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Anticipando

Une question mise de côté précédemment devient maintenant impérative : de quoi le masochiste a-t-il vraiment peur ? Revenons à la petite fille dans sa baignoire. Elle ne permet pas à l’eau de tomber en grande quantité sur son corps, mais admet seulement quelques gouttes, une substitution symbolique, un échantillon. De quoi le masochiste adulte est-il effrayé ? La réponse la plus naturelle est la suivante : il craint ce qui est indiqué par sa fuite en avant, ce qu’il met en scène lui-même.

Cette réponse ne peut être correcte. Un adulte ne peut sûrement pas être effrayé à la perspective d’un coup sur les fesses, ni à celle d’être grondé par une femme. Les petits actes que les masochistes exécutent parfois montrent des traits bizarres. Par exemple, un homme doit ramper à quatre pattes dans une chambre tandis que son partenaire féminin est à cheval sur son dos et commande l’allure et la direction. Ou bien une femme doit insulter le masochiste, lui donner l’ordre d’exécuter les travaux ménagers sous peine d’être battu. Un autre homme est harnaché et fouetté. Un autre encore est mis dans le coin et grondé. Il est impossible qu’aucune de ces punitions justifie vraiment l’anxiété intense que nous avons supposée ; il est également difficile de déduire du contenu des actions ainsi mises en scène quel est l’objet de l’anxiété. Elles représentent du reste des reproductions des fantaisies qui les ont précédées.

Mais en revenant à ces fantaisies elles-mêmes - par exemple le cycle de Moloch ou celui de la reine meurtrière - nous sommes toujours en face d’une énigme. Que disons-nous de la fantaisie d’un prisonnier ligoté et sexuellement manipulé par de belles vierges jusqu'à l’orgasme ? Et des autres fantaisies, si excitantes pour l’un de nos patients, de Laocoom dans l’étreinte mortelle des serpents, ou de Marsyas écorché par Apollon ? Pouvons nous espérer découvrir la nature de ce que le masochiste craint vraiment derrière ces distorsions ? Leur découvrir, malgré leur différences individuelles, un commun dénominateur ? Il y a du reste un moyen de se débrouiller dans toutes ces complications et de pénétrer au cœur de leur conception. La technique analytique de l’interprétation offre une méthode aussi précise qu’une dissection anatomique, si l’on se débarrasse des enveloppes pour atteindre les parties cachées en leur centre même.

Il peut être affirmé d’une façon générale que les punitions et les humiliations auxquelles le masochiste se soumet et qu’il appelle, ne sont pas ce qu’il craint réellement, et qu’il est en toute inconscience ignorant de la vraie nature de cet élément inconnu. Ce qu’il semble craindre est une sorte de substitution à ce qui est caché. Cela peut être comparé à une indulgence. Comme chacun sait, une indulgence est une amende ou taxe ecclésiastique à laquelle le croyant se soumet volontairement pour échapper au terrible châtiment que ses péchés feraient tomber sur lui le jour du jugement. Comparé à la terreur qui l’attendait, toute indulgence, si pénible fût-elle, serait une vétille.

L’analyse a découvert que la calamité, en échange de laquelle le pervers offre comme indulgence tant de gêne et d’humiliations, est dans beaucoup de cas la mutilation de l’organe masculin, la castration.

Le coup que le masochiste reçoit de son partenaire est dans la plupart des cas interprété subconsciemment comme une transformation symbolique de ce terrible châtiment. Dans un cas que j’ai eu l’occasion d’étudier longuement, la fantaisie stimulante était d’être frappé par une femme sur son postérieur. La scène qui avait donné naissance à cette fantaisie pouvait être reconstituée par l’analyse en assemblant des fragments de souvenirs et en complétant les lacunes. Lorsqu’il était un petit garçon, sa mère l’avait menacé d’une punition soudaine et inattendue pour quelques petits méfaits. Les mots qu’elle employa alors ironiquement devaient être émis par la femme qui la représentait dans les fantaisies ultérieures et produisaient la même excitation ; c’était l’expression anglaise : " I’ll catch you bending " " Je t’attraperai quand tu seras penché " A part cet incident, j’en découvris un autre qui contenait la véritable essence de cette rêverie masochiste.

