Connaissance de l'homme
Étude de caractérologie individuelle
(1927)
Les principes de la connaissance de l'homme sont tels qu'ils ne permettent pas trop d'en tirer gloire et fierté. Au contraire, l'exacte connaissance de l'homme ne peut qu'inspirer une certaine modestie, car elle nous enseigne qu'ici se présente une tâche considérable, à laquelle l'humanité travaille depuis les tout premiers débuts de sa civilisation, et qu'elle n'a pas abordé cette uvre avec la claire conscience du but, d'une manière systématique ; aussi ne voit-on constamment percer que quelques grands hommes isolés, lesquels disposaient de plus de connaissance de l'homme que la moyenne. Nous touchons là un point sensible : examine-t-on les gens, à l'improviste, sur leur connaissance de l'homme, on constate que la plupart se récusent. Tous tant que nous sommes, nous n'en possédons guère. Cela tient à notre existence isolée. Jamais, peut-on dire, les hommes n'ont vécu aussi isolés que de nos jours. Dès l'enfance, nous n'avons que peu de rapports, de cohésion entre nous. La famille nous isole. Et tout notre genre de vie nous refuse ce contact si intime avec nos semblables qui est pourtant d'une absolue nécessité pour l'élaboration d'un art tel que la caractérologie individuelle. Les deux éléments dépendent l'un de l'autre. Car nous ne pouvons retrouver le contact avec les autres hommes, parce que, faute d'une meilleure compréhension, ils nous donnent l'impression de ce qui nous est on ne peut plus étranger.
La conséquence la plus grave de cette lacune n'est autre que notre renonciation qui se produit presque toujours, quand il s'agit de nous comporter avec nos semblables et de mener avec eux une vie commune. C'est un fait souvent éprouvé et souligné que les hommes passent à côté les uns des autres et se parlent sans pouvoir trouver le point de contact, la cohésion, parce qu'ils se font face en étrangers, non seulement dans les vastes cadres d'une société mais même au sein du groupe le plus restreint, celui de la famille. Rien ne nous parvient plus fréquemment que les plaintes de parents qui ne comprennent pas leurs enfants, et celles d'enfants qui se disent incompris de leurs parents. Cependant se trouve bien dans les conditions fondamentales de la vie humaine collective une vive impulsion à se comprendre les uns les autres, car toute notre attitude envers le prochain en dépend. Les hommes mèneraient entre eux une vie bien meilleure si la connaissance de l'homme était plus grande ; en effet, certaines formes perturbatrices de l'existence en commun disparaîtraient, qui sont aujourd'hui possibles uniquement parce que nous ne nous connaissons pas mutuellement, ce qui nous expose au danger de nous laisser abuser par des détails et égarer par les impostures d'autrui.
Il nous faut maintenant expliquer comment c'est précisément du côté de la médecine que partent les essais visant à constituer dans cet immense domaine une discipline appelée connaissance de l'homme ou caractérologie individuelle ; quelles sont les conditions de cette science, quels devoirs lui incombent, quels résultats peuvent en être attendus.
Avant tous, la médecine des nerfs est d'ores et déjà, pour sa part, une discipline qui exige de la manière la plus pressante la connaissance de l'homme. Il y a pour celui qui soigne les maladies nerveuses nécessité primordiale à se faire, aussi rapidement que possible, une vue précise de la vie psychique des gens atteints d'affections des nerfs. C'est seulement alors que, sur ce terrain médical, on peut se former un jugement utilisable, se trouver en état d'entreprendre des interventions et des cures, ou de les proposer, si l'on est au clair sur ce qui se passe dans l'âme du patient. Aucune superficialité ne serait là de mise ; toute erreur entraînerait sa sanction immédiate, et la réciproque n'est pas moins effective, car le succès répond le plus souvent à une juste appréciation. Il y a donc lieu de se livrer à un examen strict et sans délai. Dans la vie sociale, il est permis de se tromper de bonne heure déjà sur l'appréciation d'un individu. Certes, là aussi, la punition suit chaque fois l'erreur ; néanmoins, il se peut que la réaction se produise si tardivement que nous ne soyons plus, dans la plupart des cas, en mesure de saisir les connexions et demeurions étonnés de constater qu'une inexactitude dans le jugement d'un homme ait abouti, peut-être au bout de plus d'une décade, à de lourds échecs et vicissitudes. Mais de pareilles circonstances ne cessent de revenir nous rappeler la nécessité et le devoir, pour la collectivité, d'acquérir et d'approfondir la connaissance de l'homme.
Au cours de nos recherches, nous ne tardâmes pas à reconnaître que ces anomalies, complications et échecs psychiques, si souvent inhérents aux cas pathologiques, n'ont au fond, dans leur structure, rien qui soit étranger à la vie de l'âme chez le sujet réputé normal. Ce sont les mêmes éléments, les mêmes données ; tout est seulement plus en relief, plus abrupt, plus net, plus aisément reconnaissable. Il nous est ainsi permis d'obtenir le profit de ces connaissances et, par comparaison avec la vie psychique normale, de rassembler des expériences qui, finalement, nous mettent en mesure d'obtenir une vue plus aiguë des rapports normaux eux-mêmes. Ce n'est plus, dès lors, qu'un exercice, associé à cet abandon et à cette patience que requiert de nous toute vocation.
La première connaissance s'offrant à nous, la voici : les stimulants les plus forts pour l'édification de la vie de l'âme humaine émanent de la toute première enfance. En soi, cela n'était pas une découverte spécialement frappante, car en tout temps des constatations analogues se rencontrent chez les chercheurs. Mais ici l'élément nouveau consistait à nous efforcer de mettre les événements, impressions et prises de position de l'âge enfantin, pour autant qu'ils se laissaient encore repérer, en relation organique impérieuse avec des phénomènes ultérieurs de la vie psychique, à établir une comparaison entre tels événements de la première enfance et telles situations acquises plus tard, quand l'individu a pris l'attitude de l'âge adulte. Particulièrement importante s'avérait l'impossibilité de jamais considérer les phénomènes isolés de la vie de l'âme comme un tout se suffisant à lui-même ; on ne peut en acquérir l'intelligence que si l'on comprend tous ces phénomènes d'une vie psychique comme les parties d'un ensemble indivisible, et si l'on cherche à découvrir la ligne d'orientation suivie par un individu, le calibre, le style de cette vie, en se convainquant clairement que le but secret de l'attitude enfantine est identique à celui de l'attitude d'un homme au cours de ses années ultérieures. Bref, il se montrait avec une netteté étonnante qu'aucune modification n'était intervenue, du point de vue du mouvement de l'âme ; sans doute, la forme extérieure, la concrétisation, la traduction verbale des phénomènes psychiques, le phénoménal en un mot, était susceptible de changer, mais demeuraient sans variation les bases mêmes, le but et la dynamique, tout ce qui porte la vie psychique dans la direction du but. Par exemple, lorsqu'un patient faisait preuve d'un caractère anxieux, toujours empreint de défiance, et enclin à se tenir à l'écart, il était facile d'établir que ces mêmes tendances l'atteignaient déjà lorsqu'il n'avait que trois ou quatre ans, avec seulement une simplicité propre à ce jeune âge et d'une manière plus facile à percer à jour. Nous nous sommes donc toujours évertué à reporter le centre de gravité de notre attention en premier lieu sur l'enfance du sujet. Nous en arrivâmes même à pouvoir supposer beaucoup de choses de l'enfance d'un individu, sans que personne ait parlé. Nous considérions ce qui se voyait en lui comme reflétant ses premières expériences vécues dans son jeune âge, qui lui restaient attachées jusqu'en pleine maturité. - Et lorsque, d'autre part, nous apprenons de quelqu'un quels événements de son enfance sont demeurés présents dans son souvenir, cela nous donne, bien compris, une image du genre d'individu que nous avons sous les yeux. Nous utilisons aussi en l'espèce une autre constatation, à savoir que les hommes se détachent très difficilement des cadres au sein desquels ils ont grandi au cours des premières années de leur vie. Rares sont ceux qui ont pu parvenir à les effacer, quand bien même à l'âge adulte, la vie psychique se manifeste dans d'autres situations et, par suite, produit une impression différente. Ceci, d'ailleurs, n'équivaut pas à un changement des cadres de l'existence; la vie de l'âme repose toujours sur le même fondement, l'homme montre la même ligne d'orientation et nous laisse saisir le même but au cours des deux étapes, enfance et âge adulte. Voici encore pourquoi il fallait faire porter sur l'enfance le centre de gravité de notre observation attentive : si nous projetons une modification, il ne convient pas de porter comme en compte toutes les innombrables expériences et impressions d'un homme ; ce qu'il faut, c'est trouver et définir d'abord ses cadres ; de là procédera pour nous la compréhension de son originalité, ainsi que, du même coup, celle de ses phénomènes pathologiques qui nous frappent.
C'est ainsi que la considération de la vie psychique enfantine devint le pôle de notre science ; ce fut un réel soulagement en même temps qu'une instruction. Il existe maints et maints travaux consacrés à l'étude de ces premières années de la vie. Ces matériaux s'entassent, non encore soumis à des investigations suffisantes ; il y a donc là des réserves pour de longues années de recherches, et chacun est en mesure d'y trouver du nouveau, aussi intéressant qu'important.
En même temps, cette science constitue pour nous un moyen de prévenir des fautes, car, si l'on cultivait une science n'ayant qu'en elle-même sa raison d'être, on ne saurait aboutir à la connaissance de l'homme. Sur la base de nos connaissances, nous en vînmes tout naturellement au travail d'éducation auquel nous nous consacrons depuis des années. Or, l'uvre de l'éducation est une mine précieuse pour quiconque a saisi la connaissance de l'homme comme une science importante et veut l'acquérir, la vivre, s'y adonner; en effet, ce n'est nullement un savoir livresque, mais on ne l'apprend que sur le terrain de la pratique. Il faut avoir pour ainsi dire participé à la vie de chaque phénomène de la vie psychique, l'avoir reçu en nous-mêmes, avoir accompagné l'individu à travers ses joies et ses angoisses, à peu près comme un bon peintre ne peut insérer dans les traits de celui dont il veut faire le portrait que ce qu'il a vraiment ressenti de lui. Ainsi, il y a lieu de concevoir la connaissance de l'homme comme un art, qui a disposé de matériaux suffisants, mais aussi comme un art qui se juxtapose à tous les autres arts sur le même rang, et dont une catégorie humaine particulière, j'ai nommé les poètes, ont fait un usage très précieux. Cela doit, en premier lieu, servir à augmenter nos connaissances, ce qui tend à rien de moins qu'à nous procurer à tous la possibilité d'un développement psychique meilleur et plus mûri.
Dans ce travail une difficulté se présente fréquemment. Elle consiste en ce que nous autres hommes nous sommes sur ce point extraordinairement sensibles. Il n'en est guère qui, bien que n'ayant pas fait d'études, ne se tiennent pour des connaisseurs d'hommes; il s'en trouve moins encore qui n'éprouveraient au premier abord un sentiment de contrariété, si on voulait les inciter à faire des progrès dans leur connaissance de l'homme. Parmi eux tous, ceux-là seuls manifestent vraiment de la volonté, qui ont d'une manière ou d'une autre reconnu la valeur des hommes, soit par l'expérience de leur propre détresse d'âme, soit en sympathisant avec celle d'autrui. De ce fait résulte pour notre tâche la nécessité d'une tactique déterminée, Car rien ne serait plus fâcheux et regardé avec plus d'aversion que de projeter brusquement sous les yeux d'un individu les connaissances qu'on a prises de sa vie psychique. A quiconque ne désire pas se rendre antipathique, on conseillera à cet égard de se montrer prudent. Le meilleur moyen d'acquérir une mauvaise réputation consiste à se comporter à la légère avec cette science et à en mésuser, par exemple si l'on s'avise de montrer, autour d'une table, à ses commensaux, que l'on comprend ou devine la vie psychique des voisins. Il ne serait pas moins dangereux de présenter à un étranger comme acquisition définitive les vues fondamentales de cette doctrine. Même ceux qui en savent déjà quelque chose se sentiront alors, à bon droit, blessés. Nous répétons, par conséquent, ce qui a été dit au début : cette science exige de la modestie, en excluant des connaissances prématurées ou superflues, ce qui, d'ailleurs, correspondrait simplement à l'ancienne fierté de l'enfance, qui tire vanité de montrer tout ce qu'on peut déjà faire. Pour les adultes, le dommage est beaucoup plus grave encore. C'est pourquoi nous conseillons d'attendre, de s'examiner soi-même et de ne hasarder auprès de personne des connaissances qu'on a acquises ici ou là au service de la caractérologie. Nous ne ferions qu'infliger à la science en voie de devenir de nouvelles difficultés et contrarier le but qu'elle poursuit, car nous serions inévitablement amenés à nous charger de fautes provenant seulement de l'irréflexion d'un adepte, si enthousiaste soit-il. Mieux vaut rester circonspect et n'oublier jamais qu'avant tout il faut avoir devant soi un ensemble achevé pour pouvoir émettre un jugement; cela ne sera possible que lorsque l'on sera sûr de procurer ainsi à quelqu'un un réel avantage. Car à émettre un jugement, si exact qu'il puisse être, d'une manière fâcheuse et en un lieu mal choisi, on risque de causer de gros préjudices.
