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Messsaoud Haine

Interviews

Partie I

Question : Comment pourrait-on définir la psychanalyse ?

Réponse : On pourrait dire brièvement que la psychanalyse vise à rechercher le rationnel dans l’irrationnel. Elle rend explicites et claires les raisons de tous nos comportements.

En introduisant la notion d’inconscient, Freud a déclenché une révolution copernicienne qui a ébranlé les fondements même de la vanité de l’être humain. La psychanalyse a détruit par la même occasion tous les mythes antérieurs concernant la prétendue noblesse de l’être humain. Mais en même temps, elle a fait jaillir des richesses insoupçonnées concernant le parlêtre.

Elle a transformé en profondeur toutes les perspectives de la philosophie et de la psychologie, et le destin de l’oeuvre freudienne a dépassé de loin les intentions de son créateur.

La découverte de l’inconscient a permis l’abolition des vieilles notions manichéennes de bien et de mal et a apporté des perspectives révolutionnaires et des lumières inédites sur la vérité du sujet.

Question: Qui va chez les psychanalystes? Des malades, des gens bien portants, ou tout le monde?

Réponse: Il n’est pas nécessaire d’être malade pour aller chez le psychanalyste. Il faut délivrer les gens de ce regrettable préjugé qui consiste à associer maladie et cure. En effet, bien des personnes se figurent encore qu’en allant chez le psychanalyste, elles seront taxées de " malade mental ".

L’une des premières conditions pour entamer une analyse est la souffrance. Il peut s’agir d’un malaise diffus, indéfinissable, de sentiments d’incapacité à affronter les situations, de doutes, de culpabilité, ou de quelque chose de plus grave, tel qu’un malaise d’origine non organique et que la médecine n’a pu résoudre.

La souffrance est généralement accompagnée de la conviction qu’on n’y peut rien tout seul, et que les autres disciplines sont incapables de nous aider. D’ailleurs, la plupart des gens qui vont chez les psychanalystes ont auparavant fait le tour de nombreux médecins ou psychologues. C’est comme si l’analyste demeurait le dernier recours.

Cependant, chez certains, le besoin de se connaître, de rechercher, comme on dit, sa vérité, de trouver ses repères, de s’orienter dans la vie, peuvent être des motivations assez fortes pour mener le sujet sur le chemin du divan. Pour ces sujets l’objectif avoué étant l’épanouissement de la personnalité, avec tout ce que cela comporte de non-dit.

Question : L’analyste a une fonction de décodeur, il a pour mission de déchiffrer ce qu’il entend ?

Réponse: C’est une bonne définition, l’analyste est un décrypteur. Il est le destinataire d’une parole à laquelle, le moment venu, il donnera un éclairage nouveau. Dans la mesure où le discours du sujet va faire sens, le langage n’est plus une suite de mots inutiles, mais un message limpide. L’analyste va contribuer à aider le sujet à regarder différemment son passé, son environnement, sa famille, ses désirs, ses aspirations.

Question : Justement, qu’appelle-t-on l’inconscient ?

Réponse: Aucun modèle biologique ou linguistique ne peut rendre compte de l'indéfinissable du sujet de l’inconscient. " Ce qui s’y passe n’y passe pas. Il n’y a pas de spectateur ni de la durée, ni du lieu. "

Par définition, l’inconscient est l'ensemble des phénomènes inaccessibles à la conscience. Mais son inconvénient est d’être un mot négatif (inconscient = non conscient), " ce qui permet d’y mettre à peu près tout et n’importe quoi ", comme disait si bien Lacan.

L’inconscient fonctionne comme une trappe, avec mécanisme d’ouverture et de fermeture. Mais, précise tout de même Lacan, " l’inconscient n’est pas pulsation obscure du prétendu instinct, ni coeur de l’Être, mais seulement son habitat. "

Pour essayer d’être simple et ne pas s’enfermer dans le jargon spécialisé, on pourrait dire qu’il y a deux principes qui régissent la vie :

Le principe de plaisir exige la satisfaction immédiate du désir.

Le principe de réalité freine les élans du principe de plaisir, en se référant à la réalité. Le bébé va, par exemple, apprendre à réfréner ses besoins en attendant l’heure du biberon. Cet apprentissage des premiers mois de la vie va être fondamental par la suite.

On peut dire que le sujet est composé de trois instances : le moi, le ça et le surmoi.

