Le Masochisme
Les processus psychiques
Nous pensons avoir trouvé un nouveau moyen dapprocher le problème du Masochisme. Les descriptions de plusieurs caractéristiques non encore appréciées, se sont cristallisées comme résultat dobservations longtemps continuées qui ont été vérifiées maintes fois dans des situations nouvelles la compréhension psychologique et la description de ces trois traits caractéristiques sont les fruits dune enquête empirique dépourvue de tout préjugé ; ce résultat est indépendant de toutes les opinions précédentes des analystes en cette matière. Tout observateur tant soit peu psychologue - même sans avoir pratiqué la psychanalyse - peut se convaincre de leur existence en étudiant et en vérifiant soigneusement les détails des phénomènes.
Les trois caractéristiques que nous avons trouvés dans le Masochisme ne paraissent pas à première vue être psychologiquement apparentées ; elle salignent une par une comme isolées. Nous avons des raisons de croire que limportance spéciale de la fantaisie la relie au facteur suspens ; mais nous navons pas jusquici perçu un lien visible entre le trait démonstratif et les deux autres. Ceux qui préfèrent les solutions élégantes et brillantes à lhonnête vérité critiqueront le fait que ces trois caractéristiques du Masochisme paraissent au premier abord résister à une intégration commode. Même la signification de chaque facteur isolé échappe encore à notre jugement. On peut croire que la signification de la fantaisie a une importance fondamentale, que le facteur attente ou suspens est décisif pour la déviation de la voie normale, et que le facteur démonstratif nous sert à révéler ou à trahir quelque chose de caché. Toute affirmation définie serait prématurée, et nous nous méfions de toute spéculation, même des nôtres, dans un domaine accessible aux expériences psychologiques.
La découverte et lappréciation des trois caractéristiques du Masochisme peuvent certes avoir un intérêt théorique, mais une nouvelle conception de la perversion et de lattitude afférente ne peut sen dériver quen comprenant leur sens par rapport à la nature et à la genèse de la perversion. On devrait pouvoir prouver pourquoi elles sont présentes dans chaque cas de Masochisme, et de quelle façon leur présence détermine la genèse et le développement du Masochisme sexuel et social. Notre besogne est pareille à celle dun chimiste qui doit analyser une nouvelle substance et est tombé sur trois de ses propriétés essentielles. Il doit déterminer la signification de ces facteurs dans la synthèse et la nature de la substance afin de pouvoir la classer parmi celles que nous connaissons. Ce qui suit maintenant est un essai de résoudre ce problème ; on ne peut le faire sans incertitudes et sans répétitions.
Entre le plaisir et lanxiété
Nous choisissons le facteur "suspens " comme point de départ. Il se recommande à nous de part sa déviation frappante du processus psychique normal. On reconnaît dans sa manifestation deux tendances antagonistes ; lune tend à un accroissement de tension jusqu'à la décharge, lautre soppose à cet accroissement et évite la détumescence. Le suspens est le résultat du jeu mutuel de ces tendances, la résultante de leur conflit. Nous y découvrons un effort pour maintenir la tension stimulante à certain niveau moyen et pour retarder la décharge. La tension du délai prend sa note particulière dans la combinaison déléments délectables et anxieux. Il est évident que les deux sentiments tendent à laccroissement de la tension, plus précisément à laccroissement jusquau point qui aboutit à la décharge, au plaisir final. Ainsi ce plaisir final est lobjet dune expectation agréable et anxieuse à la fois. La déviation du cours normal de la tension consiste dans le retardement voulu de cet accroissement et dans la présence de lanxiété. Dici à la supposition que laccroissement est évité par anxiété il ny a quun pas ; mais cest un pas si précaire et si important psychologiquement quon ne doit le franchir quavec de grandes précautions.
Nous supposons dune façon générale que la tension est déplaisante et la décharge agréable. La tension que nous appelons faim est ressentie par nous comme déplaisante et nous cherchons à éviter laccroissement de cette tension-là. Mais il existe aussi des tensions plaisantes, comme par exemple lexcitation sexuelle ; cependant, même pareille tension agréable a ses limites naturelles. Si elle dure trop longtemps, elle change de caractère, devient déplaisante, et sa terminaison, la décharge devient désirable et est recherchée. Le masochiste apparemment veut produire un exemple contraire à ce cours normal. Il veut maintenir la tension aussi longtemps que possible et éviter la décharge ou la retarder autant que possible.