Avant de poursuivre ces considérations, arrêtons-nous devant une objection qui n'aura certainement pas manqué de se présenter à plus d'un lecteur. Quand nous affirmons, comme ci-dessus, que la ligne de vie d'un homme demeure inchangée, cela doit paraître incompréhensible pour beaucoup d'esprits, car enfin chacun fait dans sa vie de multiples expériences, qui déterminent une modification de son attitude. Remarquons, cependant, qu'une expérience comporte plusieurs significations. Se trouvera-t-il deux hommes qui, d'une seule et même expérience, tirent la même application pratique? On ne se comporte, d'ailleurs, pas toujours prudemment en face des expériences. Si l'on apprend bien à éviter certaines difficultés, on leur oppose telle ou telle attitude. Mais la ligne que suit l'individu n'est pas pour autant modifiée. Au cours de nos exposés, nous verrons que, de la masse de ses expériences, l'homme n'extrait jamais que des applications très déterminées ; à y regarder de plus près, il s'avère que ces applications, d'une manière ou d'une autre, s'adaptent à sa ligne de vie, l'affermissent dans les cadres de son existence. Le langage en a bien le sentiment, en déclarant que l'on fait ses expériences, ce qui indique que chacun est maître de l'appréciation qu'il leur applique. On peut, en effet, constater journellement comment les hommes tirent de leurs expériences les conséquences les plus diverses. Supposons, par exemple, un homme qui se livre habituellement à telle ou telle faute. Même si l'on réussit à l'en convaincre, les résultats varieront. Il se peut que le sujet tire cette conclusion : il serait pour lui grand temps de se défaire de sa mauvaise habitude. Ceci se produira rarement. Un autre répliquera qu'ayant agi de la sorte depuis si longtemps, il ne saurait s'en désaccoutumer. Un troisième imputera la faute à ses parents, ou d'une manière générale à l'éducation : personne ne s'est jamais soucié de lui, ou bien il a été traité soit avec trop d'indulgence, en enfant gâté, soit au contraire trop rigoureusement ; quoi qu'il en soit, il en reste à son erreur. Les derniers trahissent ainsi qu'ils entendent bien, à proprement parler, se tenir à couvert. De la sorte, ils peuvent toujours échapper prudemment à une critique de soi-même, non sans justification apparente. Eux-mêmes ne sont jamais coupables ; c'est toujours à d'autres qu'incombe la faute pour tout ce qu'ils n'ont pas atteint. Ils ne considèrent pas qu'ils ne font guère d'efforts pour combattre leur faute, que bien plutôt ils y persistent non sans ardeur, alors que la mauvaise éducation n'en est responsable que pour autant qu'ils le veulent bien. La complexité des expériences, la possibilité d'en tirer des conséquences diverses, nous laisse comprendre pourquoi un individu ne change pas sa manière d'être, mais tourne et retourne ce qu'il a éprouvé jusqu'à l'adapter à cette manière d'être. Il semble que ce qu'il y ait de plus difficile pour un homme soit de se connaître et de se transformer soi-même.
Que si quelqu'un voulait l'entreprendre, en intervenant pour essayer d'élever de meilleurs individus, il se trouverait tout à fait pris au dépourvu s'il n'avait à sa disposition les expériences et résultats de la connaissance de l'homme. Peut-être opérerait-il, comme jusqu'alors, à la surface, et croirait-il, parce que la chose aurait pris un nouvel aspect, une autre nuance, y avoir déjà introduit quelque changement. Nous pourrons nous convaincre, par ces cas pratiques, combien peu en réalité de pareils procédés transforment un individu ; il n'y a là que pure apparence, bientôt évanouie, tant que la ligne d'orientation n'a subi aucune modification. Changer un individu, l'entreprise n'est donc pas des plus aisées ; il y faut apporter de la circonspection et de la patience, il faut avant tout écarter toute vanité personnelle, car autrui n'a nullement l'obligation de servir à nous faire valoir. En outre, il est nécessaire que ce processus soit dirigé de telle sorte qu'il se justifie pour l'autre. Car il va de soi que quelqu'un refusera un mets, si appétissant qu'il puisse paraître, dès l'instant qu'on ne le lui présente pas de la manière voulue.
Mais la connaissance de l'homme comporte encore une autre face, également importante, qui constitue pour ainsi dire son aspect social. Il n'est pas douteux que les gens se comporteraient bien mieux les uns envers les autres, qu'ils se rapprocheraient beaucoup plus, s'ils se comprenaient davantage. Car alors il leur serait impossible de se tromper mutuellement. Or, la possibilité de se donner ainsi le change les uns aux autres constitue pour la société un danger énorme, danger qu'il nous faut montrer à nos collaborateurs que nous introduisons dans la vie. Il leur faut avoir la capacité de reconnaître tout ce qu'il y a d'inconscient dans l'existence, tous les déguisements, dissimulations, masques, ruses, malices, afin d'y rendre attentifs ceux qui y sont exposés, et de venir à leur aide. Seule la connaissance de l'homme, consciemment cultivée et orientée, nous servira à cet effet.
Il pourrait également y avoir intérêt à se demander qui, à proprement parler, est le mieux placé pour acquérir la connaissance de l'homme et pour en faire l'objet de ses travaux. On a déjà indiqué qu'il n'est pas possible de cultiver cette science en se cantonnant sur le terrain de la pure théorie. La simple possession de toutes les règles reste encore insuffisante; il est tout aussi nécessaire de la transposer de l'étude dans la pratique et de parvenir à une étude supérieure de la connexion et de la compréhension, afin que l'il apprenne à regarder avec plus d'acuité et de profondeur que ne le permettrait l'expérience propre réalisée jusqu'alors. Tel est le moteur décisif qui nous pousse à cultiver la connaissance théorique de l'individu. Mais nous ne pouvons vivifier vraiment cette science qu'en pénétrant dans la vie et en y examinant et appliquant les principes acquis. La question posée ci-dessus s'impose aussi à nous parce que nous avons puisé et retenu beaucoup trop peu de données provenant de notre éducation et concernant la connaissance de l'homme, données parfois fort inexactes; de la sorte, notre éducation est présentement encore impropre à nous communiquer une connaissance de l'homme qui soit utilisable. Chaque enfant est laissé seul pour déterminer le degré de développement auquel il s'arrêtera et les utilisations pratiques qu'il lui conviendra d'extraire de ses lectures aussi bien que de ses expériences. Il n'existe, d'ailleurs, pour la culture de la connaissance de l'homme, aucune tradition. Pas de doctrine, dans ce domaine; on en est encore au même point où se trouvait la chimie quand elle se réduisait à l'alchimie.
Si l'on passe en revue les gens qui, dans cette interprétation de leurs éducations respectives, possèdent l'occasion la plus favorable d'acquérir quelque connaissance de l'homme, on constate que ce sont ceux qui n'ont pas encore été arrachés à la connexion, qui, d'une manière ou d'une autre, gardent encore le contact avec leurs semblables et avec la vie, qui, dès lors, restent optimistes ou tout au moins pessimistes militants, ceux que le pessimisme n'a pas encore amenés à la résignation. Mais, hors du contact, il faut qu'il y ait aussi l'expérience. Dès lors, nous aboutissons à cette conclusion : la véritable connaissance de l'homme, étant données les lacunes de notre éducation, n'est impartie proprement qu'à un seul type d'individus, au « pécheur repentant », celui qui, ou bien était présent dans tous les égarements de la vie psychique et s'en est libéré, ou bien en est passé à proximité. Évidemment, il peut aussi y avoir d'autres cas, en particulier, le cas de celui à qui la chose pourrait être démontrée, ou qui aurait très spécialement le don de la sensibilité. Mais le meilleur connaisseur de l'homme sera certainement celui qui a traversé lui-même toutes ces passions. Le pécheur repentant paraît bien être, non seulement pour notre temps mais au cours du développement de toutes les religions, ce type à qui est conférée la plus haute valeur, et qui se trouve placé beaucoup plus haut que mille justes. Si nous nous demandons d'où cela vient, il faut reconnaître qu'un homme qui s'est élevé au-dessus des difficultés de la vie, en s'arrachant aux bourbiers, qui a trouvé la force de rejeter tout cela derrière soi et de s'élever en y échappant, sera nécessairement celui qui connaîtra le mieux aussi bien les bons que les mauvais côtés de l'existence. A cet égard, nul ne l'égale, surtout le juste.
De la connaissance de l'âme humaine résulte d'emblée un devoir, une mission qui, en deux mots, consiste à briser les cadres où un homme est enfermé, pour autant que ces cadres s'avèrent non appropriés à la vie; il faut lui ôter la fausse perspective qui le fait errer dans l'existence, et lui en présenter une autre, plus adéquate à la vie collective et aux possibilités de bonheur que peut comporter son existence; économie mentale, ou pour nous exprimer plus modestement, des cadres encore, mais des cadres dans lesquels le sentiment de communion humaine jouera le rôle prédominant. Nous ne prétendons nullement parvenir à une configuration idéale du développement psychique. Mais on reconnaîtra que souvent déjà le point de vue, à lui seul, apporte un secours énorme dans la vie à celui qui erre et s'égare, parce que, au milieu de ses erreurs, il a le sûr sentiment de la direction où il a échoué. Les stricts déterministes, qui font dépendre tout ce qui arrive à l'homme de la suite ininterrompue entre cause et effet, n'admettront pas aisément cette considération. Car il est certain que la causalité devient tout autre, que les effets d'une expérience se transforment entièrement, s'il y a encore en l'homme une force, un motif vivant, à savoir la connaissance de soi, la compréhension de plus en plus prononcée de ce qui se trouve en lui et des sources d'où cela émane. Il est, dès lors, devenu un autre homme, auquel il ne pourra plus jamais échapper.
I. - Notion et condition de la vie de l'âmeNous n'attribuons proprement l'animation qu'à des organismes mobiles vivants. L'âme présente le rapport le plus intime avec la liberté du mouvement. Dans les organismes fixes, enracinés, il n'y a pour ainsi dire pas de vie de l'âme; cela serait pour eux absolument superflu. Il suffit de se représenter ce qu'aurait de monstrueux l'idée d'attribuer à une plante des sentiments et des pensées : alors qu'elle ne peut en aucune manière se mettre en mouvement, elle aurait à attendre quelque chose comme de la souffrance, elle la prévoirait mais ne pourrait s'en préserver; ou encore, comment admettrait-on qu'une plante participât à la raison, à la libre volonté? Sa volonté, sa raison resteraient éternellement stériles.
On voit donc quelle différence rigoureuse sépare à cet égard, vu l'absence d'une vie de l'âme, la plante de l'animal, et l'on remarque aussitôt la signification considérable qui se trouve dans la connexion établie entre le mouvement et la vie psychique. Il en résulte aussi que, dans le développement de la vie de l'âme, il faut inclure tout ce qui tient au mouvement, tout ce qui peut être lié aux difficultés d'un simple déplacement, et que cette vie psychique est appelée à prévoir, à recueillir des expériences, à développer une mémoire, pour rendre le tout utilisable à la pratique mobile.
Ainsi, nous pouvons admettre en premier lieu que le développement de la vie de l'âme est solidaire du mouvement, et que le progrès de tout ce qui remplit l'âme est conditionné par cette libre mobilité de l'organisme. Car cette mobilité est excitante, elle exige et stimule une intensification toujours plus forte de la vie psychique. Qu'on se représente un sujet à qui nous aurions interdit tout mouvement; sa vie psychique tout entière serait condamnée à la stagnation. « Seule la liberté fait éclore des colosses, alors que la contrainte tue et corrompt. »
II. - Fonction de l'organe psychiqueSi l'on considère sous ce point de vue la fonction de la vie psychique, il s'avère qu'on est là en présence du développement d'une capacité innée, qui est choisie, de se représenter un organe d'attaque, de défense ou d'assurance, un organe protecteur, selon que la situation d'un organisme de vie requiert l'offensive ou la protection. Nous ne pouvons donc voir dans la vie de l'âme qu'un complexe de mesures de préservation, offensives et défensives, qui ont à réagir sur le monde pour assurer le maintien de l'organisme humain et pourvoir à son développement. Une fois cette condition posée, il s'en présente d'autres, importantes pour la conception de ce que nous voulons considérer comme étant l'âme. Nous ne pouvons nous représenter une vie psychique qui soit isolée, mais uniquement une vie psychique associée à tout ce qui l'entoure, recevant des incitations du dehors et y répondant d'une manière ou d'une autre, disposant de possibilités et de forces, qui sont nécessaires pour assurer l'organisme en face du milieu ambiant ou en liaison avec lui, et pour garantir sa vie.
Les connexions qui s'ouvrent maintenant sous nos yeux sont multiples et diverses. Elles concernent d'abord l'organisme lui-même, la spécificité de l'être humain, sa corporéité, avantages et inconvénients. Mais ce ne sont là que des notions toutes relatives, car grande est la différence, suivant que telle ou telle force, tel ou tel organe présente un avantage ou un inconvénient. L'un et l'autre résulteront de la situation dans laquelle l'individu se trouve. Ainsi, on sait qu'en un certain sens le pied de l'homme représente une main atrophiée. Pour un grimpeur, par exemple, cela serait un grave inconvénient, mais pour un homme, se mouvant sur le sol, l'avantage est tel que personne ne souhaiterait posséder, au lieu du pied, une main normale. D'une manière générale, on constate, dans la vie personnelle comme dans celle de tous les peuples, que les moindres valeurs ne sont pas à prendre comme si elles recelaient toujours en elles-mêmes tout le poids des inconvénients, mais tout dépend de la situation où la chose se décide. Nous pressentons qu'un champ on ne peut plus vaste s'ouvre aux investigations eu égard aux rapports qui existent entre la vie de l'âme humaine et toutes les exigences de nature cosmique, alternance du jour et de la nuit, règne du soleil, mobilité des atomes, etc. Ces influences, elles aussi, se trouvent dans le rapport le plus intime avec l'originalité de la vie de notre âme.
