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Présentation par le contraire et par exagération

Certaines enquêtes psychanalytiques sur le Masochisme soulignent le fait que le but de cette perversion est de gagner la jouissance sexuelle sans encourir de responsabilité. La formule " plaisir sans responsabilité " est présentée par W.Stekel et W.Reich comme éclairant beaucoup de points du Masochisme. Les masochistes aiment la formule ; ils l’adoptent parfois eux-mêmes. Elle paraît confirmer ce qu’ils disent " fréquemment d’eux-mêmes en s’accusant d’être paresseux et inférieurs aux autres ; on pourrait dire qu’une telle formule flatte leur vanité négative. De plus une caractérisation de ce genre bouche l’accès du tiroir psychologique secret.

Plaisir sans responsabilité ? Cela paraît assez plausible et contient certes une parcelle de vérité. Néanmoins, on peut se demander pourquoi cette libération de la responsabilité doit amener son bénéficiaire à être ligoté et battu. Peut être les partisans de l’opinion susmentionnée trouveront-ils indiscrètes des questions de ce genre. Nous tiendrons compte de leur délicatesse en choisissant un exemple qui semble confirmer leur opinion : la fantaisie masochiste de certain individu.

L’essence en est : son patron entre dans la chambre où il se trouve et, revolver en main, donne au rêveur l’ordre de copuler avec sa femme (celle du patron). Cela semble être un exemple parfait de la catégorie : plaisir sans responsabilité, surtout que cette fantaisie excite beaucoup le rêveur quand elle survient, et elle survient fréquemment. Les théoriciens susmentionnés ne seront peut-être pas troublés par le fait que cette aventure n’a pas beaucoup de chances d’être réalisée effectivement. Mais il y a d’autres traits dans cette rêverie qui ne s’accordent pas avec la formule, ou, pour être plus exact encore, qui contredisent définitivement la formule. Ainsi on peut se demander si dans ces conditions le commerce sexuel serait très désirable. La présence du mari dans la chambre, revolver en main pourrait avoir un effet calmant sur l’amant malgré lui.

La fantaisie excite bien le rêveur, mais cela ne prouve pas l’exactitude de la formule ; d’autres conditions psychologiques peuvent ici jouer un rôle dominant. Avec un peu d’imagination, on peut concevoir une autre possibilité ; la stimulation sexuelle due à cette situation – copulation avec une jolie femme sur l’ordre de son mari – n’est pas nécessairement dérivée de la formule " plaisir sans responsabilité ". Beaucoup d’hommes ont pu imaginer une situation qui produit le plaisir sans responsabilité d’une façon différente, avec moins de dépense d’imagination. Par exemple une jouissance sans dérangement, accompagnée ni d’une prohibition ni d’un ordre renforcé par un revolver. Dans ce sens, le plaisir serait dérivé du fait qu’on a la permission de faire ce qu’on veut. Il est certainement peut satisfaisant d’avoir à prendre son plaisir par ordre. Et je me permettrai d’ajouter : est-ce bien un plaisir sans responsabilité ? En fait c’est un plaisir avec responsabilité, plaisir imposé par celui qui menace : " Si tu ne prends pas plaisir à ceci, je te tue comme un chien " Le lecteur peut se demander si la vie sans responsabilités ressemble bien à cela.

Vous pouvez deviner comment est née cette fantaisie ; elle peut s’expliquer à partir du retournement masochiste de la situation suivante : le rêveur éveillé voudrait posséder cette jolie femme, mais à peur du revolver du mari ; il craint sa vengeance. Le désir de cette conjugaison sexuelle est sous une menace de mort. Dans sa fantaisie, la défense est transformée en ordre : le rêveur est même forcé d’accomplir ce qu’il désirait. La menace de mort est maintenant est maintenant dirigée contre l’omission du plaisir. Cette situation originale supporte une autre altération qui ne se rapporte pas au contenu, mais à son arrangement dans le temps. Dans la scène d’abord imaginée, la succession était : commerce sexuel – menace de mort ; ici elle est : menace de mort – commerce sexuel.

L’inversion dans le temps indique une inversion du contenu ; cela s’accorde parfaitement avec l’essence de la " fuite en avant ". nous pouvons aussi deviner qu’il y a ici une présentation par le contraire. On pourrait supposer que le rêveur éveillé se dit : " Comme cela m’arrangerait bien si le mari me forçait à posséder sa femme. " Ceci serait une fantaisie ironique. En réalité le rêveur va bien au-delà, et se déclare : " Je veux posséder cette femme même si son mari me tue à cause de cela. " C’est une émotion sauvage, défiante, exprimée dans le langage du Masochisme. Pas de trace du " plaisir sans responsabilité ". Plutôt du plaisir avec responsabilité accrue.

