![]()
Les méthodes
Psychologie et Histoire
(Lucien Febvre)
L'aptitude à découvrir des corrélations voilà, dans beaucoup de cas, une des définitions les plus satisfaisantes du génie scientifique : qu'on songe au grand médecin, au grand clinicien qui, en rapprochant des signes et des symptômes épars, " invente " et " crée " véritablement un nouveau type de maladie. L'aptitude à négocier des accords, des échanges entre disciplines voisines : voilà, pour une science en voie d'expansion une non moins bonne définition du progrès. On traduit parfois d'une autre façon cette vérité d'expérience " les grandes découvertes, dit-on, se font toujours aux frontières mêmes des sciences ".
Psychologie, histoire : une alliance et ses buts
Dès lors, que la psychologie, connaissance scientifique de la fonction mentale, doive nécessairement nouer des rapports étroits avec la connaissance scientifique de la fonction sociale, la sociologie en voie d'élaboration; qu'elle doive, non moins nécessairement, entretenir des relations suivies avec les disciplines définies que nous laissons confondues sous le nom traditionnel d'histoire - voilà qui n'a pas besoin d'être expliqué longuement. Qu'à l'heure actuelle d'ailleurs, ces rapports ne puissent guère qu'être assez décevants, on s'y attend assez. La psychologie se dégage à peine des controverses philosophiques pour s'installer sur le terrain solide de la recherche expérimentale. La sociologie n'a de nom parmi les hommes que depuis un siècle à peine, elle n'a de réalité que depuis beaucoup moins longtemps encore. Quant aux disciplines qui, dans un siècle, se seront dégagées du magma confus de l'histoire, elles n'ont même pas d'état civil. Raison de plus pour que, dans cette Encyclopédie qui n'entend point se borner à clicher des résultats acquis, on ne néglige pas des aspects si mouvants de la vie des sciences humaines.
Entre psychologues, sociologues et historiens, quel serait à première vue l'enjeu d'un débat de compétence et d'attributions? Evidemment, la connaissance de l'individu. "La psychologie, disait Baldwin, traite de l'individu, et la sociologie du groupe." Quant à l'histoire, j'imagine que Baldwin, s'il l'avait définie, aurait enfermé en elle, comme en un champ clos, l'individu et le groupe, et professé que, armée des résultats acquis par la psychologie et la sociologie, elle s'efforçait de définir dans le cadre du passé leurs rapports réciproques. Excellentes notions pour étudiants elles sont claires, elles sont simples, elles livrent des clefs d'emploi facile. Le malheur, quand on les essaie, c'est qu'elles laissent toujours la seconde porte close. Au lieu de disserter dans l'abstrait et de tracer sur le papier, qui se laisse écrire, des limites bien profilées, mettons-nous en face des réalités, et appliquons la bonne méthode compliquer ce qui paraît trop simple.
Du point de point de vue de l'histoire
Quel est l'objet d'étude de l'historien? L'opinion commune répond d'une part, les mouvements confus de masses d'hommes anonymes, indistinctes, indiscernables, vouées en quelque sorte aux basses besognes, aux grosses besognes de l'histoire; et, d'autre part, émergeant de cette grisaille, se détachant en clair sur la pénombre, l'action dirigeante d'un certain nombre d'individus qualifiés de "personnages historiques".
Les masses sont peu connues. On a peu de moyens de les connaître. Des époques entières ne nous ont laissé sur elles aucun témoignage direct et détaillé. Aristocratique de par ses origines, l'histoire n'a eu d'yeux pendant des siècles, elle n'a encore d'yeux, bien souvent, que pour les rois, les princes, les conducteurs de peuples et d'armées; les hommes "qui font lhistoire", Menschen die Geschichte machen - c'est le titre d'un gros recueil de biographies historiques paru récemment en Allemagne. Ceci étant, les rapports de la psychologie et de l'histoire s'établissent, au regard de l'opinion commune, fort simplement.
