X S M
(Sadomasochisme)
(Robert J. Stoller)
(2° partie)
Ma rencontre avec ces gens a tempéré l'étonnement que m'avait causé la lecture de l'article de Michel de M'Uzan (1972) sur un couple pratiquant un sadomasochisme féroce : il en existe donc d'autres!
L'histoire de Dan, qui est un cas extrême, tend à faire penser que ses besoins érotiques proviennent du fait qu'il a dû maîtriser une terrible souffrance physique pendant son enfance. En lisant maintenant ce qu'il m'a dit à un autre moment, on se rend compte de la complexité de ces notions d'« activité» et de «passivité» et l'on voit qu'elles expliquent mal les pratiques sadomasochistes. Si mon hypothèse est exacte, le sadomasochiste ne fait pas, il simule: il fait semblant de faire. Il simule l'excès; cela l'excite d'imaginer un public (dont je fais partie) qui considère comme choquant, obscène, incontrôlable et fou l'excès de son comportement. Savoir que les gens «ordinaires», «normaux», «non pervers» - et même les psychanalystes - vont être effarés par ses plaisirs lui procure une délicieuse excitation.
La perversion - quelle qu'elle soit - a pour but d'effacer la souffrance et de la remplacer par le plaisir. (La tâche que s'assigne une communauté de pervers n'est pas, à l'inverse de la société, de dominer le mal, par le truchement de la censure ou de l'interdiction, par exemple, mais de l'apprivoiser, de le civiliser; mieux encore, d'inventer une mini-civilisation, une sous-culture où le bien existe, représenté par l'amitié, la tolérance, la compatibilité érotique.) Et voilà comment on trouve Dan tel qu'il est devenu aujourd'hui: contrairement à ce qu'il était dans son enfance, sans défense contre la douleur, il assume activement sa passivité, son bondage, la douleur physique, le danger, l'humiliation.
Il domine d'en bas, en quelque sorte : maître de sa propre soumission, c'est lui qui organise la mise en scène; la sadique désignée - sa partenaire - est la servante de Dan. Lorsqu'on fait de la théorie analytique, il est bon de ne pas confondre la réalité psychique avec les apparences superficielles du comportement. Le masochisme est du sadisme, et le sadisme du masochisme - et ce n'est pas seulement qu'ils peuvent alterner. Quant à savoir lequel des deux vient en premier, c'est une question qu'on peut ruminer longtemps.
Dan: Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas un moment où je n'ai pas ressenti une charge électrique ou sexuelle par rapport au bondage ou au sadomasochisme, avant même d'éprouver des sensations sexuelles. C'était toujours - jusqu'à ce que je commence à sortir avec des filles - des sensations solitaires, masturbatoires, même avant que je me masturbe. Tout d'abord, j'ai une fibrose kystique. Ce qui fait que j'ai eu des tas de maladies depuis que je suis ne.
J'avais du liquide dans les poumons; on a dû me piquer avec des aiguilles pour le retirer; ma mère me dit que, quand j'étais bébé à l'hôpital, les médecins m'attachaient les poignets et les chevilles au lit pour que je ne me fasse pas mal ou que je ne fasse pas quelque chose qu'ils ne voulaient pas. J'ai peut-être eu un appareillage quils ne voulaient pas que je marrache de la poitrine. Pour moi, être attaché comme ça aujourdhui - étendu bras et jambes écartés sur le lit - cest une position sexuelle confortable et reposante.
Javais un cousin plus âgé que moi, qui avait une sur, de mon âge, et jai un frère cadet. On jouait tous les quatre à des jeux de maître et esclaves. Javais au moins sept ans quand ça a commencé. Le cousin plus âgé était le maître et nous les esclaves. Je me souviens de cet incroyable sentiment qui m a submergé. Cétait sexuel mais, à lépoque, je ne savais pas ce que «sexuel» voulait dire. Electrique. Un souvenir très vif. Le maître faisait semblant de nous frapper avec une ceinture, et je me souviens que faire semblant ne me suffisait pas. Et aussi, on faisait semblant de menfermer à clé dans la cabane à outils. Très excitant.
