Messsaoud Haine
Partie IV
Question : Quel est le point de vue de la psychanalyse sur la drogue?
Réponse : Ce quil a de commun entre toutes les drogues, cest quelles induisent une relation de dépendance qui peut être forte.
Avec les drogues dures, la dépendance est très violente et le manque est si douloureux que la personne est prête à tout pour le satisfaire. Cest une embûche terrible et redoutable, car à partir du moment où on est accroché, il est quasiment impossible de sen sortir.
La catastrophe, dans la drogue, cest quelle fait de celui qui en est " accro" un être qui na plus de lien véritable avec autrui, il na daffinité quavec son empoisonneur. Le drogué est prêt à tout, il devient comme une bête féroce, il prend largent là où il est.
En matière de drogue, la sujétion survient toujours rapidement et on sy surprend subitement pétrifié.
Dailleurs ce fait est bien connu des dealers. Ils commencent souvent par offrir la drogue aux adolescents, jusquà ce que ces derniers soient captifs. Ils connaissent bien cette fragilité des jeunes et sont déterminés à tout pour les coincer. Ils sadressent à des groupes parce que loffrande se fait toujours entre copains. Puisque linstinct grégaire est essentiel chez la plupart des gens, le jeune se croit obligé daccepter par peur dêtre rejeté, de se retrouver abandonné.
Question : Cette dépendance peut être vécue effectivement comme quelque chose de tout à fait agréable dont on a plus envie de sortir ?
Réponse : Oui, justement cest le plaisir qui fait de la drogue lun des plus grands pièges de notre époque. Quon se linjecte ou quon la fume, ce quon cherche dans la drogue cest de combler un vide.
A ce propos Freud écrit : " On sait bien quà laide du " briseur de soucis ", lon peut à chaque instant se soustraire au fardeau de la réalité et se réfugier dans un monde à soi qui réserve de meilleures conditions à la sensibilité. Mais on sait aussi que cette propriété des stupéfiants en constitue précisément le danger et la nocivité. Dans certaines circonstances ils sont responsables du gaspillage de grandes sommes dénergie qui pourraient semployer à lamélioration du sort des humains. "
Françoise Dolto écrit: " peut être que certains se droguent parce quà lâge de 7 ou 8 ans alors quils auraient dû commencer à devenir autonomes par rapport à leurs parents, il ny ont pas réussi, ils ont perdu toute relation véritable avec leurs parents nayant que des copains qui exercent sur eux leur influence à la place de celle quexerçaient les parents, et ce genre de copains poussent souvent à se droguer, ils se retrouvent alors sous une double dépendance, celle des copains plus celle de la drogue".
Mais le propos du psychanalyste est dessayer de comprendre comment une personne arrive, en tant que sujet, en tant que parlêtre digne de ce nom, à se placer délibérément du côté du déchet.
Question :Comment un sujet en vient-il à cette rampante agonie ?
Réponse : Le fait de désirer combler un vide intérieur par une sorte de pseudo complétude peut amener lindividu vers cette substance. Cela est lié à labsence dintérêt pour ce que lon fait, à lennui.Dautres fois cest le manque damour qui pousse vers la drogue : limpression quon nest pas aimé, limpression de naimer personne. Comme disait Lacan " le désir de lhomme, cest le désir du désir de lAutre. "
Pour Françoise Dolto, la drogue apporte un sentiment nouveau: on fuit son cafard, en se bourrant lestomac, les veines ou les poumons avec quelque chose de fameux, comme on était comblé de bon lait autrefois par sa maman, du lait qui nourrissait avec affection. Du lait qui donnait la vie.
Mais la comparaison sarrête là!
Le parlêtre rencontre sa solitude et sa division. Quand il renonce, vous le voyez vivre dans loubli, oubliant même quil soublie.
La structure même du sujet comporte une béance jamais satisfaite, une faille jamais comblée. Fracture de la castration symbolique, propre à lhumain, source même du désir! Le sujet crée en permanence un frayage à son désir.
Question : Beaucoup dartistes ont exalté la drogue. Quest ce que vous en pensez ?
