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Les troubles de l'âge scolaire

Indiscipline et perversité

(Henri Wallon)

La psychologie des enfants dits pervers est une question si complexe que nous sommes encore incertains sur la manière de l'aborder. L'idéal serait évidemment de pouvoir dépister à des signes certains les anomalies mentales et d'en déduire avec une quasi-certitude la conduite et l'avenir de leurs porteurs.

S'il s'agit de simple déficience intellectuelle, nous savons maintenant mesurer les aptitudes de l'enfant à l'aide de tâches sélectionnées, qui nous permettent de le comparer à la moyenne des autres enfants. Le problème est bien plus difficile à résoudre s'il s'agit de ces enfants dévoyés, vicieux, pervers, chez qui les anomalies se traduisent par des troubles de la conduite et des mœurs et contre qui la société doit se préserver - après avoir toutefois essayé d'abord de les redresser, de les rééduquer - sans leur faire subir, naturellement, un régime de vengeance et de cruauté qui ne fasse que développer le goût du vice et la haine chez ceux qui appliquent le système aussi bien que chez ceux qui le subissent.

Sans doute, il s'agit le plus souvent d'enfants qui ont déjà commis des délits ou des crimes. Mais est-ce leur faute si nous n'avons pas su prévoir et prévenir le mal qu'ils étaient appelés à commettre avant qu'ils ne l'aient commis? Appartient-il à l'enfant, surtout s'il n'est pas d'intelligence ou de sensibilité normales, de pressentir et d'étouffer ce que des situations dont il n'a pas l'expérience peuvent susciter en lui d'appétits fâcheux ou d'impulsions malignes? Ne serait-ce pas plutôt à l'adulte d'y veiller?

D'indispensables distinctions se feraient ainsi. Il y a beaucoup d'enfants difficiles qui s'améliorent spontanément, ou plutôt que le contact des réalités familières amène à se dominer, à se sentir responsables des sentiments causés chez leurs proches par leurs méfaits. Pour eux, pas d'ambiance ni d'éducation spéciales à prévoir. L'ambiance la meilleure est celle où les rapports affectifs peuvent se développer avec le plus d'aisance, de diversité et de naturel. Mais pour ceux à qui l'ambiance ne paraît offrir que des occasions de mal faire, y a-t-il un moyen précoce et certain de les dépister? Autrement dit, y a-t-il un e type " d'enfants délinquants, d'enfants pervers?

Lombroso et le fatalisme psychobiologique

Cette thèse qu'il y a des enfants constitutionnellement voués au crime a été celle de Lombroso. Le crime est le fait d'individus qui sont des criminels-nés.

Ils se signalent par une série de stigmates physiques ou morphologiques dont il suffit d'établir l'inventaire. A ces traits somatiques, des perversions mentales sont constamment liées, qui font reparaître en pleine époque moderne la brute primitive, l'homme incapable d'obéir à d'autres lois que celle de ses instincts et que ses instincts poussent à s'insurger contre toutes les règles sociales. Le criminel est essentiellement un être antisocial et, comme il l'est de par sa nature, fatalement, une seule mesure s'impose l'internement.

La doctrine de Lombroso a eu ce grand mérite d'inciter ses disciples à l'étude des nombreuses anomalies qui pouvaient être un signe de dégénérescence. A celles qui s'inscrivent en stigmates visibles sur l'organisme, ils ont ajouté toutes les manifestations d'activité qui peuvent être spécifiques du criminel-né. Par exemple, les graffiti des prisons. Mais au terme de ces recherches, il a bien fallu reconnaître que les prétendus stigmates s'observent chez des individus qui n'ont, de leur vie, manifesté des tendances antisociales ou perverses et que leur présence est parfois le seul motif de les baptiser dégénérés. Ce qui constitue, à proprement parler, un cercle vicieux.

