Le Masochisme
Limpatience dans la patience
La tendance naturelle à tout être humain dobtenir le plaisir et déviter la gêne semble être mise de côté dans le phénomène du Masochisme. Sagit-il de lexception confirmant la règle, posée par Freud comme le principe du plaisir ? Car le masochiste au contraire semble éviter le plaisir et rechercher la souffrance. Nos méditations précédentes, cependant, nous font douter de lexactitude de cette formule et de la supposition que le masochiste essaie simplement à sa façon de diminuer la souffrance et comme nous tous dobtenir son plaisir. Tout but peut être atteint par une voie détournée.
Il nous serait plus facile de progresser ici si, au lieu de postuler la prédominance du plaisir, nous partions de la position opposée. Léducation a le rôle important de nous permettre de retarder le plaisir résultant de la satisfaction de nos instincts en le remettant à un moment où nous pouvons en jouir en toute tranquillité. On doit apprendre à lenfant dattendre, de remettre la satisfaction de ses besoins ; ce retardement des besoins instinctifs est une demande de la culture. Ceci non seulement pour la sécurité de lenfant mais pour son adaptation au monde extérieur et aux conditions de la vie en société. Il est dans certains cas nécessaire déchanger la satisfaction dun instinct contre un avantage ultérieur.
Nous sommes dressés, et nous nous dressons, à renoncer à des satisfactions faciles et instinctives en faveur dautres intérêts. Nous apprenons tous à éviter la voie du moindre effort et à prendre celle du plus grand avantage. Freud a appelé cette exigence de la culture le " principe de réalité ". Ceci nentraîne pas labolition de la tendance élémentaire au plaisir, mais introduit une restriction imposée par les nécessités de la vie et ladaptation à lenvironnement. Le principe du plaisir nest pas infirmé, mais ses prétentions totalitaires sont restreintes. Nous apprenons tous plus ou moins à remettre la satisfaction de nos besoins. Mais cela signifie que nous apprenons à supporter la tension désagréable associée à ce délai.
Mais si la tolérance de cette tension est une des conditions imposées par le principe de réalité, que dirons-nous alors du facteur retardement ? Est-ce que la tension nest pas supportée aisément, même joyeusement, dans le Masochisme ? Elle est prolongée, devient même plaisir. Il paraîtrait à première vue que le masochiste soit spécialement bien adapté à supporter une tension déplaisante, comme sil avait à cet effet une dose spéciale de patience. Mais le fait quil recherche cette tension au lieu de simplement attendre, quil va à sa rencontre et en fait lobjet de son plaisir, montre combien il est en réalité impatient ; il paraît accepter les demandes de la réalité.
Mais les accepte-t-il vraiment ? Non, il les exagère, et le résultat de ceci est dabord une grande dose danxiété et de gêne inutiles qui ne sont pas apportées par la tension réelle. Dun autre côté, il gagne à cette prolongation un peu de plaisir en dehors des exigences du principe de réalité. Le retardement masochiste signifie un effort - un effort non réussi - pour se conformer aux demandes de la réalité ; mais en même temps cest un sabotage par exagération. Le masochiste exagère le délai et le transforme en plaisir ; de plus, il naccepte pas telle quelle la tension nécessaire, mais la distribue par-ci par-là, la supprime au besoin, suivant son bon plaisir. Il accepte ses exigences avec une obéissance tellement agressive quil en renverse le sens. On peut comparer sa façon dagir à celle de certains cheminots autrichiens qui parfois se mettaient en grève. Lorsque ces travailleurs étaient en désaccord sur leurs salaires ou leurs heures de travail, ils ne cessaient pas de travailler. Au contraire, ils continuaient à remplir leurs devoirs avec une conscience et une exactitude plus grande encore, en suivant à la lettre les règlements les plus détaillés, et sans soccuper des conséquences pratiques. Ce faisant, ils paralysaient toute circulation ; les trains ne pouvaient ni partir ni arriver. Ce sabotage par obéissance exagérée sappelait résistance passive. Et par rapport aux demandes de la réalité, le masochiste est dans un état de résistance passive.