Plusieurs années de suite, on a rejoué à ça, et comme on grandissait, les jeux sont devenus plus sexuels, avec des attouchements, des caresses; on se mettait nus et quelquefois on se touchait les organes génitaux mais rien de plus. Et cette sensation mest toujours restée. Quand jétais au cours moyen, jai commence a mattacher, à faire du bondage. Dans un journal, il y avait un article qui parlait dun père qui avait été arrêté parce quil avait violé ses enfants en les pendant par les poignets dans un garage pendant des heures. Je me souviens davoir pensé «Ouais! Cest le pied! »
Il fallait que je sache à quoi ça ressemblait. Alors jai installé une ceinture et je me suis suspendu par les poignets dans une embrasure de porte. La porte a été fichue. Je lisais des choses et ça me donnait cette sensation sexuelle bizarre. A ce moment-là, je me masturbais déjà avec ces choses. Cest devenu de plus en plus compliqué, avec de plus en plus de détails à mesure que je grandissais; je me donnais des fessées avec des raquettes de ping-pong, par exemple.
La première petite amie que jai eue au collège était plutôt déchaînée. Elle maimait bien parce quelle croyait que jétais toxicomane, à cause de ma pâleur et de ma maigreur. Elle a été déçue: elle simaginait que jétais particulier, étrange. Alors je lui ai raconté tout ça, et ça sest mis à faire partie de notre expérience sexuelle avant même quon couche ensemble.
Un jour - je devais avoir quatre ou cinq ans -, jai eu une forte fièvre et des convulsions. Il a fallu menvelopper dans des draps mouillés et glacés pour faire baisser la température et arrêter les convulsions. Jétais sur une table de cuisine, je men souviens.
Je saute dun souvenir à lautre, au fur et à mesure que ça me revient. Il y a une technique, avec la fibrose kystique, quon appelle «drainage postural» où il faut taper pour faire sortir le mucus des poumons. On doit se mettre dans toutes sortes de positions. Je me rappelle la première fois - je devais avoir onze ou douze ans. Cétait humiliant. Ils sont toute une bande à vous regarder, on vous pousse pour vous mettre dans différentes positions, une femme vous tape dessus pour faire sortir le mucus. Je me souviens dune fois où ça ma semblé humiliant. Pas du tout excitant: aucun de ces souvenirs isolés ne lest. Pour diagnostiquer une fibrose kystique, on fait un test de transpiration. On m a mis entièrement nu dans un sac en plastique pour que tout mon corps puisse transpirer depuis le cou jusquen bas. Pendant des heures.
Le pire, ça a été dêtre hospitalisé pendant trois mois. Javais environ huit ans. Une pneumonie. Ça allait si mal que le prêtre est venu et sest mis à me lire les derniers sacrements. Ma mère lui a crié de sortir. Jétais vraiment très malade, comme jamais je ne lavais été. Des aiguilles, des quantités de piqûres.
Jai lu que des gens se perçaient et se plantaient des aiguilles dans le corps, et jai commencé à le faire, pas tellement parce que javais envie de me percer mais plutôt pour voir si jétais capable de le faire. Je prenais un pli du ventre pour voir si je pouvais faire passer une aiguille à travers. Ensuite, jai commencé à me planter des aiguilles dans le pénis, et puis jai découvert que des gens y fixaient des bijoux. Une étape me conduisait à une autre. Il y a des gens que les aiguilles terrifient; je ne me souviens pas davoir jamais éprouvé ça.
Stoller: Quand vous vous enfoncez des aiguilles et des clous, ça ne vous fait pas mal?
Dan : Si. Lexcitation prend le relais, on est électrisé. Quelquefois, cest douloureux et il faut que jarrête: je ne suis pas dhumeur à faire ça, je ny arrive absolument pas; je pensais pouvoir le faire mais je ne peux absolument pas dépasser la douleur. Dautres fois, cest le pied. Je suis en train de faire ça, je mobserve presque en train de le faire, je ne me rends même pas compte de la douleur parce que le bien-être sexuel prend le dessus et la douleur est plutôt une excitation.