III. - Le finalisme dans la vie psychiqueCe que nous pouvons d'abord saisir des mouvements psychiques, c'est précisément un mouvement même, qui se dirige vers un but. Aussi nous faut-il affirmer que l'on émettrait un paralogisme si l'on se représentait l'âme humaine comme constituant une grandeur statique, quiescente; nous ne pouvons la concevoir que sous la forme de forces qui se meuvent, procédant assurément d'une base une et tendant à un but également unique. Déjà dans la notion de l'adaptation se trouve cette impulsion vers le but. Impossible de nous représenter une vie psychique dépourvue de but, vers lequel se déroule le mouvement, la dynamique, contenu dans la vie de l'âme. Donc, la vie de l'âme humaine est déterminée par un but. Aucun homme ne peut penser, sentir, vouloir, ou même rêver, sans que tout cela soit déterminé, conditionné, imité, dirigé par un but placé devant lui. Cela résulte presque de soi-même eu égard aux exigences de l'organisme et du monde extérieur et à la réponse que l'organisme est dans la nécessité d'y donner. Les phénomènes corporels et psychiques de l'être humain correspondent à l'ensemble de ces vues fondamentales. Un développement psychique ne saurait se concevoir autrement que dans ce cadre que nous venons de décrire, comme dirigé vers un but quelconque placé devant le sujet et qui résulte d'emblée des effets des forces désignées. Le but peut être saisi transformable ou fixé.
On peut ainsi concevoir tous les phénomènes psychiques comme s'ils étaient une préparation pour quelque chose qui vient. Il semble que l'organe psychique ne puisse pas être considéré autrement que comme ayant un but devant soi, et la psychologie (caractérologie) individuelle saisit tous les phénomènes de l'âme humaine comme s'ils étaient dirigés vers un but.
Quand on connaît le but d'un homme et que, d'autre part, on a partiellement des informations dans le monde, on sait aussi ce que peuvent signifier ses mouvements d'expression et l'on peut en saisir le sens comme étant une préparation pour ce but. On sait aussi quels mouvements cet homme a à faire pour atteindre le but, à peu près comme on connaît le chemin que suit une pierre quand on la laisse tomber à terre. A cette seule différence près, que l'âme ignore toute loi naturelle, car le but placé devant elle n'est pas immuable, mais susceptible de varier. Lorsque, cependant, un but se pose à quelqu'un, le mouvement de l'âme s'accomplit forcément, comme sous l'empire d'un loi naturelle, d'après laquelle on est tenu d'agir. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il n'y a pas de loi naturelle dans la vie de l'âme, mais que, sur ce terrain, l'homme se fait à lui-même ses lois? Si elles lui apparaissent ensuite comme une loi de la nature, c'est une illusion de sa connaissance, car en croyant à leur fixité immuable, à leur détermination et en voulant prouver qu'elles sont telles, il y a mis la main. Si, par exemple, quelqu'un veut peindre un portrait, on pourra remarquer en lui toutes les attitudes propres à un homme qui se propose un tel but. Il fera tous les pas et démarches ad hoc, avec une logique absolue, comme s'il s'agissait d'une loi naturelle. Mais est-il contraint de peindre ce portrait?
Il y a donc une différence entre les mouvements de la nature et ceux qui ont lieu dans la vie de l'âme humaine. A cela se rattachent les discussions sur la liberté de la volonté humaine, qui semblent aujourd'hui s'élucider comme si la volonté humaine était dépourvue de liberté. C'est exact, dès l'instant où elle se lie à un but. Et comme ce but procède si souvent de son conditionnement cosmique, animal et social, la vie psychique ne peut naturellement nous apparaître que comme si elle était assujettie à des lois immuables. Mais quand, par exemple, on nie sa connexion avec la collectivité, et qu'on la combat, quand on ne veut pas s'adapter aux faits, alors toutes ces apparentes conformités à une loi que présentait la vie psychique sont supprimées, et il surgit une nouvelle légalité, conditionnée par le nouveau but lui-même. De même, la loi de la collectivité n'exerce plus d'empire sur un homme qui désespère de la vie et cherche à en finir avec l'ensemble de ses semblables. Il nous faut donc maintenir que seule la présentation d'un but fait que, dans l'âme humaine, un mouvement se produit nécessairement.
Inversement, il est possible de conclure des 'mouvements d'un homme au but placé devant lui. C'est là, proprement, ce qui importerait le plus, car nombreux sont les individus qui souvent ne sont pas au clair sur leur but. En fait, telle est la voie régulière qu'il nous faut suivre en vue de cultiver notre connaissance de l'homme. Mais elle n'est pas aussi simple que la première parce que les mouvements comportent une pluralité d'interprétations. Nous pouvons, d'ailleurs, considérer et comparer plusieurs mouvements d'un même individu, tirer des lignes. Si l'on cherche à comprendre un individu, il est possible d'y aboutir en cherchant à relier par une ligne les attitudes, les formes d'expression constatées en deux points différents de sa vie. On prend ainsi en mains un système dont l'application produit l'impression d'une direction unifiée. On peut découvrir par là combien un cadre enfantin se retrouve, parfois d'une manière étonnante, jusqu'au cours des années très avancées de la vie. Un exemple va élucider ce point :
Un homme d'une trentaine d'années, extraordinairement assidu, était parvenu, malgré des difficultés dans son développement, à une position considérée et à d'heureux résultats. Il se présenta à un médecin, dans un état de dépression extrême; il se plaignait d'éprouver lassitude, ennui, aversion pour le travail et pour la vie. Il raconta qu'il était sur le point de se fiancer, mais envisageait l'avenir avec une grande défiance. Il subissait les tourments d'une violente jalousie et courait le risque de voir rompre ses fiançailles. Les faits allégués par lui ne sont pas précisément convaincants; aucun reproche ne saurait être adressé à la jeune fille. La défiance surprenante qu'il manifeste amène à soupçonner qu'il est du nombre de ces gens, nullement rares, qui s'opposent à autrui, se sentent bien attirés par lui, mais en même temps adoptent une position offensive et, remplis dès lors de défiance, détruisent cela même qu'ils veulent édifier. Pour tirer la ligne dont nous venons de parler, il convient de distinguer un événement de la vie du sujet, et d'essayer de la comparer à son actuelle prise de position. Conformément à notre expérience, c'est toujours aux impressions de la première enfance que nous remontons, tout en sachant bien que ce que nous apprendrons ainsi ne doit pas toujours supporter un examen objectif. Voici, en l'espèce, ce qu'était le plus ancien souvenir d'enfance de notre homme : il se trouvait avec sa mère et son frère cadet sur le marché. A cause de l'affluence, la mère le prit sur ses bras, lui, l'aîné. Puis, remarquant son erreur, elle le reposa et prit son petit frère; lui-même, troublé, la suivait à grands pas. Il avait à cette époque quatre ans. Comme on peut le remarquer, en reproduisant ce souvenir, il fait entendre des accents analogues à ce que nous avons constaté aussitôt auparavant, quand il décrivait sa souffrance : il n'est pas sûr d'être le préféré, et il ne peut supporter l'idée qu'un autre lui était préféré. - Si on lui fait observer ce fait, il en est très surpris, et il reconnaît aussitôt le rapport.
Le but vers lequel il nous faut penser que sont dirigés tous les mouvements par lesquels un homme s'exprime, prend consistance sous l'influence des impressions causées à l'enfant par le monde extérieur. L'idéal d'un individu, son but, se forme déjà pendant les premiers mois de sa vie. Car un rôle est déjà joué par ces impressions auxquelles l'enfant répond soit avec joie soit avec déplaisir. Déjà percent les premières traces d'une image du monde, quoique ce soit seulement de la manière la plus primitive. En d'autres termes, sont déjà posées, lorsque l'enfant n'est encore qu'un nourrisson, les bases des facteurs accessibles de la vie psychique. Par la suite, elles sont sans cesse parachevées, car elles sont transformables et susceptibles de subir diverses influences. Les modifications les plus diverses se produisent, qui obligent l'enfant à répondre aux exigences de la vie, en prenant telle ou telle position.
C'est pourquoi nous ne pouvons donner tort aux savants qui soulignent que les traits du caractère d'un homme sont déjà reconnaissables lorsqu'il est encore à la mamelle; de là beaucoup déduisent que le caractère est chose innée. Mais il est permis d'estimer préjudiciable à la collectivité l'idée qui veut que le caractère de l'individu soit hérité de ses parents, car cela empêche l'éducateur de se consacrer avec confiance à sa mission. Observation renforcée par le fait que la conception de l'innéité du caractère sert le plus souvent à celui qui la professe, pour être absous, dégager sa responsabilité, ce qui, naturellement, va à l'encontre des devoirs de l'éducation.
Une condition importante, qui participe à dresser le but, est donnée par l'influence de la culture. Elle pose, pour ainsi dire, une barrière, contre laquelle la force de l'enfant ne cesse de se heurter jusqu'à ce qu'il trouve une voie qui lui semble praticable, lui promettant l'accomplissement de ses désirs, aussi bien que, pour l'avenir, assurance et adaptation. On peut bientôt reconnaître quelle force doit avoir la sécurité que l'enfant désire, quelle sécurité lui garantit l'abandon à la culture. Ce n'est pas simplement une assurance contre le danger, mais il s'y ajoute, comme dans une machine bien aménagée, un autre coefficient de sécurité, qui peut garantir mieux encore l'entretien de l'organisme humain. L'enfant se le procure en exigeant, par-dessus la mesure donnée d'assurances, de satisfactions des tendances, encore un supplément, plus que ce qui serait nécessaire à son simple maintien, à son paisible développement. La ligne de mouvement que nous observons là est très nettement celle de la présomption. Exactement comme un adulte, l'enfant veut atteindre plus que tous les autres, il aspire à une supériorité qui devra lui apporter cette sécurité et cette adaptation, et les lui garantir, telles qu'à l'avance elles lui sont posées comme but. C'est ainsi qu'il ondoie, et que s'établit dans la vie psychique une agitation qui va encore se renforçant. Il suffit de se représenter que, par exemple, les actions cosmiques obtiennent de force une réponse plus puissante. Ou bien lorsque, en un temps de détresse, l'âme s'angoisse, ne se croit pas à la hauteur de ses devoirs, on observera de nouveau des fléchissements signifiant que l'exigence de la supériorité s'affirme plus nettement encore.
Il peut arriver alors que la position du but a lieu de telle sorte que l'individu cherche par là à échapper à de plus grandes difficultés, qu'il les évite. Il advient que se présente là une espèce d'homme contenant ce qui se peut imaginer de plus humain, le type de l'homme qui, devant les difficultés, ou bien recule en tremblant, ou bien cherche à se glisser dans quelque retraite où, au moins provisoirement, éviter de se conformer aux exigences s'imposant à lui. Cela nous donne la possibilité de comprendre que les réactions de l'âme humaine ne possèdent nullement un caractère définitif; elles ne peuvent jamais être que des réponses provisoires, non autorisées à prétendre à la pleine exactitude. Tout particulièrement dans le développement psychique de l'enfant, auquel on ne doit pas appliquer la même mesure qu'aux adultes, il importe de bien considérer qu'on a affaire à des positions de buts uniquement provisoires. Il faut regarder au delà, et nous représenter à quoi pourrait tendre la force que nous voyons agir, où elle pourrait mener l'enfant. En nous reportant au sein même de l'âme de l'enfant, il devient clair que ces manifestations d'une force ne sont pas à comprendre autrement que comme si, en lui, il y avait plus ou moins décision de s'adapter définitivement au présent et à l'avenir. Il peut orienter de côtés différents la disposition inhérente à cette tendance. Un côté se montre comme étant celui de l'optimisme; l'enfant a confiance de pouvoir résoudre les tâches qui se présenteront à lui. Ceci se manifestera par les traits de caractère qui appartiennent précisément à un homme tenant ses devoirs pour susceptibles d'être remplis. Ainsi se développent le courage, l'ouverture d'esprit, l'abandon, l'application, etc. A l'inverse se placent les marques du pessimisme. Si l'on pense au but d'un enfant qui ne se croit pas capable de résoudre ses tâches, on peut aussi se représenter comment les choses doivent se passer dans l'âme d'un tel sujet. On y trouve l'hésitation, la timidité, le côté taciturne, la défiance et tous les autres traits par lesquels le faible cherche à se défendre. Son but est au delà des limites de ce qui peut s'atteindre, loin en arrière du front de la vie.
Qualité sociale de la vie psychiquePour comprendre ce qui se passe en un homme, il est nécessaire de soumettre à un examen son attitude envers ses compagnons. Les rapports des hommes entre eux sont en partie donnés par la nature, et comme tels soumis à des modifications; en partie ils proviennent de relations formées d'après un plan, ainsi qu'on peut les observer en particulier dans la vie politique des peuples, dans la formation des États, dans la collectivité. La vie psychique humaine ne peut être comprise sans que l'on observe en même temps ces connexions.
I. - Vérité absolueLa vie psychique humaine n'est pas en état de se gouverner à sa guise; elle se trouve constamment devant des tâches qui se sont établies de quelque part à l'extérieur. Toutes ces tâches sont inséparablement associées à la logique de la vie humaine en commun, l'une de ces conditions essentielles qui agissent d'une manière ininterrompue sur l'individu et ne se laissent soumettre à son influence que jusqu'à un certain point. Or, si nous considérons que les conditions de la vie humaine en commun ne peuvent pas être définitivement saisies par nous, parce qu'elles sont trop nombreuses, et que pourtant ces conditions, ces exigences sont imparties à une certaine conduite, il devient clair que nous ne sommes guère en mesure d'élucider pleinement les obscurités d'une vie psychique placée devant nous; cette difficulté s'affirme d'autant plus prononcée que nous nous éloignons davantage de nos propres conditions.
