Le visage de la mère en tant que miroir
Dans le développement émotionnel de lindividu, le précurseur du miroir, cest le visage de la mère. Jétudierai laspect normal de ce phénomène aussi bien que sa psychopathologie.
Larticle de Jacques Lacan sur «le stade du miroir » (1949) ma certainement influencé. Il traite de la fonction du miroir dans le développement du Moi de tout individu. Cependant, Lacan ne met pas en relation le miroir et le visage de la mère ainsi que je me propose de le faire.
Je men tiens ici aux petits enfants qui voient. Avant denvisager le cas des enfants qui voient mal ou qui ne voient pas du tout, il me faut dabord indiquer nettement mon hypothèse. Lénoncé abrupt en serait celui-ci lors des premiers stades du développement émotionnel, lenvironnement, que le petit enfant ne sépare pas encore de lui-même, joue un rôle essentiel. Progressivement, le processus de séparation du non-Moi et du Moi saccomplit, selon un rythme variant à la fois en fonction de lenfant et en fonction de lenvironnement.
Les changements les plus importants seffectuent dans le mouvement qui éloigne lenfant de la mère, celle-ci devenant ainsi une composante objectivement perçue de lenvironnement. Si personne ne se trouve là pour faire fonction de mère, le développement de lenfant sen trouve infiniment compliqué.
Si lon tente dénoncer, en simplifiant, ce quest la fonction de lenvironnement, on peut brièvement poser quelle implique:
1. Holding (la manière dont lenfant est porté);
2. Handling (la manière dont il est traité, manipulé);
3. Object-presenting (le mode de présentation de lobjet).
Certes, le petit enfant peut répondre à ces divers apports de lenvironnement, mais le résultat nen est pas moins, chez le bébé, une maturation personnelle maximale. En utilisant à ce stade le terme de maturation, jentends y inclure lintégration, dans les divers sens du mot, ainsi que linterrelation psychosomatique et la relation dobjet.
Un bébé est porté et traité de manière satisfaisante; cela étant tenu pour acquis, lobjet lui est présenté de telle sorte que son expérience légitime domnipotence ne sen trouve pas violée pour autant. Il peut en résulter que le bébé est alors capable dutiliser lobjet et davoir le sentiment que cet objet est un objet subjectif que lui-même a créé.
Ces faits appartiennent au tout début de lexistence et de là découlent toutes les complexités que comporte le développement émotionnel et mental du nourrisson et de lenfant. Voici que maintenant, à un moment donné, le bébé regarde autour de lui. Peut-être un bébé au sein ne regarde-t-il pas le sein. Il est plus vraisemblable quil regarde le visage.
Quest-ce que le bébé voit là? Pour répondre à cette question, nous devons faire appel à notre expérience avec les analysés qui font retour à des phénomènes très précoces et qui, néanmoins, ne parviennent pas à verbaliser (quand ils sentent quils sont en mesure de le faire) sans porter atteinte à la délicatesse de ce qui est préverbal, non verbalisé, non verbalisable, sinon, peut-être, par lintermédiaire de la poésie.
Que voit le bébé quand il tourne son regard vers le visage de la mère ? Généralement, ce quil voit, cest lui-même. En dautres termes, la mère regarde le bébé et ce que son visage exprime est en relation directe avec ce quelle voit. Tout ceci est trop aisément tenu pour acquis et je voudrais quon ne considère pas comme allant de soi ce que les mères font naturellement quand elles prennent soin de leur enfant.
Jévoquerai, pour éclairer mon propos, le cas du bébé dont la mère ne refléterait que son propre état dâme ou, pis encore, la rigidité de ses propres défenses. Dans un cas semblable, que voit le bébé?
Bien entendu, on ne peut rien dire des situations particulières où la mère nest pas en état de répondre. Mais nombre de bébés se trouvent longtemps confrontés à lexpérience de ne pas recevoir en retour ce queux-mêmes sont en train de donner. Ceux-là se regardent mais ne se voient pas eux-mêmes. Ce qui ne va pas sans conséquences. En premier lieu, leur propre capacité créative commence à satrophier et, dune manière ou dune autre, ils cherchent un autre moyen pour que lenvironnement leur réfléchisse quelque chose deux-mêmes.
