banner_bibliotheque.gif (8674 octets)

X S M

(Sadomasochisme)

(Robert J. Stoller)

(2° partie)

Ma rencontre avec ces gens a tempéré l'étonnement que m'avait causé la lecture de l'article de Michel de M'Uzan (1972) sur un couple pratiquant un sadomasochisme féroce : il en existe donc d'autres!

L'histoire de Dan, qui est un cas extrême, tend à faire penser que ses besoins érotiques proviennent du fait qu'il a dû maîtriser une terrible souffrance physique pendant son enfance. En lisant maintenant ce qu'il m'a dit à un autre moment, on se rend compte de la complexité de ces notions d'« activité» et de «passivité» et l'on voit qu'elles expliquent mal les pratiques sadomasochistes. Si mon hypothèse est exacte, le sadomasochiste ne fait pas, il simule: il fait semblant de faire. Il simule l'excès; cela l'excite d'imaginer un public (dont je fais partie) qui considère comme choquant, obscène, incontrôlable et fou l'excès de son comportement. Savoir que les gens «ordinaires», «normaux», «non pervers» - et même les psychanalystes - vont être effarés par ses plaisirs lui procure une délicieuse excitation.

La perversion - quelle qu'elle soit - a pour but d'effacer la souffrance et de la remplacer par le plaisir. (La tâche que s'assigne une communauté de pervers n'est pas, à l'inverse de la société, de dominer le mal, par le truchement de la censure ou de l'interdiction, par exemple, mais de l'apprivoiser, de le civiliser; mieux encore, d'inventer une mini-civilisation, une sous-culture où le bien existe, représenté par l'amitié, la tolérance, la compatibilité érotique.) Et voilà comment on trouve Dan tel qu'il est devenu aujourd'hui: contrairement à ce qu'il était dans son enfance, sans défense contre la douleur, il assume activement sa passivité, son bondage, la douleur physique, le danger, l'humiliation.

Il domine d'en bas, en quelque sorte : maître de sa propre soumission, c'est lui qui organise la mise en scène; la sadique désignée - sa partenaire - est la servante de Dan. Lorsqu'on fait de la théorie analytique, il est bon de ne pas confondre la réalité psychique avec les apparences superficielles du comportement. Le masochisme est du sadisme, et le sadisme du masochisme - et ce n'est pas seulement qu'ils peuvent alterner. Quant à savoir lequel des deux vient en premier, c'est une question qu'on peut ruminer longtemps.

Dan: Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas un moment où je n'ai pas ressenti une charge électrique ou sexuelle par rapport au bondage ou au sadomasochisme, avant même d'éprouver des sensations sexuelles. C'était toujours - jusqu'à ce que je commence à sortir avec des filles - des sensations solitaires, masturbatoires, même avant que je me masturbe. Tout d'abord, j'ai une fibrose kystique. Ce qui fait que j'ai eu des tas de maladies depuis que je suis ne.

J'avais du liquide dans les poumons; on a dû me piquer avec des aiguilles pour le retirer; ma mère me dit que, quand j'étais bébé à l'hôpital, les médecins m'attachaient les poignets et les chevilles au lit pour que je ne me fasse pas mal ou que je ne fasse pas quelque chose qu'ils ne voulaient pas. J'ai peut-être eu un appareillage qu’ils ne voulaient pas que je m’arrache de la poitrine. Pour moi, être attaché comme ça aujourd’hui - étendu bras et jambes écartés sur le lit - c’est une position sexuelle confortable et reposante.

J’avais un cousin plus âgé que moi, qui avait une sœur, de mon âge, et j’ai un frère cadet. On jouait tous les quatre à des jeux de maître et esclaves. J’avais au moins sept ans quand ça a commencé. Le cousin plus âgé était le maître et nous les esclaves. Je me souviens de cet incroyable sentiment qui m a submergé. C’était sexuel mais, à l’époque, je ne savais pas ce que «sexuel» voulait dire. Electrique. Un souvenir très vif. Le maître faisait semblant de nous frapper avec une ceinture, et je me souviens que faire semblant ne me suffisait pas. Et aussi, on faisait semblant de m’enfermer à clé dans la cabane à outils. Très excitant.