Les masses anonymes? Elles seront justiciables d'une psychologie collective à fonder sur l'étude des masses actuellement saisissables, et qui étendra sans effort (on le suppose du moins) ses conclusions aux masses disparues, aux masses d'autrefois, aux masses historiques. Quant aux individus distincts, aux personnages historiques, ils ressortissent naturellement à la psychologie individuelle. Les documents qui les concernent et dont beaucoup comportent une interprétation psychologique de leur activité et de leur caractère seront de bonne prise pour les psychologues. Ils grossiront le trésor de leurs observations. Inversement, les conclusions que ceux-ci peuvent tirer de l'état des cas humains qu'ils ont sous les yeux, permettront aux historiens de mieux interpréter, de mieux comprendre la conduite et l'action des dirigeants des sociétés passées, des artisans authentiques de l'histoire humaine.
Et donc, nous revoici toujours en face du binôme individu-société. Mais continuons à serrer le problème de plus près.
Ce qu'est l'individu en histoire
Que sont ces individus prestigieux, ces personnalités émergeantes, ces personnages historiques? Nous avons répondu naguère, lorsque la troisième semaine internationale de synthèse discutait de l'individualité ce sont les auteurs responsables d'une grande uvre historique. Mais qu'est-ce qu'une grande uvre historique? Un ensemble de faits recueillis, groupés, organisés par les historiens, de façon telle qu'ils constituent un des anneaux d'une de ces grandes chaînes de faits homogènes et distincts, faits politiques, faits économiques, faits religieux, etc., dont nous jetons, historiens, le réseau plus ou moins serré sur le passé historique de l'humanité. Ces chaînes, c'est l'histoire qui les forge et les reforge sans cesse, dans son besoin d'organiser le passé, de mettre de la clarté et de l'ordre dans l'ensemble, perpétuellement mouvant, dans le papillottement et le scintillement des faits qui, sans loi apparente, se heurtent, se mêlent et se commandent réciproquement autour de chaque homme, à chaque moment de sa vie - et donc de la vie des sociétés auxquelles il participe.
Ce qu'est l'uvre historique
Grandes chaînes, grands déroulements : pourquoi grand? Parce qu'il faut distinguer parmi les uvres humaines, celles qui n'intéressent guère qu'un petit groupe d'hommes particulier, et les autres, qui, par dessus les frontières de ces petits groupes, tendent à unir ceux-ci ou, du moins, à les orienter dans une même direction. Telles, les religions, dans la mesure où elles ne sont pas des religions fermées de groupes, interdites à tous les non-participants du groupe. Tels les grands systèmes d'idées et de doctrines qui se répandent hors des frontières et rallient des hommes de tous les groupes. Telles, les uvres politiques également : organisations et révolutions, conquêtes et expansions, avec tout le cortège d'annexions d'une part, de résistances d'autre part.
Des uvres historiques? oui, dans la mesure où elles ne restent pas le simple fruit de la violence mais bénéficient de la collaboration de la durée et du ralliement des hommes qui, ayant d'abord subi, acceptent ensuite, adoptent et bientôt propagent. Oui, dans la mesure où elles ne sont pas uniquement faites par quelques hommes à l'usage, au profit de quelques groupes - mais peuvent se ramener à un effort d'ensemble pour organiser la vie des masses humaines. Oui, dans la mesure où ce qui d'abord fut uvre de particularisme et, si l'on veut, d'égoïsme, se mue en uvre de civilisation. La civilisation, n'est-ce pas en effet, comme l'a montré Marcel Mauss, un ensemble de faits qui ne se limitent pas à une société donnée, mais s'avèrent susceptibles de migrations et d'implantation dans des domaines parfois très éloignés, et très différents de leur domaine d'origine? Des faits voyageurs, des faits transportables, qui, sortant d'un groupe, se font emprunter, adopter, utiliser par d'autres groupes?
Comment l'individu collabore avec le groupe
Ainsi, uvre historique celle qui, par delà le local et le national, vise à l'humain. Celle qui s'affirme susceptible de rayonnement humain et d'expansion pacifique. Mais alors, le personnage historique? Il répond à une exigence élémentaire de la croyance commune. Toute montre suppose un horloger. Toute uvre historique postule un auteur. Il faut que joue la catégorie fondamentale de l'engendrement père-fils.
