle. La réaction de beaucoup d’adultes aux vibrations d’un wagon, d’un navire ou d’un avion peut être mentionnée ici ; l’effet d’excitation sexuelle dû à certaines émotions est bien connu. Sous l’effet de l’anxiété et de la peur, ou de l’horreur, les enfants sont parfois stimulés sexuellement et commencent à se masturber. Des émotions comme l’anxiété, quoique certainement déplaisantes, déclenchent cependant l’excitation sexuelle.

Même les adultes remarquent parfois les mêmes effets érotogènes sur eux-mêmes à la suite de l’anxiété ou de la peur, à condition que la sensation pénible soit limitée par le fait qu’il n’y a pas de danger immédiat, et que ces émotions n’aient de rapport qu’avec le sort de personnage dans une pièce ou un film. Il est essentiel que l’anxiété ou l’horreur soient comprises entre certaine limites et soient d’une nature toute spéciale. Ce n’est pas l’anxiété, mais la gêne reliée à la tension qui fournit le point de départ dans tous ces cas. Ce n’est donc pas la souffrance seulement qui détermine la qualité du plaisir du Masochiste, Pour en revenir à notre comparaison : en jouant du violon, la vibration de la corde que l’on touche avec l’archet peut produire des vibrations simultanées dans les cordes voisines.

En dépit des apparences, je pense que ce n’est jamais la souffrance elle-même qui est désirée au début. C’est un élément relié à la souffrance, surgissant soit en même temps, soit avant ou après. Une dame traitée par moi se rappelait que comme petite fille elle avait l’habitude de se frapper les joues et qu’elle aimait la sensation résultante. C’est seulement quelque temps après que ce souvenir isolé fut cristallisé, qu’elle se rappela le motif de cette action spéciale : on avait souvent dit à cette petite fille qu’elle était très pâle, et un jour elle entendit dire que les joues devenaient rouges quand on les frappait. De sorte que les claques étaient une méthode enfantine de se mettre du rouge. Supposons par exemple que la patiente eût oublié le sens et le but de ces claques sur les joues et se fût souvenue seulement du fait même et du plaisir qui y était attaché. Ceci peut nous fournir l’exemple d’une fixation masochiste infantile. Et cependant ce n’était pas un plaisir provenant directement de la souffrance qui était la cause de ce processus. Elle acceptait la souffrance pour certaine raison précise ; elle aimait la sensation comme une indication qu’elle devenait plus jolie. Plus tard, elle avait entendu des dames de son entourage dire : " Il faut souffrir pour être belle. " Peut-être l’enfant aurait-elle pu affirmer qu’il était agréable de sentir brûler ses joues à la suite de ses propres claques. Nous avons ainsi obtenu un couple primaire douleur-plaisir. Mais ce n’est pas le point essentiel. C’est seulement le désir de la petite fille d’être admirée, son espoir d’embellissement, qui était la cause de son action. Elle ne cherchait pas la souffrance, mais l’effet associé à la souffrance.

C’est le moment de nous demander ce que l’allusion de Freud à la synergie sexuelle associée à la souffrance et à la gêne dans le processus infantile signifie dans l’explication psychologique du Masochisme. Cette condition préliminaire d’un mécanisme physiologique infantile reste sans importance tant qu’il n’y a pas de superstructure psychique. Il peut se développer en Masochisme érotogène seulement en combinaison avec certains processus psychiques. En général, ce type de Masochisme disparaît. De nouvelles expériences affectives sont nécessaires pour le faire revivre. Nous avons comparé la synergie sexuelle primitive avec souffrance et gêne ou coup d’archet du commençant qui involontairement fait vibrer une seconde corde. Plus tard, la maladresse et la dissonance afférente disparaissent, mais la tendance est préservée ; elle ne devient cependant concrète qu’exceptionnellement par suite d’une manipulation fautive de l’archet. Avec un joueur formé cela signifierait une rechute dans un stage depuis longtemps dépassé. De même la réactivation du mécanisme physiologique considéré ici doit être conçue comme une régression vers un stage infantile déjà dépassé.