Le : " Tu ne dois pas faire ceci " précédent à été transformé en : " Tu dois faire ceci ! " ; la prohibition à été changée en ordre positif. Des cas de ce genre sont fréquents dans les fantaisies masochistes. La gêne est magnifiée dans l’imagination du sujet, mais l’excitation sexuelle accompagne la fantaisie et montre que la gêne n’est pas toujours réellement éprouvée. Un patient imagine qu’il est capturé par des Amazones et étendu sur le dos dans son jardin, mains et pieds enchaînés. Les belles vierges le déshabillent et caressent tendrement ses organes génitaux jusqu’à l’orgasme. Ce jeu sérieux est continué jusqu’à épuisement du prisonnier. Le rêveur, élevé dans la tradition puritaine, résiste. Il essaie d’empêcher l’excitation, se mord les lèvres, tend les muscles de son visage, mais l’orgasme se produit plusieurs fois pour le prisonnier aussi bien que pour le rêveur éveillé. On peut si l’on veut appliquer la formule " plaisir sans responsabilité ", mais elle ne va pas jusqu’au cœur de la situation psychique. La formule semble attrayante, mais elle ne doit pas nous séduire si nous voulons être intellectuellement honnêtes.

Le même patient développa une fantaisie qui nous mènera plus loin. Son substitut ici est le prisonnier d’une tribu aztèque ; comme représentant leur Dieu, il doit être sacrifié à une date prévue. Pendant les préparatifs de cette fête, il est traité avec les honneurs et la considération dus à son rôle exalté. Chaque nuit l’une des plus belles vierges du pays est amenée à sa couche. Ici une bonne part de la première fantaisie est préservée. La succession est : commerce sexuel – menace de mort. Mais la situation est déjà altérée du fait que l’attente de la mort permet la satisfaction sexuelle sans restrictions.

Nous nous rappelons que ce même patient avait été sexuellement excité par la vision de Laocoon étranglé par les serpents, ou par celle de Marsyas écorché par Apollon. Mais il relie la punition cruelle à la faute exceptionnellement grave. La satisfaction dérive spécialement de la faute et est seulement plus tard transférée à la punition. Nous nous rappelons la jeune fille que la vue d’un squelette plongeait en extase. Là aussi l’inversion de l’ordre était évidente ; d’abord le squelette avait été le souvenir de la mort, employé comme menace pour punir une satisfaction défendue, ensuite il devint le souvenir stimulant de cette satisfaction même. Est-ce que ce plaisir ne sera pas plus intense et plus désirable si on le savoure sous menace de mort ? Cette inversion dans l’ordre plaisir-punition n’est cependant pas la seule qui soit caractéristique du Masochisme. Une autre inversion, à peine remarquée, est encore plus importante, parce qu’elle se présente comme une déformation qui dissimule l’essence de la tendance instinctive.

A première vue les scènes masochistes paraissent être les répétitions de petits incidents survenus pendant l’enfance du sujet. On que le masochiste désire être traité comme un enfant méchant. L’enfant mise à part, où trouve-t-on l’inspiration des scènes dans lesquelles un adulte est ligoté, insulté, châtié ? Il doit rester debout dans le coin, apporter la verge avec laquelle il sera battu, etc. D’autres traits, cependant, contredisent l’hypothèse que des répétitions de scènes empruntées à l’enfance prennent vraiment place ici. L’impression est assez confuse, parce que certains traits évoquant l’enfance se mélangent à d’autres qui ne permettent pas cette interprétation. On serait alors tenté de supposer d’énormes exagérations, des enrichissements et des agrandissements fantastiques de scènes innocentes empruntées à l’enfance. Cette hypothèse cependant ne produit pas, quand on l’examine sérieusement, un résultat satisfaisant. Même quand elle est confirmée, une question reste entière : pourquoi dans un cas déterminé une scène banale, comme le fait de gronder ou de punir un petit garçon, devient-elle le noyau de fantaisies masochistes, tandis que dans la majorité des cas elle n’a aucune conséquence de ce genre ?

Nous recherchons, par exemple la scène primaire qui donna naissance au cas suivant : un homme rampe à quatre pattes dans une maison de tolérance tandis qu’une femme à califourchon sur son dos commande : " Au petit trot ! – Au trot ! – au galop ! – halte ! ", et le single avec une petite cravache. Le sens latent de cette scène devient évident si l’on examine son mécanisme du point de vue de l’inversion dans l’ordre des événements. Cette inversion est souvent apparente dans les rêves et les névroses où son rôle est de déformer le sens primaire d’une fantaisie et de le dissimuler à la conscience. Si dans des cas pareils nous essayons d’inverser le contenu de la fantaisie, nous découvrons un sens déterminé. L’homme qui demande à une femme de le monter comme un cheval se réfère certainement à une fantaisie enfantine : il aurait voulu monter sur le dos de sa mère ou de sa nurse et les battre. C’est un désir sensuel à expression sadique. Probablement des sentiments sexuels naissaient-ils quand il montait sur le dos de son père ou de sa mère. Mais pourquoi l’inversion de la situation ?

Même la scène dans laquelle un homme prie une femme d’uriner dans sa bouche obtient un sens par l’évocation de l’inversion de la fantaisie. Nous savons que les bébés ne mouillent de leur urine que ceux qu’ils aiment, comme si cet arrosage était un témoignage d’amour. Ici aussi le retour à la première enfance est combiné avec le retournement de la fantaisie. Beaucoup de scènes masochistes perdraient certainement une partie de leur bizarrerie si l’on se rappelait l’effet du retournement et que l’on acceptait l’enfance comme leur source. Ces scènes ou fantaisies venant de l’enfance sont naturellement revivifiées beaucoup plus tard.