Stoller: Lexcitation sexuelle, vous la ressentez dans les organes génitaux, ou bien partout?
Dan : Partout, je dirais.
Stoller: Là où sont enfoncés laiguille ou le clou?
Dan : Parfois. Mais je dois dire que cest partout. Je deviens très rouge, sur la poitrine, et je me mets à respirer fort. Cest très orgastique à beaucoup de points de vue, préorgastique. Quand ça me dit, cest presque pareil quun rapport sexuel. Jaime bien prolonger ça, jaime bien que ça arrive plus souvent, mais quelquefois je ne peux absolument pas. Parfois, je supporte davoir très mal, de faire beaucoup plus, daller beaucoup plus loin. Dautres fois, je suis assez ambivalent. Jai des périodes. Ces deux dernières années, jai eu plus de problèmes de santé que jamais. Des pneumonies et des trucs comme ça. Quand on est seul, on a le temps de penser et de se créer une vie de fantasmes compliqués - ce que jai fait, cest certain.
Stoller: Est-ce que vous vous rappelez: vous êtes à lhôpital, lendroit le plus susceptible de faire subir une douleur physique à un enfant passif - est-ce que vous vous rappelez avoir converti la douleur ou la peur en plaisir, ou bien vos souvenirs ne remontent-ils pas au-delà de lépoque où ça nétait déjà plus traumatisant?
Dan : Oui. Je ne me souviens pas que ça ait été sexuel quand cétait traumatisant.
Stoller: Aussi loin que vous vous souveniez, ça a toujours été bon?
Dan: Oui. Et aussi, cétaient deux choses séparées. Lhôpital était désagréable, mais javais aussi cette autre chose où je pouvais me faire ce que me faisait lhôpital et cétait agréable cette fois. Intéressant et excitant. A lhôpital, je ne savais pas à quoi mattendre. Mettons que je sois soumis à Pam. Je la connais. Je ne sais pas précisément à quoi mattendre mais jai certains paramètres. Donc, dans lensemble, je lui fais confiance. Mais, même à lhôpital, il y a des choses que je sais et auxquelles je peux me fier. Je nen tire pas un plaisir mais ça mintéresse passionnément: quand je suis immobilisé avec plein dintraveineuses, par exemple.
Stoller: Allez-y. Racontez-moi des histoires horribles.
Dan : Jai appris que quelquun sétait fait clouer le scrotum sur une planche, deux clous dans la peau. Je me suis demandé ce quon pouvait ressentir. Il ny avait évidemment personne dans les parages pour me le faire. Alors je suis allé à la planche à pain dans la cuisine, jai pris un marteau - cétait bête; je ne savais pas ce que je faisais comme stérilisation -, jai fait bouillir deux clous dans de leau, jai posé une serviette en papier sur la planche, et puis jai enfoncé deux clous de chaque côté du scrotum.
Lexcitant, cétait de penser: «Est-ce que je vais pouvoir aller jusquau bout? » Pour faire ça, il faut se dépasser parce quil y a tellement de choses qui vous poussent à ne pas le faire. Jai fait ça deux ou trois fois à peu près en une année. Javais ce besoin pressant de voir encore une fois quel effet ça produisait. Il ny a pas dérection pendant que ça se passe, mais quand tout est fini, quon y repense et quon se dit: «Mince, jai fait ça», alors là, javais une érection formidable.
Stoller: Est-ce toujours comme ça: ce nest pas pendant quon a mal mais seulement quand on a réussi?
Dan: Presque toujours. Avec Pam aussi, jai une érection quand le bondage commence, mais ensuite, la peur et lanxiété prennent le dessus et lérection sarrête. Quand tout était fini, lérection recommençait plus fort encore. Après, on couchait ensemble, ou je me masturbais si jétais seul. Mais une fois que jai fait quelque chose, souvent ce nest pas aussi excitant que la première fois.