La conception freudienne du Masochisme érotogène n’apporte ainsi rien de plus que la fondation requise dont l’existence rend possible l’aberration postérieur. Mais elle est entièrement insuffisante comme explication de sa genèse psychique. Freud lui-même avait reconnu cette insuffisance, et le fait que nous ne trouvons là aucune explication pour la correspondance constante et inextricable avec sa contrepartie instinctive, le Sadisme. Seule une explication comprenant les effets psychiques simultanés des impulsions sadiques associées au Masochisme pourrait être satisfaisante. Mais il ne semble pas y avoir de place pour ceci dans la description du Masochisme érotogène. C’est pourquoi le Masochisme physiologique infantile qui est la base du sentiment masochiste érotogène n’est pas autre chose qu’une condition préliminaire biologique. Il peut expliquer la possibilité de régression, mais non la genèse de la perversion. Les formes ultérieures, Masochisme féminin et moral, sont basées sur lui, mais nous ne connaissons rien de leur développement. Quels sont les développements psychiques qui rendent possible la réactivation de ce mécanisme physiologique ?

Nous avons ici un grand trou dans la chaîne causale. L’explication de Freud aboutit à une base biologique constitutionnelle pour l’origine du Masochisme, mais ne mène pas plus loin. Elle n’explique pas sa vraie genèse ; elle peut se comparer à l’essai d’un tireur d’atteindre la cible, le projectile allant dans la bonne direction mais n’allant pas jusqu'à la cible.

Conception de Freud sur l’origine du Masochisme

Freud ne persista pas dans son essai de réduire la Masochisme à l’apparition d’une synergie sexuelle de douleur et de gêne dans l’organisme de l’enfant. Le fait que l’association régulière et intime entre cette tendance instinctive et le Sadisme restât rebelle à l’analyse rendait cette tentative inutilisable comme principe d’explication. L’échec de toute tentative d’explication devait continuer aussi longtemps qu’il restait impossible de tirer au clair le lieu inextricable entre les deux tendances instinctives opposées.

La première théorie de Freud ne rencontrait pas cette difficulté. Elle partait de l’hypothèse que le Masochisme procédait régulièrement d’impulsions sadiques ou agressives se retournant contre le moi ; le Masochisme devenait ainsi une formation secondaire par laquelle une tendance instinctive, à l’origine active, était transformée en tendance passive. Sous l’impression de privation, peur ou punition, associée à un complexe de culpabilité, le Sadisme se retourne contre le sujet et devient Masochisme. La tendance agressive, dirigée contre le monde extérieur, est remplacée par la violence dirigée contre le moi lui-même. Freud doutait sérieusement de l’existence d’un Masochisme né du Sadisme, mais dans cette théorie l’association constante entre le Masochisme et le Sadisme peut se comprendre.

Vingt ans après, Freud, n’étant plus satisfait par cette hypothèse, en imagina une nouvelle. Elle satisfait aussi à la nécessité d’expliquer la relation entre les deux tendances jumelées du Masochisme et du Sadisme, reculait le problème et le suivait dans un domaine tout différent. Il transporta le problème de la vie de l’individu dans la sphère de l’espèce.

Voici les traits fondamentaux de la conception hardie de Freud : deux instincts dominent la vie organique et déterminent la vie et la mort de chaque être vivant : L’instinct sexuel (l’Eros) et l’instinct de mort, l’agression. Les tendances constructives, productrices, unifiante, d’une poussée, sont opposées aux tendances destructives, dissolvantes, annihilantes, de l’autre, les deux instincts fondamentaux antagonistes qui luttent l’un contre l’autre en toute création continuent cette lutte dans la vie des individus. L’instinct de mort veut guider tout ce qui vit vers le repos éternel, la non-vie. L’instinct érotique, cependant, veut créer des vies nouvelles et réunir tout ce qui vit en des unités plus grandes. L’instinct de mort est le plus ancien ; il précède la vie comme le silence éternel précède le son ; il est la manifestation la plus claire de la tendance première conservatrice de l’instinct, le besoin de revenir à un stage plus ancien. Mais la même puissance motrice se trouve dans la tendance opposée, dans l’Eros. Celui-ci n’est pas beaucoup plus jeune que l’instinct destructeur, car il est aussi ancien que l’origine de la vie. Il a dû devenir actif quand la vie commença à germer sur terre, et son but a toujours été depuis de créer et de maintenir la vie.