Le moi est pris en tenaille entre le ça, qui exige la satisfaction immédiate du principe du plaisir, et le surmoi sévère, qui joue le rôle de gendarme opposé à toute réalisation des désirs.

Si les pulsions sont constamment satisfaites sans limite, c’est-à-dire que si le sujet cède sur son désir, le surmoi va se révolter en engendrant des sentiments de culpabilité.

Si, par contre, le sujet ne cède pas sur son désir, le ça va se révolter en donnant naissance à des symptômes. Face à certains conflits, la formation de symptômes organiques se révèle comme l’issue la plus pratique.

Donc, le fait que la tentation soit refrénée par la morale ne signifie pas que les pulsions soient supprimées. Elle vont garder toute leur dynamique. La pulsion va entreprendre de s'échapper sous une forme masquée, pour éviter la censure, comme cela se passe par exemple dans les rêves.

La névrose a pour origine le conflit lié à la non résolution de cette impossible équation : le moi, pris entre les exigences du surmoi et du ça, tentant de les satisfaire sans les fâcher, se trouvera tiraillé.

Question : Si des forces souterraines agissent à nos dépens, cela reviendrait à dire que la liberté de l’être humain n’est qu’une illusion ?

Réponse : On peut dire que la partie inconsciente du psychisme est plus vaste que la partie consciente. Certains auteurs comparent la partie consciente à la partie visible d’un iceberg, la partie invisible, immensément plus grande, représenterait l’inconscient.

Question : Comment se manifeste l’inconscient?

Réponse : L’inconscient peut se manifester notamment par :

Question : Qu’est ce qui permet à l’inconscient de rester inconscient ?

Réponse : Ce qui maintient cette partie du psychisme hors de la conscience c’est le refoulement. Le sujet réprime de façon automatique - c’est-à-dire réflexe - au plus profond de lui-même, les tendances refusées par le surmoi.

Le refoulement est l’outil du surmoi. Il exige une dépense importante d'énergie pour maintenir les pulsions dans l’inconscient.

Question : Pourquoi y a-t-il refoulement ?

Réponse : Si les pulsions inconscientes s’exprimaient au grand jour, elles menaceraient le moi dans ses relations avec les autres. Le refoulement est nécessaire à la vie en société. Comme disait un grand auteur : " S’il n’y avait pas de refoulement, les rues seraient jonchées de cadavres, et les trottoirs pleins de femmes enceintes. "

Par contre, lorsque ce refoulement est exagéré par les sentiments de culpabilité, on aboutit à la névrose. L’effort pour maintenir le refoulé dans l'inconscient est si laborieux chez le névrosé qu'il consomme la plus grande partie de son énergie.

Malgré tout, chez la plupart des sujets, les désirs refoulés trouvent des moyens détournés pour aboutir à leur assouvissement : ils obtiennent des satisfactions compensatoires, indirectes, que Freud appelle " retour du refoulé".

Question: Est-ce le cas dans la sublimation ?

Réponse: La sublimation est une façon détournée et acceptable par la morale, de satisfaire ses pulsions. Une partie de la libido est canalisée sur des fins civilisationnelles et créatives.

C’est ce qui permet à la société de fonctionner sur un mode acceptable.

Question: Les artistes par exemple font de la sublimation sans le savoir?

Réponse: La sublimation permet à la société de fonctionner sur le mode de la convivialité, de l’art, de la culture, de la littérature et de la création.

La peinture ou l’art sont des modes d’expression qui permettent à une partie de la libido de s’échapper sans être réprimée par la morale.

Dans la sublimation, des pulsions sont détournées pour être exploitées à d’autres usages que celui de la sexualité; elles changent de but, engendrant " une augmentation appréciable dans les aptitudes et activités psychiques " du sujet et aboutissant à des activités sociales ou créatrices.

Question : Pouvez-vous préciser l’importance des lapsus et des actes manqués, en psychanalyse.

Réponse: Le lapsus est une incursion de l’inconscient dans le champ de la conscience. C’est une sorte de soupape qui permet à l’inconscient de s’exprimer à la dérobée.

Le surmoi, à l’état de vielle, fonctionne avec une très grande vigilance ne permettant pas aux pulsions de passer. Ces dernières sont filtrées. Ne passe que ce qui est admis par la morale.

Malgré cette répression, les pulsions ne sont pas pour autant inertes et n’attendent que l’occasion de se manifester.

