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Une illusion créative

Il est courant de se référer à la « mise à l'épreuve de la réalité » et de faire une distinction nette entre l'aperception et la perception. Je me hasarde à avancer qu'il existe un état intermédiaire entre l'inaptitude du petit enfant à reconnaître et à accepter la réalité et son aptitude croissante à le faire.

Ce que j'étudie ici, c'est donc l'essence de l'illusion, celle qui est permise au petit enfant et qui est propre à l'art et à la religion dans la vie d'adulte. Nous pouvons partager un respect pour une expérience illusoire, et si nous le désirons nous pouvons nous rassembler pour former un groupe sur la base de l'analogie de nos expériences illusoires. Bien des groupes d'êtres humains reposent sur cette base naturelle.

Et pourtant, si un adulte exige trop de la crédulité des autres, en les obligeant à admettre qu'ils partagent une illusion qui n'est vraiment pas la leur, c'est un signe de folie.

On comprendra, je l'espère, que je ne m'occupe pas exactement de l'ours en peluche du petit enfant, ni de sa première façon de se servir de son poing (de son pouce, de ses doigts), que mon but n'est pas l'étude spécifique du premier objet des relations objectales, mais que je m'intéresse à la première possession et à la zone intermédiaire qui sépare le subjectif de ce qui est perçu objectivement.

Développement d’un schéma personnel

On trouve dans la littérature psychanalytique de nombreuses références au progrès (on passe du stade de « la main à la bouche » à celui de « la main aux organes sexuels »), mais le progrès qui aboutit au maniement des objets vraiment « non-moi » est peut-être plus rarement mentionné.

Tôt ou tard dans le développement de l'enfant, il apparaît chez celui-ci une tendance à entremêler au schème personnel des objets « autres-que-moi ». Dans une certaine mesure, ces objets représentent le sein maternel, mais là n'est pas le but essentiel de notre étude.

Certains enfants mettent le pouce dans la bouche tandis que les doigts caressent le visage grâce aux mouvements de pronation et de supination de l'avant-bras. La bouche joue alors un rôle actif par rapport au pouce, mais pas par rapport aux doigts.

Les doigts qui caressent la lèvre supérieure ou quelque autre partie du visage peuvent être, ou devenir, plus importants que le pouce qui occupe la bouche. De plus, on peut trouver cette activité de caresse isolée, sans que le pouce et la bouche soient unis dans un contact direct (Freud, 1905, Hoffer, 1949).

Il arrive couramment qu'à une expérience auto-érotique (sucer le pouce par exemple) s'ajoute une autre activité, ainsi :

  • Avec l'autre main, le petit enfant prend un objet externe, disons un bout du drap ou de la couverture et le met dans la bouche avec les doigts ; ou bien

  • d'une façon ou d'une autre, le bout de tissu est tenu et sucé, ou n'est pas réellement sucé. Les objets utilisés naturellement sont les couches et (plus tard) les mouchoirs ; cela dépend de ce qui est à la portée de l'enfant et de ce qu'il est sûr d'avoir ; ou bien

  • l'enfant commence dès les premiers mois à éplucher la laine et à l’utiliser pour la partie « caresse » de cette activité. Il est moins courant de le voir avaler la laine, ce qui crée même des ennuis ; ou bien

  • il a des activités buccales accompagnées de sons tels que « mamamame », il babille, émet des sons putt putt, les premières notes musicales, etc.

On peut supposer que penser ou fantasmer se rattache à ces expériences fonctionnelles.

C'est tout cela que je désigne sous le terme de phénomènes transitionnels. Pour un enfant donné, il se peut que, de cet ensemble, il se dégage une chose ou un phénomène qui prend une importance primordiale - que ce soit une poignée de laine ou le coin d'une couverture ou d'un édredon, un mot, une mélodie, ou encore un geste habituel.

Il l'utilise au moment de s'endormir : c'est une défense contre l'angoisse et plus particulièrement l'angoisse du type dépressif (Illingworth, 1951). Il se peut que le petit enfant ait trouvé un objet doux ou sa couverture à utiliser, ce qui devient alors ce que j'appelle un objet transitionnel.

Cet objet continue à être important. Les parents en apprennent la valeur et l'emmènent dans les déplacements: La mère le laisse devenir sale et même malodorant parce qu'elle sait qu'en le lavant elle suscite une solution de continuité dans l'expérience du petit enfant, ce qui peut détruire la signification et la valeur de l'objet pour l'enfant.

A mon avis, le schème des phénomènes transitionnels apparaît vers quatre, six, huit, douze mois. C'est à dessein que je laisse place à des écarts aussi larges.

Les schèmes établis dans les premiers mois de la vie peuvent persister plus tard dans l'enfance, de sorte que l'objet mou primitif continue à être absolument nécessaire à l'heure du coucher ou à des périodes de solitude, ou encore s'il y a risque d'un état dépressif. Mais pourtant, si le développement est normal, la gamme des sujet d’intérêt s'étend peu à peu et, finalement cette gamme ainsi étendue se maintient même lorsqu'une angoisse dépressive est proche. On peut voir réapparaître à un âge plus avancé, s'il y a risque de carence affective, ce besoin du jeune âge ressenti à l'égard d'un objet particulier ou d'un certain schème de comportement.

La première possession est utilisée conjointement à des techniques particulières qui proviennent de la toute petite enfance ; ces techniques comprennent les activités plus directement auto-érotiques, mais elles peuvent aussi exister isolément.

Petit à petit, les jouets en peluche, les poupées et les jouets durs sont intégrés à la vie de l'enfant. Dans une certaine mesure, le goût des garçons les porte davantage vers les jouets durs, tandis que les filles procéderont plutôt à l'acquisition d'une famille. Il est important de remarquer toutefois qu'il n'y a pas de différence notable entre garçon et fille dans l'usage qu'ils font de la première possession « non-moi », que j’appelle l'objet transitionnel.

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