Après que je me suis cloué le scrotum à une planche, jai lu quune femme avait cloué à une planche le bout du pénis dun homme. Je me suis dit: «Aucun problème.» Une certaine semaine, je me suis attaché dans mon appartement et jai tout préparé [rapporté plus haut]. Et je lai fait. Cest la fois où jai raté mon coup. Jai tapé sur le clou une fois et il sest enfoncé. Mais je voulais vraiment sentir quil était bien enfoncé dans le bois. Alors jai voulu taper dessus de nouveau, jai raté le clou et jai tapé sur le bout du pénis à toute force.
En gonflant, cest devenu un gros nud noir et jai eu une peur terrible. Jai arraché le clou de la planche - il était encore enfoncé dans mon pénis - et là, je savais que ça allait saigner beaucoup, alors je me suis mis dans la baignoire et jai retiré le clou. Il y avait du sang partout. Ça ne faisait pas tellement mal mais c était effrayant. Javais rendez-vous avec une fille ce soir-là. Habituellement, je ne couche pas avec quelquun quand on nest sortis ensemble quune ou deux fois. Enfin, ça ne sest pas produit.
Ce soir-là, cest ce quelle voulait. Je lui ai montré ce qui était arrivé; ça ne la pas fait fuir. Quand on a couché ensemble, ça faisait une sensation de picotement. Quand on a une érection et quon est en train de baiser, la douleur se transforme en autre chose. Juste après que jai extrait le clou, jai eu une énorme érection et le sang coulait partout. Je me suis masturbé et les draps étaient couverts de sang. Vraiment une histoire horrible. Jaime bien pousser un peu au-delà dune certaine limite. Cest excitant. Le problème avec le S.M., c est quil y a toujours des gens pour reculer encore les limites et que certains ne savent pas contrôler ça: viols denfants, viols conjugaux, létrangleur de Hillside [un fait divers très connu qui sest passé récemment à Los Angeles]. Nous [sa communauté S.M.], nous avons cet accord entre nous, une certaine limite générale que nous ne franchissons pas.
Stoller: Avez-vous jamais eu envie dêtre, ou avez-vous été dominateur?
Dan : Je lai été. Je suis un grand dominateur pour moi-même. Cest frustrant pour moi dêtre dominateur parce que je me dis: «Si javais quelquun qui métait soumis, il faudrait quelle soit aussi soumise que moi.» Cest presque impossible. (Il y a des gens qui vont plus loin que moi, surtout chez les gays.) Pam voulait voir à quoi ça ressemblait [dêtre dominée]. La fois où on la fait, ça sest très mal terminé. Je voulais quelle simplique émotionnellement de la même manière que moi. Elle ne pouvait pas le faire. Pour finir, elle a pleuré pendant des jours. Ça a foiré.
Ce que jaime bien, cest quelle mattache et quelle sen aille après: cest risqué. Il y a un risque si la maison prend feu. Jaime bien être attaché pendant longtemps: encore un lien avec ce truc de mon enfance dêtre «laissé tout seul avec mes pensées et me retrouver là à souffrir». [Mais quand il a fait ça à Pam, «ça a foiré».] Alors je suis sorti pour quelques heures. Je ne voulais pas lui faire courir de risques en lattachant. Je lai attachée avec des fils et je lui ai dit: «Ecoute, si tu casses ces fils, tu seras punie.» Elle naimait pas avoir mal. Alors la fessée, ce serait seulement pour la punir. Bref, je suis parti et quand je suis revenu, un des fils était cassé.
Je lui ai dit quil allait falloir que je fasse ce à quoi on sétait engagés. Elle sest mise à pleurer et ma transmis une dépression bizarre. Plutôt moche. Ça a duré environ vingt-quatre heures. Jen étais malade. Cest la deuxième fois seulement où jai été ennuyé de pratiquer le S.M. Jai été bien au-delà dune limite quelle nétait pas capable de définir pour elle. Cest ça le problème.
Tout ça sest passé il y a de nombreuses années. Maintenant elle a plus dexpérience. Maintenant on sait quelle ne peut pas se soumettre à moi. En revanche, elle peut être soumise à dautres personnes parfois et elle sait dire jusquoù elle ira, et, en réalité, elle aime ça jusquà un certain point. Lennui pour moi quand je suis le dominateur, cest que je suis jaloux: jaloux de la personne à qui je suis en train de faire ce que je fais parce que jaimerais tellement quelle me le fasse a moi.