Le mérite de Freud est de l’avoir démontré. Il cite l’exemple du criminel qui, sur les lieux de son forfait, ne va pas laisser sa photo ou sa carte d’identité. Mais involontairement, il peut laisser un indice qu’une police perspicace peut détecter. Cela peut être un bouton, un cheveu ... C’est cet indice qui sera révélateur de l’auteur d’un crime. Le lapsus est un peu cette signature.

Par exemple, une personne ennuyée par une réunion, va dire en entrant : " Je déclare la séance levée ", au lieu de dire "ouverte ". Elle manifeste ainsi, involontairement, l’ennui que lui procure la réunion.

Un autre exemple : celui d’un sujet qui dit ma mère au lieu de ma femme. Ce lapsus révèle le transfert de l’image de la mère sur la femme.

Question : Que ce passe-t-il sur le divan lorsqu’un patient fait un lapsus ?

Réponse : Lorsque le sujet parle librement, il arrive un moment où son attention se relâche. Sa vigilance somnole, une fois les résistances neutralisées.

Il peut arriver de ce fait qu’il y ait un lapsus. A ce moment le psychanalyste peut épingler cet acte manqué pour lui donner toute sa valeur signifiante.

Question : Quels sont les cas où l’on peut parler d’actes manqués ?

Réponse : On peut citer l’oubli, le fait de trébucher lorsqu’on entre dans une salle où l’on est plus ou moins ému, le lapsus calami (lorsqu’on écrit un mot à la place d’un autre), etc. Mais le plus courant est le lapsus linguae c’est-à-dire qu’au lieu de dire un mot, on en dit un autre.

Question : La plaisanterie peut-elle être assimilée à un lapsus?

Réponse: Si le lapsus est accidentel, involontaire, inattendu, par contre le mot d’esprit est volontaire, puisqu’il est créé pour faire rire et détendre l’atmosphère. Il met ainsi fin à la censure, par le rire. Il évite le refoulement, car on peut se permettre de rire de certaines choses, qu’il serait interdit d’aborder autrement.

Tout le monde connaît sans doute l’exemple célèbre du Sérénissime, cité par Freud. Il s’agit de ce souverain qui était parti en visite dans les garnisons militaires de son pays. On lui avait dit : " il y a parmi les simples soldats un militaire qui vous ressemble étrangement. " Effectivement, le souverain fut frappé par la ressemblance de ce soldat avec lui-même. Arrivé à son niveau, il lui dit:" est-ce que votre mère n’a pas travaillé chez mon père? ". Le soldat répondit : " ma mère non, mais mon père si! "

Voici le genre de réplique cruelle, que pouvait faire le soldat au souverain. Non seulement il défendait l’honorabilité de sa mère, mais parvenait grâce à l’innocence de sa réponse à mettre en cause celle de la mère du souverain.

Nous assistons là à une attaque contre l’autorité que tout sujet soumis à l’Oedipe rêve de détruire.

Question : Le mot d’esprit occupe-t-il une place importante dans l’oeuvre de Freud?

Réponse: Dans " Le mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient ", Freud rapportait la preuve certaine que l’effet hilarant des jeux de mots résultait de l’abandon momentané de l’attention. C’est-à-dire que le sujet qui écoute fait provisoirement l’économie de l’effort de logique et se permet de jouer avec les mots comme quand, petit, il mélangeait les mots.

Cet abandon, ce relâchement de la censure va permettre la libération du rire.

Question : Et, c’est pour ça que l’humour, le rire sont des choses très subversives et sûrement aussi le type de matériaux sur lesquels les psychanalystes doivent travailler. Il y a des gens qui passent leur temps à s’exprimer par allusions, à faire des jeux de mots, à déformer tous les mots. Est-ce que ça veut dire quelque chose pour la psychanalyse?

Réponse: Le mot d’esprit permet d’aborder des sujets tabous derrière l’humour. Il s’agit de mettre momentanément fin au refoulement qui crée la tension permanente.

Question : Que pourrait-on dire sur les humoristes ?

Réponse: L’analyse des humoristes aboutit à considérer que l’humoriste professionnel est en général un sujet qui se défend de ses propres imperfections, de son propre infantilisme en en dévoilant le contenu, pour lui-même et pour les autres sous la forme acceptable par la censure.

Question: Est-ce que les plaisanteries peuvent refléter le niveau intellectuel d’une société?