Ce nouvel incident avait précédé l’autre de quelques années ; dans son souvenir il ne contenait pas de stimulation sexuelle, mais l’avait beaucoup impressionné. Le père du patient, officier en service actif dans la grande guerre, était venu en congé. Il jouait souvent avec le gamin et avec son frère. Parfois ils imaginaient que le père était le roi Arthur et les enfants des écuyers dans le cercle de la Table Ronde. Dans l’une de ces occasions, les garçons devaient être armés chevaliers. Le plus jeune, le patient de plus tard, devait s’agenouiller devant le roi Arthur, assis sur son trône dans son uniforme anachronique. Il fit un petit discours, toucha légèrement l’épaule de son fils avec son sabre, et dit solennellement : " Ceci est le dernier coup reçu par vous qui ne sera pas vengé " Peu après ceci le père retourna au front et fut tué. Cette scène de sa consécration comme chevalier fut plus tard déplacée par l’incident où sa mère le menaça et fut transformée en une scène masochiste avec elle.

L’incident originel ainsi placé dans des circonstances tout à fait différentes fut plus tard discerné dans cette dernière scène. Comme on le sait, la cérémonie consistant à être armé chevalier par un coup de lame d’épée est une transformation médiévale de rites plus anciens, tels qu’ils furent célébrés jadis et le sont maintenant encore dans des tribus primitives comme initiation des adolescents à la puberté. Le point centrale de ces cérémonies, quoique n’étant pas la castration même est pourtant substitué à celle-ci, sous forme de circoncision ou subincision. C’est un fragment de vis psychique archaïque, projeté dans notre époque, et remontant à des temps préhistoriques inaccessibles à notre mémoire.

Bien que la castration puisse être une idée inconsciente du châtiment dans le masochisme masculin, ce n’est aucunement la seule comme maints analystes l’on supposé. Associées à l’idée de castration ou isolées paraissent d’autres idées plus grotesques encore, telles que celle d’être traité comme une femme par un homme, d’être violé ou fécondé. Il est à remarquer que les novices dans les rites de puberté des aborigènes australiens sont ainsi traités dans des pratiques homosexuelles passives par les hommes de la tribu, après la circoncision. Notons aussi que la circoncision et les tortures variées auxquelles sont soumis les adolescents et qui peuvent certes être comparées à des pratiques masochistes, ont pour suite une liberté sexuelle complète, soulignant leur admission au statut viril. Ici aussi, la punition précède le plaisir jusqu’alors défendu, introduit la licence des satisfactions instinctives exactement comme dans le Masochisme. On est presque tenté d’appeler masochistes ces adolescents australiens aborigènes, qui se soumettent volontairement aux cruels rites de la puberté. Après un examen plus serré, cependant, une comparaison avec les masochistes civilisés montre que ce qui était une réalité approximative dans le système religieux ou social de la tribu devient ici le sujet de fantaisies individuelles ou de visions déformées par le jeu de l’imagination.

A part la castration paraissent d’autres terreurs qui ne sont pas limitées au membre masculin. Ceci n’est pas surprenant ; l’anxiété de castration est naturelle pour une époque qui connaît la prédominance du facteur génital proprement dit dans la vie sexuelle. La castration représente évidemment la punition du désir incestueux - comme la circoncision chez les primitifs ; c’est la punition anticipée d’accord avec la vieille loi du talion. Le Masochisme, d’autre part, est plus ancien, peut commencer en une phase infantile qui ne connaît pas encore de tels désirs. Les fantaisies et scènes souvent grotesques, dans lesquelles la souillure par les matières fécales produit une stimulation sexuelle, ou dans lesquelles être mangé est une idée plaisante, ne peuvent être dérivées que d’une période infantile de beaucoup antérieure.

J’ai précédemment appelé la gêne ou la souffrance une sorte d’indulgence, une expiation anticipée substituée à une punition plus sévère ou terrible. Le masochiste, ai-je déclaré, sacrifie une pièce, abandonne la partie pour obtenir le tout. Dans cette conception pars pro toto j’accepte les arguments savants de S. Nacht et autres analystes. W.Reich aussi a une conception plus ou moins similaire de punitions substituées.