Plusieurs années de suite, on a rejoué à ça, et comme on grandissait, les jeux sont devenus plus sexuels, avec des attouchements, des caresses; on se mettait nus et quelquefois on se touchait les organes génitaux mais rien de plus. Et cette sensation m’est toujours restée. Quand j’étais au cours moyen, j’ai commence a m’attacher, à faire du bondage. Dans un journal, il y avait un article qui parlait d’un père qui avait été arrêté parce qu’il avait violé ses enfants en les pendant par les poignets dans un garage pendant des heures. Je me souviens d’avoir pensé «Ouais! C’est le pied! »

Il fallait que je sache à quoi ça ressemblait. Alors j’ai installé une ceinture et je me suis suspendu par les poignets dans une embrasure de porte. La porte a été fichue. Je lisais des choses et ça me donnait cette sensation sexuelle bizarre. A ce moment-là, je me masturbais déjà avec ces choses. C’est devenu de plus en plus compliqué, avec de plus en plus de détails à mesure que je grandissais; je me donnais des fessées avec des raquettes de ping-pong, par exemple.

La première petite amie que j’ai eue au collège était plutôt déchaînée. Elle m’aimait bien parce qu’elle croyait que j’étais toxicomane, à cause de ma pâleur et de ma maigreur. Elle a été déçue: elle s’imaginait que j’étais particulier, étrange. Alors je lui ai raconté tout ça, et ça s’est mis à faire partie de notre expérience sexuelle avant même qu’on couche ensemble.

Un jour - je devais avoir quatre ou cinq ans -, j’ai eu une forte fièvre et des convulsions. Il a fallu m’envelopper dans des draps mouillés et glacés pour faire baisser la température et arrêter les convulsions. J’étais sur une table de cuisine, je m’en souviens.

Je saute d’un souvenir à l’autre, au fur et à mesure que ça me revient. Il y a une technique, avec la fibrose kystique, qu’on appelle «drainage postural» où il faut taper pour faire sortir le mucus des poumons. On doit se mettre dans toutes sortes de positions. Je me rappelle la première fois - je devais avoir onze ou douze ans. C’était humiliant. Ils sont toute une bande à vous regarder, on vous pousse pour vous mettre dans différentes positions, une femme vous tape dessus pour faire sortir le mucus. Je me souviens d’une fois où ça m’a semblé humiliant. Pas du tout excitant: aucun de ces souvenirs isolés ne l’est. Pour diagnostiquer une fibrose kystique, on fait un test de transpiration. On m a mis entièrement nu dans un sac en plastique pour que tout mon corps puisse transpirer depuis le cou jusqu’en bas. Pendant des heures.

Le pire, ça a été d’être hospitalisé pendant trois mois. J’avais environ huit ans. Une pneumonie. Ça allait si mal que le prêtre est venu et s’est mis à me lire les derniers sacrements. Ma mère lui a crié de sortir. J’étais vraiment très malade, comme jamais je ne l’avais été. Des aiguilles, des quantités de piqûres.

J’ai lu que des gens se perçaient et se plantaient des aiguilles dans le corps, et j’ai commencé à le faire, pas tellement parce que j’avais envie de me percer mais plutôt pour voir si j’étais capable de le faire. Je prenais un pli du ventre pour voir si je pouvais faire passer une aiguille à travers. Ensuite, j’ai commencé à me planter des aiguilles dans le pénis, et puis j’ai découvert que des gens y fixaient des bijoux. Une étape me conduisait à une autre. Il y a des gens que les aiguilles terrifient; je ne me souviens pas d’avoir jamais éprouvé ça.

Stoller: Quand vous vous enfoncez des aiguilles et des clous, ça ne vous fait pas mal?

Dan : Si. L’excitation prend le relais, on est électrisé. Quelquefois, c’est douloureux et il faut que j’arrête: je ne suis pas d’humeur à faire ça, je n’y arrive absolument pas; je pensais pouvoir le faire mais je ne peux absolument pas dépasser la douleur. D’autres fois, c’est le pied. Je suis en train de faire ça, je m’observe presque en train de le faire, je ne me rends même pas compte de la douleur parce que le bien-être sexuel prend le dessus et la douleur est plutôt une excitation.

Stoller: L’excitation sexuelle, vous la ressentez dans les organes génitaux, ou bien partout?