Les douleurs abdominales, cest un truc vraiment important dans la F.C. (fibrose kystique). Cest ce qui fait mal dans cette maladie. Des douleurs dans le ventre terribles, à cause de la mauvaise digestion. Dès mon plus jeune âge, je me suis rendu compte que si je me frottais le ventre (plus tard, je me suis servi des draps pour ça), ça soulageait la douleur. Cest devenu très vite de la masturbation. Depuis ma petite enfance, il y a toujours eu ça dans ma vie.
Ensuite, pendant toutes mes années décole primaire, les douleurs abdominales ont été le problème principal, plus important que les problèmes respiratoires, qui se sont tassés. Beaucoup de pneumonies quand jétais tout petit, un peu moins en primaire, et davantage à la fin de ladolescence et aujourdhui dans la trentaine. Mal au ventre. Les pires contractions. A se tordre de douleur; je me tenais le ventre en marchant. Ça augmente graduellement, une douleur sourde pendant des jours sans interruption; ça venait par crises. Ça durait des jours, comme sil y avait quelquun là-dedans qui sagrippait à une poignée en tirant sur tous les organes. Sans relâche. Ensuite ça partait.
Si je mangeais quelque chose de gras, ça venait. Et quelquefois, ça ne venait pas. Pas moyen de savoir ce qui, dans mon alimentation, provoquait ça. Cétait simplement la nature de cette maladie. Diarrhée et constipation, combinées, une bataille permanente, aller aux toilettes tout le temps mais sans y aller vraiment.
Cétait principalement ça qui me faisait manquer lécole ou demander à rentrer à la maison. Quand jétais à la maison dans mon lit, je tenais loreiller contre mon ventre. Depuis lâge de six ou sept ans; je tenais loreiller, je le triturais, je lécrasais fort contre mon ventre, je métendais à plat ventre, loreiller contre moi, je m enfonçais dans le lit en me balançant, je tringlais le lit pour soulager la douleur, et cest devenu une sensation sexuelle dans le pénis.
Alors jai commencé à me masturber. Je ne me rappelle pas quand jai commencé à avoir des érections en faisant ça, six ou sept ans, je ne sais pas. Je me souviens: toujours. Je calmais le mal au ventre en me frottant le pénis. Dès que je commençais à me balancer, ça mapaisait. Ça me faisait oublier la douleur. [Au fil des années], cest devenu de plus en plus une sensation sexuelle, javais des érections, cétait de la vraie masturbation, la douleur avait complètement disparu. Cétait le plaisir de la masturbation. Quand jéjaculais, la douleur affluait de nouveau. La douleur est remplacée par le plaisir sexuel.
Ce quon fait quand je couche avec Pam: elle est dessus et moi dessous, elle métrangle, généralement avec un cordon de peignoir en velours doux: la sensation est plus agréable, le cordon ne blesse pas, ne laisse pas de marques, il est assez large pour que ça ne fasse pas de mal. Elle ne serre pas brutalement ni violemment, cest juste une pression douce, relâchée au bout de quelques secondes, au rythme où on baise. Ça fait affluer intensément le sang au cerveau et ma figure devient toute rouge. La respiration est plus difficile mais je peux encore respirer, et ça agit directement sur les organes génitaux. J, ai une incroyable... Les érections sont plus dures, plus fortes et les orgasmes beaucoup plus intenses. Baises par strangulation; on la beaucoup fait, en général quand elle avait envie de dominer. Cétait le moyen le plus facile pour elle.
Après, il y a les jeux de contrôle. Je les appelle des «jeux » mais ça ne létait pas pour nous. Ça faisait partie de notre style de vie, à lépoque où elle me dominait complètement: elle contrôlait mon régime pendant le Carême. Une année, pendant quarante jours et quarante nuits je nai rien mangé dautre que des flocons davoine; une épreuve dendurance. Comme je ne dois pas perdre de poids, cétait un véritable défi pour moi. Il fallait que je mange dix bols de flocons davoine par jour pour garder les calories. Je pouvais boire nimporte quoi: des shakes, des boissons protéinées et des choses comme ça. Cest ma façon de jeûner. Je ne peux pas jeûner pour des raisons médicales.