Réponse: Il y a une sorte de niveau culturel de la plaisanterie. Plus ce niveau est bas, plus le sous-entendu est clair. Il est agressif, sexuel, vulgaire et grossier.

Mais même dans la société la plus cultivée, il arrive qu’on colporte certains ragots. Il y a des plaisanteries, qui ont un sous-entendu sexuel, mais elles sont dites de manière plus raffinée.

Vous pouvez remarquer que dès que des amis se regroupent, il y a toujours quelqu’un, parmi les hommes en général, pour lancer la dernière plaisanterie sexuelle.

A partir de ce moment, on assiste au point de départ d’un flot ininterrompu de mots d’esprit équivoques. C’est un phénomène que l’on peut constater même dans les cercles dont les conceptions morales, sont généralement rigides. Ce sont même ceux-là qui font les meilleures plaisanteries et qui éprouvent un plaisir extrême lorsqu’en privé, il y a des plaisanteries, à pointe cruelle, sadique ou sexuelle.

Question : Mais il y a des gens qui ne savent pas rire et dont les plaisanteries sont plutôt blessantes....

Réponse : Il y a des formes nobles comme il y a des formes très abjectes de mots d’esprit. L’ironie est la forme la plus la plus vile du comique. Elle consiste à se moquer de façon perfide, en disant exactement le contraire de ce qu’on pense, dans un but de critique et de dévalorisation de l’autre. On dit par exemple à quelqu’un: "Oui, tu ne travailles pas, mais c’est sûr que tu vas bien réussir ", autre façon de lui dire:" Tu ne travailles pas, tu es un imbécile et tu vas échouer ".

Question : Est ce qu’il arrive que les patients plaisantent sur le divan?

Réponse: L’analysant peut utiliser le mot d’esprit comme l’humoriste, pour tenter de désarmer l’analyste et en faire son complice. Ce dernier peut accepter de jouer le jeu, à seule fin de libérer l’affect (la tension).

L’analysant peut utiliser le mot d’esprit pour s’autocritiquer comme pour cacher une gêne, un trouble, ou tenter d’avouer quelque chose.

Question : Est-ce qu’il arrive à l’analyste de plaisanter ?

Réponse : Freud, dans sa pratique, n’hésitait pas à raconter des histoires drôles, pour faire relâcher parfois la tension quand cette dernière venait à devenir trop intense.

Question : Quelle importance ont les rêves pour la psychanalyse ?

Réponse : Freud a passé une grande partie de sa vie à se préoccuper de la signification et de l’interprétation des rêves.

En 1900, Il publie son livre qui s’appelle la Traumdeutung, qu’on peut traduire par "L’interprétation des rêves ", dans lequel il explique la méthode des associations libres.

Question : Pourtant, les rêves paraissent souvent absurdes et sans signification...

Réponse : Freud dit : " Tous les rêves sont des rêves de commodités, faits pour nous permettre de continuer à dormir. Le rêve est le gardien du sommeil et non son perturbateur. "

Comme gardien du sommeil, il peut permettre au sujet de rêver qu’il se baigne dans une piscine, pour lui éviter d’avoir à se lever pour uriner, quand la vessie est trop pleine.

Lorsque le réveil sonne, le dormeur peut rêver qu’il assiste à concert de musique par exemple, pour continuer à dormir.

On peut multiplier ces exemples à l’infini.

En même temps qu’il est gardien du sommeil, le rêve profite de la somnolence relative du Surmoi, pour exprimer les désirs refoulés. Le rêve n’est rien d’autre que l’accomplissement d’un désir inconscient. Il accomplit les désirs insatisfaits.

Les images et les événements du rêve ne sont généralement que des symboles déformés d’idées refoulés.

L’élaboration du rêve tend à rendre l’expression des désirs acceptable par la censure. Le contenu onirique manifeste dissimule, sous forme déguisée et grâce à certaines ruses, un matériau onirique latent.

Les procédés utilisés sont :

Question : Comment se déroule l’interprétation d’un rêve?

Réponse : L’analyse d’un rêve suit la même démarche que celle des associations libres. L’analyste invite le patient à raconter son rêve, puis lui demande de dire tout ce qui lui vient à l’esprit.

La seule limitation pour l’analysant est l’exclusion totale de la critique.