On dirait, avons nous constaté, que le masochiste veuille rejeter les tensions plaisantes et au contraire prendre plaisir aux tensions désagréables. Nous savons que ceci nest quune affectation et nous connaissons son origine : manque à prendre en considération lanticipation de ce qui va se produire. Nous retrouvons une question traitée antérieurement, concernant le sens de la prédominance de la fantaisie pour le masochiste. Le mythe de Tantale nous a aidé à comprendre la situation créée par le délai. Le rapport entre la fantaisie et laccord avec le principe de réalité dans le Masochisme peut encore être éclairé par un autre personnage mythique de moindre importance. Le folklore allemand nous raconte maintes histoires sur la conduite étrange du jeune Till Eulenspiegel, naïf et malin tout à la fois. Ils était par exemple déprimé lorsque au cours de ses vagabondages il descendait aisément une route en pente, mais joyeux lorsquil avait à grimper sur le flanc dune colline. Son explication était quen descendant il ne pouvait sempêcher de songer à leffort qui suivrait lorsquil aurait à attaquer la prochaine colline, tandis que lorsquil montait son imagination lui dépeignait le plaisir que lui procurerait la prochaine descente. On serait tenté de trouver dans cette théorie extraordinaire un paradoxe évoquant dans sa sagesse naïve lattitude masochiste ; la théorie semble conseiller de garder la tête haute quand la vie est dure et de ne pas se laisser glisser à trop de bien être quand elle paraît douce et confortable.
Est-ce que ce personnage tour à tour joyeux et déprimé ne paraît pas être un parent de notre masochiste ? Il supporte mal le plaisir, il est déprimé quand tout va bien, enchanté quand les difficultés commencent. En un sens il a renversé lordre naturel des sentiments logiques correspondant aux circonstances, étant à laise quand les autres sont affectés, et mélancolique quand ils sont contents. Ces humeurs ne sont pas déterminées par le présent mais par anticipation de lavenir. Lanticipation détruit le plaisir lorsquun événement désagréable est en vue, et rend au contraire agréable leffort lorsque son résultat sera une situation plaisante. Le second cas spécialement souligne la ressemblance entre le vagabond légendaire et le masochiste. Si le premier pouvait sortir de son tombeau à Moellen, il pourrait nous fournir dutiles informations concernant la psychologie du Masochisme ; il pourrait instruire non seulement un prêcheur de sermons, mais un psychanalyste qui naurait pas encore reconnu limportance de lanticipation dans la fantaisie du masochiste.
Nous avons invoqué la notion de désastre imminent pour expliquer le caractère de lanxiété dans le facteur retardement. Lapproche de lorgasme est redoutée et évitée ; le masochiste ne peut supporter laccroissement danxiété correspondant à cette approche. Il doit donc rester en suspens. Mais si la tendance au plaisir devient prédominante, impatiente, il peut arriver que le masochiste ne puisse plus attendre le danger future, quil se précipite à sa rencontre. Il est impatient non seulement par rapport à la tension danxiété, mais aussi par rapport à la tension de plaisir. Son imagination, plus vive et plus excitable que celle des autres, anticipe non seulement le danger, mais aussi le plaisir et la satisfaction. Le désir du plaisir croît aussi intensément que lanxiété. Devenant insatisfait, il rejette contrainte et anxiété, et traverse la ligne frontière si respectée jusqualors.
La question se pose de savoir si cette impatience spéciale, ce refus daccepter un accroissement de tension, peuvent être rattachés à une expérience enfantine. Est-ce que jadis le masochisme enfant a vécu une scène où il a ressenti de la souffrance, de la honte, de lhumiliation, et qui justifierait lampleur de son anxiété ? Lexpérience analytique nexclut ni ne confirme cette hypothèse. On peut naturellement dans les histoires de masochistes trouver maints cas dans lesquels lenfant à été grondé et humilié ; mais il y a tout autant dhistoires où on ne trouve ni mauvais traitement particulier ni attitude menaçante de la part des éducateurs. Nous paraissons même trouver limpression contraire, que lenfant a été traité avec une douceur et une affection toutes spéciales. Des souvenirs de reproches sévères et de châtiments sont exceptionnels, et leur importance dépasse rarement la limite de ce que tout enfant peut supporter. Limpression exagérée produite dans certains cas par la punition ne dépend pas de la durée ou de la sévérité du traitement, mais dun facteur encore inconnu et dune sensibilité accrue dans les réactions de lenfant.