Le père de uvre historique, c'est le personnage historique. Si l'on préfère, en renversant les termes, le personnage historique c'est l'homme à qui la croyance commune attribue la parenté d'une uvre historique simplification nécessaire et mnémotechnie commode. Mais si ce que nous venons de dire est vrai? Si l'auteur, et non pas l'auteur "prétendu" d'une uvre d'organisation collective à répercussion durable, mais l'auteur "certain" d'une grande uvre scientifique, littéraire, philosophique ou religieuse qui paraît vraiment sortir de son cerveau (Darwin, Shakespeare, Marx, Calvin), si cet auteur ne saurait cependant donner d'efficacité à cette uvre sans la collaboration, sans la participation active du groupe qui l'adopte? Si le drame est normal, de l'homme qui lance une idée et à qui cette idée revient totalement déformée, transformée et dénaturée par le milieu?
Si elle est typique, l'aventure de Martin Luther, père authentique du luthérianisme, mais cent fois confessant son trouble, son désarroi, lorsqu'il doit constater combien les masses, dès le début, déforment ses idées en se les appropriant et leur font subir le sort que connaissent tous les grands créateurs d'idées ou de sentiments : cette déformation, cette transformation, parfois ce renversement total de leurs idées, dont il leur faut porter, malgré tout, devant l'histoire, une paternité qui n'est plus qu'illusoire, et qui souvent leur pèse, qu'ils voudraient répudier, qu'il leur faut accepter?
Le groupe dans l'individu : langage et outillage
Et d'autre part, personnage historique mais où est l'être humain qu'on peut considérer comme une puissance autonome, indépendante et isolée, une sorte de création originale et spontanée, alors que toute personne humaine subit si fortement des influences, les unes venues du fond des âges, les autres exercées, de la façon la plus immédiate, par le milieu actuel, et d'abord véhiculées par ces deux agents de pénétration par excellence de la société dans l'individu j'ai nommé le langage et l'outillage?
Langage le plus puissant de tous les moyens d'action du groupe sur l'individu. Langage, technique lentement élaborée par l'humanité, et parvenue à son état actuel, à son état perpétuellement changeant et mouvant, après, je ne dis pas des siècles, mais des millénaires de travail. Langage chargé, au bout de ce temps, de toute la série des distinctions, des dissociations, des catégories que l'humanité est parvenue à créer peu à peu. Langage, dont l'action rejoint, et celle (les mythes qui ont tenu lieu de techniques à l'humanité quand lui faisait encore défaut l'outillage capable de lui donner prise sur les choses, et celle des techniques elles-mêmes, si fortement apparentées entre elles à une même époque, si fortement participantes d'un même style susceptible d'être daté sans erreur. Tout cela, d'un mot, permettant de dire que l'individu n'est jamais que ce que permettent qu'il soit et son époque, et son milieu social.
Mais alors, l'alternative individus ou masses? Si l'on préfère, autre énoncé du même problème individus ou sociétés? Le milieu social par avance pénètre l'auteur de uvre historique, l'encadre et, dans une large mesure, le détermine dans sa création. Et quand celle-ci est faite, ou bien elle meurt, ou bien, pour qu'elle vive, il faut qu'elle subisse la collaboration active, la redoutable collaboration des masses, la pesée du milieu, irrésistible et contraignante. En d'autres termes, la société est pour l'homme une nécessité, une réalité organique. A lui seul, pour reprendre une expression de H. Wallon, " le langage implique la société comme les poumons d'une espèce aérienne impliquent l'existence de l'atmosphère". Et de cette société, l'individu reçoit ses déterminations; elles sont pour lui un complément nécessaire; " il tend vers la vie sociale comme vers son état d'équilibre ".
Du point de vue de la Psychologie
Ainsi, tout nous paraît moins simple qu'au départ. Si, dans tout individu, il y a lieu de distinguer d'abord une certaine personne, caractérisée plus ou moins nettement, puis un ensemble de traits lui appartenant en propre et dont l'assemblage se fait suivant une formule et avec un dosage très particulier; si l'on doit saisir ensuite, dans ce même individu, et un représentant de l'espèce humaine porteur des mêmes caractères distinctifs que les membres d'un certain groupe de cette espèce, et, surtout, un participant d'une société bien déterminée et datée : d'une part le contraste s'atténue singulièrement entre l'individu et la société qu'il n'y a plus lieu d'opposer schématiquement l'un à l'autre; d'autre part, sa méthode d'investigation, lorsqu'il s'agit de l'individu, commence à se préciser nettement.