Fréquemment, le masochiste ne comprend pas lui-même pourquoi des scènes aussi grotesques ou aussi dégoûtantes l’excitent sexuellement. Il est forcé de faire ou de subir certaines choses, mais il s’en étonne lui-même. Dans d’autres cas au contraire, il produit des tas de raisons pour expliquer cette excitation, mais ces explications nous paraissent être des ratiocinations ultérieures.

L’élément grotesque ou forcé de ces scènes comporte une nuance qui contredit une nostalgie supposée pour le paradis de l’enfance. Une personne qui aura entendu les descriptions détaillées du cérémonial masochiste n’y trouvera pas une impression de pure nostalgie, comme par exemple dans le lied de Brahms : " Ah si je connaissais encore le chemin du retour, le chemin bien aimé à la chère période de l’enfance… " Comment peut-on expliquer ces traits antagonistes ? La contradiction n’est pas insoluble. Un retour aux fantaisies de l’enfance se trouve indubitablement dans certains éléments, mais ce n’est pas là la cause mais la conséquence du Masochisme. C’est à dire : le masochisme aime retourner à ces visions enfantines, employer du matériel provenant de cette période peut arriver à ses fins instinctives, qui nous paraissent encore obscures. Ce retour par certains détails est liés aux souvenirs, à des traces dans la mémoire, mais le plus souvent il s’agit d’une fantaisie qui déforme ce matériel en l’inversant.

Quel est donc le sens secret de cette inversion ? Nous en avons deviné quelque chose dans l’exemple de l’homme menacé d’un revolver par le mari. Ici le sens était : " Si seulement les choses se présentaient de la façon contraire ! Si au lieu d’être empêché par la peur de posséder cette jeune femme, j’y était forcé ! " Ce n’est peut-être pas la seule raison pour la présentation inversée, mais c’est certainement un de ses facteurs importants. Un désir de cet espèce paraît souvent quand la tendance instinctive rencontre des résistances internes ou extérieures impossible à surmonter. Si les résistances sont représentées par des agents qui défendent ou qui punissent, l’inversion se transforme en une expression de vengeance ou de défi. Cet élément ne manquera presque jamais dans les cas de perversion masochiste.

L’autre forme d’inversion, qui ne concerne pas le contenu mais les personnes, a une nature analogue. Je citerais un exemple emprunté à la psychologie des rêves pour en expliquer le mécanisme. Un homme adulte se voit en rêve à côté de sa mère qui est assise. Il imbibe d’eau une éponge, la savonne copieusement, et lave la figure de sa mère qui se débat. Elle pousse des cris pitoyables en agitant ses jambes. Il est évident que, en plus d’autres facteurs, le rêveur se venge tardivement de sa mère à cause de son insistance inexorable de jadis sur la propreté. Dans la scène masochiste, un désir est exprimé par l’inversion passive : " Voilà comment je voudrais vous traiter ! " Nous comprenons maintenant le processus mental de l’homme qui se faisait chevaucher par une femme. Ce qui devrait arriver à l’autre est représenté par ce que l’autre inflige au moi.

L’autre forme de représentation masochiste est plus facile à décrire : c’est une configuration dont l’essence peut être qualifiée de distorsion grotesque ou d’exagération. Si un élément grotesque ou absurde paraît dans un rêve, la signification par rapport à la matière même du rêve est : ceci est absurde, n’a pas de sens. Un jugement du rêveur est ainsi exprimé, aussi sa colère et son mépris. Il en est de même avec les caricatures : si l’artiste veut dessiner une personne avec un grand nez, il ne s’arrêtera pas aux proportions naturelles, mais produira un nez déformé géant ; la caractéristique sera exagérée jusqu’au bizarre. De même, la déformation et l’exagération dans le Masochisme sont des expressions de colère. Au lieu de dire : ceci est grotesque, n’a pas de sens, une scène grotesque ou absurde est produite. Quelques –unes de ces scènes exagérées et consciemment déformées donnent l’impression d’une parodie ou d’un travesti, d’une démonstration sarcastique de l’insuccès des méthodes d’éducation ou de disciplines tardives.

Voici un exemple d’une fantaisie masochiste grotesque de ce genre : un homme imagine qu’il est placé sur une balance par son père pour le punir d’avoir embrassé plusieurs jeunes filles. J’ajouterai qu’a l’âge de treize ans il avait réellement embrassé une jeune fille et avait été réprimandé par son père ; celui-ci avait menacé de le punir s’il recommençait. La pensée ou la fantaisie associée au châtiment possible était déjà alors nuancée de Masochisme et avait provoqué une excitation sexuelle. Dans la fantaisie de l’adulte, la punition est infligée de telle façon que son père le prend dans ses bras et le place, impuissant à se défendre, sur la balance. Le facteur excitant dans ce processus est simplement la conception de l’impuissance de l’homme redevenu petit garçon et de l’humiliation afférente. Il y a certes de bonnes raisons pour supposer ici comme composante du plaisir une forte impulsion homosexuelle. A noter un détail étrange de la punition : lorsque le garçon est couché sur la balance, le père repousse le pénis et les testicules qui dépassent la balance pour qu’ils soient aussi pesés. Il y avait du reste eu une balance dans la chambre de bains de la maison paternelle, et à l’époque où le rêveur était un petit garçon, le père avait souvent manifesté son inquiétude au sujet du poids de l’enfant et lui avait enjoint de se peser.

