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M. Haïne
Tout le monde sait que la structure oedipienne est la maquette de la sexualité humaine et de ses prolongements. Cest un modèle qui plus tard ordonnera les échanges interhumains dans tous les domaines. Chez le sujet équilibré, la privation est indispensable pour créer du mouvement vers le manque, et la castration est l'opération nécessaire par laquelle le sujet peut assumer la symbolisation du manque. Cela est essentiel pour comprendre le rapport du sujet au signifiant de sa castration. L'absence de quelque chose dans le réel est purement symbolique. La privation est nécessaire pour instaurer la frustration dans la loi.
Ce modèle est distordu chez les sorciers et leurs adeptes. En ne se refusant pas la satisfaction du moindre de ses désirs, le sorcier se révèle en fait privé de toute stratégie visant lassomption de la réalité. Il se fabrique de lêtre, dans le supplément d'un sans-limite, hors-la-loi.
Magie blanche, magie noire ou sorcellerie sont les facettes dun même registre. Il sagit toujours dun acharnement contre la réalité, un parcours produit par consentement à un savoir diabolique, sans reconnaissance de lUniversel.
Dans la sorcellerie, lesprit est obscurci. On assiste à une réduction de la vie humaine à quelque chose dimpur, aux antipodes du progrès et du savoir. Cette pratique vise précisément l'annulation de toute Loi, de tout Ordre.
La logique du sorcier et de son adepte porte sur une transformation - véritable transmutation alchimiste - pour traiter l'intraitable. A la place de la réalité, se crée une image morcelée, où les différents morceaux sont chargés de significations mystérieuses et dangereuses. Les points de repères identificatoires sont incohérents.
Ces sujets sont les prisonniers de leurs craintes et désirs inconscients. Mais ce sont des captifs refusant de s'évader! Leur réalité est désinvestie de toute valeur symbolique, et ils en imaginent une idéalisée et inatteignable.
Trouvent-ils une joie dans pareille corvée ? Car pour atteindre aux " joies " de la sorcellerie, il faut un " deuil " dénonciateur du trou du symbolique. C'est la position éthique du sujet par rapport à la jouissance et à la castration qui entre en jeu de façon primordiale.
Le sorcier - ou son adepte - part à la recherche de cette jouissance énigmatique, grâce à un nouvel usage qui nest autre que le refus du concept de privation. Il va se doter dun savoir illusoire. Fantasme derrière lequel se cache une visée (in)consciente de destruction pour soi et surtout pour les autres. Cette mascarade révèle une jubilation secrète, clandestine, dont lobjectif est dasservir en permanence lautre.
La pratique magique fait appel à un mythe paranoïaque de surpuissance, qui cherche à cacher le véritable désarroi et limpuissance de ses auteurs à affronter la réalité.
Il faudrait se pencher sur la question du " manque de l'objet " pour comprendre à quel point, chez le sorcier ou son adepte, la privation occupe une place absolument centrale. Ce sont des sujets qui peuvent aller plus loin que les autres hommes sur les chemins destructeurs de la déviation perverse. Pour eux, la lumière engendre les ténèbres, la forme l'informe, la joie la douleur, l'unité la division, l'harmonie des couples le contraste des contraires.
Nous avons affaire à une sorte de confusion psychotique, car un acte réel ne saurait jamais atteindre un dommage fantasmatique. Ainsi, le fétiche (talisman, gri-gri, etc.) censé réparer le sujet devient un objet précieux et obsédant.
Il importe de reconnaître la force qu'exerce la représentation du manque chez le sorcier. Ce dernier est exactement à limage du pervers. Tous deux dénient la castration. Leur fantasme est le support dune représentation endommagée des parents. Mais, dans ses prolongements, ce fantasme menace le sujet lui-même qui se trouve obligé de chercher quelque part à l'extérieur un idéal-fétiche à ajouter afin de le transformer en quelque chose defficace qui permette la réalisation de tous les désirs.
Dans la mesure où il se prend pour un demi-dieu, le sorcier est prêt à tout pour atteindre ses buts, lorsquil sagit de sassurer de la domination de l'autre. Il veut croire que c'est lui qui possède la puissance, malgré l'écroulement de ses illusions. Se précipite chez lui la cristallisation dun scénario, avec des objets prêts à être privilégiés comme réalisateurs du désir. Il répudie les fondements universels et immuables des interdictions qui visent la différence.
Il échappe aux contradictions qui se présentent à lui en se créant une mythologie privée, à son usage exclusif et dont lui seul établira les lois. Au discours a-sensé il cherche à donner un sens. Cette recherche est destinée à lui apporter la conviction de son état de vivant.
Le sorcier cherche compulsivement, dans le monde surnaturel un objet apte à remplacer le manque dans son monde interne pour éluder l'affrontement de l'angoisse de castration, afin d'éviter l'état de mort intérieure. Il ne fait pas cependant léconomie de l'éveil des pulsions destructrices qui tôt ou tard se retourneront contre lui.
Dans sa réalité psychique, la guerre continue. Les observations cliniques ont dailleurs permis de constater la fréquence des maladies psychosomatiques chez la plupart des sujets qui sadonnent à la sorcellerie. Chez ces patients qui " somatisent " face aux conflits psychiques, on relève les mêmes carences que celles rencontrées chez les déviants sexuels. Il y a par exemple chez eux, parmi les symptômes bénins, des furoncles extrêmement douloureux et récidivants, des insomnies rebelles accompagnées de cauchemars terrifiants, des allergies de toutes sortes, qui sont autant de signes témoignant dune grave perturbation dans l'investissement narcissique.
Le parlêtre est caractérisé par langoisse. Sa solution nest pas à chercher dans le déni permanent de l'opération de privation. Son seul espoir est de transformer ses capacités de nuisance, en qualités réparatrices.