Réponse : Le drogué part pour faire durer loubli, sadonnant à une alliance qui apprivoise labandon, avec au coeur la peur de lanéantissement. A ses angoisses qui le pétrifient, il oppose les sensations colorées des paradis artificiels.
Si la drogue favorise une certaine créativité, en supprimant les inhibitions, cest une embûche terrible et redoutable. A la sensation éphémère deuphorie, le prix à payer est excessif, car il sappelle la Mort.
La drogue a une capacité fulgurante à transformer la victime en esclave, prenant possession des êtres et déracinant leurs vies. Cest désormais le cercle infernal, avec son cortège de déchéances.
Dans ce domaine, il y a des enjeux extraordinaires. Ce sont des centaines de milliards de dollars qui sont brassés annuellement.
Les enfants sont utilisés à des fins de prostitution. Ils deviennent des loques humaines, jouets de la société perverse et leurs larmes muettes se mêlent aux concerts qui se dansent.
Question : Certaines personnes se sentent bien quand elles prennent des médicaments prescrits par les psychiatres et dès quelles arrêtent ça ne va plus. Elles deviennent toxicomanes à la longue. Est-ce quelles doivent poursuivre leurs consultations?
Réponse: Par principe, il faut faire confiance à son médecin parce quil est supposé connaître votre cas.
Mais, il arrive souvent que le malade ayant constaté les effets bénéfiques immédiats du médicament, double la dose sans consulter son médecin : cest ainsi que va sinstaurer le cycle de la dépendance, véritable toxicomanie. A la longue, la plupart des médicaments sont très nocifs pour lorganisme et leurs effets secondaires souvent méconnus du public.
Dans les années soixante, les barbituriques ont provoqué un nombre non négligeable daccidents..... Dans les années soixante-dix, la tendance a baissé, mais les barbituriques ont été remplacés par les benzodiazépines. On sest rendu compte que même ces benzodiazépines pouvaient être très nocifs à leur tour.
Question : Un auditeur vous demande sil doit continuer à prendre des tranquillisants? Il dit que ces médicaments nont plus deffet sur lui.
Réponse: Je ne peux pas donner de consultation à distance. Mais si notre auditeur saperçoit que les tranquillisants ne lui procurent aucune forme de jouissance, cela veut dire que son fantasme dans son usage fondamental sénonce difficilement.
Question : Les symptômes liés à labsorption dalcool ou de drogue sont-ils dorigine psychique?
Réponse: Dans un article concernant lalcool et les névroses, Ferenczi déclare " A défaut dalcool, le psychisme dispose dautres moyens de fuite dans la maladie. [...] Jai remarqué que lintolérance à lalcool que lon a identifiée trop aisément à une hypersensibilité aux poisons, nest pas dépourvue délément psychogène... Mais plus tard je pus observer des individus qui sombraient dans livresse après quelques gouttes seulement dun liquide assez peu alcoolisé ".
Il en déduit que les symptômes débriété nétaient pas seulement dus à lalcool seul et que leurs causes devraient être recherchées au niveau des désirs inconscients.
Question : Beaucoup de personnes se comportent dune façon agressive dans les stades ou dans les manifestations de liesse populaire par exemple. A quoi est due une telle attitude ?
Réponse : Plongé dans la multitude, lindividu retrouve les conditions l'autorisant à se débarrasser de ses refoulements. Dans son évanouissement dans la foule, il subit tout particulièrement la chute du rendement intellectuel.
Des expériences de laboratoire ont eu lieu sur ce quon appelle leffet crowding : on a vu par exemple que chez le poisson rouge, il suffisait de mettre un deuxième animal dans un bocal pour que lappétit de chacun soit multiplié par trois... Si on continue lexpérience, il suffirait de mettre cinq poissons pour que leur appétit individuel soit multiplié par dix, et ainsi de suite.
Question : Dans la presse, on a signalé que trois sorciers de Côte dIvoire avaient dévoré trente quatre personnes dun même village. Il y a quelques années, Il y a eu aussi le cas de ce jeune étudiant asiatique en France qui a découpé sa petite amie en morceaux et qui en mangeait des fragments à chaque repas. Quel est le point de vue de la psychanalyse concernant le cannibalisme ?