Dan : Partout, je dirais.

Stoller: Là où sont enfoncés l’aiguille ou le clou?

Dan : Parfois. Mais je dois dire que c’est partout. Je deviens très rouge, sur la poitrine, et je me mets à respirer fort. C’est très orgastique à beaucoup de points de vue, préorgastique. Quand ça me dit, c’est presque pareil qu’un rapport sexuel. J’aime bien prolonger ça, j’aime bien que ça arrive plus souvent, mais quelquefois je ne peux absolument pas. Parfois, je supporte d’avoir très mal, de faire beaucoup plus, d’aller beaucoup plus loin. D’autres fois, je suis assez ambivalent. J’ai des périodes. Ces deux dernières années, j’ai eu plus de problèmes de santé que jamais. Des pneumonies et des trucs comme ça. Quand on est seul, on a le temps de penser et de se créer une vie de fantasmes compliqués - ce que j’ai fait, c’est certain.

Stoller: Est-ce que vous vous rappelez: vous êtes à l’hôpital, l’endroit le plus susceptible de faire subir une douleur physique à un enfant passif - est-ce que vous vous rappelez avoir converti la douleur ou la peur en plaisir, ou bien vos souvenirs ne remontent-ils pas au-delà de l’époque où ça n’était déjà plus traumatisant?

Dan : Oui. Je ne me souviens pas que ça ait été sexuel quand c’était traumatisant.

Stoller: Aussi loin que vous vous souveniez, ça a toujours été bon?

Dan: Oui. Et aussi, c’étaient deux choses séparées. L’hôpital était désagréable, mais j’avais aussi cette autre chose où je pouvais me faire ce que me faisait l’hôpital et c’était agréable cette fois. Intéressant et excitant. A l’hôpital, je ne savais pas à quoi m’attendre. Mettons que je sois soumis à Pam. Je la connais. Je ne sais pas précisément à quoi m’attendre mais j’ai certains paramètres. Donc, dans l’ensemble, je lui fais confiance. Mais, même à l’hôpital, il y a des choses que je sais et auxquelles je peux me fier. Je n’en tire pas un plaisir mais ça m’intéresse passionnément: quand je suis immobilisé avec plein d’intraveineuses, par exemple.

Stoller: Allez-y. Racontez-moi des histoires horribles.

Dan : J’ai appris que quelqu’un s’était fait clouer le scrotum sur une planche, deux clous dans la peau. Je me suis demandé ce qu’on pouvait ressentir. Il n’y avait évidemment personne dans les parages pour me le faire. Alors je suis allé à la planche à pain dans la cuisine, j’ai pris un marteau - c’était bête; je ne savais pas ce que je faisais comme stérilisation -, j’ai fait bouillir deux clous dans de l’eau, j’ai posé une serviette en papier sur la planche, et puis j’ai enfoncé deux clous de chaque côté du scrotum.

L’excitant, c’était de penser: «Est-ce que je vais pouvoir aller jusqu’au bout? » Pour faire ça, il faut se dépasser parce qu’il y a tellement de choses qui vous poussent à ne pas le faire. J’ai fait ça deux ou trois fois à peu près en une année. J’avais ce besoin pressant de voir encore une fois quel effet ça produisait. Il n’y a pas d’érection pendant que ça se passe, mais quand tout est fini, qu’on y repense et qu’on se dit: «Mince, j’ai fait ça», alors là, j’avais une érection formidable.

Stoller: Est-ce toujours comme ça: ce n’est pas pendant qu’on a mal mais seulement quand on a réussi?

Dan: Presque toujours. Avec Pam aussi, j’ai une érection quand le bondage commence, mais ensuite, la peur et l’anxiété prennent le dessus et l’érection s’arrête. Quand tout était fini, l’érection recommençait plus fort encore. Après, on couchait ensemble, ou je me masturbais si j’étais seul. Mais une fois que j’ai fait quelque chose, souvent ce n’est pas aussi excitant que la première fois.