Ils peuvent y parvenir par quelque autre méthode. Cest ainsi que pour les nourrissons aveugles, ce réfléchissement en miroir doit être retourné par un sens autre que celui de la vue. En effet, une mère dont le visage est figé peut être capable de répondre autrement. La plupart des mères peuvent répondre quand le bébé est perturbé ou agressif, et, particulièrement, quand il est malade. Deuxièmement, une idée simpose au bébé qui sy tient, celle que ce quil voit, quand il regarde, cest le visage de la mère. Le visage de la mère nest alors pas un miroir.
Ainsi donc la perception prend la place de laperception. Elle se substitue à ce qui aurait pu être le début dun échange significatif avec le monde, un processus à double direction où lenrichissement du soi alterne avec la découverte de la signification dans le monde des choses vues.
Bien entendu, ce schème connaît des stades intermédiaires. Certains bébés ne renoncent pas à tout espoir; ils étudient lobjet et font tout leur possible pour y déceler une signification qui devrait sy trouver, si seulement elle pouvait être ressentie. Dautres bébés, torturés par ce type de défaillance maternelle relative, étudient les variations du visage maternel pour tenter de prévoir lhumeur de leur mère, tout comme nous scrutons le ciel pour deviner le temps quil va faire.
Le bébé apprend rapidement à faire une prévision quon pourrait traduire ainsi: « Mieux vaux oublier lhumeur de la mère, être spontané. Mais dès le moment où le visage de la mère se fige ou que son humeur saffirme, alors mes propres besoins devront seffacer, sinon ce quil y a de central en moi sera atteint. »
Immédiatement au-delà, dans le sens de la pathologie, se situe une faculté de prévoir qui est précaire et qui force le bébé jusquà la limite de sa capacité à tenir compte des événements. La menace dun chaos se précise et le bébé organise son retrait ou ne regarde rien, sinon pour percevoir, et cette perception devient une défense.
Un bébé ainsi traité grandit, se posant des questions à propos des miroirs qui lintriguent et de ce quils lui offrent. Si le visage de la mère ne répond pas, le miroir devient alors une chose quon peut regarder, mais dans laquelle on na pas à se regarder.
Si nous revenons maintenant à la succession naturelle des événements, nous constatons que la petite fille normale, quand elle étudie son propre visage dans le miroir, est en train de se réassurer, parce que cest limage de la mère qui est là et que la mère peut la voir et, enfin, que la mère est en rapport avec elle.
Quand, lors de la phase du narcissisme secondaire, garçons et filles regardent pour voir la beauté et tomber amoureux, cest là déjà une preuve quun doute sest introduit, relatif à lamour soutenu de la mère et des soins quelle prodigue. Cest ainsi que lhomme qui tombe amoureux de la beauté diffère totalement de celui qui, aimant une jeune fille, a le sentiment quelle est belle et peut voir en elle ce qui est beau.
Je ne tenterai pas dexploiter à fond mon idée, je préfère donner quelques exemples qui permettront au lecteur délaborer lui-même lhypothèse que je présente.
Premier exemple
Je me référerai tout dabord à une femme que je connais, qui sest mariée et a élevé trois beaux garçons. Elle apportait son soutien à son mari qui exerçait un métier important et créatif. Derrière la façade, cette femme était toujours proche de la dépression. Sa vie conjugale était sérieusement perturbée car, chaque matin, elle séveillait dans un état de désespoir contre lequel elle ne pouvait rien faire.
Elle venait quotidiennement à bout de cette dépression paralysante quand arrivait enfin lheure de se lever et quayant terminé sa toilette et sétant habillée, elle pouvait « se faire un visage ». Elle se sentait alors réhabilitée, capable de faire face au monde et dassurer ses devoirs familiaux. Cette femme, dune intelligence exceptionnelle et consciente de ses responsabilités, avait fini par réagir au malheur en développant un état dépressif chronique qui se transforma en une perturbation physique chronique et paralysante.