Nous pouvons plutôt supposer dans la majorité des cas que léducation fut trop indulgente et trop douce, et gâta ainsi lenfant ; si de tels enfants sont parfois grondés ou punis, le contraste avec leur traitement habituel aura une valeur psychique plus efficace. Une réaction similaire est obtenue si léducation est irrégulière et oscillante, si dun côté elle est indulgente et libérale et de lautre sévère et soudainement intolérante. Le facteur " soudaineté " a été déjà mis en relief ; dans quelques cas il est à remarquer que des menaces dans la période de lenfance prennent la place de la punition et de lhumiliation. Une telle menace peut occuper lesprit de lenfant pendant longtemps, étant anticipée et imaginée avec des détails circonstanciés.
Limportance des menaces dans la genèse des fantaisies masochistes et celles des sensations sexuelles qui les accompagnent na pas été reconnue jusqu'à présent. Des fantaisies de ce genre ont été dues à des menaces dans le cas de certaine petite fille ; sa mère la menaçait, chaque fois quelle avait été méchante ou désobéissante, dune fouettée par le père après son retour le soir. Lenfant devait passer maintes heures dattente avant lexécution de la punition quelle imaginait. A sa surprise elle se sentait sexuellement excitée en anticipant ainsi lépreuve. Le cas est pareil à celui dun autre enfant, un garçon, que sa mère menaçait de la stricte discipline dune école militaire. Des sensations sexuelles paraissaient quand le garçon imaginait les détails des exercices et des punitions qui lattendaient dans lécole en question. Il est clair que la menace devint plus tard la condition de son excitation sexuelle.
Il est frappant que beaucoup de masochistes ne se souviennent pas de punition sévères qui leur auraient été infligées, mais de punitions subies par des frères, des surs ou des camarades de jeux, qui deviennent ensuite lessence de leurs fantaisies. Plus étrange encore est un autre aspect qui parut dans beaucoup danalyses. Il sagit justement du souvenir de ces punitions ou humiliations exceptionnelles qui sont remémorées et éveillent encore des réactions très vives. Jai de bonnes raisons pour croire que dans ces cas exceptionnels la punition était déjà inconsciemment désirée et recherchée, et intentionnellement provoquée par la conduite du sujet. En dautres mots, la punition nétait pas la cause du développement masochiste instinctif de lenfant mais son effet provoqué par lenfant. Elle navait par rendu lenfant masochiste mais était déjà lun de ses buts instinctifs. Lopposé de cette supposition est basé sur une perspective psychologique erronée et sur le fait que nous associons les différentes phases du développement psychique de lenfant à des périodes plus avancées de sa croissance.
Si, par conséquent, la tendance masochiste de lenfant ne découle pas dune discipline trop sévère, pourrions nous déceler une tendance dans ces dispositions qui le rende moins capable que dautres de supporter des tensions psychiques ? Certains analystes (Sadger, W.Reich) supposent comme facteur constitutionnel un érotisme intensifié des membranes musculaires et des muqueuses. Cette hypothèse ne me paraît pas plus nécessaire que nimporte quelle autre et ne pourrait jamais être sérieusement établie. Tout observateur a pu certes remarquer que certaines zones du corps deviennent des régions préférées pour des sensations masochistes. Ceci néquivaut cependant pas à une hypersensibilité constitutionnelle ; la nurse ou la mère a donné son attention à ces régions. Les tensions des muscles de lanus sont les premières que lenfant doive apprendre à supporter. Ceci aurait dû être le premier résultat de léducation ; au lieu de cela, cest souvent sa première défaite.
Aucune solution claire ne peut être trouvée au problème de la prédisposition constitutionnelle à la tendance masochiste. Il est possible quune tendance marquée anale sadique constitue le facteur générateur le plus probable. Le masochiste serait alors la résultante psychologique des vicissitudes ultérieures de cette disposition instinctive.
Les premières tensions de lenfant concernent ses besoins, avec les altercations quils doivent subir dans le dressage pour la propreté et la ponctualité. Il doit apprendre à supporter temporairement la gêne en ce qui concerne le contrôle de ses intestins, les changements de température, etc. Léducation a souvent gâté lenfant en satisfaisant ses instincts trop rapidement ou facilement, aussi certes en tombant dans lexcès opposé par des refus brusques et irrationnels.
Nous pouvons tracer la voie qui mène des premières tensions élémentaires à celles des périodes ultérieures et à de plus sérieux efforts psychiques. Le contrôle des muscles était déjà requis par léducation primaire de lenfant.