Quel est le sens de ce détail grotesque ? Mon patient ne pouvait fournir aucune association d’idées, excepté le dicton populaire : " Weighed in the balance and found wanting. " Le sens caché de ce détail ne peut se déceler qu’en comblant les lacunes dans le cours des pensées du sujet et en devinant ce qu’il cache par les indications présentées. Ensuite, le détail peut-être interprété approximativement ainsi : " Si je me masturbe et que j’éjacule, vous me gronderiez aussi sévèrement que lorsque vous trouviez mon poids insuffisant. Vous iriez jusqu’à peser mes testicules pour voir si j’ai eu une pollution. " C’est donc une critique sarcastique de son père et une démonstration par exagération et distorsion de l’absurdité de ses méthodes d’éducation.

Nous commençons à deviner que l’aspect paradoxal – la première impression produite par les phénomènes masochistes – n’est pas simplement un facteur superficiel mais est profondément ancré au cœur des besoins de l’instinct. Pour comprendre la nature de cette moquerie dissimulée, nous devons comprendre que dans l’imagination la prohibition ou la demande sont portées à l’extrême. Par l’acceptation rigoureuse et l’obéissance même, par la soumission défiante, leur inconséquence est reconnue et mise en lumière ; par la soumission absolue à la demande, celle-ci semble prouver sa propre futilité et son absurdité. Ainsi la route est libre pour les satisfactions défendues de l’instinct. Cette acceptation sarcastique d’ordres et de défenses, aussi bien que des menaces de punition, dans les fantaisies et rituels masochistes, nous fait entrevoir ici des symptômes pareils à ceux des névroses à obsession.

Il paraîtrait d’abord que la moquerie est plus récente et ne fut qu’ajoutée ultérieurement à la structure masochiste. Une expérience prolongée montre cependant qu’elle a paru beaucoup plus tôt, dans la période de l’enfance. un patient à tendance évidemment masochistes se souvient d’une promenade avec son père pendant laquelle l’adolescent montait en courant les marches d’escaliers conduisant à différentes maisons et les redescendait de même. Comme son père agacé, lui demandait : " Que fais-tu là ? ", le jeune homme répondit : " Je joue les jeux qui conviennent à mon âge. " C’est un exemple d’autorité paternelle tournée en dérision.

Pour l’interprétation du tout ou des détails des fantaisies ou des cérémonies masochistes, l’analyste doit user d’une technique qui supprime déguisements et distorsions. Ces phénomènes sont souvent devenus incompréhensibles à cause de lacunes ou de présentations incomplètes. Je donnerai en exemple une autre fantaisie d’un patient mentionné précédemment qui lui procurait aussi une excitation sexuelle : la famille d’un très pauvre pêcheur consiste en sa femme et ses trois fils. Le père à besoin d’une nouvelle barque de pêche, et décide de vendre son fils aîné pour pouvoir acheter le bateau. Comme l’argent reçu se trouve être insuffisant, le second, puis le plus jeune fils sont vendus aux enchères. Les trois frères sont choisis par les prêtres comme victimes pour les fêtes prochaines en l’honneur du dieu de la tribu. La crise sexuelle est obtenue par le patient avec la représentation du sacrifice et de l’angoisse du plus jeune à la vue des tortures auxquelles sont soumis ses deux frères aînés. C’est le rêveur lui-même qui est le plus jeune.

Voici la conception analytique de la structure de cette fantaisie : la famille du pauvre pêcheur représente la famille du patient, avec transfert d’une classe sociale à l’autre. Cela veut dire : " Si mon père, qui est très riche, était un pauvre pêcheur… " Nous pouvons deviner maintenant le sens secret de la fantaisie : " Dans une situation pareille, mon père n’hésiterait pas à nous vendre, mes frères et moi, s’il trouvait que cela serait avantageux pour ses intérêts matériels " Nous sommes sans doute témoins d’une formation de pensée grotesquement exagérée et déformée.

La déformation, l’exagération et l’inversion paraissent ici comme le moyen d’exprimer défi, vengeance, ironie et mépris. Nous devinons que les enfants ont souvent recours à ces moyens dans leurs fantaisies comme parades contre la supériorité des adultes. Nous mêmes, les adultes, employons les mêmes moyens quand nous voulons manifester notre amertume ou notre dédain en nous exprimant sarcastiquement ou ironiquement. Voici un exemple courant de l’efficacité de l’inversion comme arme agressive. A l’époque où en Allemagne tout méfait de par le monde était attribué au juifs tandis que les Allemands étaient soi-disant les victimes innocentes de la méchanceté juive, l’anecdote suivante fut contée : un journal allemand antisémite imprima un paragraphe destiné à illustrer la ruse et la perversité des juifs. L’en-tête était : " Marchand juif ambulant mord chien de berger allemand. " Ceci n’était évidemment pas arrivé. Mais sûrement le contraire : un chien de berger allemand (à remarquer l’espèce du chien !) a mordu un marchand ambulant juif. La méchanceté des juifs est décrite avec tant d’exagération dans les feuilles de propagande antisémite, qu’un juif diabolique est décrit comme attaquant et mordant un paisible chien de berger allemand. Ici le motif de la présentation inversée est évidente : la stupidité de la propagande antisémite est ainsi ridiculisée.