Les trois devoirs du psychologue
Trois séries d'enquêtes l'occuperont tour à tour. Il devra d'abord s'adonner à la recherche de ce que l'homme doit à son milieu social : psychologie collective. Il pourra, il devra se demander ensuite ce que l'homme doit à son organisme spécifique psychologie spécifique ou psycho-physiologie. Il pourra étudier, enfin, ce que tel être humain doit aux particularités individuelles de sa physiologie, aux hasards de sa structure, aux accidents, surtout de sa vie sociale : psychologie différentielle. En bonne logique, d'ailleurs, cette dernière ne devra intervenir qu'après approfondissement des deux précédentes.
Et, tant que celles-ci n'auront pas fait de progrès décisifs, tant que, au chaos des cas individuels, les psychologues ne seront point parvenus à substituer des espèces psychologiques bien caractérisées, comme au chaos des symptômes les médecins substituent des espèces morbides largement conçues; tant qu'il n'y aura pas eu création de "types" permettant, en face d'un individu, l'opération toujours délicate de diagnostic qui consiste à relier le cas individuel à quelqu'une des espèces préalablement créées - la psychologie différentielle devra se résigner à conserver quelque chose d'empirique. Ceci, vrai de la psychologie actuelle, l'est bien plus encore de la psychologie rétrospective. Si l'on veut, de la psychologie historique.
Le problème de la Psychologie historique
Car il y a, en effet, un problème spécial de la psychologie historique. Quand, dans leurs mémoires, dans leurs traités, les psychologues nous parlent des émotions, des décisions, des raisonnements de l'homme, en réalité, c'est de nos émotions, de nos décisions, de nos raisonnements qu'ils traitent. De notre lot à nous, hommes blancs d'Europe occidentale, intégrés, au XXe siècle, à des groupes de très vieille culture.
Or comment nous, historiens, pourrions-nous nous aider, pour interpréter les démarches d'hommes d'autrefois, d'une psychologie issue de l'observation des hommes du XXe siècle? Et comment eux, psychologues, pourraient-ils retrouver dans les données que l'histoire leur fournit (ou devrait leur fournir) sur la mentalité des hommes d'autrefois, de quoi grossir purement et simplement une expérience acquise au contact de leurs contemporains? Tout au plus cette expérience peut-elle les munir de types de comparaison leur permettant de mieux appréhender les différences que nos ancêtres, directs ou non, lointains ou proches, présentaient avec nous.
En réalité, ni la psychologie de nos psychologues contemporains n'a de cours possible dans le passe, ni la psychologie de nos ancêtres d'application possible aux hommes d'aujourd'hui. Qu'il s'agisse aussi bien des héros de l'histoire, des personnages historiques connus de nous par un plus ou moins grand nombre de documents biographiques et de portraits physiques et mentaux que des masses anonymes dont on ne s'est guère soucié ni d'analyser psychologiquement les éléments ni de caractériser globalement les réactions: dans un cas comme dans l'autre, " il ne saurait être question, pour employer les termes dont use Ch. Blondel (Introduction à la psychologie collective, p. 197 " de s'obstiner à déterminer de plano des manières universelles de sentir, de penser et d'agir peut-être inexistantes, et en tout cas actuellement insaisissables.
Considérant isolément les groupes humains répandus dans le temps et dans l'espace, son rôle est au contraire de décrire les systèmes mentaux propres à chacun et de les analyser, autant qu'il est possible, en s'attachant à saisir le mécanisme de leur élaboration, le jeu de leur développement et la nature des rapports qui lient entre eux leurs éléments ". On ne saurait mieux dire, ni plus nettement dénoncer le danger : celui de vouloir passer directement, et sans même soupçonner la difficulté, des sentiments et des idées qui sont nôtres aux sentiments et aux idées que des mots pareils, que les mêmes mots générateurs des plus graves confusions, par leur hypothétique et fallacieuse identité, servent toujours a signifier à quelques siècles de distance parfois. Faut-il deux ou trois exemples?