Mais il en résulte aussi, comme l'un des faits fondamentaux pour les progrès de notre connaissance de l'homme, qu'il nous faut compter, comme sur une vérité absolue, avec les règles immanentes du jeu d'un groupe, telles qu'elles se produisent d'elles-mêmes sur cette planète dans l'organisation limitée du corps humain et de ses prestations, vérité absolue que nous ne pouvons approcher que lentement, le plus souvent après avoir surmonté des fautes et des erreurs.
Une part importante de ces faits fondamentaux est contenue dans la notion matérialiste de l'histoire qu'ont créée Marx Engels. D'après cette doctrine, c'est le principe économique, la forme technique suivant laquelle un peuple gagne sa vie, qui conditionne la « superstructure idéologique », la pensée et la conduite des hommes. Jusque-là, il y a accord avec notre conception de la « logique » agissante « de la vie humaine collective », de la « vérité absolue ». Mais l'histoire, et avant tout notre examen de la vie individuelle, notre psychologie (caractérologie) individuelle, nous enseigne que la vie psychique humaine répond aisément par des erreurs aux impulsions des principes économiques, auxquelles elle ne se soustrait que lentement. Or, notre voie dans la direction de la « vérité absolue » passe par de nombreuses erreurs.
II. - la contrainte de mener une vie communeLes exigences de la vie en commun sont à proprement parler tout aussi élémentaires, allant de soi, que celles que, par exemple, les influences de la température imposent aux hommes, protection contre le froid, construction d'habitations, etc. On aperçoit aussi la contrainte à la communauté - quoique ce soit sous une forme encore non comprise - dans la religion, où la sanctification des formes sociales sert de lien de la collectivité, à la place de la pensée compréhensive. Si les conditions de la vie sont dans le premier cas déterminées cosmiquement, elles le sont dans le dernier cas socialement, par l'existence collective des hommes et par les règles et dispositions légales qui en résultent d'elles-mêmes. Les exigences de la collectivité ont réglé les rapports des hommes établis dès l'origine comme allant de soi, comme « vérité absolue». Car la collectivité préexistait à la vie individuelle des hommes. Il n'y a dans l'histoire de la culture humaine aucune forme de vie qui ne serait menée socialement. Nulle part des hommes n'ont paru autrement qu'en société. Ce phénomène s'explique aisément. A travers l'ensemble du règne animal prévaut la loi, le principe qui veut que toutes les espèces ne se montrant pas, envers la nature, parvenues à un degré particulièrement élevé, ne rassemblent de nouvelles forces que par l'association, et dès lors agissent sur l'extérieur d'une manière nouvelle, originale. Le genre humain, lui aussi, sert à ce but de l'association; de là vient que l'organe psychique de l'homme soit tout pénétré des conditions d'une vie de la collectivité. Darwin déjà fait remarquer qu'on ne trouve jamais de faibles animaux qui vivraient isolément. Il faut tout spécialement compter parmi eux l'être humain, car il n'est pas assez fort pour pouvoir vivre seul. Il ne saurait offrir à la nature qu'une résistance minime; il a besoin d'une plus grande masse de secours pour assurer sa subsistance, pour s'entretenir. Il apparaîtrait incomparablement plus menacé que toute autre espèce vivante. Il n'a pas la promptitude à la course, il ne dispose pas de la puissance musculaire des animaux forts, il n'a ni la dentition des fauves, ni la finesse de l'ouïe et l'acuité de la vue pour sortir indemne de telles luttes. Il lui faut dépenser énormément rien que pour assurer son droit à l'existence et éviter d'aller à sa perte. Sa nourriture est spécifique, et son genre de vie requiert une protection tout intensive.
Il est donc compréhensible que l'homme n'ait pu se maintenir qu'en se plaçant sous des conditions particulièrement favorables. Cela ne lui fut procuré que par la vie en groupes, qui se révéla comme une nécessité, parce que seule la vie collective permettrait à l'homme, par une sorte de division du travail, d'affronter des tâches où l'individu isolé aurait fatalement succombé. Seule la division du travail était en état de procurer à l'homme des armes offensives et défensives et d'une manière générale tous les biens dont il avait besoin pour se maintenir et que nous comprenons aujourd'hui dans la notion de la culture. Si l'on considère au milieu de quelles difficultés les enfants viennent au monde, combien de mesures toutes particulières sont alors inévitables, que l'individu isolé n'aurait peut-être pas su satisfaire même au prix des plus grandes peines, quelle surabondance de maladies et d'infirmités menacent un être humain surtout lorsqu'il n'est encore qu'un nourrisson, - plus que partout ailleurs dans le règne animal, - on se rend à peu près compte de l'énorme quantité de sollicitude qui devait entrer en jeu pour assurer le maintien de la société humaine, et l'on ressent clairement la nécessité de cette connexion.
III. - Tendance à la sécurité et adaptationEn conséquence de ce que nous avons exposé jusqu'ici, il nous faut affirmer que, du point de vue de la nature, l'homme est un être inférieur. Mais cette infériorité qui lui est inhérente, dont il -prend conscience en un sentiment de limitation et d'insécurité, agit comme un charme stimulant, pour découvrir une voie où réaliser l'adaptation à cette vie, où prendre soin de se créer des situations dans lesquelles apparaîtront égalisés les désavantages de la position humaine dans la nature. C'était, là encore, son organe psychique qui avait la capacité d'introduire adaptation et sécurité. Il eût été beaucoup plus difficile de faire produire à l'animal humain originel, à l'aide de produits résultant d'une croissance, tels que des cornes, des crocs ou des dents, un exemplaire susceptible d'affronter la nature ennemie. Seul l'organe psychique pouvait apporter un secours vraiment rapide, remplaçant ce qui manquait à l'homme comme valeur organique. Et c'est précisément le charme émanant du sentiment ininterrompu de l'insécurité qui fit que l'homme développa une prévision et amena son âme à un développement que nous constatons aujourd'hui comme organe de la pensée, de la sensibilité et de l'action. Comme, dans ces secours, dans ces tendances à l'adaptation, la société jouait aussi un rôle essentiel, il fallait que, dès le début, l'organe psychique comptât avec les conditions de la collectivité. Toutes ses capacités se sont développées sur une base portant en soi le trait d'une vie sociale. Chaque pensée de l'homme devait être conformée de telle sorte qu'il pût être adapté à une société.
Si l'on se représente maintenant comment le progrès alla plus loin, on arrive aux origines de la logique, qui porte en soi l'exigence de la validité générale. Est seul logique ce qui est d'une valeur générale. Nous trouvons un autre résultat de la vie sociale dans le langage, cet admirable chef-d'uvre, qui distingue l'homme de toutes les autres espèces vivantes. Impossible de refuser à un phénomène tel que le langage l'application de la notion de valeur générale, ce qui donne à penser qu'il doit son origine à la vie sociale des êtres humains. Pour un individu vivant seul, le langage serait une parfaite superfluité. Il compte avec la vie commune des hommes; il en est à la fois le produit et le lien. Cette connexion trouve une forte preuve dans le fait que des hommes ayant grandi dans des conditions qui contrarient ou obstruent la réunion avec d'autres hommes, ou se refusant eux-mêmes à ce contact, souffrent presque sans exception d'une carence affectant le langage et la capacité de parler. C'est comme si ce lien ne pouvait se former et se maintenir que lorsque le contact avec l'humanité est assuré. Le langage présente une signification des plus profondes pour le développement de la vie psychique humaine. La pensée logique n'est possible que si elle dispose du langage, qui seul, en permettant la formation de notions, nous met en mesure d'admettre des distinctions et d'établir des conceptions qui ne soient pas propriété privée mais bien commun. De même, notre pensée et notre sensibilité ne s'expliquent que si l'on présuppose la valeur générale, et la joie que nous fait éprouver ce qui est beau n'obtient sa raison d'être que si l'on comprend que le sentiment et la connaissance du beau et du bien sont nécessairement un bien commun. Nous arrivons ainsi à reconnaître que les notions de raison, de logique, d'éthique et d'esthétique n'ont pu prendre naissance que dans une vie collective des hommes, mais qu'en même temps elles sont les moyens de liaison destinés à protéger la culture contre toute décadence.
La situation de l'individu permet aussi de comprendre son vouloir. La volonté ne représente pas autre chose qu'une tendance à passer d'un sentiment de l'insuffisance à un sentiment de la suffisance. Sentir cette ligne placée devant nos yeux et la suivre, voilà ce qui s'appelle « vouloir ». Toute volition compte avec le sentiment de l'insuffisance, de l'infériorité, et donne libre cours à l'impulsion qui tend à atteindre un état de rassasiement, de contentement, de pleine valeur.
IV. - Sentiment de communion humaineNous comprenons maintenant que ces règles : éducation, superstition, totem et tabou, législation, qui étaient nécessaires pour assurer le maintien du genre humain, devraient figurer aussi en première ligne dans l'idée de communauté. Nous l'avons vu dans les institutions religieuses; nous trouvons les exigences de la communauté dans les fonctions les plus importantes de l'organe psychique, et nous les retrouvons dans les exigences de la vie de l'individu comme dans celles de la collectivité. Ce que nous appelons justice, ce que nous considérons comme le côté lumineux du caractère humain, n'est pour l'essentiel rien d'autre que l'accomplissement d'exigences qui ont découlé de la vie collective des hommes. Ce sont elles qui ont formé l'organe psychique. De là vient que l'abandon, la fidélité, l'ouverture d'esprit, l'amour de la vérité, etc., sont proprement des exigences présentées et maintenues par un principe de communauté d'une valeur générale. Ce que nous appelons un bon ou un mauvais caractère ne peut être jugé que du point de vue de la communauté. Les caractères, comme toute production de nature scientifique, d'origine politique ou d'ordre artistique, ne s'avéreront jamais grands et précieux qu'en présentant de la valeur pour la généralité. Un type idéal, d'après lequel nous mesurons l'individuel, ne prend consistance qu'eu égard à sa valeur, à son utilité pour l'ensemble. Ce à quoi nous comparons l'individuel, c'est au type idéal d'un homme de la communauté, d'un homme qui maîtrise les tâches s'offrant à lui, d'une manière valable pour tous, d'un homme qui a tellement développé en lui le sentiment de communion humaine que, selon une expression de Furtmuller, « il suit les règles du jeu de la société humaine ». Dans le cours de nos exposés, il apparaîtra qu'aucun homme au sens intégral du mot ne peut se développer sans cultiver et mettre suffisamment en uvre le sentiment de communion humaine.
Enfant et sociétéLa communauté pose un certain nombre d'exigences, et par là elle influe sur toutes les normes et les formes de notre existence, ainsi que sur le développement de notre organe pensant. Elle est aussi fondée organiquement. Us points d'attache de la communauté se trouvent déjà dans la bisexualité de l'être humain, et seule une communauté, non l'isolement, est en état de satisfaire l'impulsion vitale de l'individu, de lui garantir sécurité et joie de vivre. Si l'on considère le lent développement de l'enfant, on constate qu'il ne peut être question d'un déploiement de la vie humaine que s'il existe une communauté protectrice. En outre, les connexions de la vie amenaient avec elles la création d'une division du travail, laquelle n'opère pas une séparation des hommes, mais au contraire produit leur cohésion. Chacun a le devoir de travailler la main dans la main d'autrui; il lui faut se sentir associé à autrui; ainsi prennent corps les grands liens qui préexistent dans l'âme humaine, d'une manière ou d'une autre, comme exigences. Nous allons suivre ci-après quelques-unes de ces connexions que l'enfant déjà trouve, le précédant.
I. - Situation du nourrissonL'enfant, qui a tant besoin du secours de la communauté, se trouve en face d'un milieu qui prend et donne, exige et accomplit. Il se voit, avec ses penchants, devant certaines difficultés qu'il éprouve de la peine à surmonter. Il a bientôt fait connaissance avec la souffrance provenant de son état d'enfance et produisant maintenant cet organe psychique qui a pour fonction de prévoir et de trouver des lignes suivant lesquelles la satisfaction de ses penchants pourra aboutir sans frottement, où il sera possible de mener une vie supportable. Il remarque sans cesse des gens qui sont en mesure de satisfaire leurs penchants beaucoup plus aisément, qui ont donc quelque avantage sur lui. Il apprend ainsi à apprécier la grandeur qui rend capable d'ouvrir une porte, la force que d'autres possèdent de soulever un objet, la position qui en autorise d'autres à donner des ordres et à en exiger l'exécution. Dans son organe psychique s'élève en un flot l'aspiration à grandir pour devenir égal ou supérieur à autrui, pour dépasser ceux qui se sont groupés autour de l'enfant et se comportent avec lui comme s'il y avait là une subordination, mais en se penchant aussi devant la faiblesse de l'enfant, en sorte que celui-ci dispose de deux possibilités d'opération : d'une part, maîtriser les moyens qu'il constate servir à la puissance des adultes, d'autre part, exposer sa faiblesse que les autres éprouvent comme une inexorable exigence. Nous retrouverons toujours chez les enfants cette ramification des tendances de l'âme humaine. Ici déjà commence la formation de types. Tandis que les uns se développent dans la direction où règne l'exigence de se faire reconnaître, où les forces se rassemblent et veulent se mettre en uvre, on trouve chez d'autres quelque chose qui ressemble à une spéculation avec sa propre faiblesse, une présentation de leur faiblesse sous les formes les plus diverses. Si l'on se rappelle l'attitude, l'expression et le regard de tels ou tels enfants déterminés, on en trouvera toujours qui se laissent classer dans l'un ou l'autre groupe. Tous ces types n'acquièrent un sens que lorsque nous comprenons leur rapport avec le milieu ambiant. La plupart de leurs mouvements sont aussi acquis par emprunt à ce milieu.