Alors restreindre son régime, cest une façon de jeûner. Un jeûne masochiste. Comme le jeûne et les pratiques religieux. Le Carême ma procuré un plaisir fantastique, mais pas un plaisir sexuel - le plaisir de se dire: «Jai fait ça pendant quarante jours.» Presque un exploit sportif. Cest comme ça pour moi. Quelquefois, le sexuel intervient là-dedans, quelquefois pas. Il intervient quand cest elle qui dit: «Voilà ce quon va faire.» Une chose agréable que jai faite avec elle: me faire attacher dans la cour derrière la maison toute la nuit jusquau lever du soleil. Ça relève davantage de lendurance que du sexuel. En fait, ça commence par être sexuel. Jai une érection quand elle mattache, mais ça sarrête après. Cest difficile à décrire. On est dans un état de flottement spirituel et sexuel.
Stoller: Imaginez quune partenaire vous dise: «Tu ne vas peut-être pas jouir ». Est-ce que ça arrive?
Dan: Oh, oui. Quelquefois cétait même un élément important de la relation quon avait. Cest une frustration, mais la frustration est encore une façon de faire monter la pression, une autre forme dendurance. Une autre sorte de jeûne, en quelque sorte. Ça durait des semaines ou des mois. On a un équipement pour la chasteté, avec percements et cadenas. Je portais ça et je ne me masturbais même pas, je nétais même pas tenté. La plus longue période pendant laquelle je nai pas joui une seule fois, ça a été un mois.
Je ne crois pas que jarriverais à me pendre par les pectoraux, et je ne pratique pas les pointes [allusion à une photographie que nous avons vue tous les deux dun homme quil connaît et qui se pend avec des crochets par la poitrine, ainsi quà une autre photo du même homme percé de dizaines de pointes]. Mais ce qui mintéresse, cest le bondage de longue durée, la gêne qui dure longtemps. Il faut arriver, dune manière ou dune autre, à manuvrer mentalement la gêne. Après, ce nest plus une gêne, ça devient une sensation agréable, comme engourdie.
Stoller: À part cette sensation dengourdissement, est-ce que vous ressentez dautres changements détat?
Dan: Oui, oui. On a limpression de flotter, presque comme si on était drogué, la douleur est assourdie. On ne la sent plus, un peu comme si on se regardait soi-même en train de vivre ces choses. Je fais ce quelle veut. Cest mon défi. Cest ce que je dois supporter: je dois lui abandonner ma sexualité et mes sensations. Elle mattachera dans la cour, mais ça ne lexcite pas: elle est ma seconde [son assistante, comme dans un duel].
Stoller: Pourquoi est-ce que ça ne lexcite pas alors que la ceinture autour du cou, par exemple, ça lexcite?
Dan : Parce que, physiquement, elle participe à ça [ceinture produit forte érection]; elle est là, elle me voit pendant quelle le fait, elle sent la sexualité. On baise et elle sent ce qui se passe quand elle serre, ça donne des pulsations à mon pénis. Elle le sent. [Mais dans lhistoire de la cour], elle ne participe quen mattachant, elle va se coucher, elle ressort pour me désentraver le lendemain matin. Cest dur pour elle de faire ça, parce quelle est couchée, elle sait que je ne suis pas là et elle se fait du souci pour moi qui suis dehors.
Stoller: Pourquoi le partenaire fait-il ça?
Dan : Son premier partenaire sexuel, ça a été son mari. Elle sentait quil manquait quelque chose mais il lui a fallu longtemps pour divorcer. Elle était féministe mais pas lesbienne. Elle naimait pas la manière dont les hommes la traitaient, dont ils essayaient de profiter delle. Elle voulait avoir le contrôle de la situation. «Autoritaire », elle appelle ça, mais il ne lui venait jamais à lesprit que ça pouvait être sexuel. Dès notre première rencontre, je lui ai dit: «Jai été dans le S.M. toute ma vie, jai fait ci et ça. Ce que je voudrais vraiment, cest être à temps plein lesclave soumis dune femme, faire ses commissions, être son esclave sexuel de toutes les façons quelle veut et quand elle veut.