Quelques anachronismes psychologiques
N'allons pas les chercher trop loin. Rappelons-nous que, comme le note Charles Blondel, "Si nous prenons deux collectivités suffisamment éloignées l'une de l'autre dans le temps ou dans l'espace, la différence des mentalités correspondantes nous sautera aux yeux"; tandis que, si elles sont plus proches l'une de l'autre, il faudra des efforts et des recherches parfois longues et délicates pour déceler des divergences, souvent d'ailleurs considérables. Ne nous adressons donc ni aux primitifs dont les remarquables études de Lucien Lévy-Bruhl s'efforcent d'analyser les façons de sentir, de penser et d'agir (ses observations conviennent essentiellement à la fonction, non d'une histoire, mais d'une préhistoire, ou si l'on préfère d'une paléontologie psychologique), ni à ces Chinois dont les livres si riches de Granet nous permettent de comparer aux nôtres les démarches intellectuelles.
L'attachement à la vie
Posons simplement une question : à quoi tient le plus ou, si l'on veut, à quoi renonce le plus malaisément possible l'homme d'aujourd'hui? Question qui déjà nécessite des réserves, car, l'homme: quel homme? - Mais on s'accordera pour répondre, sans plus de réflexion : C'est à sa vie. A sa propre vie.
Sur quoi, ouvrons quelqu'un des ouvrages de Frazer Et dans ces livres classiques, nous puiserons à pleine main des faits surprenants (du moins pour nous) qui nous montreront, entre des sociétés relativement proches et nos sociétés à nous. des différences, des contrastes vraiment énormes dans l'appréciation de cette valeur que la " nature même semblerait promouvoir au premier rang de toutes. Nous y apprendrons de même que des peuples entiers ont, pendant des siècles et des siècles, non pas protégé mais détruit leurs fils en les offrant spontanément au sacrifice. Nous y apprendrons que cette union pour nous indissoluble, entre la divinité et l'immortalité, sinon l'éternité, des millions et des millions d'êtres humains l'ont ignorée et l'ignorent toujours, qui ont cru, qui croient à la mort des dieux, qui ont fait leurs dieux mortels à leur image. Histoires anciennes? Sans doute. Mais ouvrons le tome IX de lHistoire littéraire du sentiment religieux en France de l'abbé Henri Brémond. Il est intitulé : La vie chrétienne sans l'ancien régime et contient sur l'art de mourir un étonnant chapitre. On y verra tout à loisir comment, il y a moins de trois siècles, on y traitait les mourants, avec une espèce de cruauté (à notre jugement du moins) qui nous transporte, d'un coup, singulièrement loin de nous-mêmes et de notre mentalité.
La mobilité d'humeur du moyen-âge
Autres exemples. Dans les vies romancées que nous vîmes ces années dernières se multiplier à plaisir un plaisir pour les éditeurs peut-être, mais rarement pour le lecteur cultivé - qu'est-ce qui choque l'historien et comment s'explique sa mauvaise humeur devant ce débordement biographique? Seraient-ce des erreurs de fait à vrai dire inévitables, les bévues, confusions et maladresses répétées d'auteurs sans compétence ni préparation? Seraient-ce de fâcheuses habitudes de pillage, le détroussement organisé ou le démarquage cynique duvres d'historiens véritables par des folliculaires hâtifs de l'historiographie? Eh non ! C'est quelque chose de bien plus grave : l'anachronisme, le perpétuel et irritant anachronisme d'hommes qui se projettent, tels qu'ils sont, dans le passé, avec leurs sentiments, leurs idées, leurs préjugés intellectuels et moraux, et qui, ayant travesti Ramsès II, Sesostris, Jules César, Charlemagne, Philippe II, et même Louis XIV, en Dupont ou Durand 1938, retrouvent dans leurs héros ce qu'ils viennent d'y mettre, s'en étonnent gentiment et concluent leur "analyse" par ce nil novi déconcertant : "Ainsi l'homme est toujours identique à lui-même".