Si l’analyse ne nous permettait pas de jeter un coup d’œil dans les coulisses des phénomènes conscients, qui donc serait capable de reconnaître le défi, la vengeance, le sarcasme et la dérision, composant une violente satire, dans ces productions du Masochisme ? Et, même avec l’aide de l’analyse, combien ont découvert ces traits variés ? N’avait-on pas toujours souligné l’extrême douceur et la docilité du masochiste, son dévouement et son esprit de soumission ?

L’attitude masochiste justifie un jugement pareil par un observateur peu exigeant ; beaucoup d’analystes ont été trompés pas ces caractéristiques superficielles. D’après le Dr Horney, le but essentiel du masochiste est de se défaire complètement de sa personnalité et d’être submergé en d’autres ; il est affirmé que sa tendance est vers une rédemption du moi, une perte du moi. Mon opinion est évidemment tout à l’opposé ; je pense que par un détour spécial, le masochiste essaie de préserver son moi, d’imposer sa volonté. Le masochiste est un révolutionnaire sous le masque du renoncement ; sa peau de mouton recouvre un loup. Son acquiescement contient un défi, sa soumission l’opposition ; sous sa douceur réside la dureté, sous son obséquiosité la révolte.

Quoique les frontières entre le défi et la révolte soient vagues, et que la rébellion silencieuse puisse insensiblement se transformer en moquerie et agressivité patentes, nous pouvons deviner la façon dont elle se développera. La transmission de la passivité boudeuse à la moquerie se manifestera fatalement sous les formes spéciales au Masochisme. L’inversion est probablement la forme la mieux adaptée à l’expression de la vengeance et de la résistance, l’exagération à l’expression de la dérision et de la moquerie. Par exemple, prenons l’inversion montrée dans un livre illustré pour enfants dans lequel des adultes sont attelés à une voiture sur le siège de laquelle sont assis les chevaux, les jambes croisées, et comparons cette représentation à la fantaisie perverse du patient maintes fois cité : plusieurs jeunes gens nus sont exhibés dans le marché aux esclaves et vendus à des femmes, surtout des veuves d’un certains âge. Quand ces esclaves sont amenés dans les maisons de leurs maîtresses et refusent de les satisfaire sexuellement, ils sont châtrés.

Ces exemples nombreux d’exagération, que nous avons supposés avoir comme base une tendance à la moquerie, peuvent être contrastés avec un détail similaire dans la conduite d’un petit garçon déjà mentionné. Il était souvent grondé par son père à cause des mauvaises manières qu’il exhibait à table. " Ne mange pas comme un cochon ", lui répétait son père lorsque l’enfant avalait bruyamment sa soupe. Le père ayant encore répété son rappel à l’ordre, le garçon cessa ses bruits aspiratoires mais commença à grogner explicitement après chaque gorgée. Sur un nouveau reproche de son père, il déclara : " Hé bien ! ne suis-je pas un cochon ? " et répéta ensuite triomphalement : " Bien, sûr, je suis un cochon, et je dois grogner ! " Le but de cette ironie tournée contre lui-même, était une attaque contre son père. Il est facile de découvrir l’analogie avec l’auto-humiliation et la honte dans la pensée masochiste, exprimées non par des mots mais par des actions.

L’ironie du masochiste, cependant, est plus perfide et plus subtile. Dans la littérature analytique ces défis paraissent comme des traits supplémentaires, une tendance à avoir raison ajoutée après coup. Mais en dépit des apparences, ce n’est pas un effort têtu de finir par avoir toujours raison. Quoique le masochiste désire avoir raison dans des matières ou des détails sans importance, cela, comme dans la névrose à obsession, n’est que le résultat d’un glissement psychique. Les intérêts les plus chers à l’individu se dissimulent derrière cet écran ; le défit masochiste envahit toute la vie psychique de l’individu. la question n’est pas de finir par avoir raison, mais d’aider le droit inné à la victoire contre les intérêts traditionnels. Cela devient ainsi une bataille pour le droit dans le sens exprimé par Rudolf von Ihering, mais livrée obstinément dans la direction propre choisie par l’individu. Aucune figure mythologique ne peut mieux personnifier le défi masochiste que le Titan Prométhée enchaîné à un rocher par le plus puissant des dieux. La colère du héros impuissant équivaut au caractère du défi caché du masochiste.