Nous nous trouvons ici en présence dun modèle récurrent que chacun retrouvera dans son expérience sociale ou clinique. Ce cas ne fait quexagérer ce qui est normal, lexagération tenant à ceci: prendre le miroir pour y trouver ce qui observe et ce qui approuve.
Il fallait que cette femme soit sa propre mère. Si elle avait eu une fille, elle aurait certainement éprouvé un grand soulagement, mais peut-être la fille en eût-elle souffert. Il lui serait incombé de corriger lincertitude quavait sa mère, quant à la vision que sa propre mère avait delle.
Le lecteur ne manquera pas de penser à Francis Bacon. Je ne parle pas ici du Bacon qui disait: « Un beau visage est une louange silencieuse » et « La meilleure part de la beauté, cest ce quun tableau ne peut exprimer » Je pense à cet artiste de notre temps, exaspérant, habile, qui relève un défi et ne cesse de peindre des visages humains déformés.
Dans la perspective qui est ici la nôtre, ce Francis Bacon se voit lui-même dans le visage de sa mère, mais avec une torsion en lui ou en elle, qui nous rend fous, et lui, et nous. Je ne sais rien de la vie privée de ce peintre, mais si je lévoque, cest simplement parce quil simpose véritablement dans toute discussion actuelle concernant le visage et le soi. Les visages de Bacon me paraissent très éloignés de la perception du réel. Bacon, regardant les visages, me semble douloureusement chercher à être vu, ce qui est à la base dun regard créatif.
Je constate que je suis en train de relier laperception à la perception en postulant un processus historique (chez lindividu) dépendant du fait dêtre vu:
Quand je regarde, on me voit, donc jexiste.
Je peux alors me permettre de regarder et de voir.
Je regarde alors créativement et, ce que japerçois, je le perçois également.
En fait, je mattache à ne pas voir ce qui nest pas là pour être vu (sauf quand je suis fatigué).
Deuxième exemple
Une patiente raconte: « Hier soir, je suis allée dans un bar. Les gens qui étaient là mont fascinée. » Elle men décrit quelques-uns. En fait, cette patiente a un physique qui se remarque et, si elle était capable de se mettre en valeur, elle serait le point de mire de nimporte quel groupe. Je lui demande: « Quelquun vous a-t-il regardée? »Elle fut capable den venir à lidée quelle avait effectivement suscité lattention mais elle était allée dans ce bar avec un ami et sétait rendu compte que cétait lui que les gens regardaient.
A partir de là, la patiente et moi-même fûmes en mesure de faire ensemble un premier survol de lhistoire de sa petite enfance en nous référant au fait dêtre vue et du sentiment dexister que cela procure. En réalité, lexpérience de la patiente avait été désastreuse à cet égard.
Ce sujet fut alors abandonné pour un autre type de matériel. Mais, dans un sens, toute lanalyse de cette patiente tournait autour de ce « être vue », ce dont il sagit pour elle, en fait, à tout instant. Et, de temps à autre, le fait dêtre vue effectivement de manière subtile est pour elle ce qui compte le plus dans le traitement. Elle a un sens critique aigu pour la peinture et, en général, pour tous les arts plastiques. Labsence de beauté désintègre sa personnalité au point quelle reconnaît cette absence en se sentant elle-même horrible (désintégrée ou dépersonnalisée).
Troisième exemple
Jai un cas de recherche, celui dune femme qui a été en analyse pendant de longues années. Ce nest quà un moment avancé de sa vie quelle parvint à se sentir réelle. Un cynique pourrait dire : et alors? Mais, pour elle, cela valait la peine et, quant à moi, jai appris, grâce à elle, ce que je sais concernant les tout premiers phénomènes.
Cette analyse comporta une régression profonde et grave à un état de dépendance infantile. Lhistoire de lenvironnement avait été très traumatisante à divers égards, mais je nétudierai ici que leffet exercé sur la patiente par la dépression de sa mère. Ce thème a été constamment repris et, en tant quanalyste, jai dû remplacer la mère massivement pour permettre à la patiente de prendre un nouveau départ en tant que personne.