Or, sans aller plus loin, faisons appel à notre expérience d'historien. Impossible d'étudier la vie, les murs, les façons d'être et d'agir des hommes du Moyen-Age (un Moyen-Age qui se prolonge jusqu'au XVI° siècle au moins, et par delà encore), impossible de lire, dans des textes authentiques, des récits sur les princes, des relations de fêtes, de processions, d'exécutions judiciaires, de sermons populaires, etc., sans être frappé de l'étonnante mobilité d'humeur, de la perméabilité excessive aux impressions du dehors que manifestent les hommes de ce temps. Prompts à s'irriter, prompts à s'enthousiasmer; toujours prêts à tirer l'épée, mais à s'embrasser non moins. On danse, et on pleure. On respire le sang et puis les roses. "Il faut se rappeler, écrit dans un livre fort suggestif l'historien hollandais Huizinga (Le déclin du Moyen-Age, Paris. 1932, p. 16), il faut se rappeler cette réceptivité, cette facilité d'émotions, cette propension aux larmes, ces retours spirituels, si l'on veut concevoir l'âpreté de goût, la violence de couleur qu'avait la vie en ce temps là." Sans doute mais il faut surtout expliquer. Et l'explication n'est pas simple. Elle met en jeu une multitude de données que les historiens, jusqu'à présent, ne se sont point souciés de réunir, de rassembler en corps. A quoi ils n'ont pas songé à donner leur vraie valeur.
Conditions de vie et mentalité
Des hommes tout en contrastes? Mais leur vie matérielle - nous le notions déjà il y a quinze ans dans une série d'articles de la Revue des cours et conférences (1925) - n'était-elle point elle-même toute faite de contrastes? Songeons a des choses très simples, très grosses, dont nous ne mesurons jamais le poids.
Jour-nuit
Qu'est-ce, pour nous, hommes du XXe siècle, que le contraste du jour et de la nuit? Ordinairement, plus rien. Un bouton, un geste, et la lumière électrique succède à la lumière solaire. Maîtres du jour et de la nuit, nous en jouons en virtuoses. Les hommes du Moyen-Age? ceux du XVIe siècle? Ils n'en étaient pis les maîtres, les pauvres gens, eux qui n'avaient même pas de lampes à huile quand le soir tombait - même pas de bougies. Une vie scandée, rythmée chaque jour par la succession des ténèbres et de la lumière; une vie tranchée en deux parts : le jour, la nuit; le blanc, le noir; le silence absolu et le bruit du travail - croit-on qu'elle ait pu engendrer chez les hommes les mêmes habitudes mentales, les mêmes façons de penser, de sentir, de vouloir, d'agir et de réagir que notre vie stabilisée, régularisée, dépouillée de heurts, de contrastes et d'oppositions brutales?
Hiver-été
Jour et nuit - mais hiver et été? c'est-à-dire froid et chaud? L'hiver existe-t-il encore pour nous? Quand nous le voulons mais encore est-il perpétuellement accompagné par un été qui ne dépend que de nous. Toute la journée sur la neige, à skier, Mais le soir à l'hôtel, chauffé à 20°. Chauffé partout. Dès qu'on entre dans une maison, aujourd'hui, au plus fort de l'hiver, ne sent-on pas au visage l'haleine chaude des radiateurs? On se dévêt. Mais quand on pénétrait dans sa maison au XVIe siècle, en janvier, on sentait le froid tomber sur ses épaules le froid immobile, silencieux et noir des logis sans feu. On y grelottait d'avance.
Comme on grelottait à l'église. Comme on grelottait dans le palais du roi, en dépit des hautes cheminées consumant des arbres entiers. Et le premier geste de l'homme qui rentrait, ce n'était pas d'ôter son pardessus, c'était de passer une houppelande plus chaude que sa houppelande de sortie. Et de coiffer un bonnet fourré plus épais que le bonnet de rue. hiver, été: contrastes adoucis par les plus humbles des hommes de notre temps. Contrastes d'une violence sauvage pour les plus fastueux, les plus riches des hommes d'autrefois. Et sans doute - mais c'est aux psychologues à nous le dire : égalisation des conditions de vie matérielle, égalisation des hommes : les deux choses ne se suivent-elles pas, ne s'entraînent-elles logiquement, ne se conditionnent-elles point?