Après que je me suis cloué le scrotum à une planche, j’ai lu qu’une femme avait cloué à une planche le bout du pénis d’un homme. Je me suis dit: «Aucun problème.» Une certaine semaine, je me suis attaché dans mon appartement et j’ai tout préparé [rapporté plus haut]. Et je l’ai fait. C’est la fois où j’ai raté mon coup. J’ai tapé sur le clou une fois et il s’est enfoncé. Mais je voulais vraiment sentir qu’il était bien enfoncé dans le bois. Alors j’ai voulu taper dessus de nouveau, j’ai raté le clou et j’ai tapé sur le bout du pénis à toute force.

En gonflant, c’est devenu un gros nœud noir et j’ai eu une peur terrible. J’ai arraché le clou de la planche - il était encore enfoncé dans mon pénis - et là, je savais que ça allait saigner beaucoup, alors je me suis mis dans la baignoire et j’ai retiré le clou. Il y avait du sang partout. Ça ne faisait pas tellement mal mais c était effrayant. J’avais rendez-vous avec une fille ce soir-là. Habituellement, je ne couche pas avec quelqu’un quand on n’est sortis ensemble qu’une ou deux fois. Enfin, ça ne s’est pas produit.

Ce soir-là, c’est ce qu’elle voulait. Je lui ai montré ce qui était arrivé; ça ne l’a pas fait fuir. Quand on a couché ensemble, ça faisait une sensation de picotement. Quand on a une érection et qu’on est en train de baiser, la douleur se transforme en autre chose. Juste après que j’ai extrait le clou, j’ai eu une énorme érection et le sang coulait partout. Je me suis masturbé et les draps étaient couverts de sang. Vraiment une histoire horrible. J’aime bien pousser un peu au-delà d’une certaine limite. C’est excitant. Le problème avec le S.M., c est qu’il y a toujours des gens pour reculer encore les limites et que certains ne savent pas contrôler ça: viols d’enfants, viols conjugaux, l’étrangleur de Hillside [un fait divers très connu qui s’est passé récemment à Los Angeles]. Nous [sa communauté S.M.], nous avons cet accord entre nous, une certaine limite générale que nous ne franchissons pas.

Stoller: Avez-vous jamais eu envie d’être, ou avez-vous été dominateur?

Dan : Je l’ai été. Je suis un grand dominateur pour moi-même. C’est frustrant pour moi d’être dominateur parce que je me dis: «Si j’avais quelqu’un qui m’était soumis, il faudrait qu’elle soit aussi soumise que moi.» C’est presque impossible. (Il y a des gens qui vont plus loin que moi, surtout chez les gays.) Pam voulait voir à quoi ça ressemblait [d’être dominée]. La fois où on l’a fait, ça s’est très mal terminé. Je voulais qu’elle s’implique émotionnellement de la même manière que moi. Elle ne pouvait pas le faire. Pour finir, elle a pleuré pendant des jours. Ça a foiré.

Ce que j’aime bien, c’est qu’elle m’attache et qu’elle s’en aille après: c’est risqué. Il y a un risque si la maison prend feu. J’aime bien être attaché pendant longtemps: encore un lien avec ce truc de mon enfance d’être «laissé tout seul avec mes pensées et me retrouver là à souffrir». [Mais quand il a fait ça à Pam, «ça a foiré».] Alors je suis sorti pour quelques heures. Je ne voulais pas lui faire courir de risques en l’attachant. Je l’ai attachée avec des fils et je lui ai dit: «Ecoute, si tu casses ces fils, tu seras punie.» Elle n’aimait pas avoir mal. Alors la fessée, ce serait seulement pour la punir. Bref, je suis parti et quand je suis revenu, un des fils était cassé.

Je lui ai dit qu’il allait falloir que je fasse ce à quoi on s’était engagés. Elle s’est mise à pleurer et m’a transmis une dépression bizarre. Plutôt moche. Ça a duré environ vingt-quatre heures. J’en étais malade. C’est la deuxième fois seulement où j’ai été ennuyé de pratiquer le S.M. J’ai été bien au-delà d’une limite qu’elle n’était pas capable de définir pour elle. C’est ça le problème.

Tout ça s’est passé il y a de nombreuses années. Maintenant elle a plus d’expérience. Maintenant on sait qu’elle ne peut pas se soumettre à moi. En revanche, elle peut être soumise à d’autres personnes parfois et elle sait dire jusqu’où elle ira, et, en réalité, elle aime ça jusqu’à un certain point. L’ennui pour moi quand je suis le dominateur, c’est que je suis jaloux: jaloux de la personne à qui je suis en train de faire ce que je fais parce que j’aimerais tellement qu’elle me le fasse a moi.