Elle était dans le milieu du spectacle rock punk quand je lai rencontrée. Alors, pour elle, parler de percements, des jeunes qui se percent les joues ou les narines et qui se gravent des lettres sur la peau avec du verre... Elle ne le faisait pas mais elle observait ça avec beaucoup dintérêt. Donc, je savais que, dans ce domaine, je ne la choquerais pas. Elle approuvait les pratiques de ces gens, ce que ça symbolisait. Evidemment, ça nest pas forcément du S.M. sexuel, mais il y a sûrement quelque chose de sadomasochiste là-dedans... Cest un autre style de vie.
À lépoque, je portais un anneau sur le pénis. Jadorais lexhiber. Alors jai dit quelque chose du genre : «Jai le pénis percé.» Elle a répondu : «Oh terrible! je peux voir? » Jai dit: «Bien sûr.» Elle était soufflée. Elle trouvait ça très bien, vraiment elle a bien aimé. Quelque chose avait éveillé mon envie dêtre soumis à elle: le fait que jaie dit que javais toujours voulu être un homme entretenu. Elle a dit: «Jaimerais bien avoir un homme entretenu»; en se taquinant comme ça, on en est venu naturellement à lidée que je pourrais être complètement lesclave sexuel de quelquun. Je navais rien à perdre. Au bout de deux ou trois rencontres, je vivais pratiquement avec elle et jai fini par déménager. Mais, tout en étant très autoritaire, elle a très peu destime pour elle-même. Tout ce quelle accepte et quelle adore faire une fois, elle va le renier totalement la fois suivante et dire «Cest mal; pourquoi est-ce quon fait ça?
Je crois quelle est fondamentalement rebelle, mais ensuite elle se punit dêtre rebelle. En ce moment, elle tente lexpérience de la soumission. Cest une soumise très très modérée. Cest plutôt sensuel, pas masochiste. Il ny a pas de douleur physique, pas de souffrance à endurer. Simplement, quelquun dautre dirige les opérations pendant un petit moment. Cette partie-là mennuie complètement. Je veux aller plus loin, elle ne veut pas. Alors ça crée des problèmes.
En dehors de ses pratiques S.M., je sais que Dan est un poète - publié -, quil travaille auprès denfants malades. Il est chaleureux, il a de lhumour, il est intelligent, patient, énergique, admiré de ses nombreux amis, généreux, curieux, militant pour ses idéaux de justice sociale - toutes qualités qui sont peut-être, en chacun de nous, rehaussées dune touche de masochisme. En tout cas, Dan reflète bien, à mes yeux, toute la complexité qui sattache à 1« excès».
Pour conclure, voici quelques idées qui me sont venues en faisant ce travail (et dont beaucoup ne sont pas inconnues des analystes).
1) Il nest pas facile de déterminer dans quelle mesure un comportement est excessif - sauf si on cherche une réponse purement statistique (savoir, par exemple, combien de personnes font tel ou tel acte et avec quelle fréquence).
2) Aucun comportement motivé nest jamais simple car il sest constitué à partir dinnombrables éléments: souvenirs/fantasmes/intentions/expériences passées/désirs (empiétant les uns sur les autres) qui, en sadditionnant, vont donner une somme de raisons pour agir dans un sens ou dans le sens contraire; avec des désirs qui pèsent de façon variable et des degrés de conscience également variables. Certains de ces éléments constitutifs du comportement seront jugés excessifs par un observateur mais ne le seront pas pour lauteur du comportement, ou inversement, ou les deux. Lexcès serait ainsi une question dopinion, non un fait - même lorsquune majorité de gens est daccord pour dire que le comportement en question est un fait.
3) On peut en déduire que tout comportement est un brassage dynamique dexcès et de non-excès.