Cependant, une vision plus profonde n’exagérera pas l’importance d’une conception " économique " de ce genre, où le masochiste sacrifie la partie pour sauver le tout ; cette importance est d’ordre secondaire. La punition substituée a pris sur elle les éléments affectifs importants de la punition originelle ; toute l’anxiété est maintenant transféré à elle. Sa valeur affective est exactement la même que par exemple celle d’une violation insignifiante d’une prohibition pour le névrosé à obsession prohibitive. Quoique dans un cas pareil le mode " économique " d’envisager la question soit justifié, sa signification est de beaucoup inférieure à celle fournie par le mode dynamique. Ce n’est pas tant la question d’échanger une partie contre le tout, mais celle de sacrifier le tout avec la partie. Je retire par conséquent ma comparaison avec l’indulgence ; elle n’était pas inexacte, mais insuffisante. Il serait plus correct d’exprimer le rapport avec l’événement redouté (dans le Masochisme) en prenant la souffrance ou la gêne comme une substitution symbolique pour le châtiment mérité.

En partant de la théorie d’après laquelle le masochiste sacrifiait une partie pour obtenir le tout, S.Nacht arrive à une considération intéressante de la question de valeur. Il appelle élégamment cette computation (qui est plutôt un bilan comme nous le verrons plus bas) un " calcul de dupe " ; il justifie ce titre par l’affirmation que tandis que les souffrances et les sacrifices que s’inflige le masochiste sont réels, le danger dont il s’enfuit – nous pouvons maintenant ajouter : vers lequel il fuit – n’est qu’une fiction de l’inconscient. Cette évaluation est certes justifiée dans beaucoup de cas. Mais sa valeur psychologique est médiocre quoique souvent raisonnable, mais trop rationaliste. De plus, le calcul, si calcul il y a, ne peut pas évaluer seulement les risques ; les gains aussi doivent être pris en considération.

Je veux dire : est-ce que dans le Masochisme la souffrance et les sacrifices contrebalancent le plaisir ? Nacht semble assurer que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ceci peut être correct du point de vue du spectateur, mais c’est tout de même le point de vue du joueur qui compte. Le masochiste semble trouver que le plaisir obtenu vaut bien la souffrance. Il montre une ténacité, une obstination, qui ne se trouvent à ce degré dans aucune autre perversion. La question de valeur ne peut pas être tranchée uniquement dans une froide objectivité. Le bureau sur lequel Napoléon rédigeait ses plans de batailles peut pour certains représenter une très grande valeur, être pour d’autres simplement un meuble de " style Empire ". le plaisir pervers a certainement sa valeur pour le connaisseur. Je suis d’avis qu’il y a dans l’action et la rêverie masochistes des valeurs de plaisir qui n’ont pas encore été découvertes. Nous pourrions dire que le jeu s’attaque aux enjeux invisibles aussi bien qu’à ceux qui sont apparents. C’est pourquoi je ne suis pas d’accord avec Nacht quand il considère que le bilan plaisir-souffrance du masochiste est un " calcul de dupe " ; je crois qu’il a lui même établi son calcul sans considérer le facteur plaisir, je met en doute du reste sa conclusion que l’axe autour duquel tourne le Masochisme est seulement l’anxiété.

Sur la nature du danger redouté, je suis pleinement d’accord avec lui en considérant ces dangers comme fictifs, mais cela ne les rend pas moins réels pour le masochiste. L’anxiété est plutôt une obsession infantile que celle d’un adulte. Lorsque Gulliver au pays de Lilliput fit un geste moitié amical menaçant avec la main, il determina une panique parmi ses petits spectateurs, quoique à ses propres concitoyens ce geste eût représenté seulement une oscillation innocente du bras. Je dois répéter encore que le masochiste ne sait ni qu’il est effrayé ni de quoi il est effrayé. Il ignore ainsi qu’en cédant au cours normal de sa perversion, il entreprend une fuite en avant. Ce qu’il est capable d’affirmer, au cours d’une analyse concernant les dangers qu’il craint, est d’une nature si puérile et si absurde que cela ne peut être la cause d’une profonde anxiété. Mais ces déclarations sont des substitutions pour ce qu’il craignait à l’origine, ce qui, ayant eu ses racines dans son enfance, était immortel comme tout ce qui est subconscient.