Les douleurs abdominales, c’est un truc vraiment important dans la F.C. (fibrose kystique). C’est ce qui fait mal dans cette maladie. Des douleurs dans le ventre terribles, à cause de la mauvaise digestion. Dès mon plus jeune âge, je me suis rendu compte que si je me frottais le ventre (plus tard, je me suis servi des draps pour ça), ça soulageait la douleur. C’est devenu très vite de la masturbation. Depuis ma petite enfance, il y a toujours eu ça dans ma vie.

Ensuite, pendant toutes mes années d’école primaire, les douleurs abdominales ont été le problème principal, plus important que les problèmes respiratoires, qui se sont tassés. Beaucoup de pneumonies quand j’étais tout petit, un peu moins en primaire, et davantage à la fin de l’adolescence et aujourd’hui dans la trentaine. Mal au ventre. Les pires contractions. A se tordre de douleur; je me tenais le ventre en marchant. Ça augmente graduellement, une douleur sourde pendant des jours sans interruption; ça venait par crises. Ça durait des jours, comme s’il y avait quelqu’un là-dedans qui s’agrippait à une poignée en tirant sur tous les organes. Sans relâche. Ensuite ça partait.

Si je mangeais quelque chose de gras, ça venait. Et quelquefois, ça ne venait pas. Pas moyen de savoir ce qui, dans mon alimentation, provoquait ça. C’était simplement la nature de cette maladie. Diarrhée et constipation, combinées, une bataille permanente, aller aux toilettes tout le temps mais sans y aller vraiment.

C’était principalement ça qui me faisait manquer l’école ou demander à rentrer à la maison. Quand j’étais à la maison dans mon lit, je tenais l’oreiller contre mon ventre. Depuis l’âge de six ou sept ans; je tenais l’oreiller, je le triturais, je l’écrasais fort contre mon ventre, je m’étendais à plat ventre, l’oreiller contre moi, je m enfonçais dans le lit en me balançant, je tringlais le lit pour soulager la douleur, et c’est devenu une sensation sexuelle dans le pénis.

Alors j’ai commencé à me masturber. Je ne me rappelle pas quand j’ai commencé à avoir des érections en faisant ça, six ou sept ans, je ne sais pas. Je me souviens: toujours. Je calmais le mal au ventre en me frottant le pénis. Dès que je commençais à me balancer, ça m’apaisait. Ça me faisait oublier la douleur. [Au fil des années], c’est devenu de plus en plus une sensation sexuelle, j’avais des érections, c’était de la vraie masturbation, la douleur avait complètement disparu. C’était le plaisir de la masturbation. Quand j’éjaculais, la douleur affluait de nouveau. La douleur est remplacée par le plaisir sexuel.

Ce qu’on fait quand je couche avec Pam: elle est dessus et moi dessous, elle m’étrangle, généralement avec un cordon de peignoir en velours doux: la sensation est plus agréable, le cordon ne blesse pas, ne laisse pas de marques, il est assez large pour que ça ne fasse pas de mal. Elle ne serre pas brutalement ni violemment, c’est juste une pression douce, relâchée au bout de quelques secondes, au rythme où on baise. Ça fait affluer intensément le sang au cerveau et ma figure devient toute rouge. La respiration est plus difficile mais je peux encore respirer, et ça agit directement sur les organes génitaux. J, ai une incroyable... Les érections sont plus dures, plus fortes et les orgasmes beaucoup plus intenses. Baises par strangulation; on l’a beaucoup fait, en général quand elle avait envie de dominer. C’était le moyen le plus facile pour elle.

Après, il y a les jeux de contrôle. Je les appelle des «jeux » mais ça ne l’était pas pour nous. Ça faisait partie de notre style de vie, à l’époque où elle me dominait complètement: elle contrôlait mon régime pendant le Carême. Une année, pendant quarante jours et quarante nuits je n’ai rien mangé d’autre que des flocons d’avoine; une épreuve d’endurance. Comme je ne dois pas perdre de poids, c’était un véritable défi pour moi. Il fallait que je mange dix bols de flocons d’avoine par jour pour garder les calories. Je pouvais boire n’importe quoi: des shakes, des boissons protéinées et des choses comme ça. C’est ma façon de jeûner. Je ne peux pas jeûner pour des raisons médicales.