Action des circonstances

Très souvent encore, c'est notre tendance de vouloir concentrer la causalité en quelques facteurs exclusifs. Ainsi volontiers nous individualisons l'homme de façon rigoureuse, en l'isolant du milieu, comme s'il portait initialement en lui-même le principe de tous ses actes ultérieurs. Selon cette conception unilatérale et absolue de la causalité, il est évidemment indiqué de chercher à déterminer les traits de sa nature qui nous permettent de déduire avec certitude ce que doit être sa conduite. Mais d'autres recherches ont porté sur les conditions qui semblent commander certaines réactions déterminées. La méthode employée dans ce cas est habituellement la méthode statistique.

La fréquence des faits étudiés, assassinats ou suicides, par exemple, étant établie, il s'agit de reconnaître à quelle sorte de circonstances les variations de cette fréquence sont liées. Pour ne citer qu'un cas très simple, la question s'est posée de la fréquence des suicides suivant les saisons. Il semblerait que les approches de l'hiver avec leurs menaces, ou le plein de l'hiver avec ses souffrances devraient augmenter le nombre des suicides. En fait, c'est au printemps qu'ils seraient en recrudescence, c'est-à-dire au moment où peut renaître l'espoir de jours plus faciles à vivre.

Autre exemple : on a pu se demander si c'est dans les grandes agglomérations que le pourcentage des meurtres ou des vols est le plus grand. Et ainsi toute une série de recherches tendent à expliquer l'individu, non par l'individu lui-même, mais par les conditions qui peuvent agir sur lui.

Cette méthode, fort intéressante, ne nous permet pas d'atteindre l'individu lui-même. Parmi tous les individus qui se trouvent soumis aux conditions envisagées, elle ne nous permet pas de déterminer ceux qui doivent en subir l'influence de manière à donner la réaction prévue. Aussi a-t-on cherché à combiner les deux points de vue. Beaucoup se rendent compte aujourd'hui qu'il ne faut pas dissocier l'individu des situations où il se trouve; qu'une conduite est toujours la résultante de l'ensemble, du couple que forment la situation et le sujet impliqué dans cette situation; qu'avec des situations déterminées la probabilité peut être très grande d'une certaine réaction et non d'une autre; que, par suite, c'est plutôt l'analyse de la situation que celle du sujet qui peut avoir à nous rendre compte de ce qui suivra; mais que seules l'expérience ou la statistique sont capables de nous apprendre dans quelle proportion l'effet est imputable aux données de la situation ou aux potentialités du sujet.

Rapports interindividuels

Voici de ce fait un exemple concret. C'est l'étude poursuivie par deux psychologues italiens, Gemelli et Ponzo, des causes auxquelles sont imputables les accidents de la rue.

Accidents et accidentés

La méthode traditionnelle ne prendrait en considération que les conducteurs. On mesurerait leurs réflexes, leurs temps de réactions, leur champ visuel, leur émotivité, bref on ferait un inventaire plus ou moins exhaustif de leurs aptitudes. Mais ensuite, à chacune de ces constatations, quelle conséquence donner? Comment les ajuster ensemble et savoir si leurs effets se corrigent ou s'aggravent? Comment surtout s'assurer que le problème a été posé dans ses termes essentiels?

Les deux psychologues s'y sont pris autrement. Dépouillant les procès-verbaux des accidents, ils ont reconnu que leurs conditions se ramènent à un nombre limité de situations définies. A chacune répond un certain type d'accident dont le degré de probabilité peut être déterminé avec une certaine précision. Ces situations dépendent non seulement du dispositif topographique mais surtout des réactions et des conduites qu'il est particulièrement apte à susciter.

Dans un carrefour à traverser il y a un pourcentage de chances très considérable pour que le piéton suive tel trajet plutôt que tel autre. Mais il peut y avoir des exceptions qui sont le fait de sujets chez qui dominent certains automatismes trop rigides ou qui sont des scrupuleux, des timorés, des extravagants. Même chose pour les chauffeurs. A cela se superposent les rapports que la circulation fait surgir à chaque instant entre tous ceux qui y participent. C'est d'un manque momentané d'entente entre eux que résultent souvent les accidents.