Mais comment s’exprime ce défi , cette moquerie boudeuse ? Ce n’est qu’ainsi que le masochiste réussit à préserver sa personnalité, en restant obstiné quand il cède, en restant arrogant dans son humilité. En cédant sur de petits détails, il maintient son droit à l’existence et à son espèce particulière de plaisir. La moquerie représente un pas de plus par-delà le simple défit ; étant devenu plus fier par l’humiliation, plus courageux par la pression exercé contre lui, le masochiste devient un ricaneur spirituel, et son sabotage affecte la forme d’une docilité parfaite. Sa résistance consiste à ne pas résister, son obéissance aveugle devient une révolte. Il est des nations qui d’une façon masochiste analogue produisent les satires les plus malicieuses et les plus mordantes contre leurs faiblesses et leurs propres particularités nationales, des jeux d’esprit qui par leur exactitude exposent au ridicule leur propre communauté ; j’ai dans un autre livre étudié les anecdotes juives. Cependant, de telles humiliations et autodérisions n’excluent pas un orgueil secret dans les mérites nationaux inconnus et inaccessibles aux étrangers. Les jeux d’esprit, tout en tournant en dérision les imperfections de la race de leurs auteurs, exaltent secrètement les vertus de ces défauts. Mais ceci effleure un sujet qui n’a pas sa place ici, le sentiment de dignité dissimulé dans la honte exhibée.

La littérature analytique a reconnu les effets des tendances moqueuses et satiriques dans le Masochisme, mais a à peine reconnu le défi et la révolte. La présence du défi, cependant, est si évidente qu’elle ne pouvait pas passer incomplètement inaperçu. Elle a été néanmoins observée seulement dans la limite dans laquelle ces tendances se montrent explicitement, dans le transfert par exemple. W.Reich décrit ce phénomène comme un effort puéril d’avoir finalement raison. Ceci est exact seulement en tant que le défi paraît aussi naturellement au cours de l’analyse et en tant que l’élément puéril puisse être ramené à son origine enfantine. Même quand il était noté, cet élément du défi était plutôt mal compris que compris. Rien ne pouvait être plus erroné que d’imaginer le défi comme un trait paraissant çà et là au cours de l’analyse. il appartient plutôt aux facteurs constitutionnels du Masochisme, qui ne pourrait jamais se développer sans sa participation secrète.

Le Masochisme cependant continue ce développement non seulement en trompant une autre volonté par une soumission complète, mais en exhibant et en prouvant cette humiliation d’une façon particulière. Voici une fantaisie comme exemple : un jeune homme s’est vu refuser une nouvelle voiture par son père, en remplacement de l’ancienne qui est en mauvaise état. L’une des rêveries éveillées du fils montrait la possibilité que, conduisant la vieille voiture, il pût avoir un accident devant la boutique même de son père. Ne pesez pas que cela montre seulement que le masochiste tend à " couper son nez pour se venger de sa figure " Ce n’est pas seulement sa figure que l’on abîme dans de pareilles fantaisies, mais celle de l’autre aussi. Celui-ci " perd la face ", comme disent les chinois, il perd du prestige. Le père dans cette fantaisie devait comprendre que son refus était absurde. Ceci est l’espoir caché : cela lui fera plus de mal qu’à moi. En suivant le cours prescrit jusqu’au bout, le masochiste démontre que c’est le mauvais cours ; c’est comme le hara-kiri des Japonais. Il est incorrecte de supposer que le Masochisme n’est que du Sadisme inverti, une tendance instinctive violente qui plus tard se dirige contre le moi. Malgré tout, au fond, l’objectif reste l’autre personne. Nous pourrions plutôt l’appeler : Sadisme placé la tête en bas, violence à l’envers.

La description du caractère masochiste comme étant faible dépendant des autres, aisément influencé, continue à nous étonner. Tous ces traits s’unissent pour dissimuler une détermination et un entêtement extrêmes. Ce que le masochiste communique aux puissances dominantes semble être une soumission d’esclave ; c’est au contraire un " non " irrité jeté au monde des apparences qui est devenu le plus fort. Il se soumet – afin de ne jamais céder ; il reste en opposition, spécialement quand il paraît servilement dévoué. Lorsque le Dr Horney insiste sur la dépendance des individus masochistes, leur tendance à s’accrocher à la personne aimée, il(ou plutôt elle) ne voit pas le fait qu’on peut entraîner quelqu’un vers le bas en s’accrochant à lui.

Le masochiste est guidé par l’orgueil et le défi de Prométhée même quand il veut se présenter comme Ganymède. Sous le masque de celui qui approuve tout (le constant "Yes man ", il reste l’esprit de l’éternelle négation. En se soumettant intégralement il reste indépendant. Mille fois humilié, il reste inflexible et invincible, maintes fois vaincu, il ne capitule pas ; il pourrait dire en citant le poète anglais : " Ma tête est sanglante mais je ne la baisse pas. "

Des tendances fortes et durables à la révolte et au défi peuvent être reconnues dans les formes générales de l’expression et du développement du Masochisme. Elles se manifestent d’abord par des doutes concernant la légitimité de la tendance au plaisir, exprimés par le délai et l’oscillation entre le plaisir et l’anxiété. le masochiste court alors à la rencontre de l’événement redouté, entreprend cette " fuite en avant " qui anticipe la punition au lieu de l’attendre. La phase finale de ce développement est marquée par le fait que le masochiste trouve maintenant son plaisir dans la punition et l’humiliation mêmes, préférant à tout autre un plaisir douloureux.