Dans ces simples conditions, dans cette tendance de l'enfant à surmonter son état de faiblesse, ce qui à son tour déclenche l'incitation à développer une foule de capacités, se trouve fondée la possibilité de l'éducation.
Les situations des enfants sont variées à l'extrême. Le cas se présente où certain entourage donne à l'enfant des impressions hostiles, lesquelles lui font apparaître le monde comme hostilement: disposé. Cette impression s'explique par l'insuffisance de l'organe enfantin de la pensée. Si l'éducation n'y obvie pas, l'âme de cet enfant peut se développer de telle sorte que plus tard il considère le monde extérieur absolument comme un domaine ennemi. L'impression d'hostilité se renforce, dès que l'enfant rencontre de plus grandes difficulté, ainsi qu'il arrive spécialement à des enfants pourvus d'organes déficients. Ils auront de leur entourage une impression différente de celle qu'éprouvent des sujets venus au monde avec des organes relativement vigoureux. L'infériorité organique peut s'extérioriser par des difficultés à se mouvoir, par les défauts de tels ou tels organes, par la moindre force de résistance de l'organisme, en sorte que l'enfant est exposé à de nombreuses maladies.
Mais la cause des difficultés ne provient pas toujours nécessairement de l'imperfection de l'organisme enfantin. Elle peut aussi résulter du poids des tâches qu'un entourage dépourvu de compréhension impose à l'enfant, ou de l'imprévoyance avec laquelle on les a exigées de lui, bref, d'une défectuosité de cet entourage, qui rend plus pénible le monde extérieur. Car l'enfant qui veut s'adapter à son milieu rencontre tout à coup des obstacles contrariant cette adaptation. C'est le cas, par exemple, lorsque l'enfant grandit dans un entourage qui lui-même est déjà découragé et rempli d'un pessimisme susceptible de se transmettre aisément à l'enfant.
II. - Influence des difficultés
En ce qui concerne les difficultés qui viennent à la rencontre de l'enfant de différents côtés et pour des causes également très diverses, en particulier si l'on observe que la vie de l'âme enfantine n'avait pas encore, et pour longtemps, l'occasion de se développer, il est clair qu'on a à compter avec des réponses défectueuses lorsque s'instaure chez l'enfant la nécessité de s'accommoder des conditions inéluctables du monde extérieur. A passer en revue un certain nombre de manquements, l'idée s'impose qu'on a affaire en l'espèce à un développement de la vie psychique, qui ne cesse pas durant la vie entière, et qui consiste en essais continuels visant à aller de l'avant et à donner une réponse plus exacte. En particulier, ce qu'il y a lieu d'apercevoir dans les mouvements enfantins des expressions, c'est la forme d'une réponse que donne à une situation déterminée un individu en voie de devenir, s'approchant de la maturité. Cette réponse, l'attitude d'un homme, nous offrira des points d'attache pour la caractéristique de son âme. Il faut bien garder présent à l'esprit, en pareil cas, que les formes d'expression d'un homme -ainsi que celles d'une masse - ne sauraient aucunement être jugées d'après un quelconque schéma ou cadre.
Les difficultés qu'un enfant a à combattre au cours du développement de sa vie psychique, et qui, presque régulièrement, entraînent comme conséquence l'impossibilité pour lui de développer son sentiment de communion humaine si ce n'est d'une manière extrêmement imparfaite, nous pouvons les répartir entre celles qui, provenant de la défectuosité de la culture, se manifesteront dans la situation économique de la famille et de l'enfant, et celles qui résultent des déficiences des organes corporels. En face d'un monde créé proprement pour les seuls organes achevés, et où toute la culture qui entoure l'enfant compte avec la force et la santé d'organes pleinement développés, nous voyons un enfant pourvu d'importants organes chargés de défauts, et qui par conséquent ne peut observer convenablement les exigences de la vie. Tels sont, par exemple, les enfants qui recevront une instruction tardive ou qui éprouvent des difficultés à apprendre certains mouvements, ou ceux qui ne parlent que tardivement, qui y sont longtemps malhabiles, parce que leur activité cérébrale se développe plus lentement que chez ceux sur lesquels compte notre culture. On sait bien comment de tels enfants subissent longtemps des heurts, sont lourds et forcément en proie à des maux corporels et spirituels. Visiblement, ils ne sont pas agréablement impressionnés par un monde qui n'est pas exactement fait pour eux. Des difficultés conditionnées par l'insuffisance de leur développement se produisent pour eux on ne peut plus fréquemment. Reste, sans doute, la possibilité qu'au cours du temps s'établisse de soi-même un accommodement, sans que persiste un dommage durable, si auparavant déjà l'amertume résultant de l'état de détresse psychique où s'opère la croissance de ces enfants, et à quoi s'ajoute le plus souvent une condition économique précaire, n'a pas introduit dans leur mentalité une dépression qui souvent se fait sentir dans leur vie ultérieure. Il est facile de comprendre que les règles du jeu de la société humaine, données absolues, soient mal suivies par ces enfants-là. Ils verront avec défiance l'agitation qui se déploie autour d'eux, et ils inclineront à se tenir à l'écart, à se dérober à leur tâches. Ils soupçonnent et ils éprouvent avec une rigueur toute particulière une hostilité de la vie qu'ils ne font qu'exagérer. Leur intérêt se porte beaucoup plus sur les ombres de l'existence que sur ses faces lumineuses. En général, ils grossissent les unes et les autres, en sorte qu'ils restent en permanence dans une position de combat, revendiquant pour eux-mêmes une mesure spéciale d'attention et inclinant à penser plus à soi qu'à autrui. Comme ils prennent les exigences de la vie pour des difficultés et non pour un attrait, comme ils font face à tous les événements avec une prévoyance poussée trop loin, il se creuse entre eux et leur entourage un fossé profond. Ils s'éloignent toujours davantage de la vérité, de la réalité et ne cessent de s'égarer dans les difficultés.
Des difficultés analogues peuvent survenir lorsque la tendresse des proches de l'enfant reste au-dessous d'un certain niveau. Circonstance susceptible, elle aussi, d'entraîner pour le développement de l'enfant des conséquences fort importantes. Son attitude subit l'influence du fait qu'il n'apprend pas à connaître l'amour et ne sait pas en faire usage, parce que sa tendance à la tendresse ne se déploie pas. Et quand il en est ainsi dans la famille, on risque que par la suite il ne soit très malaisé de faire éprouver à un individu qui a grandi dans ces conditions un vif échange de tendresses. Exclure les émotions et les rapports affectueux et tendres fait désormais partie constitutive de son être. Le même effet peut aussi se produire si les parents, les éducateurs ou les autres personnes de l'entourage de l'enfant agissent sur lui selon telles ou telles maximes pédagogiques qui lui font ressentir les marques de tendresse comme impraticables ou risibles. Il n'est pas très rare de voir l'enfant incliner à associer à la tendresse l'impression du ridicule. C'est surtout le cas des enfants qui furent souvent l'objet de railleries. Ils se montreront dominés par une crainte du sentiment, les portant à considérer comme ridicule, inhumaine, toute émotion tendre, toute impulsion affectueuse envers autrui; cela, croient-ils, les donne en spectacle aux autres et les rabaisse à leurs yeux. Ce sont ces hommes qui, dans leur enfance déjà, ont imposé une barrière à toutes les relations aimantes pouvant survenir par la suite. Des traits d'insensibilité, qui dans l'ensemble aboutissent à une éducation dure, qui s'insurgent contre toutes les marques de tendresse, ont fait que dans leur enfance ils se sont fermés à ce genre de dispositions et que, gardant le silence, aigris, effrayés, ils n'ont pas tardé à se retirer peu à peu du petit cercle de leur entourage, qu'il eût été de la plus haute importance de gagner et d'insérer dans leur propre vie psychique. Si cependant il se trouve encore une personne dans cet entourage qui rende possible la liaison avec l'enfant, cela s'accomplira avec une intimité toute particulière. C'est ainsi que grandissent souvent des sujets qui n'ont trouvé des rapports qu'avec une personne unique, qui n'ont pu étendre leur inclination à l'union au delà d'un seul partenaire. L'exemple du garçon qui fut si affecté lorsqu'il constata que la tendresse de sa mère s'adressait à son frère, et qui depuis lors alla errant dans la vie à la recherche de la chaleur qui lui avait manqué dès sa première enfance, voilà un cas montrant bien les difficultés que de pareils individus peuvent rencontrer dans la vie.
C'est le groupe de ces gens dont l'éducation a eu lieu sous une certaine pression.
Or, dans la direction opposée il peut également se produire des échecs, lorsque, sous l'action d'une chaleur particulière, qui accompagne l'éducation, l'enfant gâté développe au delà de toute limite son inclination à la tendresse, en sorte qu'il s'attache trop étroitement à une ou plusieurs personnes et ne veut plus rien abandonner d'elles. En raison de diverses erreurs, la tendre sensibilité de l'enfant prend souvent des proportions si grandes qu'il en vient à s'imposer certaines obligations envers autrui ; cela peut facilement se produire lorsque des adultes disent, par exemple : « Fais ceci ou cela parce que je t'aime bien. » C'est souvent qu'au sein d'une famille poussent de telles excroissances. Ces enfants-là saisissent aisément l'inclinaison des autres, et ils s'en servent pour augmenter désormais, par des moyens semblables, la dépendance des autres correspondant à leur propre tendresse. Il faut toujours garder présent à l'esprit ces flammes de tendresse pour l'une des personnes de la famille. Nul doute que le sort de l'individu ne subisse d'une éducation si partiale une influence nocive. Il peut alors se produire des phénomènes comme ce qui arrive par exemple lorsqu'un enfant, pour conserver la tendresse d'une autre personne, a recours aux moyens les plus risqués, cherchant ainsi à rabaisser un rival, le plus souvent son frère ou sa sur, en dévoilant sa méchanceté, ou en faisant semblant de le protéger, ou autrement encore uniquement pour briller lui-même au regard des parents pleins d'amour. Ou bien il usera de pression pour tout au moins fixer sur lui l'attention des parents; il ne reculera devant aucun moyen susceptible de le mettre au premier plan, de lui faire obtenir plus d'importance que n'en ont les autres. On se fera paresseux ou méchant pour amener les autres à s'occuper davantage de vous, on sera sage pour que l'attention d'autrui vous donne l'impression d'une récompense. Il se déroule alors dans la vie de l'enfant un tel processus, laissant saisir que tout peut être employé par lui une fois la direction enracinée dans sa vie psychique. Il se peut qu'il se développe dans le sens le plus fâcheux, pour atteindre son but, et il peut aussi devenir un excellent sujet poursuivant le même but. On peut souvent observer comment l'un des enfants essaye d'attirer l'attention sur lui par une nature indomptable, tandis qu'un autre, qu'il soit plus ou moins avisé que le précédent, cherche à obtenir le même résultat par une irréprochable droiture.
Au groupe des enfants gâtés appartiennent aussi ceux à qui l'on ôte toutes les difficultés de leur chemin, ceux dont les manifestations d'originalité provoquent un sourire amical, et qui peuvent tout se permettre sans se heurter à une résistance digne de ce nom. Ces enfants-là sont privés de toute occasion qui leur permettrait de se préparer par des exercices préliminaires à s'attacher plus tard à des gens bien disposés pour les accueillir d'une juste manière, encore moins à des gens qui, égarés eux-mêmes, par les difficultés de leur propre enfance, soulèveraient des obstacles à ce rapprochement. Comme on ne leur fournit pas l'occasion de s'exercer à surmonter les difficultés, ils sont aussi mal préparés que possible pour la suite de leur existence. Ils sont presque régulièrement à endurer des contre-coups et des échecs, aussitôt qu'ils sortent du petit domaine où règne cette atmosphère de serre chaude, et qu'ils se trouvent vis-à-vis d'une existence où personne n'exagère plus ses obligations envers eux, comme le faisaient leurs éducateurs aveuglés par une excessive tendresse.
Tous les phénomènes de ce genre ont ceci de commun, que l'enfant se trouve plus ou moins isolé. Par exemple, de jeunes sujets dont l'appareil digestif présente telle ou telle déficience s'alimenteront d'une manière particulière, si bien qu'ils seront susceptibles de se développer autrement que des enfants normaux sous ce rapport. Les enfants ayant certains organes en état médiocre manifesteront un comportement particulier, qui avec le temps les porte à s'isoler. Nous sommes alors en présence d'enfants qui n'éprouvent pas très nettement leur solidarité avec leur milieu, et qui peut-être vont jusqu'à la repousser entièrement. Ils ne peuvent trouver des camarades, ils restent à l'écart des jeux usuels parmi ceux de leur âge, soit qu'ils les regardent d'un il d'envie, soit qu'avec mépris ils se cantonnent dans leurs propres amusements, qu'ils cultivent à l'écart dans un muet isolement. En sont également menacés ceux qui grandissent sous la lourde contrainte de l'éducation, par exemple lorsqu'on les traite avec une rigoureuse sévérité. A ceux-là aussi la vie apparaît sous un jour défavorable, car ils s'attendent sans cesse à éprouver de toutes parts des impressions pénibles. Ou bien ils se sentent victimes, recevant humblement toutes les difficultés surgies, ou bien ils les accueillent en lutteurs, toujours prêts à combattre un milieu ressenti comme hostile. Ces enfants considèrent la vie et ses tâches comme autant de difficultés particulières, et il est aisé de comprendre qu'un tel sujet s'appliquera le plus souvent à assurer ses limites, prenant garde qu'aucun désastre ne le frappe et restant toujours défiant envers son entourage. Sous le poids de cette prévoyance démesurée, il donne l'élan à une tendance préférant subir difficultés et dangers plutôt que s'exposer à la légère à une défaite. Une autre caractéristique constante chez ces enfants-là, indiquant avec une pleine évidence combien leur sentiment de communion humaine est faiblement développé, c'est le fait qu'ils pensent plus à eux-mêmes qu'à autrui. On voit là clairement l'ensemble du développement. Tous ces individus inclinent en général à une conception pessimiste du monde, et ils ne peuvent être satisfaits de leur existence s'ils ne trouvent à se délivrer des faux cadres où ils la placent.