Réponse : Le cannibalisme pousse le sujet à manger lobjet damour. On peut lattribuer à limpulsion dingestion de ses propres excréments, en rapport avec une régression au stade sadique-anal précoce, avec ses tendances à expulser (selles) et à détruire (assassiner).
Le produit de lassassinat - le cadavre - est identifié avec le produit de la réparation (la selle). Par exemple, chez un des patients de Karl Abraham, lévocation dingérer des excréments était liée à celle du châtiment dune faute. Le patient devait réparer un crime dordre oedipien. Selon Roheim la forme primitive du deuil se traduirait par la dévoration de la victime.
Question : Pourquoi la psychanalyse va-t-elle être salutaire dans la plupart des cas? Par quel énigme, opère-t-elle? A quoi sont dues ses victoires thérapeutiques?
Réponse : Comme il est avant tout attaché au soulagement des symptômes, Freud a relevé que la levée de ces derniers nest pas indépendante de laffinité du patient à lanalyste. Lune de ses primordiales innovations a été la découverte quen dehors des interprétations, un facteur distinct intervenait dans la thérapeutique : le développement, chez le patient, dintenses sentiments d'attachement envers le psychanalyste.
Donc, si la psychanalyse réalise ses miracles, comme on dit, cest parce que ce qui la caractérise cest le " transfert ". Il constitue la force décisive qui va encourager la cure. Le transfert va s'avérer comme obligation de la cure. Il représente un trait singulier de relation à la personne de lanalyste.
Le transfert nest pas une nouveauté dans la vie du patient, cest la reviviscence de sentiments éprouvés, dans lenfance, vis-à-vis de ses parents.
Freud envisagea, de bonne heure, comme primordiale la présence de ces sentiments, non seulement en tant que matériau pour lexplication analytique, mais comme appui incontestable à la thérapeutique. Si ce transfert est positif, comme dans la majorité des cas, lanalyste va devenir présent constamment dans le champ mental du patient, pendant la cure.
Dès les premiers instants de la cure, la plupart des analysants vont éprouver un rare sentiment de plaisir, par le simple fait de savoir quenfin il y a quelquun qui va les protéger et va combler leur manque-à-être, leur sentiment de vide et les soulager.
Cette co-présence du psychanalyste avec le sujet, va engendrer chez ce dernier un intense sentiment de sécurité.
Sil arrive que le transfert soit négatif, on assiste alors à la prépondérance de sentiments hostiles de lanalysant envers lanalyste. Mais, dans ce cas, lanalyste tient compte de la signification positive de lamour que cache la haine.
Question : Est-ce que le transfert est dû à la personne même de lanalyste?
Réponse : Pour Lacan, au commencement était le transfert! Sans transfert, il ny pas danalyse possible.
Le transfert sinstaure quelle que soit la personnalité de lanalyste. Il lui revient dincarner lAutre. La catégorie qui simpose à lanalyste est celle de constituant ternaire.Lacan définit lanalyste comme le Sujet Supposé Savoir. Dans sa proposition de 1967, il dit. " Le sujet supposé savoir, en tant que signifiant ... est lélément ternaire dune situation convenue entre deux partenaires qui sy posent comme le psychanalysant et le psychanalyste. ".
Question : Pourquoi le psychanalyste est-il toujours silencieux?
Réponse: Le psychanalyste nest pas toujours silencieux. Il nest silencieux quen apparence. En réalité, son silence ne fait quexprimer sa neutralité bienveillante.
Léo Ferré parle de façon poétique de musique du silence; cest cette musique du silence qui permet de donner la parole au souffrant-vivant en permanence bâillonné, lui à qui on a toujours ordonné de se taire, ou quon na fait jusque là que semblant découter!
Ce qui se dit dans un silence sécateur fait ce qui change. Lanalyste ouvre et prospecte des champs de force, pour que puisse se soutenir le désir de liberté de lindividu face à la maladie qui le bâillonne.