Est-ce vraiment la conclusion correcte à tirer de là que, comme le croient certains analystes, une longue tension est par principe plaisante pour le masochiste, et la décharge déplaisante ? Il paraît y avoir un défaut de raisonnement logique dans une supposition pareille, voire un défaut de psychologie. Si un chien, chaque fois quil sapproche dune saucisse, est menacé dun fouet de sorte quil renonce finalement à la saucisse, cela signifie-t-il quil ne désire plus la saucisse ? Si le chien évite de sapprocher de la saucisse, ceci est non point le symptôme dune idiosyncrasie du chien contre la saucisse mais bien le signe quil craint le fouet.
Le facteur anxiété dans le délai indique que laccroissement de lexcitation et la décharge - comparables dans notre exemple à lapproche et la saucisse - sont évités parce que le masochiste les craint. Comme tout autre mortel il désire lorgasme, la décharge agréable, mais il est en même temps effrayé, ou plutôt effrayé dune chose associée à cette idée. Il craint laccroissement de lexcitation non pas en soi, mais parce que celui-ci lamène dans le voisinage immédiat de la décharge et des choses quil craint. Il considère lapproche de lorgasme comme le signal du danger et réagit comme devant une menace urgente. De la même façon, un homme qui sapproche dune ligne de chemin de fer et entend la cloche signalant le passage dun express fera attention à ne pas traverser la voie.
La question qui suit est évidemment : de quoi le masochiste a-t-il peur ? Le moyen le plus simple de le savoir serait apparemment de le lui demander. Mais sa réponse serait sûrement quil ignore de quelle crainte il sagit, quil ne craint rien, quil retarde la décharge sexuelle parce que le retard lui procure un plaisir défini. Il a raison jusqu'à un certain point ; il ne craint rien consciemment - mais la note anxieuse dans le délai trahit linfluence dune anxiété subconsciente. Nous ne pouvons non plus douter du fait que le retard lui procure du plaisir ; nous pensons que le retard lui procure du plaisir ; nous pensons que le retard sest transformé en plaisir ultérieurement, dune façon secondaire. Cette opinion est valide ; le retard à lorigine fut une mesure de précaution. Il avait pour but de retarder la décharge parce que le masochiste la craignait - ou craignait quelque chose...
Que craignait-il ? On ne peut répondre directement à cette question ; nous ferons donc un détour. Nous avons de la nature du délai déduit la présence inattendu de lanxiété dans le caractère du masochiste. Le délai même nous paraissait, quand nous lexaminions sous un certain angle, comme une tentative de diminuer ou dexclure lanxiété. Nous savons, à cause de cette anxiété même, que cet essai ne réussit pas complètement. Mais est-ce la seule solution ? Nous pouvons mieux approcher le cur de la question par une enquête plus directement psychologique. Quoique la tension du délai soit apparente dans tous les cas de tendance au Masochisme, elle nexiste pas avec la même intensité dans ces diverses manifestations. Elle est très évidente dans le commerce sexuel accompagné de fantaisies masochistes, mais est plus limitée dans lacte explicitement pervers. Dans les scènes de punition et dhumiliation la tension de retardement ne paraît pas avoir dimportance, le facteur danxiété est moins visible. Lhomme qui se fait flageller par sa femme pour atteindre lorgasme éprouvera le plaisir anxieux associé au retardement pendant la préparation rituelle mais la durée et lintensité de ce sentiment ne sont cependant pas comparables à ce quil éprouverait dans lacte sexuel accompagné, avec la même partenaire, par des fantaisies masochistes prolongées. Nous trouvons bien la même anxiété, mais en quelque sorte atténuée
Ceci ne peut être une simple coïncidence. Nous avons trouvé un indice ; pourquoi lanxiété paraissant dans la perversion réalisée est-elle atténuée ? La réponse est : parce que la punition, lhumiliation, la honte, sont effectivement produites. Supposons pour un moment que lanxiété dans le délai soit associée à une punition, comme, par exemple, être battu ; cest une supposition grossière, insuffisante, mais qui simplifie les éléments de notre enquête. Ceci posé, il serait en effet facile de comprendre pourquoi lexécution du rituel pervers diminue lanxiété. Le masochiste est battu ; il na plus à craindre une menace dans lavenir ; elle est présente. La punition nest plus imminente : il la subie. Puis je rappeler ce que je mentionnais plus haut ? Ce nest pas la punition qui est lessentiel dans le Masochisme, mais la crainte de la punition. Et celle-ci augmente si la punition tarde à venir, ou ne se produit pas du tout.