Fortune-infortune
Mais les conditions de sécurité? Sécurité de fortune : un incendie aujourd'hui, un accident, une mort prématurée l'assurance joue. Autrefois? Et notons qu'il ne s agit pas de cas individuels. Quand le feu prenait à l'une des extrémités d'une ville aux maisons couvertes d'ancelles, et, chassé par un vent violent, consumait toute cette ville, anéantissait en quelques minutes tout un village surpris dans la nuit, sans moyens de défense, incapable de sauver même ses bêtes - c'étaient dix, vingt, cent familles qui brusquement voyaient leurs liens se dénouer : les enfants partant à l'abandon, sur les routes, se perdant de vue, ne sachant plus jamais où retrouver leurs frères, ou leurs surs? - Sécurité de vie non moins : ne développons pas.
Le chapitre de la nourriture
Et l'immense domaine de l'alimentation, de ses conditions et de ses influences? La psychologie des populations surnourries, en périodes de prospérité, et disposant en abondance d'aliments riches et variés, est-elle, peut-elle être celle de populations perpétuellement sous-alimentées, édifiant un régime de vie précaire aux marges de l'inanition et périssant en masse, comme ces Eskimo dont parle, dans un autre volume de l'Encyclopédie, Lucie Randouin - dès lors que par philanthropie des Européens compatissants introduisent dans leur ration des aliments plus riches, qui rompent cet équilibre précaire de la ration a quoi les pionniers de la nouvelle science de l'alimentation accordent tant d'importance?
Le témoignage de John Bull
Faut-il rappeler que le Moyen-Age a été une époque de perpétuelle sous-alimentation, de disettes et de famines coupées, à de certains jours, par des bombances anormales? Et ce régime, faut-il supposer qu'il engendrait, qu'il conservait des hommes de même contexture physique et mentale que nos régimes à nous - nos régimes de sédentaires gras, faisant succéder au martyre du famélique le martyre de l'obèse? Songeons simplement à la succession brutale de ces images de peuples, enregistrées sur la rétine de leurs proches voisins; songeons au peuple de grenouilles hâves, blanches et affamées que les Anglais du XVIIIe siècle se représentaient, et sans doute n'avaient pas tort de se représenter, comme vivant sur les bords de la Seine, alors qu'eux-mêmes se reconnaissaient avec plaisir dans John Bull l'apoplectique -copieusement nourri de viandes rouges et saignantes arrosées de bières alcooliques : autant de suggestions, de sollicitations pour des études qui ne sont pas faîtes, et qu'il faudra faire.
Conclusion : collaboration nécessaire
Ne continuons pas. Nous en avons assez dit pour montrer que, si nous nous interdisons de projeter le présent, notre présent, dans le passé, ce qui est la loi fondamentale de l'histoire, si nous nous refusons à lanachronisme psychologique, le pire de tous, le plus insidieux et le plus grave, si nous prétendons éclairer toutes les démarches des sociétés, et d'abord les démarches mentales, par l'examen de leurs conditions générales d'existence, il est évident que nous ne pourrons considérer comme valable, dans le passé que nous essaierons ainsi d'inventorier, les descriptions et les constatations de nos psychologues opérant sur les données que notre époque leur fournit. Et il est non moins évident qu'une psychologie historique véritable ne sera possible que par l'accord, négocié en clair, du psychologue et de lhistorien. Celui-ci orienté par celui-là. Mais celui-là tributaire étroitement du second, et obligé de s'en remettre è. lui du soin de lui créer ses conditions de travail. Travail en collaboration. Travail d'équipe, pour parler plus clairement.
La tâche de demain
Et en effet : inventorier d'abord dans son détail, puis recomposer pour l'époque étudiée, le matériel mental dont disposaient les hommes de cette époque; par un puissant effort d'érudition, mais aussi d'imagination, reconstituer l'univers, tout l'univers physique, intellectuel, moral, au milieu duquel chacune des générations qui l'ont précédé se sont mues; prendre un sentiment net et assuré de ce que, d'une part, l'insuffisance des notions de fait sur tel ou tel point, d'autre part, la nature du matériel technique en usage à telle date dans la société qu'il s'agit d'étudier, engendrait nécessairement de lacunes et de déformations dans les représentations que se forgeait du monde, de la vie, de la religion, de la politique telle collectivité historique; se rendre compte enfin, pour emprunter la remarque d'Henri Wallon, "que l'univers où la seule force musculaire de l'homme est aux prises avec les êtres concrets qui se dressent devant lui" n'est pas, ne peut pas être le même univers que celui où l'homme asservit l'électricité à ses besoins et pour produire cette électricité, asservit les forces de la nature même; comprendre, d'un mot, que l'univers n'est pas plus un absolu que "l'esprit", ou que "l'individu", mais qu'il va sans cesse se transformant avec les inventions, avec les civilisations qu'engendrent les sociétés humaines, voilà l'idéal prochain, voilà le but dernier de l'historien; mais ce but ne sera pas atteint par des historiens isolés. Même s'ils ont souci de prendre la liaison avec les psychologues.