Question : Le comportement du patient pendant la séance est-il important ?
Réponse : Il faut dire que lanalysant traverse plusieurs étapes tout au long de sa cure. On ne pas répondre de la même manière pour un débutant que pour un ancien analysant. On peut dire que lanalysant qui débute, traverse une étape préliminaire, et généralement sa préoccupation principale se résume à lexpression des symptômes. La guérison de ses symptômes lui parait ce quil y a de plus urgent à traiter.
Une deuxième étape qui coïncide avec le développement du transfert, va donner lieu à une meilleure intégration de la cure par lanalysant. Ce dernier va se préoccuper de moins en moins des symptômes pour lesquels il était venu. Il va " élaborer ", cest-à-dire quil va essayer de comprendre les causes profondes qui lon amené à la situation actuelle.
Une troisième étape appelée " théorisation ", va voir lanalysant mettre en uvre toutes ses capacités intellectuelles et procéder à lintégration des différentes composantes de sa personnalité.
Vous devinerez donc que les modalités dexpression sont différentes dune étape à lautre. En épinglant le signifiant, lanalyste attire lattention de lanalysant. Il en résulte dès lors la verbalisation d'un important matériel jusque-là enfoui dans linconscient. Il peut s agir notamment des tendances hostiles et affectueuses.
Avec les progrès de l'analyse, on arrive à la résolution des tensions psychiques. Cest ainsi quun geste inhabituel pendant la séance apparaît parfois lui aussi comme le signe d'une émotion réprimée. Par exemple une poignée de main molle devient beaucoup plus franche.
Question : Quen est-il de certaines habitudes, tel le fait de fouiller dans son nez, ou se gratter loreille?
Réponse : Se ronger les ongles, se gratter le nez, tirer sa moustache, se gratter...etc, sont des gestes significatifs du point de vue analytique. On peut y déceler souvent des équivalents de l'onanisme.
Question : Quen est-il des tics?
Réponse : Les tics compulsifs sont des symptômes surgissant en général après quune même manifestation symptomatique ait existé sous la forme d'une habitude infantile. Dans le cas de conflits névrotiques, les habitudes infantiles réprimées peuvent se remettre au service du refoulé à titre de matériel symptomatique.
Ferenczi cite le cas d'un homme obsédé par l'idée imaginaire que son nez était déformé et qui ne cessait de faire, surtout quand il était ému, des grimaces. L'investigation des associations fournit des souvenirs d'enfance d'où il ressortait que tous les mouvements et attitudes avaient jadis été consciemment et délibérément pratiqués. Ceci avait déclenché la réprobation des parents de ce patient. Ces derniers lui avaient interdit cette pratique en soulignant que sil nabandonnait pas cette habitude, son nez serait déformé.
Les grimaces représentaient donc une sorte de technique inconsciente, ayant pour but de rendre à son nez la forme idéale qu'il possédait auparavant.
Question : : Lorsque le patient découvre des choses dorigine infantile et quil comprend ses relations avec ses parents, est-ce que cela ne va pas modifier négativement son comportement avec ses parents, avec le monde extérieur après la cure?
Réponse: Le but de la psychanalyse est de transformer la personnalité dans le sens dune libération, dune déculpabilisation et dune meilleure prise en charge du monde extérieur. Il sagit damener le sujet à accepter le réel insupportable.
Laction de lanalyse est permise, grâce au retour en arrière dans la reproduction du trauma. Donc, lorsquun sujet sur le divan va découvrir que les origines de ses troubles actuels remontent à la première enfance, tout va se reconstruire autour de cette découverte.
Après être devenue un pôle dattraction éminemment émotionnel, cette découverte va perdre son aspect dramatique et il va se réinventer une nouvelle structuration qui aidera à un mieux vivre.
Labréaction implique un soulagement démotion qui libère lanalysant des affects fixés au souvenir pathogène de lévénement.
Comme le plus souvent il nest pas possible de changer radicalement lentourage, cest à nous de changer notre façon de le percevoir.