Alors restreindre son régime, c’est une façon de jeûner. Un jeûne masochiste. Comme le jeûne et les pratiques religieux. Le Carême m’a procuré un plaisir fantastique, mais pas un plaisir sexuel - le plaisir de se dire: «J’ai fait ça pendant quarante jours.» Presque un exploit sportif. C’est comme ça pour moi. Quelquefois, le sexuel intervient là-dedans, quelquefois pas. Il intervient quand c’est elle qui dit: «Voilà ce qu’on va faire.» Une chose agréable que j’ai faite avec elle: me faire attacher dans la cour derrière la maison toute la nuit jusqu’au lever du soleil. Ça relève davantage de l’endurance que du sexuel. En fait, ça commence par être sexuel. J’ai une érection quand elle m’attache, mais ça s’arrête après. C’est difficile à décrire. On est dans un état de flottement spirituel et sexuel.

Stoller: Imaginez qu’une partenaire vous dise: «Tu ne vas peut-être pas jouir ». Est-ce que ça arrive?

Dan: Oh, oui. Quelquefois c’était même un élément important de la relation qu’on avait. C’est une frustration, mais la frustration est encore une façon de faire monter la pression, une autre forme d’endurance. Une autre sorte de jeûne, en quelque sorte. Ça durait des semaines ou des mois. On a un équipement pour la chasteté, avec percements et cadenas. Je portais ça et je ne me masturbais même pas, je n’étais même pas tenté. La plus longue période pendant laquelle je n’ai pas joui une seule fois, ça a été un mois.

Je ne crois pas que j’arriverais à me pendre par les pectoraux, et je ne pratique pas les pointes [allusion à une photographie que nous avons vue tous les deux d’un homme qu’il connaît et qui se pend avec des crochets par la poitrine, ainsi qu’à une autre photo du même homme percé de dizaines de pointes]. Mais ce qui m’intéresse, c’est le bondage de longue durée, la gêne qui dure longtemps. Il faut arriver, d’une manière ou d’une autre, à manœuvrer mentalement la gêne. Après, ce n’est plus une gêne, ça devient une sensation agréable, comme engourdie.

Stoller: À part cette sensation d’engourdissement, est-ce que vous ressentez d’autres changements d’état?

Dan: Oui, oui. On a l’impression de flotter, presque comme si on était drogué, la douleur est assourdie. On ne la sent plus, un peu comme si on se regardait soi-même en train de vivre ces choses. Je fais ce qu’elle veut. C’est mon défi. C’est ce que je dois supporter: je dois lui abandonner ma sexualité et mes sensations. Elle m’attachera dans la cour, mais ça ne l’excite pas: elle est ma seconde [son assistante, comme dans un duel].

Stoller: Pourquoi est-ce que ça ne l’excite pas alors que la ceinture autour du cou, par exemple, ça l’excite?

Dan : Parce que, physiquement, elle participe à ça [ceinture produit forte érection]; elle est là, elle me voit pendant qu’elle le fait, elle sent la sexualité. On baise et elle sent ce qui se passe quand elle serre, ça donne des pulsations à mon pénis. Elle le sent. [Mais dans l’histoire de la cour], elle ne participe qu’en m’attachant, elle va se coucher, elle ressort pour me désentraver le lendemain matin. C’est dur pour elle de faire ça, parce qu’elle est couchée, elle sait que je ne suis pas là et elle se fait du souci pour moi qui suis dehors.

Stoller: Pourquoi le partenaire fait-il ça?

Dan : Son premier partenaire sexuel, ça a été son mari. Elle sentait qu’il manquait quelque chose mais il lui a fallu longtemps pour divorcer. Elle était féministe mais pas lesbienne. Elle n’aimait pas la manière dont les hommes la traitaient, dont ils essayaient de profiter d’elle. Elle voulait avoir le contrôle de la situation. «Autoritaire », elle appelle ça, mais il ne lui venait jamais à l’esprit que ça pouvait être sexuel. Dès notre première rencontre, je lui ai dit: «J’ai été dans le S.M. toute ma vie, j’ai fait ci et ça. Ce que je voudrais vraiment, c’est être à temps plein l’esclave soumis d’une femme, faire ses commissions, être son esclave sexuel de toutes les façons qu’elle veut et quand elle veut.