Par exemple, tout le monde sait que l’ascenseur symbolise la masturbation. Mais si c’est Monsieur Roux ou Monsieur Combaluzier qui fait ce rêve, on ne peut lui imposer une telle interprétation.

L’analyste doit avant tout demander à l’analysant des associations sur sa propre histoire. Des souvenirs d’enfance vont remonter à la conscience, permettant de rendre le rêve limpide.

Question : Je voudrais vous demander la signification du symbolisme du pont dans les rêves.

Réponse : Les ponts jouent souvent un rôle remarquable dans les rêves.

Si aucun élément historique concernant le pont ne vient à l'esprit de l’analysant, la symbologie suivante s’impose : Le pont représente le membre du père, qui relie deux contrées (père et mère)

Question : Le cauchemar est-il aussi la réalisation d’un désir ?

Réponse : Le cauchemar est la réalisation non déformée d’un désir. Cette réalisation est tellement évidente qu’elle réveille le surmoi somnolent. Cela déclenche de l’angoisse.

Question : Quelle importance cela a-t-il pour l’enfant d’assister à des rapports sexuels entre ses parents ?

Réponse : Parmi les événements qui figurent dans presque toutes les histoires d'enfance des névrosés, les observations relatives aux rapports sexuels des parents méritent une place importante.

Cette scène qu’on appelle " scène primitive " est capitale dans le déclenchement des névroses.

Interrogé à ce sujet, Lacan, qui se gardait pourtant bien de donner des conseils, a déclaré : " il ne faut jamais laisser les enfants dormir dans le lit avec leurs parents ! "

Question : On ne peut parler de psychanalyse, sans évoquer la sexualité. Toute l’oeuvre de Freud est reliée à ce concept...

Réponse: S’il est restrictif de limiter le champ d’action de la psychanalyse à ce seul domaine, il faut néanmoins reconnaître que la sexualité revêt une importance capitale en psychanalyse.

L’observation des malades, de leur vécu, de leur pathologie a amené Freud à constater que les sollicitations sexuelles refoulées étaient le plus souvent à l’origine des névroses. Il a compris que les manifestations des souffrances névrotiques sont toujours l’expression de la libido. Ce sont des projections déplacées, transformées en symptômes.

Les représentations inconscientes, liées aux pulsions sexuelles, agressives et de conservation de soi, se soucient peu de la morale.

Question : Quelle définition peut-on donner de la sexualité ?

Réponse : Dans le Manuscrit E, du 21 mai 1894, Freud institue la différenciation entre sexualité psychique et sexualité physique. Freud emploie le terme d’Entfremdung pour établir la séparation et l’autonomie existant entre ces deux sexualités. " Une telle désignation vient, en tout cas, confirmer le mouvement que Freud accomplit quand il multiplie les termes pour évoquer ce qu’il retrouve toujours, en dernière instance, le sexuel, sous une forme ou sous une autre. "

La contribution la plus authentique des Trois essais a été de livrer une perspective originale de la sexualité. " la sexualité recouvre désormais, non seulement le petit secteur de l’activité génitale, non seulement les perversions, mais toute l’activité humaine comme le démontre par exemple l’introduction du concept de sublimation. "

Question : Est ce vous pouvez nous donner un petit aperçu sur les différents stades de la sexualité infantile?

Réponse : Le sein maternel est le premier objet sexuel. Chez le nourrisson, la succion permet, au début, de satisfaire le besoin de nourriture, ensuite la bouche devient une zone érogène, la succion procure du plaisir. Nous assistons au stade oral, qui normalement cesse au sevrage.

Ensuite, l’enfant apprend à contrôler l’évacuation de selles et d’urine. Cette activité devient une source de plaisir pour l’enfant, il offre à sa mère son cadeau ou l’en prive. C’est le stade sadique-anal, qui s’étend de un à trois ans.

Quand, l’enfant se désintéresse de la fonction anale et se retourne vers le pénis, c’est le stade phallique. Ce stade voit s’instaurer le complexe d’Oedipe avec son corollaire le complexe de castration.

Avant la puberté, il y a une phase de latence où ces événements infantiles seront refoulés.

Question : Dans la vie quotidienne, comment se caractérise le sujet dit " oral " ?

Réponse : L’oral n’a pas fait le deuil du sein maternel. Il recherche une satisfaction auprès d'objets successifs qui le déçoivent toujours, sans que soit découragé son espoir de voir son désir comblé.