La patiente vient de menvoyer, alors que mon travail avec elle est sur le point de se terminer, le portrait de sa nurse. Il savéra que la mère (comme le disait la patiente) avait choisi, pour tenir son rôle, une nurse déprimée, évitant ainsi de perdre contact avec ses enfants (une nurse pleine de vie aurait automatiquement « volé » ses enfants à cette mère déprimée).
Un trait qui caractérise tant de femmes est absent chez cette patiente, lintérêt pour le visage. On ne trouve pas chez elle la phase où ladolescente examine son soi dans le miroir et, quand elle sy regarde maintenant, cest seulement pour se rappeler « quelle a lair dune vieille peau » (ce sont là ses propres termes).
La même semaine, elle vit ma photographie sur la couverture dun livre. Elle mécrivit pour me dire quelle avait besoin dun agrandissement afin dexaminer les lignes et tous les traits de « ce vieux paysage ». Je lui envoyai la photographie (elle habite loin de chez moi et je ne la vois plus quoccasionnellement) et, en même temps, je lui donnai une interprétation, mappuyant sur ce que je tente davancer ici.
Elle pensait quelle voulait simplement avoir le portrait de lhomme qui avait tant fait pour elle (et cest vrai). Mais elle avait besoin de sentendre dire que mon visage ridé avait certains traits qui nétaient pas sans rapport avec la rigidité du visage de sa mère et de celui de sa nurse. Il était important, jen suis convaincu, que je sache tout cela sur le visage, que je puisse interpréter la recherche chez la patiente dun visage capable de la réfléchir et que je puisse voir en même temps, grâce aux rides, que mon visage, sur la photographie, reproduisait un peu de la rigidité des traits de la mère.
En réalité, cette patiente a un visage extrêmement sympathique. Elle est particulièrement attrayante quand elle est bien disposée. Elle est capable de manifester de lintérêt aux autres et de se pencher sur leurs problèmes, mais pendant une période de temps limitée. Fréquemment, cette caractéristique a réussi à faire croire quelle était quelquun sur qui lon pouvait sappuyer!
Pourtant, le fait est que dès linstant où elle se sent impliquée, surtout quand il sagit de la dépression de quelquun dautre, elle se retire automatiquement et se fourre au fond de son lit avec une bouillotte, pour soigner son âme. Cest sur ce point précisément quelle est vulnérable.
Quatrième exemple
Javais déjà écrit les pages qui précèdent quand, lors dune séance danalyse, une patiente apporta un matériel quon eût dit fait pour reposer sur ce que je viens de dire. Cette femme est très préoccupée par le stade détablissement de soi en tant quindividu. Au cours de cette séance, elle fit référence au « Miroir, miroir sur le mur »; elle dit alors : « Ce serait terrible, nest-ce pas, si lenfant se regardait dans le miroir et ne voyait rien? »
Le reste du matériel se rapportait à lenvironnement fourni par sa mère lorsquelle était bébé. Le tableau était celui dune mère parlant à quelquun dautre, à moins quelle ne fût activement engagée dans une relation positive avec le bébé. Il était sous-entendu que le bébé aurait regardé la mère et laurait vue parlant à quelquun dautre. La patiente poursuivit en parlant de son grand intérêt pour la peinture de Francis Bacon.
Elle se demandait si elle nallait pas me prêter un livre sur cet artiste. Elle se référa à un détail de cet ouvrage. Francis Bacon « dit quil aime que ses toiles soient mises sous verre car, quand les gens regardent le tableau, ils ne voient pas seulement le tableau en fait, ils peuvent se voir eux-mêmes.
La patiente poursuivit en parlant du « Stade du miroir » ; elle connaissait le travail de Lacan. Mais elle fut incapable détablir, comme je me crois autorisé à le faire, un rapport entre le miroir et le visage de la mère. Ce nétait pas à moi de lui révéler ce lien au cours de la séance car elle était justement à un stade où elle découvrait les choses pour elle-même et, en semblables circonstances, une interprétation prématurée annihile la créativité du patient.
Elle est traumatique au sens où elle va à lencontre du processus de maturation. Ce thème continua de jouer un rôle important dans lanalyse de cette patiente, mais il apparut aussi sous dautres formes.