Reprenons temporairement la comparaison avec le chien affamé. Nous pourrions aisément comprendre que le chien - pressé par une faim croissante - sempare de la saucisse malgré sa grande peur du fouet. Mais aucun chien ne sexposerait à un coup de fouet sans compensation. Il accepterait sil peut ainsi acquérir la saucisse, mais il ne considérerait certes pas le coup comme une surprise agréable. Cest ici que nous reconnaissons la faiblesse de notre comparaison. Elle est boiteuse, comme le chien même qui aurait reçu un coup sur ses pattes de derrière ; en tout cas, elle suffit pour nous confirmer que seul lhomme est un animal masochiste.
Dans le facteur délai, nous avons noté une tendance à exclure lanxiété associée à lorgasme en évitant un accroissement trop grand de la tension, et la cause même de lanxiété, la punition, nest pas évitée, mais au contraire recherchée, amenée. Et cependant, croyons-nous, les deux comportements antagonistes tendent vers le même résultat, ou des résultats similaires ; diminuer ou exclure lanxiété. Y a-t-il là une contradiction, et si oui, comment la résoudre ?
Je reviens à lexemple de la petite fille assise dans sa baignoire et qui seffrayait du moment où la nurse laisserait couler leau froide sur elle. Elle est effrayée, et cependant elle tourne le robinet elle même, et laisse les gouttes froides couler sur son bras nu. Jai déjà souligné que nous ne pouvons pas qualifier cette petite fille de masochiste. Lélément essentiel du plaisir dans le déplaisir manque, quoiquune sorte de satisfaction paraisse, comme si lenfant avait joué un tour à la nurse. Peut-être est-ce aussi lindice quune sensation agréable est mélangée à celle franchement désagréable de leau froide. Néanmoins, la petite fille nest pas masochiste. Il ny aurait aucune raison pour que des âmes chastes fussent choquées par cette perversité. Mais la petite fille est sur la voie du développement dune tendance masochiste ultérieure. Quest ce qui relie sa conduite en apparence puérile à celle du masochiste, de ladulte pervers ? Cela justement : une chose dont on est effrayé est amenée intentionnellement, et ce processus diminue lanxiété.
Cette affirmation est-elle correcte ? Ne manquons pas loccasion de contrôler nos suppositions. Dans le cas de la petite fille, ce nest pas lévénement redouté qui est produit. Elle na pas laissé une douche froide tomber sur son corps mais a laissé seulement quelques gouttes couler sur son bras. Elle produit seulement une fraction de ce quelle craint, une indication seulement, une petite dose, lenfant, sans doute, craignait leau froide, et cependant causait ce dont elle était effrayée, mais non le tout, une petite partie seulement, un échantillon peut-on dire. Quoique cela puisse paraître paradoxal, elle la produit elle-même, parce quelle le craignait tant.