La cigarette par exemple peut représenter l’un de ces objets de substitution, et c’est la raison pour laquelle il est si difficile pour la plupart des gens de se libérer du tabagisme.

L'oral est un imaginatif, mais ses désirs auront tendance à rester à l'état de projet. Par exemple, il se lancera dans une entreprise, mais qu’il abandonnera dès les premières ébauches de réalisation.

Socialement, il aura une tendance à se replier, à se mettre à l'abri. L'oral ne revendique pas, il se plaint, ce qui n'est pas la même chose. En principe, l'oral a des difficultés à formuler une demande, même dans le cas où elle serait parfaitement justifiée. Au lieu d'avoir à formuler ses exigences, il voudrait être satisfait par gratification spontanée.

Il ne sait pas dire " non ". Il est incapable de refuser. Il a pris l’habitude d'obtenir des satisfactions quasi automatiques sur un mode narcissique-oral comme s’il avait été trop aimé mais mal aimé.

Question : Qu’apporte la cure analytique à l’oral ?

Réponse : L’analyste par définition ne promet rien et ne donne rien d'emblée.

En l’invitant à parler, il engage l’oral à commencer par s’investir. L’oral apprend, grâce à ce reflet narcissique de lui-même qu'est l'analyste dans le transfert, à s’accepter, à s'aimer et à établir des relations avec autrui. On assiste à un tissage de nouveaux réseaux de communication. 

Question : Que peut-on dire sur l’anal ?

Réponse : La possession est un trait typiquement anal. L'anal tend à s'assurer une maîtrise absolue de l’objet.

C’est le cas du petit garçon qui veut posséder toutes les billes, ou de ce philatéliste qui n’est pas tranquille tant qu’un seul timbre manque à sa collection.

Le sujet se rend compte de l’existence de l'objet, lorsqu’il le perd. Cette absence, ce manque, produit la frustration.

L'anal est conformiste pouvant aller à une contrainte sociale totale. Il ne cherchera pas à aimer et à être aimé, mais à dominer.

L'insertion de l'anal dans la société ou dans n'importe quel groupe organisé fera de lui la base même de cette organisation. Toute organisation est avant tout bâtie sur un mode de maîtrise pour lui.

L'anal s'entendra facilement avec un autre anal même à tendance idéologique différente, voire opposée.

Question : Comment se fait le choix de la maladie ?

Réponse : La sexualité suit un parcours constitué d’étapes successives, chacune caractérisée par l'émergence d’une pulsion incomplète ayant pour source une zone érogène spécifique. Dans l'évolution normale, ces pulsions voient leur déroulement entravé par des obstacles tels que la morale ou la pudeur.

Un certain nombre de possibilités risquent de s'offrir :

Question : Comment une personne peut-elle savoir qu’elle est névrosée ?

Réponse : D’abord il faut être très prudent, car les gens ne doivent pas s’enfermer dans des étiquettes.

Cependant, on peut dire qu’une personne névrosée n’arrive pas à vivre harmonieusement. Elle s'impose beaucoup de souffrances inutiles et ne se sent pas bien dans sa peau. Elle souffre et ressent des peurs irrationnelles.

Malgré ses capacités elle n’arrive pas à atteindre ses objectifs et finit par ne plus les désirer. Le sujet névrosé se sent généralement incompétent et inutile.

Question : Beaucoup de gens sont dans ce cas. Est-ce que cela veut dire que tout le monde est névrosé ?

Réponse : Freud a dit: " ma clientèle c’est l’humanité tout entière ". Il y a des signes qui permettent de s’orienter : un sujet névrosé est marqué par l’indécision ; il hésite indéfiniment et rumine sans cesse. Il redoute l’opinion des autres, se sent incompétent, se dévalorise. Il se sent constamment coupable, exagère ses faiblesses, se condamne lui-même et recherche inconsciemment le rejet ou l’amour des autres.

Comme souvent il déteste ses comportements, le névrosé, en bon narcissique masqué, croit que tout le monde le déteste et le traite injustement. Son agressivité, qui n’est souvent qu’une forme de revendication, peut être soit manifeste soit présentée derrière une complaisance exagérée.

Question : Vous avez dit tout à l’heure qu’un névrosé se sent incompétent. Est-ce qu’il ne l’est pas réellement ?