Elle était dans le milieu du spectacle rock punk quand je l’ai rencontrée. Alors, pour elle, parler de percements, des jeunes qui se percent les joues ou les narines et qui se gravent des lettres sur la peau avec du verre... Elle ne le faisait pas mais elle observait ça avec beaucoup d’intérêt. Donc, je savais que, dans ce domaine, je ne la choquerais pas. Elle approuvait les pratiques de ces gens, ce que ça symbolisait. Evidemment, ça n’est pas forcément du S.M. sexuel, mais il y a sûrement quelque chose de sadomasochiste là-dedans... C’est un autre style de vie.

À l’époque, je portais un anneau sur le pénis. J’adorais l’exhiber. Alors j’ai dit quelque chose du genre : «J’ai le pénis percé.» Elle a répondu : «Oh terrible! je peux voir? » J’ai dit: «Bien sûr.» Elle était soufflée. Elle trouvait ça très bien, vraiment elle a bien aimé. Quelque chose avait éveillé mon envie d’être soumis à elle: le fait que j’aie dit que j’avais toujours voulu être un homme entretenu. Elle a dit: «J’aimerais bien avoir un homme entretenu»; en se taquinant comme ça, on en est venu naturellement à l’idée que je pourrais être complètement l’esclave sexuel de quelqu’un. Je n’avais rien à perdre. Au bout de deux ou trois rencontres, je vivais pratiquement avec elle et j’ai fini par déménager. Mais, tout en étant très autoritaire, elle a très peu d’estime pour elle-même. Tout ce qu’elle accepte et qu’elle adore faire une fois, elle va le renier totalement la fois suivante et dire «C’est mal; pourquoi est-ce qu’on fait ça?

Je crois qu’elle est fondamentalement rebelle, mais ensuite elle se punit d’être rebelle. En ce moment, elle tente l’expérience de la soumission. C’est une soumise très très modérée. C’est plutôt sensuel, pas masochiste. Il n’y a pas de douleur physique, pas de souffrance à endurer. Simplement, quelqu’un d’autre dirige les opérations pendant un petit moment. Cette partie-là m’ennuie complètement. Je veux aller plus loin, elle ne veut pas. Alors ça crée des problèmes.

En dehors de ses pratiques S.M., je sais que Dan est un poète - publié -, qu’il travaille auprès d’enfants malades. Il est chaleureux, il a de l’humour, il est intelligent, patient, énergique, admiré de ses nombreux amis, généreux, curieux, militant pour ses idéaux de justice sociale - toutes qualités qui sont peut-être, en chacun de nous, rehaussées d’une touche de masochisme. En tout cas, Dan reflète bien, à mes yeux, toute la complexité qui s’attache à 1’« excès».

Pour conclure, voici quelques idées qui me sont venues en faisant ce travail (et dont beaucoup ne sont pas inconnues des analystes).

1) Il n’est pas facile de déterminer dans quelle mesure un comportement est excessif - sauf si on cherche une réponse purement statistique (savoir, par exemple, combien de personnes font tel ou tel acte et avec quelle fréquence).

2) Aucun comportement motivé n’est jamais simple car il s’est constitué à partir d’innombrables éléments: souvenirs/fantasmes/intentions/expériences passées/désirs (empiétant les uns sur les autres) qui, en s’additionnant, vont donner une somme de raisons pour agir dans un sens ou dans le sens contraire; avec des désirs qui pèsent de façon variable et des degrés de conscience également variables. Certains de ces éléments constitutifs du comportement seront jugés excessifs par un observateur mais ne le seront pas pour l’auteur du comportement, ou inversement, ou les deux. L’excès serait ainsi une question d’opinion, non un fait - même lorsqu’une majorité de gens est d’accord pour dire que le comportement en question est un fait.

3) On peut en déduire que tout comportement est un brassage dynamique d’excès et de non-excès.