4) Prenons un type particulier de comportement, lexcitation érotique, et reconsidérons mon hypothèse concernant ses aspects non biologiques, selon laquelle se trouve, au fond de tout épisode dexcitation érotique, le souvenir enfoui dun traumatisme grave, dune frustration et/ou dun conflit survenus au début de la vie. Lun des buts de lexcitation érotique est de maîtriser cette expérience qui, telle la perle entourant le grain de sable, est quelque chose dextrêmement valorisé. Comme les perles que sont la sublimation, la créativité, laffection et laltruisme, ce ravissant ornement est aussi, en dépit de toute sa beauté, un système complexe de défense.
Le grain de sable qui est à la source de lexcitation, en irritant indéfiniment, provoque, bien sûr, une irritation, cest-à-dire une hostilité (mais également le déni dhostilité qui peut à la fois adoucir et corrompre la vie). La question que je me pose ici est celle-ci: doit-on considérer que les affects et les défenses conduisant à la satisfaction sont «excessifs » ou « normaux», «pathologiques » ou «sains »; à laquelle sajoute une autre question, liée à la première: quand et dans quelle mesure l« excès» est-il nécessaire pour parvenir au «non-excès »? Appliquons maintenant ces remarques au sadomasochisme consentant.
5) Le sadomasochisme consentant est un jeu dont les règles sont comprises et acceptées par ceux qui participent à lacte érotique. Les embellissements « artistiques » - la transformation des rêveries que partagent ces personnes en comportements érotiques - sont du théâtre, un théâtre que servent des établissements commerciaux qui miment certains scénarios masturbatoires sadiens ou des particuliers dont les pratiques sont sophistiquées et qui créent des mises en scène chez eux. Dans ce genre de simulacres artificiels, il y a bien un théâtre de lexcès: dramatisation des scènes, fouets, cordes, incisions, donjons, châteaux, maîtres et maîtresses cruels, menaces et commandements terribles. Mais, soyons clairs, lexcès, dans ce cas, nest pas lexcès.
On voit bien ici que ces gens ont maîtrisé la souffrance, quils ne sont plus à sa merci - comme ils lavaient été autrefois. Ils ont converti le traumatisme en victoire, la victime en vainqueur: cest la «pulsion demprise» de Freud. Cette défense transforme la douleur en plaisir, et même en volupté, ce qui tendrait à prouver que toujours, en tout temps, en tout lieu et pour chacun, tout dépend du contexte. Car cest lesprit, cest-à-dire le sens, qui crée le plaisir de la douleur, et non une «pulsion» de la chair.
6) Lorsquon analyse lexcitation érotique, on doit envisager la possibilité que cette expérience contienne chaque fois - quil soit caché ou manifeste, conscient ou inconscient - un scénario sadomasochiste (termes qui, je le disais plus haut, décrivent mieux la dynamique que le mot «agressivité »). Cette clé peut nous amener à rechercher les éléments du scénario (détails de lhistoire, rêveries, mode habituel - voire ritualisé - daccomplissement de lacte érotique) qui révèlent laspect aventureux: blessure de lobjet, par lhumiliation en particulier, mystère et secret, simulation de lincertitude - du risque - pour accroître la délicieuse sensation du danger, tout cela trouvant une résolution provisoire dans la satisfaction sensuelle.
7) Puisque cest, à mon avis, la même dynamique quon trouve à luvre dans dautres excitations telles que lart, les rencontres sportives, les rêveries non érotiques (notamment le cinéma et la lecture), il devient possible den déduire une théorie plus générale de laffect «excitation» - mais est-ce un affect? Lhumour, en particulier, qui est une autre forme de théâtre, de mise en scène, manifeste cette même dynamique. (Il faut reconnaître que lhumour est également une pratique sadomasochiste consentie - bien quelle ne soit généralement pas érotique.)
8) Je mentionnerai simplement ici laspect le plus important des excès du sadomasochisme consentant: à savoir, comment la loi et la morale sont nées du besoin des citoyens de se mettre daccord, sans pouvoir sappuyer sur des preuves, sur ce quils appellent l« excès». Mais ces remarques sur la morale méloignant du point de vue étroit auquel je métais limité, je conclurai sur la pensée plaisante que ce qui compte en morale, ce nest pas le mal imaginé, mais le mal infligé.