Lanxiété de lenfant à cette époque concernait la perte de laffection, avec punition et humiliation conséquentes, sil se livrait à ses inclinations. Cette anxiété plus tard est remplacée par celle qui a rapport aux conséquences de la masturbation ou même de lexcitation sexuelle.
La crainte de la conscience, du superego a remplacé celle des parents. Au lieu de demandes extérieures paraissent des demandes morales ou esthétiques de la part du moi. La réaction agressive provoquée par la défense de céder aux besoins instinctifs na pas de moyens adéquats pour sexprimer, à cause de la faiblesse du moi dun côté, de léducation recommandant laménité de lautre ; elle doit par conséquent être réprimée. Mais cette agressivité refoulée rend plus profond les sentiments de culpabilité de lindividu, cest à dire son anxiété sociale.
Lanxiété sociale va remplacer la crainte originelle des adultes qui lentourent, de la colère des parents et de la perte de leur affection. Le danger qui, provenant du monde extérieur, entourait lenfant, a maintenant été introverti. Lanalyse des masochistes prouve que cette anxiété à lorigine était causée par les gronderies ou les punitions infligées par les personnes de lentourage immédiat de lenfant. Il est probable que le Masochisme pervers a retenu beaucoup plus de rapports intimes avec son objet, tandis que dans le Masochisme social ces rapports sont devenus beaucoup plus relâchés.
Notre point de départ fut lattitude du Masochisme envers les deux principes de réalité et du plaisir. En revenant à eux, nous observons maintenant que les deux principes suivent un rythme diffèrent. Dans la faim et la satiété, en prenant ou donnant de la nourriture, dormant ou éveillée, la petite créature obéit au rythme commun à toutes les créatures, que jappellerai rythme de linstinct. Cette façon de se conduire devra changer quand lenfant apprendra à se protéger contre les dangers qui menacent son existence, et à sadapter aux exigences de la vie en société. Il devra dorénavant dormir et manger à des heures déterminées, et devra apprendre à restreindre la satisfaction de ses besoins instinctifs suivant le lieu et le moment. Auparavant, il obéissait seulement au rythme dicté par ses impulsions, mais maintenant il devra prendre en considération le rythme imposé de lextérieur, et modifier le rythme précédent en conséquence.
Le problème de tout enfant sera dadapter tous ses actes et ses inhibitions à ce nouveau rythme de la culture. Lenfant doit vivre non seulement en accord avec les lois inhérentes à son évolution, mais aussi avec celles qui lassiègent de lextérieur. Lajustement au nouveau rythme est mis en uvre à laide de léducation et sous la pression de la nécessité sociale. Linfluence extérieure qui altère le premier rythme instinctif en le diminuant ou le ralentissant devient par la suite une possession intérieure. Lenfant doit lassimiler jusqu'à ce quil sente quelle est devenue sa propre tendance et quil est ainsi préparé sa vie autonome dans le groupe. Ce retardement du rythme introduisant des intervalles et des délais permet de supporter des tensions tant extérieures quintérieures.
Il semblerait que le masochiste ait parfaitement réussi à substituer le rythme social au rythme instinctif. Le retardement paraît être un arrangement spécial pour remettre à plus tard la satisfaction des instincts et pour être capable de supporter la gêne. Mais ce qui réussit trop bien est souvent un échec. La masochiste se conduit si bien parce quil craint une proportion plus grande de tension et quil déteste spécialement la gêne. Il ne sest pas adapté au rythme culturel, il la exagéré et par conséquent falsifié. Le but de léducation na pas été atteint, seulement une distorsion au caricature de ce but.
Obstinément, le masochiste oppose son propre rythme à celui qui règle les autres vies. Il est de plusieurs temps en avance ou en retard par rapport au délai et à lacte pervers même. Nous rencontrons de nouveaux par ce détour ce coquin dEulenspiegel et sa méthode particulière de vagabondage. Lorsquil descend tranquillement la pente, il est déprimé ; lorsquil monte péniblement au flanc de la colline, il est heureux. Ceci, cependant, constitue lessence même du Masochisme. Le masochiste et Till Eulenspiegel obéissent à un autre rythme que nous, leur propre rythme ; leur pas nest pas accordé au nôtre. Peut être parce quils entendent un autre tambour.