Ce qui dans les pratiques masochistes paraît grotesque ou bizarre a un sens qui ne peut être élucidé clairement que par l’interprétation analytique. Le point d’observation choisi devient décisif pour la valeur du jugement psychologique. Les particularités ou cérémonies du Masochisme considérées en elles-mêmes paraissent souvent ineptes et futiles ; mais si on les considère comme les indications d’une signification cachée, elles acquièrent un sens. Le spectateur assis au premier rang des fauteuils d’orchestre et qui examine froidement le décor n’y voit que des toiles peintes et des panneaux mobiles, et réalise le côté trompe l’œil et artificiel de la mise en scène ; mais le spectateur des galeries reçoit l’impression de la sombre profondeur d’une forêt dans laquelle son regard plonge, ou celle d’une vaste salle conduisant à beaucoup de chambres. D’un point de vue étroit on peut croire que le masochisme repaie un peu de plaisir fugitif par de grands sacrifices et beaucoup de gêne, mais celui qui examine le problème d’un point de vue plus général y verra un essai de maîtriser les vielles anxiétés étouffantes, et comprendra que " être ou ne pas être " est ici la question.

Toute explication psychologique du Masochisme aurait à répondre à deux questions : qu’est ce qui est craint ? Qu’est ce qui est désiré ? Ces questions s’imposent inévitablement à qui reconnaît l’oscillation caractéristique entre l’anxiété et le plaisir dans l’attente masochiste. Quel danger craint-on, quel plaisir cherche-t-on ? Quelle est la punition, et quelle est la récompense justifiant tant de souffrances et de sacrifices ? Quelle est la menace causant la " fuite en avant ", et quel est le prix, quelle est la promesse faisant signe à ceux qui choisissent la gêne et l’humiliation ? Celui qui nous offre une théorie du Masochisme sans répondre à ces deux questions ne satisfait pas notre curiosité psychologique.

Nous avons jusqu'à présent suffisamment insisté sur la nature de l’anxiété dans le Masochisme. Mais que dirions nous du plaisir ? Nous avons affirmé que l’anxiété était inconsciente, dérivant d’un danger qui pesait sur les années d’enfance, d’une menace mystérieuse et inexprimable. Le plaisir, lui n’est pas loin de la conscience ; il est en effet librement avoué dans le Masochisme pervers, est du reste le motif décisif dans la perversion. Quoiqu’il soit plus difficile à déceler dans le Masochisme social, il doit néanmoins s’y trouver ; quelque immense satisfaction doit compenser de tels sacrifices, sévères et durables.

De fait, le plaisir est dans le Masochisme encore plus mystérieux que l’anxiété, non seulement quant à son origine et par le fait non encore expliqué qu’il découle de la gêne, de la souffrance et de l’humiliation, mais aussi à cause de son intensité. Le fait que ceux qui jusqu’à présent se sont occupés du Masochisme ne veuillent pas croire que le plaisir masochiste soit de nature et d’intensité variées est un argument contre eux. Nous entendons fréquemment dans l’analyse des cas de perversion que ce plaisir est plus profond, plus nuancé et plus satisfaisant que celui du commerce sexuel normal. Psychologues et médecins ont pris note de ces affirmations mais répondent que chaque perversion évalue son plaisir spécifique comme étant de degré supérieur à la satisfaction habituelle.