Cela ressemble à une capitulation devant l’autorité, une soumission plus profonde. En réalité cependant – et cela est prouvé par le plaisir qui accompagne la punition – ce n’est que l’intensification de la révolte méprisante, l’évidence que toute influence du dehors a échoué. Une démonstration de l’absurdité de la punition est obtenue en montrant que cette punition pour un plaisir défendu produit précisément ce même plaisir défendu qui se glisse lentement dans la punition ; celle-ci est devenue plaisir, ce qui devait troubler la satisfaction devient satisfaction. La moquerie n’en est pas moins efficace pour être masquée.

Le Masochisme pleinement développé nous montre combien l’attitude " malgré tout " domine toutes ses apparences, lorsqu’on peut les percevoir et les interpréter analytiquement. Si l’inversion de la punition en plaisir peut être considérée comme le symptôme intérieur de ce processus, l’inversion de la succession dans le temps, devenue punition-satisfaction de l’instinct, da la jouissance prohibée, sera son signe extérieur. Ici le sens caché de la tendance masochiste instinctive se révèle clairement. L’inversion signifie : " Je supporterai tout, souffrance, humiliation, honte, mais ne renoncerai pas à ma satisfaction ! " L’anticipation de la punition, avec le plaisir sexuel qui la suit, ne permet qu’une interprétation : " Même si vous me ligotez, me frappez, m’humiliez, j’obtiendrait tout de même mon plaisir ! " En commandant sa punition, le masochiste s’est rendu maître de sa destinée.

Cette anticipation voluptueuse de la punition est elle-même un symptôme de révolte. De plus, le plaisir résultant de la punition devient une preuve que le masochiste insiste sur sa satisfaction. La pensée subconsciente qui se réalise dans le développement du Masochisme peut être exprimée en une phrase conditionnelle : " J’obtiendrai ma satisfaction, même si je suis puni, insulté, battu pour cela. " Ou en termes négatifs : " Je ne renoncerai pas à ma satisfaction, même si vous me punissez . " Cette affirmation conditionnelle est diluée dans la scène masochiste et s’exprime dans la succession des deux éléments : punition-plaisir sexuel. Cette succession même aurait dû indiquer le " malgré tout " dans le caractère du Masochisme.

Puis-je encore me référer au cas souvent mentionné dont le sens psychologique n’est pas encore élucidé ? Vous vous souvenez du patient qui mettait ses pantalons à l’envers, les tirait par-dessous les pieds, comprimait son torse en un veston très serré et serrait de même sa ceinture et son col ? Ainsi comprimé il devenait très excité sexuellement, se jetait sur son lit et se masturbait. Quel est le sens de cette scène extraordinaire ? Nous savons déjà que sa mère le menaçait de le placer dans un collège militaire à cause de son caractère désobéissant et indiscipliné. Suivit en cela par d’autres personnes, elle décrivait au garçon la terreur d’une discipline sévère, entre autre l’insistance sur la correction et la propreté de l’uniforme, la nécessité d’être boutonné hermétiquement, etc. Le garçon imaginait l’uniforme beaucoup plus serré qu’il ne l’était en réalité, et pensait qu’il serait rendu encore plus étroit pour les garçons punis. Il pensait que parfois comme punition l’uniforme devait même être porté la nuit. Sa vanité reliait l’uniforme à l’idée qu’il serait admiré lorsqu’il le porterait ; et en faisait un symbole spécialement viril, son costume, qui exagérait la sveltesse de l’uniforme, témoignait à ses yeux qu’il était le parfait mâle.

Mais que signifie cette excitation sexuelle provoquée par la gêne du veston et des pantalons étroitement boutonnés par la ceinture serrée et le faux col immense étroitement boutonnés, par la ceinture serrée et le faux col immense, le tout caricature d’un uniforme militaire imaginaire ? Que signifie la scène dans laquelle, ainsi fagoté et comprimé, il se masturbe ? Le sens devient ici assez clair si nous mentionnons que la masturbation était l’une des actions prohibées contre lesquelles sa mère le mettait en garde. Tout se passe comme si, anticipant la réalisation de toutes les menaces, cette scène voulait dire : " Si vous me placez dans ce collège militaire, même si on m’y fourre dans l’uniforme le plus serré, me permettant à peine de respirer et m’empêchant d’atteindre mes organes génitaux, même si mes pantalons sont cousus, mon corps rendu presque inaccessible à mes mains, même alors saurai-je obtenir la satisfaction sexuelle que vous me défendez. "

Cette succession dans laquelle il endosse d’abord tous les éléments serrés du costume qui le condamnent presque à l’immobilité, puis se masturbe, ne montre-t-elle pas qu’il obtiendra sa satisfaction malgré tout et malgré tous ? Beaucoup d’analystes prennent ce rituel pour une manifestation de la mentalité faible, servile et coupable du masochiste. Mais ne remarquent-ils pas la révolte sauvage qui paraît dans ce genre de rituel ? Celui-ci ne révèle pas une âme rebelle, indépendante ?