On va sapercevoir, à la fin de la cure, que tout ce qui nous terrifiait était beaucoup plus du côté de limaginaire et du symbolique. Le sujet vivra la réalité de façon plus sereine.
Question : Les fantasmes oedipiens créent, par exemple chez le garçon, des idées meurtrières à légard de son père. Comment cela est-il évacué sur le divan ?
Réponse: Le rôle du divan est de permettre la mise en pratique symbolique des désirs refoulés. Cela se passe évidemment par le biais du langage. Les émotions ressenties au cours de la catharsis permettent de faire léconomie du passage à lacte et aboutissent à la réconciliation avec la personne haïe.
Il faut toujours, en quelque sorte, en passer par le meurtre symbolique de quelquun, " meurtre " qui permettra de détruire sur le divan les images terrifiantes infantiles.
Selon Marc Strauss " si ce meurtre reste refoulé, lénergie du sujet sépuise en mesures de défense contre le retour du refoulé et en solutions de compromis qui séloignent toujours plus de la parole originelle ".
Cest le cas de ces patients qui érigent un mur tellement solide contre leurs pulsions agressives, utilisant tous les prétextes pour rater des séances, sabsenter, écourter les associations et navancent pas dans leur cure. Une telle attitude, qui nest en fait que la manifestation de mécanismes de défense, ne fait que retarder inutilement la cure mais ne la compromet pas, car il arrivera un moment où le moi de lanalysant, après ce long combat épuisant avec lui-même, sapercevra de la vanité et de linutilité de ces puériles attitudes.
Question : Une jeune femme nous dit: " on sait que la psychanalyse est souffrance, rencontre de soi laborieuse et douloureuse et je pense même à " analyse-masochisme ". Que peut-on lui répondre?
Réponse: Il est notoire que la technique psychanalytique fait appel à la douceur. Cela ne signifie pas quil ne faille pas beaucoup de courage pour faire une cure. Les révélations et les découvertes du sujet sur le divan ne sont pas extorquées sous la torture. Le principe même de lanalyse est de laisser le patient se libérer selon son propre rythme.
Question : Mais la cure analytique à tout de même un côté chirurgical, elle serait un petit peu ce que le laser est à la chirurgie, ça ne fait pas saigner, mais rentre profondément et atteint son but.
Réponse: Lorsque Freud parlait des conditions nécessaires à une cure, il a dit: " il faut trois conditions: 1) du courage 2) du courage et 3) du courage ".
Ce nest pas parce que la psychanalyse utilise une technique douce, quelle ne fait pas souffrir. Le sujet peut souffrir au cours dune cure lorsquil sagit de lutter contre ses propres résistances, de se démasquer et de se voir réellement tel quil est, et non tel quil croyait ou aurait souhaité être, ou bien lorsquil est en train de revivre certains événements de la première enfance profondément traumatisants.
Question : Que pensez-vous de cette expression "analyse-masochisme" ?
Réponse: Le concept même de sujet fait apparaître quil y a une participation active de chacun à son propre destin.
Cette expression de masochisme nest pas applicable à tout le monde. Peut-être que celui qui a des pulsions sadiques va parler danalyse-sadisme.
Il ne faut toutefois pas perdre de vue que " le masochiste nest pas une victime consentante : il est, au contraire, le maître doeuvre dune relation quil agence à sa guise ". La soumission du masochiste nest quillusoire....
Question : Donc, une cure analytique aboutit à être authentiquement soi-même ?
Réponse : Exactement. On le voit tous les jours en analyse. Chaque sujet rencontre tôt ou tard, dune manière ou dune autre ce statut de résidu dans son rapport à lAutre.
Question : Est-ce que le patient montre une certaine résistance, une certaine difficulté à franchir les étapes?
Réponse: En 1913, Freud conseillait de ne pas commenter le transfert positif avant que celui-ci ne soit utilisé comme résistance.