On ne peut conduire qu'avec la présomption du coup de volant, du coup de frein ou du coup d'accélérateur que va recevoir l'automobile brusquement surgie devant soi. Plus que l'acuité des sens, c'est l'intuition des réactions probables chez le partenaire qui fait le chauffeur adroit. C'est le sens des situations. L'entente entre partenaires est la condition indispensable d'une circulation sans accidents; les rapports entre partenaires sont un facteur essentiel de toute situation psychologique et, par suite, de toute conduite individuelle.

Entre nourrissons

Voici un autre exemple très simple Mme Charlotte Bühler a étudié comment les enfants de moins d'un an réagissent entre eux. Elle a reconnu que la réaction ne dépend pas de chaque enfant pris isolément mais peut changer de signe suivant celui qu'on place devant lui. Le seul facteur qui joue, c'est l'âge et, secondairement, le sexe. Quand l'écart des âges dépasse trois mois, le contact ne s'établit pas; chaque enfant paraît ignorer la présence de l'autre. Si au contraire la différence d'âge est moindre, les enfants se regardent et s'agitent de façon simultanée et complémentaire. Habituellement il y en a un qui prend l'initiative, soit de l'agression, soit des amabilités ou des agaceries, et c'est toujours le plus âgé, jamais le plus jeune. Le même enfant de six mois se laissera prendre ses jouets, tirer les cheveux par l'enfant de huit mois qu'il voit placer devant lui, mais avec un enfant de cinq mois, c'est lui qui dérobera les jouets et tirera les cheveux.

Il n'y a d'exception qu'entre garçon et fille, car même plus jeune, la fille peut prendre l'avantage sur le garçon. Pour chaque enfant, le sens de son action ne dépend donc pas de lui seul, mais du couple qu'il forme avec son partenaire. Ce fait a une netteté schématique chez les tout jeunes enfants à cause du nombre très réduit de facteurs qui entrent en jeu dans leurs rapports réciproques, mais il est plus ou moins général.

J'ai eu moi-même l'occasion de montrer comment l'enfant commence par n'avoir que des attitudes réciproques et complémentaires, selon ses contacts avec autrui et les situations où il se trouve. Sa personnalité elle-même, il n'arrive à la constituer que par rapport à d'autres. Sa personnalité n'est que la contre-partie des personnalités étrangères. Il ne peut s'en attribuer une et la manifester s'il n'a pas identifié des personnalités distinctes de la sienne.

Voleur et volé, gifleur et giflé

Encore quelques exemples familiers. Chaque fois qu'il y a un voleur, il y a un volé. Sans doute il y a des vols où la personnalité de la victime n'entre pas en jeu. Est-ce le cas le plus fréquent? N'y a-t-il pas des sujets qui incitent au vol soit par leur négligence et leurs distractions, soit par leur ostentation et l'obscure rancune qu'ils suscitent autour d'eux, soit par l'inepte inutilisation de ce qu'ils possèdent, soit pour tels autres motifs auxquels une personne sensible, et particulièrement l'enfant chez qui la sensibilité l'emporte sur les principes, ne peuvent rester indifférents. Si j'étais un maître dont l'élève a volé et même si j'étais juge, il me semble que je ferais comparaître le volé en même temps que le voleur. Dans bien des cas, la responsabilité est partagée, sinon toujours la responsabilité pénale, du moins la responsabilité psychologique.

Voyez encore, il y a des enfants qui sont constamment giflés par leurs camarades et d'autres qui ne le sont jamais, sans que la différence de vigueur physique puisse être mise en cause. Nous reconnaissons le fait, en parlant de têtes à gifles. Il faut pourtant prendre garde aussi aux petites tyrannies, si facilement acceptées des autres enfants, et qui peuvent constituer au profit du gifleur une sorte de privilège exclusif.

La gifle est un geste sans signification par lui-même. Elle exprime un certain système de rapports entre enfants. Et ces rapports ne sont que l'effet des constellations, d'ailleurs souvent très mobiles, que forment leurs groupements. Un enfant ne peut être ce qu'il est qu'en fonction des autres. Et c'est à quoi l'éducateur doit être très attentif pour savoir intervenir judicieusement. Les conséquences de ses interventions dépendent aussi, d'ailleurs, des constellations qu'il est capable de former lui-même avec les enfants.

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