Cette bataille titanesque est livrée en tout être vivant du premier au dernier souffle, et détermine les processus organique. L’instinct de mort refoule tout ce qui est créer dans une froide immobilité, vers un rigide non-être. Eros au contraire pousse la création vers la vie, la lumière, la chaleur et le mouvement. Dans le combat avec son ennemi originel qui cherche à détruire le moi, Eros réussit à rédiger parfaitement ses effets destructeurs du moi vers le monde extérieur. Le résultat de cette diversion de l’instinct dont le premier objectif était le moi est une tendance à abolir le monde extérieur, à détruire ses éléments.

Dans un cas spécial, Eros réussit même à mettre cette immense puissance destructrice à son service. Ceci est l’origine du Sadisme qui, dans son essence et dans ses effets, révèle clairement sa parenté avec le désir de mort. Ici la force destructrice instinctive a été fusionnée en une seule unité avec la force antagoniste érotique. Le rôle du Sadisme dans la vie sexuelle normale, tel qu’il paraît dans l’approche et la conquête de la femme et même dans l’acte sexuel, peut être clairement considéré comme un symptôme de l’apaisement réussi des instincts de mort. La bête de proie paraît être apprivoisée et même dressée à des jeux et des morts amoureux. Un dressage si tardif n’est pas plus remarquable que le fait que le descendant de la tigresse, le chat, soit devenu notre compagnon apprécié. La férocité primitive de l’instinct de mort est si bien calmée dans le Sadisme que l’objet est maintenant cruellement et violemment aimé. Le cas du Sadisme pathologique prouve que l’amortissement de l’instinct de mort est tout de même limité.

Un autre effet du désir de mort reste dans l’organisme. A cause de son efficacité, nous sommes tous conduits vers l’annihilation. Dans le Masochisme, cette mort introvertie dirigée contre le moi peut rencontrer le pouvoir d’Eros. Les tendances masochistes, comme le sadisme, ne sont plus seulement l’expression du pur désir de mort, mais d’instincts combinés. Dans le Masochisme la combinaison désir de mort-Eros est tournée contre le moi. Le plaisir de destruction qui reste dans le moi est amalgamé aux instincts sexuels. Le moi certainement continu à être l’objet de l’instinct et en même temps l’objet de la libido. Il est devenu victime d’un amant cruel.

Freud pense que le résidu d’instinct de mort actif dans l’organisme est presque identique au Masochisme. Ainsi le protomasochisme est un plaisir de détruire dirigé contre le moi, une espèce de Sadisme qui a choisi le moi comme victime. Ce que nous appelons communément Masochisme serait une réincarnation de cette tendance primaire telle qu’elle se développe sous l’influence d’Eros. Ainsi le Masochisme est le témoin et le résidu d’une phase ancienne pendant laquelle s’effectua la liaison de l’instinct de mort et d’Eros, résidu de la période pendant laquelle la rage de détruire, d’aboutir au néant, connut d’abord le pouvoir de l’amour. Il paraît comme le représentant terrestre de l’instinct destructeur qui se tourna initialement contre l’objet le plus proche, tendant à la destruction et à la dissolution du moi. Le Masochisme peut obtenir seulement un compromis de l’instinct de mort, non une capitulation. La croix qu’il porte en son Golgotha est ornée de roses.

Ce n’est pas notre affaire d’examiner le poids et la valeur de cette théorie ; nous nous occupons seulement de son incidence sur notre sujet en faisant le tour de la littérature analytique, nous pouvons exprimer comme suit l’attitude des analogistes envers cette question. Le groupe représenté par W.Reich et O.Fenichel rejette l’hypothèse d’un instinct de mort et ne croit pas qu’elle soit applicable au problème du Masochisme. L’autre groupe, représenté par K.Menninger, accepte la théorie du couple instinct de mort-Eros, expliquant ainsi la genèse et le but inconscient du Masochisme primaire.

Mon opinion et que l’instinct de mort associé à Eros nous offre une de nos vues les plus profondes dans la nature de l’être, embrassant l’échelle formidable des phénomènes instinctifs de toute la création. La conclusion est inévitable. Dans le Masochisme, comme dans sa contrepartie, le Sadisme, nous reconnaissons un rejeton du désir de mort accaparé par la libido. Quoique étant d’accord avec l’hypothèse de Freud et admettant son amplitude, je ne reconnais pas quelle nous dispense du devoir d’examiner sérieusement chacun de ces problèmes concernant les phénomènes de l’instinct.