En effet, Il arrive que chez certains patients, le transfert positif, constitue une forme de résistance, ou dopposition. Par exemple, le désir de plaire ou dêtre bien vu par lanalyste peut empêcher certains analysants de sauto-critiquer, par crainte dêtre blâmés ou dépréciés, ce qui les amène à une rétention volontaire des associations, assimilable à de lautocensure. Dans ces cas-là Freud aidait le patient, en suggérant que cétait peut-être sa présence qui les gênait.
Question: Une auditrice vous dit:" Suite à une dépression nerveuse, les médecins mont conseillé la psychothérapie. Mais je suis indécise". Alors ce terme de psychothérapie quest-ce quil recouvre exactement?
Réponse: La psychothérapie est la thérapie du psychique par la parole. Ce que lon entend en général par ce terme cest la psychologie. La psychanalyse est aussi une psychothérapie. Il y a une différence dans les modalités techniques entre ces deux disciplines. Le psychanalyste nintervient pas, ne donne pas de conseils pendant la séance, il laisse le patient sexprimer librement. Par contre, le psychologue intervient et donne des conseils.
Question: Un auditeur vous demande si on peut faire une analyse, en parlant à un ami, par exemple, au téléphone ?
Réponse: Ce qui caractérise lanalyse, cest la présence supposée de deux sujets. Même si lanalysant ne voit pas lanalyste, il sent sa présence, il sait que ce constituant ternaire est là avec son savoir, son passé, son histoire.
A part la première psychanalyse de Freud concernant sa correspondance avec le docteur Fliess, il na pas existé pendant longtemps danalyse par correspondance, ni par téléphone, ni par Minitel.
Cependant Internet est en train d'apporter une dimension interactive très intéressante, en permettant un rôle pivot sur de nouvelles formes de discours pour la psychanalyse.
Question : Une question émanant dune jeune fille biologiste, très intéressée par la psychanalyse. Elle vous demande si elle peut accéder à cette formation avec son diplôme de biologiste.
Réponse: Bien sûr, ce qui est important cest davoir un niveau universitaire ou post-universitaire qui permette de suivre les enseignements qui sont de très haut niveau. Mais le plus important est de faire une analyse didactique qui vous amène à la passe, cest-à-dire à être vous-même analyste. Cela peut durer longtemps, mais comme disait Lacan, " le savoir ne vaut que ce quil coûte ".
Question : jai entendu dire que dans certaines sociétés, on préparait les grands malades à la mort? Quel est votre point de vue à ce propos?
Réponse: Il faut reconnaître quil peut y avoir des analyses qui durent très peu de temps, juste pour se mettre en règle avec soi-même. Ces sujets ont aussi le droit de faire une psychanalyse. Est-ce quils sont guéris au sens médical du terme? Peu importe. Lessentiel est quils auront trouvé le temps dune écoute la possibilité de livrer leur message.
Quand ces sujets viennent sur le divan, cest pour que lanalyste les aide à connaître leur vérité. " Quil y ait dans la demande analytique, demande de protection tutélaire, demande de soins " maternels ", ... cela est certain et ne doit pas être réfuté par le mépris mais écouté en priorité, car ces demandes recèlent lexistence même du sujet qui demande le désir de retrouver la certitude quun objet - le sien - existe toujours dans le monde des vivants humains. "
Question : Une enseignante nous écrit : " Ce que jai remarqué, cest que beaucoup denseignants reportent leurs problèmes sur les élèves. Cest ce que je ne veux pas faire, moi, sinon autant changer de métier.
" Cest lavenir de nos enfants qui est entre nos mains et il faut tout faire pour essayer de comprendre, être patient, de rendre les élèves plus intéressés par lécole. Pour intérêt de mes élèves je voudrais avoir affaire à un psychanalyste. Je voudrais avoir des renseignements à propos de léducation des enfants ".
Alors à cette jeune femme que pouvez-vous répondre?
Réponse : Il ny a pas tellement de questions posées dans cette lettre. Il sagit dun point de vue qui va justement dans le sens des conceptions de la psychanalyse concernant la pédagogie.
Lorsque nous lisons les ouvrages de Freud, ou des fragments danalyses, ou bien lorsquon est soi-même dans la pratique clinique, il nous semble comme frappé du sceau de lévidence que lenseignement tel quil a toujours été pratiqué est pratiqué un peu partout dans le monde, peut être la source de défauts caractériels mais aussi de maladies.