Le cas du Masochisme est tout de même différent ; il y a un facteur supplémentaire, qui intensifie le plaisir et lui confère une nuance spéciale. Je crois avoir trouvé dans mon analyse de types masochistes pervers que ce facteur inconnu est relié en quelque sorte à la peur qui d’un autre côté refoule le développement du plaisir. N’avons nous pas décelé comment l’anxiété troublait au début le développement du plaisir, puis était maîtrisée par la fuite en avant, et finalement contribuait à l’intensification du plaisir ? Le fait que le plaisir dérivant de la souffrance et de la honte soit éprouvé plus intensément a évidemment son importance. Cette intensité n’est pas diminuée mais bien augmentée par la souffrance ou la gêne. Nous soupçonnons maintenant que c’est la domination de l’anxiété et non l’anxiété même qui produit un effet si spécial.

La situation psychique doit être pareille à celle manifestée dans les manies. Le moi qui a surmonté une dépression profonde a gagné une sensation non pas de courage mais d’extrême confiance en lui et d’orgueil. les facteurs associés à l’origine à la dépression maniaque, qui continuent à survivre sur un niveau plus élevé, confèrent à la phase maniaque une nuance de violence et d’exagération. Dans le Masochisme aussi, le degré de souffrance ou de gêne qui précède la satisfaction doit être la cause de l’intensification du plaisir. Celui qui a tant souffert peut ressentir un plaisir plus profond ; ce qui a été si longtemps refoulé connaît une libération plus puissante. Cette nature antagoniste du plaisir masochiste contribue à lui conférer une nuance particulière que nous analyserons. Sur le fond de souffrance paraît une sensation plus intense et plus voluptueuse que celle de l’homme normal, du " bourgeois ". il y a ici des valeurs de plaisir cachées qui ne paraissent pas dans d’autres expériences sexuelles, nous devinons qu’en plus de la satisfaction instinctive de la sexualité, d’autres facteurs, non purement sexuels, entrent en jeu.

Cette nature particulière du plaisir masochiste et son rapport intime avec gêne, souffrance, humiliation, ne seront cependant pas compris si la signification capitale de la fantaisie anticipante n’est pas pleinement appréciée. Je l’ai mise en relief comme la caractéristique la plus importante du Masochisme et ai montré sa relation avec le délai. Nous l’avons de nouveau rencontrée quand nous avons examiné le rôle de l’anxiété, et trouvé que le masochiste ne supporte pas un accroissement de l’anxiété. Dans sa pensée le danger proche paraît tellement imminent qu’il ne peut se maîtriser qu’en se portant au-devant du danger. De par cette anxiété menaçante il devient hardi, ne peut plus attendre la punition, mais la provoque. la "fuite en avant " n’est possible que sur la base de pareilles fantaisies d’anticipation.

Le Masochiste a la face de Janus, une moitié tordue par l’anxiété, l’autre respirant le plaisir. Il est certain que la courbe du plaisir est aussi influencée par la force de l’anticipation. je reviens ici à un facteur que j’ai effleuré dans un ouvrage précédent (Surprise and the Psychoanalyst, Londres, 1936), et dont l’importance n’a pas encore été pleinement appréciée : le facteur anticipation. Le mécanisme de l’anticipation détermine la nature de l’expérience du plaisir masochiste dans ses formes les plus développées. C’est le même facteur qui maintient la tension d’attente. Le mécanisme de l’attente ne permet pas à la tension de dépasser un certain niveau, mais ne lui permet pas non plus de baisser. Si sous la pression croissante de la libido cette barrière est brisée, l’anticipation imaginée augmentera la tension et l’amènera à sa crise. La souffrance et la gêne sont encore éprouvées, mais le plaisir final est déjà anticipé. Il est certain que cette anticipation aide à supporter la souffrance et l’humiliation. est ce qu’elle aide seulement à les supporter ? Non, la fantaisie accueille la gêne et son accroissement, car le maximum de la gêne est le signal du plaisir imminent. Lorsque le coup est ressenti de la façon la plus précise, que la honte est le plus intense, la crise de l’orgasme est obtenue. Ainsi c’est en devenant plus forte que la souffrance devient un signal, un symbole, de l’explosion prochaine du plaisir, une " promesse de bonheur ".

C’est ici le moment de mettre en lumière un phénomène que j’aimerais appeler " contrôles masochistes ". Ce sont les épreuves auxquelles le sujet se soumet pour se prouver qu’il peut supporter une quantité considérable de gêne, de souffrance ou d’humiliation.