III. - l'homme, être social
Nous nous sommes appliqué à indiquer que, pour pouvoir émettre une conclusion sur la personnalité d'un individu, il faut le juger et le comprendre dans sa situation. Par situation nous entendons la position de l'homme dans l'ensemble du monde et envers son proche entourage, sa position en face des questions qu'il rencontre sans interruption, comme celles de l'activité, de l'association, du rapport avec ses semblables. Sur cette voie, nous avons établi que ce sont les impressions pénétrant en l'homme du fait de son entourage qui influent sur l'attitude du nourrisson, et plus tard de l'enfant et de l'adulte, de la manière la plus persistante à travers la vie. On peut déjà déterminer au bout de quelques mois de l'âge le plus tendre, comment un enfant se comporte envers la vie. Il n'est plus possible, dès lors, de confondre entre eux deux nourrissons ou de les assimiler l'un à l'autre quant à leur position envers l'existence, car chacun présente déjà un type prononcé, qui devient de plus en plus net sans perdre la direction qu'il suivait dès l'abord. Ce qui se développe dans l'âme de l'enfant sera toujours plus pénétré par les rapports de la société avec lui; on voit se produire les premiers indices du sentiment inné de communion humaine, on voit fleurir des mouvements de tendresse organiquement conditionnés, qui vont si loin que l'enfant cherche l'approche des adultes. On peut toujours observer que l'enfant dirige ses inclinations tendres sur autrui, non pas sur lui-même comme le veut Freud. Ces mouvements sont différemment gradués et varient suivant les personnes à qui ils s'adressent. Chez des enfants parvenus au delà de leur deuxième année, on peut aussi constater cette différence dans les expressions de leur langage. Le sentiment de solidarité, de communion est implanté de nature dans l'âme enfantine, et il ne quitte l'individu que sous l'action des plus graves déviations maladives de la vie de son âme. il reste à travers toute la vie, nuancé; il se restreint ou s'amplifie; dans les cas favorables il dépasse le cercle des membres de la famille pour s'étendre à la tribu, au peuple, à l'humanité entière. Il peut même franchir ces limites et se répandre sur des animaux, des plantes et d'autres objets inanimés, finalement jusque sur le cosmos universel.
Dans notre effort suivi pour parvenir à comprendre l'être humain, nous avons ainsi acquis un important appui : nous avons compris la nécessité qu'il y a à considérer l'homme comme un être social.
Impressions du monde extérieur
I. - La conception du monde en généralConditionnées par la nécessité de s'adapter à l'entourage, la capacité de recevoir des impressions et l'aptitude originale du mécanisme psychique à poursuivre toujours un but nous amènent à penser que la conception du monde et la ligne d'orientation idéale d'un individu doivent apparaître de très bonne heure dans l'âme de l'enfant, non pas déjà formées et saisissables par une expression, mais en quelque sorte se mouvant dans des sphères qui nous donnent l'agréable impression du connu, que nous trouvons compréhensibles, qui sont toujours en opposition à un sentiment de l'insuffisance. Des mouvements psychiques ne peuvent se dérouler que lorsqu'un but est présent sous les yeux. L'atteindre, on le sait, suppose nécessairement la possibilité ou la liberté du mouvement. Et l'enrichissement qui résulte de toute liberté du mouvement ne doit pas être sous-estimé. Un enfant qui, pour la première fois, se lève du sol, entre en cet instant dans un monde tout nouveau; il éprouve d'une manière ou d'une autre une atmosphère hostile. Il peut ressentir, du fait de la force avec laquelle il se dresse sur ses pieds, une espérance accrue pour son avenir ; il peut, en risquant ses premiers essais de mouvement, spécialement en apprenant à marcher, soit éprouver des difficultés d'intensité variable, soit n'en rencontrer aucune. De telles impressions, des événements qui, pour nous autres adultes, apparaissent souvent comme d'insignifiantes vétilles, exercent une énorme influence sur la vie psychique enfantine et avant tout sur la formation de la conception que l'enfant se fait du monde. Ainsi, des enfants qui trouvent des difficultés à se mouvoir auront ordinairement devant les yeux une image idéale fortement traversée par des mouvements rapides; ceci se fait aisément reconnaître si on les interroge sur leurs jeux favoris ou sur la vocation qu'ils choisissent. La réponse (cocher, conducteur, etc.) indiquera qu'en eux vit l'aspiration à surmonter toutes les difficultés inhérentes à une insuffisante liberté de mouvement, à parvenir en un point, où ils ne sentiront plus aucune infériorité, aucune humiliation, sentiment qui peut être particulièrement nourri quand les enfants subissent un développement lent ou maladif. En outre, on constate souvent que des enfants qui, à cause de défectuosités oculaires, ne saisissent le monde qu'avec des lacunes, tendent à saisir le visible avec plus de force et d'intensité, et que d'autres, qui ont l'ouïe délicate, n'éprouvent de l'intérêt, de la compréhension, de la prédilection que pour certains sons, des plus agréables à entendre, bref, qu'ils sont musicalement doués (Beethoven).
Parmi les organes à l'aide desquels l'enfant cherche à maîtriser le milieu qui l'entoure, ce sont principalement les organes des sens qui établissent avec le monde extérieur des relations de nature indestructible. Ce sont eux qui aident à édifier une conception du monde. Il faut avant tout nommer ici, face au monde d'alentour, les yeux. C'est essentiellement le monde visible qui se présente surtout à l'homme et lui fournit les éléments principaux de son expérience. Ainsi se constitue l'image visuelle du monde, dont la signification incomparable consiste en ce qu'elle dispose d'objets persistants, ne changeant jamais, contrairement aux autres organes des sens qui, le plus souvent, sont attaché à des sources d'attraction passagères, que ce soit l'oreille, le nez, la langue ou, en grande partie, la peau. En d'autres cas, c'est l'organe de l'ouïe qui prédomine et crée un pouvoir psychique comptant principalement avec ce que le monde présente d'audible (psyché acoustique). Plus rares sont les tempéraments moteurs, gens installés dans les processus du mouvement. D'autres types encore proviennent d'une prédominance du sens de l'odorat ou du goût; le premier, en particulier, avec son don olfactif, ne trouve pas dans notre civilisation une position favorable. Nombreux sont les enfants chez qui les organes du mouvement jouent un grand rôle. Les uns viennent au monde pourvus d'une mobilité très accentuée, ils sont toujours en mouvement et, plus tard, contraints d'agir sans cesse; ils inclinent surtout à des réalisations exigeant le plein emploi des muscles. Même quand ils dorment, cette impulsion à se remuer ne saurait se calmer, et l'on peut souvent observer combien ils s'agitent dans leur lit. A la même catégorie appartiennent les enfants « turbulents » dont la pétulance est souvent blâmée comme une faute. - En général, il n'y a guère d'enfants qui ne se placent en face de l'existence, aussi bien avec les yeux et les oreilles qu'avec les organes moteurs, pour édifier, à l'aide des impressions et des possibilités s'offrant à eux, leur conception du monde, et nous ne pouvons comprendre un individu que si nous savons avec quel organe il affronte la vie le plus spontanément. Car tous les rapports prennent ici de l'importance, ils acquièrent une influence sur la configuration de la conception du monde et par là sur le développement ultérieur de l'enfant.
II. - La conception du monde Éléments de son développementCes capacités particulières de l'organisme psychique, qui participent en première ligne à la formation de la conception du monde, ont ceci de commun que leur choix, leur acuité et leur efficience sont déterminés par le but qui s'offre à un homme. Cela explique le fait que chacun ne perçoit surtout qu'une partie déterminée de la vie, du milieu, d'un événement, etc. L'homme n'apprécie que ce qui, d'une manière ou d'une autre, est requis par son but. Aussi ne peut-on saisir ce côté de la vie de l'âme humaine que lorsqu'on s'est fait une image du but secret d'un individu, et qu'on a compris toutes choses en lui comme influencées par ce but.
a) Perceptions. - Les impressions et émotions reçues du dehors par l'entremise des organes des sens donnent au cerveau un signal dont telles ou telles traces peuvent être conservées. Sur elles se construit le monde des représentations, aussi bien que le monde du souvenir. Mais la perception n'est jamais comparable à un appareil photographique ; elle contient toujours quelque part ressortissant à l'originalité de l'individu. On ne perçoit pas tout ce qu'on voit ; deux hommes qui ont aperçu la même image peuvent donner des réponses des plus différentes entre elles si on les interroge sur ce point. L'enfant, lui aussi, ne perçoit de son milieu que ce qui, pour un motif quelconque, convient à son originalité formée jusqu'alors. Par exemple, les perceptions des enfants chez qui le plaisir de voir est particulièrement développé, sont pour une part prépondérante de nature visuelle, ce qui est le cas chez la plupart des hommes. D'autres rempliront leur image du monde avec des perceptions auditives. Nous l'avons dit, ces perceptions ne sont pas strictement identiques à la réalité. L'homme est capable de transformer ses contacts avec le monde extérieur selon ce que requiert son originalité. Donc, ce qu'un homme perçoit et comment il le perçoit, voilà en quoi consiste son originalité particulière. Une perception est plus qu'un simple fait physique, c'est une fonction psychique; selon son genre et sa nature, selon ce qu'un homme perçoit et la manière qu'il emploi à cet effet, il est possible de dégager des conclusions profondes concernant sa vie intérieure.
b) Souvenirs. - On peut admettre que l'organisme psychique, inné quant à ses principes, dépend, au point de vue de sa capacité de développement, de l'impulsion impérieuse à l'activité et des faits perçus. Porté par la tendance à être dirigé vers un but afin de l'atteindre, cet organisme est intimement associé à la capacité de mouvement de la nature humaine. Il faut que l'homme rassemble et ordonne dans son organe psychique tous ses rapports avec le monde extérieur, et cet organe, cherchant l'adaptation, est dans la nécessité de développer toutes ses capacités indispensables à assurer l'individu, appartenant à son existence même.
Or, il est clair que la réponse individuelle de l'organe psychique aux questions posées par la vie laisse nécessairement dans le développement de l'âme certaines traces, et qu'ainsi les fonctions de la mémoire et de l'évaluation sont conquises de haute lutte par la tendance à l'adaptation. Seule la consistance des souvenirs fait que l'homme peut prendre soin de son avenir, le prévoir. Il nous est permis d'en déduire que tous les souvenirs portent en eux-mêmes une intention finale (inconsciente), qu'ils ne vivent pas en nous en toute indépendance, qu'ils parlent un langage avertisseur ou stimulant. Il n'y a pas de souvenirs inoffensifs. On ne peut juger la signification d'un souvenir que si l'on s'est mis au clair sur l'intention finale qui se trouve à sa base. Il importe de savoir pourquoi l'on se souvient de certaines choses et non pas de certaines autres. Nous nous rappelons les données dont le souvenir est important et profitable pour le maintien d'une direction psychique déterminée, et nous oublions celles dont l'oubli sera également favorable en l'espèce. Ceci implique que la mémoire, elle aussi, est entièrement soumise au service de l'adaptation conforme à un but qu'on a devant les yeux. Un souvenir durable, serait-il erroné, et contiendrait-il, comme c'est le plus souvent le cas chez les enfants, un jugement partial, peut, lorsqu'il favorise le but poursuivi, disparaître du domaine du conscient et passer tout entier dans l'attitude, le sentiment et la forme de l'intuition.
c) Représentations. - L'originalité de l'homme se montre plus fortement encore dans ses représentations. On entend par là la reproduction d'une perception, sans que l'objet en soit présent. C'est donc une perception reproduite, rappelée seulement en pensée, dont la position indique à son tour le fait de la capacité créatrice de l'organe psychique. Non pas que la perception réalisée naguère et déjà influencée par la force créatrice de l'âme se répète, mais la représentation qu'un homme se fait est derechef tout entière formée de son originalité, c'est une nouvelle uvre d'art qu'il possède en propre, spécifiquement.
Il y a des représentations qui dépassent de beaucoup la mesure habituelle de leur acuité et agissent comme des perceptions qui surgissent aussi rigoureusement que si elles n'étaient pas des représentations, mais comme si l'objet absent, stimulant, était véritablement là. On parle alors d'hallucinations, de représentations qui surgissent comme si elles émanaient d'un objet présent. Les conditions en sont les mêmes que celles décrites plus haut. Elles aussi, les hallucinations, sont des productions créatrices de l'organe psychique, formées d'après les buts et intentions que poursuit le sujet considéré. Un exemple l'éclairera mieux.