La pédagogie constitue un véritable bouillon de culture des névroses les plus diverses.
Jean-Jacques Rousseau déjà, en a tiré la conviction que même une éducation orientée par les intentions les plus nobles, et effectuée dans les meilleures conditions, influence de façon nocive et multiforme, le développement naturel de lenfant.
Pour Ferenczi, " même si nous sommes pas tombés malades, bien des souffrances psychiques peuvent être attribuées à des principes éducatifs qui sont impropres. Et sous leffet de cette même action nocive, la personnalité de certains dentre nous, pas tous heureusement, est devenue plus ou moins inapte à jouir de la vie, des plaisirs de la vie, sans faire le refoulement automatique ".
Question : Alors, justement léducateur intervient, un peu comme celui qui va probablement tout au long de léducation, réprimer ce quil y a de naturel, dinné et de spontané chez lenfant ?
Réponse: Selon le principe du plaisir, le nourrisson va très tôt chercher à éviter à tout prix la tension psychique. Dès que celle-ci augmente, il va falloir la diminuer.
Ce principe va tomber sous ce quon appellera plus tard, lautodiscipline inculquée par léducation. Cest-à-dire que lenfant va supporter progressivement les frustrations.
Justement, pour Freud, " le travail psychanalytique se trouve toujours à nouveau confronté par cette tâche : amener le malade à renoncer à une jouissance proche et immédiate. Ce nest pas quil doive renoncer à toute jouissance; on ne peut le demander à personne, et la religion elle-même, quand elle exige labandon de la jouissance terrestre, est obligée de fonder cette exigence sur la promesse dune jouissance incomparablement plus grande et plus précieuse dans lau-delà. "
Question : Est-ce que justement, lentrée à lécole nest pas vécue par lenfant comme un grand traumatisme ?
Réponse: En effet, bien quon lui apprenne à supporter le déplaisir et à accepter les frustrations, lhomme en général, va sefforcer toujours, malgré tout, en contradiction même avec tous les enseignements de la morale, dobtenir le maximum de satisfaction en fournissant le minimum deffort.
Ferenczi parle de cette pédagogie qui va à lencontre du principe du plaisir et écrit: "la pédagogie actuelle oblige lenfant à se mentir à lui-même, à nier ce quil sait et ce quil pense. "
On constate que toute éducation, dans toute civilisation, a une vertu oppressive sur lenfant. On lui demande de ne pas être ce quil est lui-même, de ne pas être naturel, de cacher ses désirs, et on récompense plus lenfant sage que le turbulent. Cela veut dire quon récompense toujours la soumission et non linitiative. Cette attitude est universellement répandue.
Question : Qua apporté Jacques Lacan à la psychanalyse?
Réponse: Lacan est le créateur dune nouvelle source où la parole se lave, cette parole qui fraie une issue aux méandres du désir. Il a réinventé un savoir qui montre et démonte le désir. Il est une figure qui a marqué lhistoire de la psychanalyse.
Pour Jean-Luc Nancy, " ce qui distingue Jacques Lacan, cest de penser ou de poser la psychanalyse en termes de vérité et non dabord dinconscient, ni de pulsion, ni même...de langage. Cest à dire, selon la manifestation de la chose".
Le 12 septembre 1981, dans La Croix, Françoise Dolto évoqua ainsi le souvenir de Lacan, dont elle avait suivi la destinée : " Lorsque jai commencé à recevoir de jeunes psychanalystes désireux de soccuper de psychanalyse denfant, cétait parmi les analysés de Lacan que je découvrais ceux qui pouvaient le mieux entendre des enfants et en subir le choc. Je veux dire que cest parmi eux seulement que je rencontrais des confrères prêts à reconnaître chez un enfant, même très jeune, un sujet animé dun désir à exprimer, et non un objet détude pour psycho pédagogue scolaire ou psycho pédiatre normalisateur. Cest cette constatation qui ma fait comprendre que Lacan était vraiment un psychanalyste alors que tant dautres en savaient long sur la question de cours et se targuaient du titre de psychanalyste, mais pour en faire un métier. "
On peut dire que ce qui est caractéristique de Lacan, cest quil a rénové et rajeuni Freud, dans le sens dun " retour avéré à Freud ". Dailleurs, son Séminaire, qui a eu lieu de 1953 à 1980, et dont la publication est toujours en cours, a assuré à lui seul la formation permanente de plusieurs générations de psychanalystes. En proclamant que linconscient " est structuré comme un langage ", il a redéfini de façon fondamentale les modalités de réflexion et dintervention de lanalyste.