Nous savons maintenant que l’augmentation de gêne dans ces épreuves imposées à lui-même par le sujet accompagne une excitation sexuelle augmentée. Le lecteur évoquera le patient qui serrait de plus en plus sa ceinture et son col tandis qu’il s’imaginait être interne d’un collège militaire ; l’excitation sexuelle proportionnellement à la gêne. L’homme aux fantaisies du cycle de Moloch soumettait les victimes de son imagination, auxquelles il s’identifiait, à de nombreuses épreuves masochistes qui montraient leur capacité de résister à des douleurs croissantes. Il continuait à imaginer ces épreuves jusqu’à l’orgasme.

Le sens de ces " tests " semble d’abord être : serai-je capable de supporter cette épreuve, puis cette autre ? Une observation plus précise dévoile un autre sens : si je supporte cet accroissement de gêne et de souffrance, puis-je alors me permettre la jouissance sexuelle ?

La fonction anticipante de la fantaisie a certainement quelque rapport avec le caractère de la vie instinctive elle-même. Pour le désir, il n’existe subjectivement qu’un temps : le futur. La relation subjective des tendances au passé et au présent est donc purement négative. Le souvenir d’un désir instinctif le ramène en quelque sorte, l’anime à nouveau, le rend actuel sous forme de besoin. Aucun désir n’a son but dans le présent même, car il perdrait ainsi sa nature dynamique, de poussé en avant ; le but instinctif est dans l’avenir, le désir n’a qu’une relation positive avec le temps, une relation dans l’avenir qui lui promet satisfaction et ainsi une cessation temporaire.

Cette référence au futur, commune aux phénomènes de la vie instinctive, est intensifiée dans le Masochisme parce que dans son développement elle rencontra des digues et des obstacles. Le délai est l’une de ces digues, la préoccupation avec la fantaisie en est une autre. Dès que la solution de la satisfaction est trouvée, ces digues sont violemment rompues ; le masochiste, habitué à retarder longtemps la satisfaction, l’obtient maintenant seulement en l’anticipant d’une mesure. Au moment ou la souffrance atteint son maximum, le plaisir, stimulé par l’attente, se produit ; non pas calmée, mais excitée par la souffrance et l’humiliation, la libido sexuelle s’est hâtée vers son accomplissement.

Du point de vue de nos suppositions psychologiques, il est facile de comprendre que le mécanisme de l’anticipation se développe complètement dans cette situation ; la fuite en avant accorde au masochiste le châtiment qu’il redoutait, et le libère de l’anxiété inconsciente. La tendance au plaisir peut se déployer au milieu de la gêne, malgré elle et à cause d’elle. tandis que le pervers sent encore l’effet douloureux des coups, son imagination se précipite vers le but qu’il a payé si cher. L’augmentation de la souffrance et de la gêne, les punitions les plus sévères, sont désirées non pas comme telles mais comme avant-coureurs du plaisir entrevu. Seule une psychologie superficielle peut supposer que le masochiste désire la souffrance pour elle même, qu’elle est le but instinctif primaire. Elle n’est que le héraut annonçant l’approche de son maître, le plaisir.

L’oubli de prendre en considération ce mécanisme de l’anticipation est spécialement responsable du fait que le Masochisme sociale soit resté presque incompréhensible. Comment comprendre le jeu des tendances psychiques secrètes qui tendent à diminuer et à blesser le moi autant que possible, à l’amener à la honte et à la défaite ? Il est évident que les tentatives d’expliquer un phénomène si difficile à comprendre n’ont pas pris comme point de départ la considération de ce qui est secrètement redouté, de ce qui est désiré, de la punition à éviter, du plaisir attendu. Je reviendrais sur ce manque de compréhension lorsque je discuterai les expressions du Masochisme social.

Maintenant je désire seulement souligner que, là aussi, comme dans le Masochisme pervers, le mécanisme de l’anticipation détermine le développement psychique. Là aussi, l’imagination précède d’une ou même plusieurs mesures la réalité.

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