Réponse : Les névrosés ont beaucoup de capacités qu’ils ne savent pas exploiter. Ils agissent de façon inefficace et compulsive, ou bien n’agissent pas du tout.

Ils en arrivent à se bloquer de telle sorte qu'ils ne veulent plus ou ne peuvent plus régler leurs problèmes.

Question : On dit qu’un névrosé se ment à lui-même. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Réponse : Presque tous les névrosés refusent d'accepter le réel. Plutôt que de faire face à leurs problèmes, ils passent le plus clair de leur vie à fuir et à se faire une image du monde qui repose plus sur l’imaginaire que sur la vérité. Ils élaborent tout un réseau de réactions faussées qui ne sont que des mécanismes de défense.

Question : Pouvez-vous nous donner quelques exemples de mécanismes de défense ?

Réponse : Les mécanismes de défense sont nombreux et divers :

Ces mécanismes peuvent prendre la forme de tromperie de soi-même, de la projection, de la rationalisation, de la fuite, des troubles psychosomatiques, de l'alcoolisme, de l'usage des drogues, etc.

Question : Tout cela ne facilite guère la communication!

Réponse : Effectivement, ce cercle vicieux isole de plus en plus le sujet. Parce qu'il a peur des autres, il se retire dans la solitude. Certains peuvent en arriver à vivre comme des ermites.

Question : Qu’en est-il des relations amoureuses ?

Réponse : Le névrosé a un besoin énorme de recevoir de l'amour. Souvent il est amoureux violemment et s'agrippe à son partenaire. Il est comme un enfant. Il est tellement préoccupé par lui-même qu’il n’a pas de goût pour s'intéresser à autrui.

Question : On dit souvent aux personnes qui se plaignent de malaises physiques qui n’ont aucune origine organique : " tu somatises ! ". Est-ce qu’il y a un lien entre ces symptômes et la névrose ?

Réponse : En effet, beaucoup de maladies physiques tels par exemple les ulcères, l'hypertension ou l'asthme ont une composante névrotique.

Il est fréquent qu’une maladie réelle se voie prolongée ou aggravée inconsciemment chez un névrosé, servant d’excuse pour en tirer des bénéfices secondaires.

Question: Une névrose est-elle curable et est-ce qu’elle a de l’influence sur le corps ?

Réponse: Le névrosé fait souvent un mauvais calcul. Il est perdant d’avoir choisi le refuge dans la névrose. Mais, tant qu’il n’aura pas compris les mécanismes inconscients déclenchant celle-ci, il restera malade.

Le névrosé, livré à lui-même, sans le secours de la psychanalyse, s’arrêtera au projet initial.

Par le détour de la conversion, certains symptômes vont se loger dans le corps. Ce dernier devient " parlant ".

L’un des buts essentiels de l’analyse est d’assurer les réapprovisionnements narcissiques qui ont fait défaut lors de la première enfance.

Au cours de la cure, le symptôme se transforme en signe, c’est-à-dire en langage. Les symptômes les plus incompréhensibles deviennent déchiffrables lorsque leurs causes sont élucidées.

Question : Vous parlez de " refuge dans la névrose ", comme si le malade y trouvait un quelconque avantage ?

Réponse : Freud a relié la névrose à la satisfaction qui en découle pour le sujet. Cela se rattache au bénéfice économique que représente le symptôme, ce bénéfice étant pour partie à l’origine de la résistance au traitement.

On distingue le bénéfice primaire et le bénéfice secondaire de la maladie. Le  bénéfice primaire  est en liaison avec le plaisir procuré par le symptôme et par la " fuite dans la maladie ".

Par  bénéfice secondaire, on entend les satisfactions que l’individu retire de sa maladie, en plus de celles résultant de l’existence même de celle-ci; par exemple dans le cas des névroses de guerre, ne plus retourner au front, obtenir une pension, etc.

Question : Dans le passé quel était le point de vue théorique des scientifiques sur la différence entre psychose et névrose ?

Réponse: La frontière entre névroses et psychoses a évolué dans l’histoire des idées. Jusqu’au dix-neuvième siècle, toutes les maladies mentales étaient englobées sous le terme générique de psychoses.

Avec l'avènement de la psychanalyse, les troubles psychogènes, n’étant plus considérés comme des maladies du système nerveux, ont été désignés sous le nom de névroses. Le mot psychoses va désormais qualifier les affections nécessitant la grande psychiatrie.