Une jeune femme intelligente s'était mariée contre le gré de ses parents. L'antipathie de ceux-ci envers sa décision était telle que tous rapports furent rompus entre elle et eux. Avec le temps, cette personne était arrivée à se convaincre que ses parents avaient agi injustement avec elle; plusieurs tentatives de réconciliation se heurtèrent à la fierté et à l'opiniâtreté des deux parties. Ce mariage avait introduit la jeune femme, qui provenait d'une famille considérée, dans des conditions de vie très médiocres. Mais un examen superficiel ne permettait pas de conclure à une union manquée, et l'on n'aurait éprouvé aucune inquiétude sur le sort de cette dame si, depuis quelque temps, ne s'étaient produits certains phénomènes très particuliers.
Elle avait été l'enfant chérie de son père. Entre eux, l'intimité avait été si grande qu'on trouvait fort surprenant d'y voir succéder une telle rupture. Lors du mariage, le père traita sa fille on ne peut plus mal et la brouille entre eux fut complète, radicale. Même lorsqu'elle eut un enfant, ses parents ne consentirent ni à le voir ni à se rapprocher de leur fille, et celle-ci, qui était douée d'une grande ambition, apprécia l'attitude de ses parents d'autant plus mal qu'elle éprouvait plus douloureusement l'impression d'avoir été traitée sans équité dans une affaire où visiblement elle avait le bon droit pour elle.
Il faut bien se représenter que sa disposition procédait entièrement de son ambition. Ce trait de son caractère explique seul pourquoi elle fut si affectée de la rupture avec ses parents. Sa mère était une personne sévère, droite, pourvue assurément de qualités précieuses, mais rigoureuse avec sa fille. Celle-ci, extérieurement au moins, s'appliquait à se soumettre à son mari, sans pour cela déroger. Elle accentuait même cette subordination, non sans une certaine fierté; elle s'en vantait. Le fait que la famille comptait aussi un fils, qui en qualité de descendant mâle et de futur héritier du nom considéré était plus apprécié que la fille, vint encore renforcer l'orgueil de cette dernière. Les difficultés et embarras où l'amena son mariage, et dont auparavant elle n'avait jamais connu l'équivalent, eurent pour résultat de faire toujours plus s'affirmer l'amertume avec laquelle elle pensait à l'injustice subie par elle du fait de ses parents.
Une nuit, alors qu'elle ne dormait pas encore, voici l'apparition qui surgit devant elle : la porte s'ouvrit, la mère de Dieu vint à elle et dit : « Comme j'ai pour toi de la dilection, je t'annonce que tu mourras au milieu du mois de décembre, il ne faut pas négliger de t'y préparer. »
Elle n'en éprouva aucun effroi, mais elle réveilla son mari et lui raconta la chose. Le lendemain, le médecin fut informé. C'était une hallucination. La femme demeura opiniâtrement convaincue d'avoir exactement vu et entendu ce qu'elle rapportait. Au premier abord c'est pour nous incompréhensible.
Ce n'est qu'en appliquant notre clef que nous pouvons obtenir quelques éclaircissements. Il y a rupture avec les parents, la femme se trouve dans la peine, elle est ambitieuse et, comme l'a établi la recherche, elle a tendance à être supérieure à tous. On peut comprendre, dès lors, qu'un être porté comme elle à sortir de sa sphère se nourrisse de la divinité et ait avec celle-ci des entretiens, des dialogues. Que si la mère de Dieu était seulement restée dans la faculté de représentation, comme c'est le cas chez ceux qui prient, personne ne trouverait là rien de particulier, d'insolite. Mais cela ne suffit pas à cette personne; il lui faut des arguments plus forts. Si nous comprenons que l'âme est capable d'émettre ce genre d'artifices, le cas perd tout caractère énigmatique. Quiconque rêve ne se trouve-t-il pas dans une situation analogue? Seule différence : cette femme peut rêver éveillée. Il faut tenir compte en outre du fait qu'à ce moment-là son ambition est tout spécialement stimulée par un sentiment d'humiliation. Alors, surprise! une autre mère vient effectivement à elle, celle-là même dont le peuple se persuade qu'elle est une mère plus bienveillante. Il faut que, jusqu'à un certain point, les deux mères soient en opposition entre elles. La mère de Dieu est apparue parce que la propre mère du sujet fait défaut. L'apparition marque la carence de l'amour chez la mère de cette femme. Celle-ci, visiblement, cherche une issue, comment elle pourra le mieux mettre ses parents dans leur tort. Le milieu de décembre n'est pas non plus une date dépourvue de toute signification. A ce moment-là, dans l'existence humaine, se développent des contacts plus intimes qu'en d'autres temps. La chaleur des relations s'affirme davantage ; on se fait des cadeaux, etc., et la possibilité des réconciliations devient beaucoup plus grande; on doit ainsi comprendre que cette époque soit associée en quelque sorte à une question vitale, pour la jeune femme.
Ce qui reste provisoirement assez étrange, c'est seulement le fait qu'à l'approche gracieuse de la mère de Dieu s'adjoigne une note discordante, avec l'annonce du décès à brève échéance. Que la femme en fasse part à son mari précisément d'une manière joyeuse, ce trait ne peut pas être dépourvu d'une portée précise. De plus, la prévision va au delà du cercle familial et dès le lendemain le médecin en est avisé. Il était dès lors aisé d'obtenir que la mère vint trouver sa fille. Mais, quelques jours après, deuxième apparition de la mère de Dieu, qui répète les mêmes paroles. Quand on demanda à la jeune femme comment s'était passée sa rencontre avec sa mère, elle déclara que sa mère ne convenait pas d'avoir eu tort. Ainsi le vieux leitmotiv persiste à s'affirmer. Il s'agit toujours à nouveau du fait de n'avoir pas atteint le but consistant à établir la supériorité par rapport à la mère. Il y eut alors une tentative visant à mettre clairement les parents en présence de la situation ; d'où une rencontre avec le père, laquelle réussit brillamment. Une scène touchante en résulta. Cependant, la jeune femme n'avait pas encore satisfaction, car elle déclarait que l'attitude de son père avait eu quelque chose d'artificiel, de théâtral. Et pourquoi l'avait-il fait attendre si longtemps? L'inclination à donner tort aux autres et à se poser en vainqueur persistait donc.
D'après ce qui précède, voici ce que nous pouvons dire l'hallucination arrive en un moment où il y a tension psychique portée au maximum, alors que l'individu a peur d'être écarté de son but. Nul doute qu'autrefois et peut-être de nos jours encore dans des régions à population arriérée, de telles hallucinations ne soient susceptibles d'exercer une influence importante. Il en est qui sont connues par les récits de voyages et qui concernent des apparitions telles qu'en rencontrent ceux qui parcourent des déserts quand ils viennent à y souffrir de la faim, de la soif, de la fatigue, de troubles divers. C'est une tension de l'extrême détresse, qui s'impose à la faculté de représentation du sujet, pour s'élever avec une parfaite netteté en dehors de l'oppression présente, en atteignant une situation apaisante. Cela donne de l'encouragement aux plus lassés, cela ranime les forces chancelantes, cela rend l'individu plus fort ou plus insensible, ou bien cela agit comme un baume, comme un narcotique.
Il nous faut admettre que l'apparition de l'hallucination ne présente à proprement parler pour nous aucun phénomène nouveau, car nous avons déjà trouvé des analogies dans la nature même de la perception, du souvenir et de la représentation, et nous en retrouverons aussi dans les rêves. En fortifiant la représentation elle-même et en excluant la critique, des productions de ce genre peuvent facilement se présenter. Nous voulons établir que des situations de nature particulière amènent toujours la solution. Pareils faits ont pris place dans un état de détresse, et sous l'impression d'une menace, chez -un individu qui tend à surmonter cet état en échappant à un sentiment de faiblesse. Si, en pareilles circonstances, la tension est extraordinairement prononcée, on ne tient plus autant compte du don de la critique. Alors, selon le principe : « aide-toi comme tu peux », il se peut que la production de la représentation revête les formes de l'hallucination avec la pleine force de l'organe psychique.
S'apparente à l'hallucination l'illusion, qui s'en distingue en ce qu'il existe un point d'attache extérieur, méconnu seulement d'une façon spécifique, comme par exemple dans Le roi des aulnes de Gthe. Le principe, c'est-à-dire l'état de détresse psychique, reste le même.
Un autre cas va nous montrer comment la force créatrice de l'organe psychique est en mesure, dans un état de détresse, de produire une hallucination ou une illusion.
Un homme de bonne famille, qui, par suite d'une mauvaise éducation, n'avait abouti à rien, obtint un emploi subalterne de scribe. Il avait renoncé à tout espoir de parvenir plus tard à une situation considérée. Réduit à cette extrémité qui pesait lourdement sur lui, il subit de surcroît les reproches de son entourage, ce qui ne fit que redoubler sa dure tension psychique. Il en vint alors à se livrer à la boisson, qui lui apporta l'oubli et une issue. Mais peu après il fut atteint de délire et hospitalisé. Les délires sont, essentiellement, apparentés aux hallucinations. On sait que, dans les délires d'origine alcoolique, la forme habituelle de l'hallucination consiste à voir des souris ou des animaux noirs. D'autres hallucinations se présentent aussi, en rapport avec la profession du sujet. Les médecins qui reçurent celui-ci étaient des adversaires acharnés de l'alcool et avaient imposé à leurs patients un régime rigoureux. Notre homme fut complètement libéré de son alcoolisme, quitta l'hôpital guéri et resta trois ans sans prendre aucun alcool. Mais ensuite il revint dans le même asile, sur d'autres plaintes. Il raconta qu'au cours de ses labeurs - il travaillait maintenant la terre -il voyait toujours surgir un individu qui se moquait de lui en grimaçant. Une fois que cela l'avait mis spécialement en fureur, il prit son outil et le jeta au moqueur, pour voir s'il y avait bien là un homme véritable. La figure s'effaça, puis l'assaillit et le roua de coups.
En pareil cas, on ne peut plus parler de spectre et d'hallucination, car la figure avait bien eu des poings très réels. L'explication se trouve aisément : tout en subissant des hallucinations, il faisait l'épreuve sur un individu véritable. Il fut constaté que, quoique libéré de l'alcool en sortant de l'hôpital, le sujet s'était ensuite remis à boire. Il avait perdu son emploi, on l'avait chassé de chez lui et il vivait en manuvre agricole, travail qui lui semblait, comme à sa parenté, le plus vil de tous. La tension psychique de naguère n'avait pas disparu. Affranchi de l'alcool, cet énorme avantage équivalait en fait à le priver d'une consolation. Il aurait pu remplir son premier emploi s'il avait renoncé à la boisson. Quand, à la maison, on lui reprochait d'être un propre à rien, l'allusion à son alcoolisme lui semblait moins douloureuse que celle à son incapacité. Après sa guérison, il était de nouveau en face de la réalité et d'une situation qui n'avait rien de plus dur et de plus lourd que la précédente. S'il allait derechef n'y rien faire qui vaille, il ne trouverait plus l'issue fournie par l'alcool. Dans cette détresse psychique reparurent les hallucinations. Il avait repris sa position antérieure, il considérait les choses comme s'il était encore un ivrogne et disait expressément qu'il avait gâté toute sa vie par les excès de boisson, destinée irrémédiable. Malade, il pourrait espérer échapper à son nouveau métier peu estimé et par conséquent pratiqué à contre-cur, sans avoir à former lui-même sa décision. De là vint que l'apparition décrite persista longtemps, lui fut une aide et qu'il retourna à l'hôpital. Il pouvait dès lors, comme consolation, se dire qu'il eût été en mesure de parvenir à une situation bien plus élevée si le malheur de la boisson ne l'avait entraîné. Ainsi lui restait-il possible de garder un sentiment de sa personnalité placé bien haut. Pouvoir ne le laisser jamais diminuer, maintenir la conviction d'être apte à de plus grandes réalisations, si ce malheur ne l'avait frappé, voilà ce qui lui importait beaucoup plus que le travail lui-même. Il avait atteint de la sorte la ligne de puissance et pouvait soutenir que les autres n'étaient pas meilleurs que lui, mais qu'une entrave lui barrait le chemin; impossible d'en venir à bout. C'est dans cette disposition, alors qu'il cherchait une excuse consolante, que se dressa en lui comme une délivrance l'apparition de l'homme aux grimaces.
III. - Imagination.L'imagination est une autre production artificielle de l'organe psychique. On peut en trouver des traces dans tous les phénomènes déjà traités. C'est quelque chose d'analogue à ce qui se produit dans les états psychiques où des souvenirs déterminés passent au premier plan, ou lorsque se construisent des représentations. L'imagination, elle aussi, comporte comme élément essentiel cette prévision qu'un organisme apporte nécessairement avec soi lorsqu'il est en mouvement. Elle aussi est liée à la mobilité de l'organisme, elle n'est même rien d'autre qu'une forme de cette prévision. Si, dans les imaginations d'enfants ou d'adultes - appelées aussi rêves diurnes - on a devant soi des châteaux en l'air, il s'agit toujours de représentations concernant l'avenir vers lequel le sujet se porte et qu'à sa manière, en le prévoyant, il essaye d'édifier.
Quand on examine les imaginations enfantines, il apparaît que, chez les enfants, le jeu de la puissance occupe une large place comme facteur essentiel, que ce sont toujours les buts de l'ambition qui se reflètent. La plupart des imaginations commencent par des mots tels que ceux-ci : « quand je serai grand », etc. Il y aussi des adultes qui vivent encore comme s'ils devaient continuer à grandir. La configuration bien nette de la ligne de puissance revient montrer qu'une vie psychique ne peut se développer que si au préalable la position du but a pris place. Dans la culture humaine, ce but est un but de la mise en valeur. On n'en reste presque jamais à des buts neutres, car la vie commune des hommes est accompagnée comme par la mesure de soi-même persistante, où apparaissent l'aspiration à la supériorité et le désir de subir victorieusement la concurrence. On s'explique dès lors que ces formes de la prévision, telles que nous les trouvons dans les imaginations enfantines, soient régulièrement des représentations de puissance.