Cet enseignement a restitué le sens de loeuvre de Freud et a motivé dans les années 60, la création dune Ecole, lEcole Freudienne de Paris et celle du Département de Psychanalyse. Il a fondé lEcole Freudienne en 1964 après léclatement de la Société Française de psychanalyse. Par la suite, Lacan va dissoudre lécole Freudienne et la remplacer par lEcole de la Cause Freudienne, qui existe toujours.
La section clinique assure un enseignement fondamental de psychanalyse tant théorique que clinique dans plusieurs directions.
Question : Il y a du recyclage permanent, donc?
Réponse: " Il faut avoir une exigence de lumière " a dit lactuel chef du département Jacques-Alain Miller.
Question : Peut-on dire que lEcole de Lacan soit la seule digne à lheure actuelle?
Réponse: Elle se consacre effectivement de façon assidue et permanente au développement de la psychanalyse et au perfectionnement des analystes.
Lacan a donné beaucoup à la psychanalyse et, grâce au Champ Freudien, il y a une transmission internationale de la psychanalyse.
Question: Pourquoi rencontre-t-on encore tant de résistances de la part de certains spécialistes face à la notion dinconscient freudien ?
Réponse: Cest étonnant quil existe toujours autant de nostalgiques, mais cest un constat irréfutable!
Déjà, en 1925, dans son article Résistances à la psychanalyse, Freud écrivait: " Mais pourquoi ce silence? En quoi la discussion pourrait-elle nuire? La psychanalyse na jamais parlé de déchaîner ceux de nos instincts qui seraient néfastes à la communauté; au contraire, elle a donné lalarme et offert ses conseils.
" Mais la société ne veut pas entendre parler de la découverte de ces rapports parce quà beaucoup dégards elle n a pas la conscience tranquille.... Les fortes résistances à la psychanalyse nétaient donc pas de nature intellectuelle, mais dorigine affective. "
Question: Comment se termine une cure psychanalytique? Quelle instance dernière vient cautionner la fin de la cure?
Réponse: En 1937, dans Analyse finie et analyse infinie, Freud pense quil faut approfondir lanalyse. Et, dans Résultats, idées, problèmes, il dit que le but de lanalyse, cest " lamour de la vérité, et la reconnaissance de la réalité ".
Lacan distingue la terminaison et la fin de lanalyse: aliénation-séparation ne peuvent être considérées séparément. Lacan insiste sur le fait que cela représente un deuil. Cest une perte, un abandon, cet objet a qua été lanalyste, dautant plus que cet objet est une représentation du manque, une représentation toujours impossible.
Lacan déclarait : " guérir cest mesurer ce que ce terme de guérison comporte daspiration impossible à satisfaire ". On accepte lidée quil ne peut y avoir de restitutio ad integrum.
En fin de cure, lanalyse conduit au détrônement de la fonction de lanalyste lui-même par la dissolution du lien transfériel.
Question : Que veut dire Lacan par : " le savoir ne vaut que ce quil coûte "?
Réponse : Il parle dun savoir dusage et non déchange. Cest un savoir qui aura coûté, en termes dénergie, de sacrifices, de remises en cause de soi. Une cure analytique apporte un savoir incomparable.
Catherine Bonningue dit : " ne mener le sujet que là où il veut bien nous laisser le suivre. Mais linviter cependant, sans hésitation aucune, à nous conduire dans ces chemins escarpés de linconscient. "