La théorie-Eros-désir de mort, théorie de leur antagonisme immémorial et de leur coopération temporaire, de leurs luttes et de leurs compromis, embrasse aussi bien la genèse du Masochisme que celle de n’importe quel autre processus instinctif ; elle embrasse certainement tout cela, mais elle disparaît de même. La vue obtenue par cette hypothèse magnifique peut se comparer à la vue à vol d’oiseau sur une photographie prise d’un avion volant à une très grande altitude ; de petits objets isolés cessent d’être perçu. Nous sommes sûrs que tel buisson ou tel animal se trouvent aussi sur la plaque, mais ils ne sont plus visibles spécifiquement. Pour changer de comparaison : La lutte entre l’instinct de mort et Eros ressemble à la bataille invisible entre les dieux homériques, se poursuivant très haut au-dessus des combattants grecs et troyens.

Qu’est-ce que l’hypothèse de Freud ajoute à l’explication de la genèse du Masochisme ? Elle procure un cadre dans lequel on peut placer une explication plus spéciale, la possibilité d’insérer ces activités spéciales dans la structure générale du développement organique. La dérivation du Masochisme d’une combinaison Eros-instinct de destruction peut se comparer à une généalogie de la forme suivante : les parents de notre ami M.A, sont M.B, et Mme C. ; ses grands- parents sont M. D. et Mme E. Pour le reste ses ancêtres furent certainement Adam et Eve, la première paire humaine. Cette généalogie est évidemment correcte mais tout à fait insuffisante pour établir l’arbre généalogique d’un individu. Nous devons nous attendre à ce que des ancêtre se brouillent en de lointaines époques historiques, et disparaissent complètement aux temps préhistoriques, mais estimons que le bond des grands-parents à la première paire est trop grand.

L’essai de réduire la genèse du Masochisme au couple primaire douleur-plaisir a échoué. Nous l’avons comparé à la balle d’un tireur en deçà de la cible. La théorie de Freud de l’instinct de mort l’effleure - à condition de regarder comme but la filiation psychologique du Masochisme. Le coup part certes dans la bonne direction, mais monte à des hauteurs vertigineuses et frappe bien au-delà de la cible. Je n’ai pas non plus l’espoir d’atteindre le cœur de la cible mais j’espère fermement l’approcher davantage.

Ce résumé des vues de Freud concernant la genèse et l’essence du Masochisme était nécessaire. Il devait démontrer combien la psychanalyse avait dans ce domaine contribué à la perception psychologique, et combien de points de vue avaient surgi grâce à elle.

Mon propre essai d’obtenir une solution du problème ne fut rendu possible qu’à la suite de ces travaux ; mais il souligne aussi la possibilité et la nécessité d’une nouvelle tentative de comprendre les raisons psychiques et les but du Masochisme. L’occasion et l’opportunité d’une enquête critique naîtront plus loin. Quand un grand problème est en jeu, nous n’avons pas seulement le droit mais le devoir d’employer la méthode la plus stricte. En ce sens, la critique sera aussi sévère que l’exige son application à un génie. Ce sera en même temps une critique exercée avec tous les égards qui lui sont dus. Sans la méthode de Freud et les résultats obtenus par lui, cet ouvrage aurait été aussi impossible à produire qu’une bâtisse sans briques. Le disciple rend ainsi hommage au maître même lorsqu’il souligne des erreurs ou des lacunes.

J’ai des raisons précises pour changer à la désignation des diverses formes du Masochisme ; je recommande ces changements à l’attention du lecteur. Au lieu de la désignation caractéristique de Freud, j’ai préféré des termes plus neutres reliés aux sphères dans lesquelles les expressions instinctives du Masochisme sont actives. Le Masochisme érotogène de Freud me paraît être seulement une condition préliminaire pour cette tendance instinctive, il peut être considéré simplement comme une forme primaire, une disposition non différenciée. En générale, je distingue les formes principales du Masochisme sexuel et social, correspondant aux sphères psychologiques dans lesquelles elles se développent. Comme contenu, elles coïncident approximativement avec ce que Freud appelle Masochisme féminin et Masochisme moral.

Nous avons ainsi atteint le point d’où nous pouvons approcher le problème non encore résolu par une voie nouvelle.

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