Son énormité et ses conditions
La tâche est énorme, qu'il convient de fournir si l'on veut procurer aux psychologues les matériaux dont ils ont besoin pour élaborer une psychologie historique valable. Si énorme, qu'elle ne dépasse pas seulement les forces et les moyens d'un seul homme : elle dépasse le domaine d'une, seule science, ou de deux. Elle suppose, pour être menée à bien, la négociation de tout un réseau d'alliances. S'agit-il des techniques? Il faut, s'agissant des sociétés civilisées d'autrefois, le secours efficace d'une archéologie étendant ses prises sur des temps beaucoup plus proches de nous que les temps antiques proprement dits. Il faut, sagissant des sociétés présentes, le secours non moins efficace d'une ethnologie ne limitant point aux primitifs ses efforts d'inventaires et traitant comme les Lacandons de Soustelle ou les Tupi-Guarani de Métraux des populations beaucoup plus proches de nous et beaucoup plus riches en ressources de civilisation.
Et de même, s'il s'agit du langage, cette autre voie cardinale d'accès du social dans l'individu il faut la coopération des philologues dressant ces inventaires de langues qui ne sont pas faits pour les historiens, mais dont ceux-ci peuvent tirer un si grand parti non pas les inventaires globaux de ces grandes langues de civilisation qui fusionnent les apports de tant de groupes, locaux ou sociaux, différents et nous les livrent en vrac, mais ces inventaires de patois qui, interprétés par l'historien des sociétés rurales, nous livrent tant de précieux renseignements qu'ils sont seuls à pouvoir livrer. Mais non moins, il faut la collaboration de ces sémantistes qui, en nous restituant l'histoire de mots particulièrement lourds de sens, écrivent du même coup des chapitres précis dhistoire des idées. Il faut la collaboration de ces historiens des langues, tel Meillet écrivant l'histoire de la langue grecque, tel Ferdinand Brunot suivant pas à pas les destinées de la langue française, qui notent l'apparition à de certaines dates de tout un contingent de mots neufs ou de sens nouveaux donnés à de vieux mots. Il faut, pour passer d'un jeu de signes à un autre, la collaboration de ces exégètes de l'iconographie qui, avec des monuments datés, restituent l'histoire de sentimentalités religieuses fort complexes. Il faut... ne continuons pas lénumération, car aussi bien tout tient en un mot il faut des esprits alertes, inventifs. ingénieux, qui recherchent les collaborations et, devant tout travail intellectuel, se posent la question du chercheur pour moi, à quoi cela peut-il servir? et comment utiliser ce qui n'est fait pour moi?
Et donc, à la besogne. Le problème n'est pas de théorie. Il n'est pas de savoir si toute l'histoire (politique, sociale, économique, intellectuelle) des groupes humains doit s'ordonner en fonction d'un "psychologique d'abord" intempérant, autour d'une histoire des pensées, des sentiments et des volontés saisies dans les transformations chronologiques. C'était l'idée, naguère, de Karl Lamprecht. Nous discuterons ailleurs ces grandes thèses doctrinales; elles ne sont pas en jeu ici. Ici, il s'agit simplement d'appeler de nos voues la recherche d'un travail positif urgent, dont nous venons de fixer les conditions immédiates. Ici, il s'agit d'intégrer une psychologie historique toute nouvelle, à créer, dans le puissant courant d'une histoire qui l'entraîne, comme toutes choses, vers le destin de l'humanité - d'une humanité qui marche sans savoir où elle tend.