4) Prenons un type particulier de comportement, l’excitation érotique, et reconsidérons mon hypothèse concernant ses aspects non biologiques, selon laquelle se trouve, au fond de tout épisode d’excitation érotique, le souvenir enfoui d’un traumatisme grave, d’une frustration et/ou d’un conflit survenus au début de la vie. L’un des buts de l’excitation érotique est de maîtriser cette expérience qui, telle la perle entourant le grain de sable, est quelque chose d’extrêmement valorisé. Comme les perles que sont la sublimation, la créativité, l’affection et l’altruisme, ce ravissant ornement est aussi, en dépit de toute sa beauté, un système complexe de défense.

Le grain de sable qui est à la source de l’excitation, en irritant indéfiniment, provoque, bien sûr, une irritation, c’est-à-dire une hostilité (mais également le déni d’hostilité qui peut à la fois adoucir et corrompre la vie). La question que je me pose ici est celle-ci: doit-on considérer que les affects et les défenses conduisant à la satisfaction sont «excessifs » ou « normaux», «pathologiques » ou «sains »; à laquelle s’ajoute une autre question, liée à la première: quand et dans quelle mesure l’« excès» est-il nécessaire pour parvenir au «non-excès »? Appliquons maintenant ces remarques au sadomasochisme consentant.

5) Le sadomasochisme consentant est un jeu dont les règles sont comprises et acceptées par ceux qui participent à l’acte érotique. Les embellissements « artistiques » - la transformation des rêveries que partagent ces personnes en comportements érotiques - sont du théâtre, un théâtre que servent des établissements commerciaux qui miment certains scénarios masturbatoires sadiens ou des particuliers dont les pratiques sont sophistiquées et qui créent des mises en scène chez eux. Dans ce genre de simulacres artificiels, il y a bien un théâtre de l’excès: dramatisation des scènes, fouets, cordes, incisions, donjons, châteaux, maîtres et maîtresses cruels, menaces et commandements terribles. Mais, soyons clairs, l’excès, dans ce cas, n’est pas l’excès.

On voit bien ici que ces gens ont maîtrisé la souffrance, qu’ils ne sont plus à sa merci - comme ils l’avaient été autrefois. Ils ont converti le traumatisme en victoire, la victime en vainqueur: c’est la «pulsion d’emprise» de Freud. Cette défense transforme la douleur en plaisir, et même en volupté, ce qui tendrait à prouver que toujours, en tout temps, en tout lieu et pour chacun, tout dépend du contexte. Car c’est l’esprit, c’est-à-dire le sens, qui crée le plaisir de la douleur, et non une «pulsion» de la chair.

6) Lorsqu’on analyse l’excitation érotique, on doit envisager la possibilité que cette expérience contienne chaque fois - qu’il soit caché ou manifeste, conscient ou inconscient - un scénario sadomasochiste (termes qui, je le disais plus haut, décrivent mieux la dynamique que le mot «agressivité »). Cette clé peut nous amener à rechercher les éléments du scénario (détails de l’histoire, rêveries, mode habituel - voire ritualisé - d’accomplissement de l’acte érotique) qui révèlent l’aspect aventureux: blessure de l’objet, par l’humiliation en particulier, mystère et secret, simulation de l’incertitude - du risque - pour accroître la délicieuse sensation du danger, tout cela trouvant une résolution provisoire dans la satisfaction sensuelle.

7) Puisque c’est, à mon avis, la même dynamique qu’on trouve à l’œuvre dans d’autres excitations telles que l’art, les rencontres sportives, les rêveries non érotiques (notamment le cinéma et la lecture), il devient possible d’en déduire une théorie plus générale de l’affect «excitation» - mais est-ce un affect? L’humour, en particulier, qui est une autre forme de théâtre, de mise en scène, manifeste cette même dynamique. (Il faut reconnaître que l’humour est également une pratique sadomasochiste consentie - bien qu’elle ne soit généralement pas érotique.)

8) Je mentionnerai simplement ici l’aspect le plus important des excès du sadomasochisme consentant: à savoir, comment la loi et la morale sont nées du besoin des citoyens de se mettre d’accord, sans pouvoir s’appuyer sur des preuves, sur ce qu’ils appellent l’« excès». Mais ces remarques sur la morale m’éloignant du point de vue étroit auquel je m’étais limité, je conclurai sur la pensée plaisante que ce qui compte en morale, ce n’est pas le mal imaginé, mais le mal infligé.


bilan

next