Question: Les névroses contrairement aux psychoses sont quand même beaucoup plus courantes. Ce sont des troubles communs, ordinaires. Quels sont les signes distinctifs entre psychose et névrose?

Réponse : Les troubles névrotiques sont généralement de gravité moyenne, dans la mesure où il n’y a pas d’invalidité importante, pas de rupture des liens familiaux, professionnels, sociaux. Les hospitalisations sont rarement nécessaires ou assez courtes.

Les troubles des psychoses sont presque toujours graves, parce qu’en général les invalidités consécutives sont majeures. Il peut y avoir des ruptures familiales, professionnelles, sociales. Les hospitalisations sont nécessaires et souvent durables.

Ces hospitalisations à leur tour, sont causes de troubles. Les carences affectives dues à l’hospitalisation peuvent aggraver la maladie. Dans un univers dépourvu de chaleur affective, l’hospitalisation est elle-même source de perturbation. Elle peut être un facteur aggravant, dans la mesure où le sujet dépossédé de toute responsabilité peut se sentir parfois délaissé ou rejeté par sa famille. La façon dont le sujet est traité va faciliter ou non sa réinsertion.

Question: En ce qui concerne la psychose, c’est alors plutôt l’entourage du malade qui va signaler le cas; il aura plus conscience que le malade lui-même?

Réponse : Cela dépend des cas. Au début de certains troubles, il y a parfois, comme chez le schizophrène, une certaine prise de conscience que des choses étranges se produisent. A ce moment là, le sujet peut solliciter lui-même une consultation. Mais si les troubles progressent vers une décompensation plus inquiétante, le sujet ne demande plus, et c’est la famille alertée qui va se précipiter chez les médecins pour demander secours.

Question: Alors, la grande question est celle-ci : Comment devient-on névrosé ou psychotique? Est-ce qu’il y a au départ, disons, un certain déterminisme, un terrain favorable?

Réponse: La structure est la base même qui va déterminer le destin du sujet en cas de maladie. Nous avons tous une structure de la personnalité: elle peut être au départ névrotique ou psychotique. Cela ne veut pas dire que tous nous allons aller fatalement vers la névrose ou la psychose.

Mais si des conditions sont réunies, le sujet à structure névrotique va avoir de très fortes chances d’évoluer vers la névrose. A l’inverse le sujet possédant une structure psychotique risquera d’aller vers la psychose.

Freud a comparé la structure à un minéral cristallin qui aurait dans sa constitution même des lignes de failles préétablies. Si vous le laissez tomber, ce cristal va se fracturer selon ces lignes déjà pré-inscrites.

Lacan, parle de " nouage borroméen ", par analogie aux familles des Borromées qui scellaient entre elles une alliance. Leur emblème était représenté par trois anneaux entrelacés, comparables approximativement aux anneaux des Jeux Olympiques.

Chacun des anneaux porte un nom :

- R : Réel

- S : Symbolique

- I : Imaginaire

Le nouage entre ces anneaux est fait de telle manière que si l’un des anneaux s’ouvre, toute la structure s’effondre.

Question: En ce qui concerne les névroses, quels sont les facteurs déterminants?

Réponse: Pour rafraîchir les mémoires, on peut dire que pendant la période oedipienne, l’enfant déteste le parent du même sexe et veut posséder le parent du sexe opposé.

Le garçon déteste son père et est amoureux de sa mère qu’il veut posséder pour lui tout seul. C’est la structure triangulaire caractéristique du complexe d’Oedipe.

A un moment donné, il va comprendre que sa mère ne lui appartient pas à lui seul. Il considère son père comme un rival susceptible de le punir, de le castrer.   Sa haine contre le père sera refoulée par la peur de la castration.

Le refoulement est nécessaire pour la construction de la personnalité, dans la mesure où il va permettre d’accepter la réalité, même si cette dernière est pénible.

C’est grâce au refoulement que la structure du sujet sera " névrotique " et c’est cette structure qui permettra plus tard, en cas de difficultés, de ne pas sombrer dans la psychose, mais dans la névrose, ce qui est autrement plus bénin!

Question :Comment peut-on définir la schizophrénie?

Réponse: Le schizophrène vit dans un monde de symboles multiples, et c’est le registre de l’imaginaire qui est altéré. Il faut remarquer que le schizophrène ne s’identifie à personne, et se vit comme une subjectivité absolue, participant parfois de l’essence divine.

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