Quant à l'étendue de ces représentations, à la grandeur de l'imagination, il ne peut s'établir aucune règle; en d'autres termes, il faut éviter, là encore, l'erreur des généralisations. Mais, si ce qui a été dit plus haut s'applique à un grand nombre de cas, il en est certains qui se laissent caractériser suivant un autre mode. Il est naturel que l'imagination soit plus fortement développée chez les enfants qui considèrent leur vie sous un aspect hostile ; à cette disposition s'associe habituellement une plus vive intensité de la prévision. Ainsi, des enfants plus ou moins souffreteux, à qui l'existence apporte continuellement des maux, ont une imagination renforcée, et la tendance à s'occuper de choses imaginaires. Par la suite se marque souvent un stade du développement où l'imagination sert de secours pour se glisser hors de la vie réelle; elle apparaît en même temps comme utilisée pour condamner cette vie réelle. Elle est alors l'ivresse de puissance d'un individu qui s'insurge contre la bassesse, l'infériorité de la vie.
Ce n'est pas seulement la ligne de puissance qu'on peut établir dans l'imagination ; en elle le sentiment de communion humaine joue un grand rôle. Les imaginations enfantines ne se présentent presque jamais de telle sorte que la seule puissance de l'enfant s'y fasse valoir ; cette puissance apparaît d'une manière ou d'une autre comme appliquée aussi pour sa part au profit d'autrui. Tel est, par exemple, le cas dans les imaginations dont le contenu culmine à vouloir être un libérateur, un appui, le vainqueur d'un monstre qui nuit aux hommes, etc. On observe fréquemment l'imagination qui veut n'être pas de la famille au sein de laquelle l'enfant grandit. Une masse d'enfants s'attachent fermement à l'idée qu'ils proviennent en réalité d'une autre famille, qu'un jour la vérité se manifestera et que leur véritable père (c'est toujours quelque grand personnage) viendra les chercher. C'est surtout le cas d'enfants ayant un fort sentiment d'infériorité, exposés à des privations, subissant des négligences, ou encore, insatisfaits de la tendresse relative de leur entourage. Souvent ce genre d'idées de grandeur se trahit même dans l'attitude extérieure de l'enfant, qui fait comme s'il était déjà parvenu à l'âge adulte. On trouve des déformations presque maladives de l'imagination sous certaines formes particulières ; par exemple, le sujet montrera une prédilection pour les chapeaux en étoffe rigide, ou pour les bouts de cigare, ou, si c'est une fillette, elle entreprendra de devenir un homme. Il se trouve beaucoup de jeunes filles préférant une tenue ou un habillement qui conviendrait mieux à des garçons.
Il y a aussi des sujets de qui l'on se plaint qu'ils ont trop peu d'imagination. C'est sûrement une opinion erronée. Ou bien de tels enfants n'extériorisent pas ce qu'ils imaginent, ou bien il existe d'autres motifs qui les ont amenés à combattre les accès d'imagination. Il se peut qu'un enfant éprouve de la sorte un sentiment de sa force. Suivant une impulsion nerveuse à s'adapter à la réalité, l'imagination apparaît à ces enfants-là comme inhumaine ou puérile, et ils la rejettent. En certains cas, cette mise à l'écart va trop loin et l'imagination paraît manquer presque entièrement.
IV. - Rêves (Généralités)Indépendamment des rêves diurnes, décrits plus haut, on observe un autre phénomène, qui surgit de très bonne heure et qui trahit et même développe une grande activité. Ce sont les rêves accompagnant le sommeil. En général, on peut estimer que se retrouvera là la même méthode qui caractérise chez l'enfant le rêve diurne. D'anciens psychologues, gens d'expérience, ont signalé le fait que le caractère de l'individu se dévoile facilement par ses rêves. En effet, le rêve est un phénomène qui, en tout temps, a été considérablement inséré dans la pensée humaine. Il en est des rêves nocturnes comme de ceux qui se produisent pendant le jour; ceux-ci accompagnent le désir de prévoir, ils surgissent lorsque l'homme s'occupe à se frayer un chemin vers l'avenir et à y marcher avec assurance. La différence frappante consiste en ce qu'à la rigueur on s'explique encore, on comprend le rêve diurne, tandis que cela n'est que très exceptionnellement possible pour les autres rêves. Cette incompréhensibilité en est une caractéristique spécialement remarquable; on serait aisément tenté d'y repérer un signe d'inconsistance. Signalons provisoirement que dans les rêves aussi se montre la même ligne de puissance d'un homme qui veut saisir fermement l'avenir, d'un grand homme qui, placé devant une question, aspire à la maîtriser. Les rêves, pour l'étude de la vie psychique, nous offrent d'importants éléments, auxquels nous aurons à revenir.
V. - IdentificationDans la fonction de prévoir, nécessité inéluctable des organismes doués de mouvement puisqu'ils sont toujours placés devant les problèmes de l'avenir, l'organe dispose encore de la capacité grâce à laquelle non seulement il ressent ce qui existe dans la réalité, mais éprouve, devine ce qui d'aventure existera plus tard. C'est ce qu'on appelle «l'identification ». Capacité extrêmement répandue et développée parmi les hommes, elle va si loin qu'on la trouve en chaque domaine de la vie psychique. Ici encore, l'unique condition n'est autre que la nécessité de prévoir. Car, si je me vois obligé de me représenter, de penser comment je me comporterai au cas où telle question se posera, il m'est également nécessaire d'acquérir sur ces impressions un ferme jugement, qui peut se dégager de la situation actuellement non encore mûrie. C'est seulement en réunissant ce qu'on pense, sent et éprouve d'une situation qu'il y aura à vivre, que l'on peut obtenir une prise de position, soit déployer sur un point déterminé une force particulière, soit l'éviter avec une prévision non moins spéciale. L'identification prend déjà consistance quand on parle à quelqu'un. Impossible de rien pressentir d'un homme s'il n'y a identification à la situation de celui-ci. L'identification revêt une configuration artistique sui generis dans le spectacle. Autres manifestations : les cas où un sentiment bien caractéristique s'empare du sujet, s'il remarque que quelque danger menace autrui. En pareilles circonstances, l'identification s'intensifie parfois à tel point qu'involontairement, sans être exposé soi-même, on émet des gestes de protection ou de défense. Qui ne connaît, en outre, ce mouvement de répulsion qu'on fait avec la main, par exemple en laissant tomber un verre? Au jeu de boules, on peut fréquemment observer comment tels ou tels partenaires esquissent comme le mouvement même des projectiles, le tracent par avance avec leur corps comme s'ils voulaient y participer et, de la sorte, en influencer la course. Autres analogies : ce qu'on ressent quand on voit quelqu'un nettoyer des vitres aux fenêtres d'un étage supérieur, ou quand on assiste à l'infortune d'un orateur restant court. Au théâtre, on n'évitera guère de partager les sentiments qu'expriment les acteurs et de jouer intérieurement avec eux leurs différents rôles. C'est ainsi que l'identification s'associe de près à tout ce dont nous faisons l'expérience.
Cela étant, si l'on cherche d'où vient cette fonction, cette possibilité de ressentir les émotions, sensations ou sentiments qu'aurait autrui, l'explication ne se trouve que dans le fait du sentiment inné de communion humaine. Sentiment proprement cosmique, reflet de la solidarité de tout le cosmique, qui vit en nous, dont nous ne pouvons nous défaire intégralement et qui rend capable de pressentir des choses situées à l'extérieur de notre corps.
Le sentiment de communion comportant différents degrés, il en va de même pour l'identification; on peut déjà en observer la gradation chez les enfants. Parmi eux, il en est qui s'occupent de leurs poupées tout comme si c'étaient des êtres vivants, alors que d'autres ne s'intéressent peut-être qu'à découvrir quel en est l'intérieur. Lorsque les rapports de communion sont détournés des humains et reportés sur des choses sans vie ou de peu de valeur, le développement d'un individu peut même faire totalement faillite. Les cas, fréquents chez les enfants, de tortures infligées à des animaux, ne se conçoivent que si l'on admet qu'il y a absence presque totale de cette identification qui pénètre la sensibilité des autres êtres. Autre conséquence : il se peut que de tels enfants en arrivent à s'intéresser à des choses qui ne signifient rien pour leur développement dans la collectivité; ils ne prêtent aucune attention aux intérêts des autres, chacun d'eux ne pense qu'à soi-même. Tout cela dépend de la faible intensité de l'identification. Finalement cette carence est susceptible d'amener l'individu à refuser absolument d'admettre le travail en collaboration.
VI. Influence d'un homme sur les autres : Hypnose et suggestionSi l'on se demande comment, d'une manière générale, peuvent se réaliser des influences agissant sur autrui, la réponse, selon la caractérologie individuelle, déclare qu'ici encore il s'agit de phénomènes de solidarité. Notre vie entière se déroule étant d'abord admise la possibilité d'une influence réciproque. Influence très particulièrement accentuée en certains cas, comme dans les relations entre maître et élève, parents et enfants, mari et femme. Sous l'influence du sentiment de communion humaine, se manifeste jusqu'à un certain point la marche à la rencontre des actions qu'on subira d'autrui. Mais on sera aussi plus ou moins influençable suivant que les droits du sujet sur lequel agir seront plus ou moins reconnus par celui qui exercera cette action. Est exclue une influence permanente sur quelqu'un à qui l'on porte préjudice. On réussira le mieux à l'influencer s'il est placé dans une disposition où il ressent que son propre droit demeure garanti. Point de vue important surtout dans l'éducation. Il est possible de préférer et même de pratiquer une autre forme d'éducation. Mais celle qui tient compte de ce point de vue sera efficace parce qu'elle s'attache à ce qu'il y a de plus originel, j'ai nommé le sentiment de la solidarité. Elle ne subira un échec que s'il s'agit d'un sujet qui, de propos délibéré, cherche à bannir l'influence de la société. Cela, même, il ne le fait pas purement et simplement; il faut qu'aboutisse là une lutte prolongée, au cours de laquelle ses relations avec le milieu se sont relâchées de plus en plus, de manière à produire sa complète opposition au sentiment de communion humaine. Alors toute espèce d'influence est contrariée ou même devient impossible, et l'on se trouve en présence d'un homme qui répond à chaque tentative d'agir sur lui par une action en sens contraire (esprit de contradiction ou d'opposition).
On est donc fondé à attendre d'enfants qui se sentent plus ou moins opprimés par leur entourage, une plus faible capacité à se conformer aux influences de leurs éducateurs et très peu d'inclination à les subir. Il y a, certes, des cas nombreux où la pression du dehors est si forte qu'elle balaie toute résistance; en apparence chaque influence est acceptée et suivie. Mais on se convaincra bientôt qu'il n'est permis de reconnaître à cette obéissance aucune espèce de valeur qui soit féconde. Elle revêt parfois une allure vraiment grotesque, si bien qu'elle rend le sujet inapte à la vie (obéissance aveugle); on est alors en présence d'un individu qui toujours attend que vous lui commandiez les pas et démarches nécessaires. Le grand danger inhérent à cette soumission qui va si loin, on peut le mesurer au fait que de tels enfants procèdent souvent de ces gens qui obéissent à quiconque vient à les prendre sous son pouvoir; sur un ordre de lui, ils commettront jusqu'à des crimes. Ils jouent, en particulier, un rôle sinistre dans les associations de malfaiteurs, parce que l'office d'exécutants leur y est toujours imparti, tandis que le chef de bande se tient en général à l'écart. Dans presque toutes les équipées criminelles retentissantes, c'est un tel individu qui fut l'instrument employé par les instigateurs. Ces hommes-là font voir une obéissance incroyablement étendue; ils peuvent même éprouver de la sorte une satisfaction de leur ambition.
Mais, si nous nous bornons aux cas normaux où s'exerce l'influence, nous pouvons établir que ceux-là seront le mieux disposés à se laisser influencer, éclairer, à accepter de compter avec cette action, en qui le sentiment de communion humaine aura le moins été contrarié, et qu'en retour y répugneront le plus ceux chez qui le penchant à monter, l'aspiration à la supériorité aura atteint un degré spécialement impérieux. L'observation l'enseigne jour après jour. Quand des parents se plaignent d'un enfant, c'est on ne peut plus rarement pour lui reprocher une obéissance aveugle. A examiner les accusés, on voit qu'ils subissent une impulsion les portant à dépasser leur entourage en lui échappant, et qu'en l'espèce ils rompent les normes de leur petite existence, parce que des procédés défectueux les ont rendus inaccessibles à des interventions éducatives. L'aptitude à recevoir l'éducation est donc inversement proportionnelle à l'intensité de la soif de puissance. En dépit de cette vérité, notre éducation familiale vise principalement à aiguillonner surtout l'ambition de l'enfant et à éveiller en lui des idées de grandeur. Non pas par irréflexion, à la légère, mais parce que toute notre culture, elle-même pénétrée d'une telle tendance aux idées de grandeur, leur donne tant d'impulsion que, dans la famille aussi, il s'agit en première ligne de faire que l'individu s'avance dans la vie avec un éclat particulier et dépasse tous les autres, autant que possible à tous égards. Dans le chapitre où nous traitons de la vanité, on trouvera exposé plus amplement combien cette méthode de l'éducation orientée vers l'ambition est inopportune et à quelles difficultés en pareil cas peut se heurter le développement d'une vie psychique.
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