Je m’étonne encore de voir que certains psychanalystes croient que les masochistes recherchent dès le début la souffrance et la gêne. Tous les cas que j’ai analysés contredisent cette supposition ; tout nous montre que le masochiste, comme tout le monde, a d’abord trouvé la souffrance et la gêne pénibles, mais pour percevoir cela, il faut se donner la peine de plonger dans l’histoire de chaque patient.

Considérons par exemple un seul détail du rituel masochiste que nous venons de décrire : le fait, par exemple, que notre patient cousait le bas de ses pantalons de façon à couvrir complètement ses pieds. L’origine de ce détail était que lorsqu’il était petit, sa mère lui avait acheté des pyjamas et en avait cousu les extrémités pour l’empêcher d’attraper froid la nuit. L’enfant n’aimait pas les porter, se débattait et criait chaque soir, finalement, il dut naturellement céder. Dans son rituel de plus tard, il enfilait de lui-même les pantalons spécialement préparés.

Cela signifie-t-il qu’il n’en sentait pas la gêne ? Demandez-le-lui, et il vous répondra : " Bien sûr que je la sens, et très intensément, mais cela augmente mon excitation sexuelle. " Nous réalisons que ce qui avait été très déplaisant restait déplaisant, mais était devenu une condition nécessaire dans la recherche du plaisir. La souffrance paraît ici comme un stimulant, l’humiliation comme un facteur exaltant.

La succession soumission manifeste et révolte latente n’est certainement pas limitée à la forme sexuelle du Masochisme, mais s’exprime, et pour le même motif, dans ses formes sociales. Ici aussi le sens secret de la tendance masochiste est : " Même si vous me chassez, m’humiliez ou me tuez, je ferai ce que je veux. " J’ai déjà affirmé que la preuve ou l’exhibition de ce trait instinctif détermine l’essence de la démonstration masochiste. Prométhée, enchaîné ou banni dans le Tartare, refuse encore de s’incliner devant les dieux. Je me demande encore comment, en face d’une volonté tellement inflexible quoique exprimée passivement, on peut encore parler de faiblesse, d’un effort de renoncer à sa personnalité. Cela me paraît équivalent au refus d’accorder du courage et de la décision à un martyr qui préfère être brûlé que renoncer à sa foi.

Le masochiste est flexible. Il ne peut pas être brisé de l’extérieur. il a une capacité infinie pour supporter une punition tout en sachant subconsciemment qu’il n’est pas vaincu.

Pourquoi n’avons-nous pas perçu qu’il y a un mélange de force et de flexibilité dans le caractère du masochiste ? Il est convaincu malgré sa volonté, ce qui signifie qu’il n’a pas changé d’opinion. L’énergie combative cachée de son caractère le rend aussi difficile à manipuler, aussi peu malléable qu’une tonne de minerai de fer.

Il y a un principe qui conseille de ne jamais accepter une défaite. Le masochiste suit la règle contraire ; il admet toujours sa défaite mais est en réalité invincible. Sa capitulation complète a plus de force qu’une révolte ouverte ; parce qu’il ne résiste pas, il peut beaucoup supporter. Son obéissance anéantit les ordres de ses ennemis ; son acceptation honteuse et ridicule des autorités les rend impuissantes, et son acquiescement en leur puissance amène leur défaite.

Il est évident que la satisfaction sexuelle défendue est le but de ces défis dans le Masochisme pervers. Le potentiel psychique qui conduit au Masochisme n’est cependant pas seulement de nature sexuelle. Il est aidé par les efforts du moi de se maintenir intact contre des forces supérieures, de sauver son indépendance intérieure si l’extérieure doit être sacrifiée.

Cette tendance à la réhabilitation issue de l’amour-propre blessé jouera un rôle encore plus grand dans le Masochisme social. Elle est associée là à la décision inconsciente d’imposer sa propre volonté même avec le risque de subir honte, échec, pauvreté. Et que l’ennemi soit encore vivant ou mort depuis longtemps ne fait psychiquement aucune différence. Comme dans la névrose à obsession, les fortes réactions inconscientes de défi et de révolte restent attachées même à des personnes depuis longtemps défuntes. La réalisation tardive de son désir instinctif procure au masochiste une si profonde satisfaction-comme dans la sphère sexuelle proprement dite-qu’il supporte joyeusement gêne et souffrance.

Il est une légende chrétienne concernant le moine Basile que le Pape avait excommunié. Après sa mort, il fut confié à un ange chargé de découvrir en quels lieux l’âme du défunt pourrait subir les tortures les plus terribles. Mais le moine trouva des choses dignes d’être louées même en enfer, transformant ainsi celui-ci en une espèce de ciel. Découragé, l’ange revint avec le prisonnier, déclarant qu’aucun feu ne pouvait brûler Basile et qu’il était resté lui-même au sein effroyable de l’enfer. la légende raconte que l’excommunication fut rapportée et Basile admis au ciel. Le masochiste ressemble comme attitude à ce pieux personnage, entêté dans sa douceur, qui acceptait les châtiments qu’on lui infligeait en prouvant ainsi leur futilité et en atteignant son but secret par la voie détournée de cette humilité.

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