Il est indispensable ici de se reporter au rôle particulier de la fantaisie dans lessence du Masochisme. Nous rencontrerons toujours ce phénomène ; lenfant était tellement effrayée parce que dans sa vive imagination elle prévoyait lévénement proche, menaçant. La peur de la douche froide peut nous paraître exagérée. Mais qui peut affirmer sans aucun doute que lintensité de cette peur infantile soit inférieure à la peur du jugement dernier ? Comme lanxiété de la petite fille grandissait avec lattente, elle ne pouvait la supporter, et préférait donc réaliser au moins partiellement linévitable choc redouté par son imagination. Mais par cette action, elle avait diminué et presque surmonté son anxiété, de par cette anxiété suprême était devenue une sorte dhéroïne. Cela peut sembler ridicule, mais le maniement du robinet nest pas moins héroïque que la décision de Beethoven : " de jeter ses mains dans la gueule du destin. "
Lanxiété fut ici diminuée et maîtrisée de deux façons : dabord par le passage de létat passif à létat actif, ensuite par anticipation, en changeant une menace dans le future en quelque chose de présent. Lanticipation imaginée accroissait lanxiété indéfiniment, lanticipation dans laction permettait à celle-ci de se dissiper. Un événement anticipé se transformait en action contrôlée. Deux altérations coïncidentes avaient coopéré pour diminuer lanxiété ! La première était associée à la situation du moi entre la passivité et lactivité, la seconde au rapport entre le moi et le temps.
Par la première altération le moi passe dun rôle passif à un rôle actif, par la seconde un événement future devient présent. Par la première, le moi devient maître des événements, par la seconde maître du temps dans lequel ils peuvent se placer. Une troisième altération est associée à ces deux-là. Laction de contrôle ne concerne quune partie des événements anticipés en imagination ; la situation dangereuse, menaçante, nest pas amenée dans sa totalité, mais seulement partiellement, et comme par jeu. Je résumerai le résultat : les trois altérations par lesquelles la jeune personne dans sa baignoire a maîtrisé son anxiété concernent lattitude passive ou active du moi, le cours dans le temps dun événement, et lamplitude de lévénement redouté. Nous obtiendrons peut-être encore dautres points de vue utiles en affirmant que ces trois altérations font diminuer lanxiété, peuvent même la faire disparaître, dans des cas de Masochisme pervers.
Parmi ces trois altérations, celle qui a rapport au temps me semble être la plus intéressante, et promet la classification psychologique la plus ample. Elle a aussi le rapport le plus intime avec le problème dont nous sommes partis, la question de laccroissement de tension dans lexpérience masochiste du plaisir. Rappelons que en général, tout accroissement de tension psychique signifie gêne, chaque diminution signifie plaisir. Lexemple de lexcitation sexuelle, cependant, nous empêche de donner une validité absolu à cette proposition. Car ici laccroissement de la tension peut procurer du plaisir pendant une période limitée. Citant cette exemple même, Freud souligna que le plaisir et la gêne ne peuvent pas être tout simplement proportionnés à laugmentation et à la diminution de tension, " quoiquelle aient sans doute beaucoup de rapports avec ce facteur ". Il pensait quelle ne dépendaient pas dun facteur quantitatif mais dun facteur que lon devrait appeler qualitatif. " Nous aurions fait beaucoup de progrès en psychologie, écrivait-il, si nous avions découvert la nature de ce facteur. " Il suggère que cela pourrait être le rythme, " le processus dans le temps qui comprend les changements, augmentations, arrêts des éléments agissants. Mais nous nen savons pas plus ".
Nous entrons ici, comme le souligne Freud, " dans la sphère la plus sombre et la plus inaccessible de la vie psychique ". Non seulement laccroissement et la diminution, mais léchelonnement dans le temps de ces altérations importent aussi. Freud lui-même croyait que laccroissement ou la diminution par rapport au temps était " le facteur décisif ". Il considérait ceci comme un domaine propice pour la recherche expérimentale. Aussi tant que nous navons pas un tableau dobservations et dexpériences exactes dans cette matière, il convient de partager la prudence de Freud.
Cependant nous nous hasarderons à avancer dun pas, un pas seulement, au-delà de ce quil a affirmé. Mais cest pour nous un pas décisif dans lobscurité de la mystérieuse sphère frontière. Je crois ici quune certaine augmentation ou diminution de la tension par rapport au temps est décidément déplaisante. En termes plus simples : une altération soudaine de la tension est associée avec une gêne intense, quelle soit augmentation ou diminution. Cest le rapport au facteur temps qui est ici décisif. Lélément déplaisir est conditionné par laltération de la tension exigeant un renversement psychique qui ne peut se produire sur le champ. Nous éprouvons une sensation désagréable si un jaillissement soudain de lumière agit sur lobscurité qui nous entoure, quoique nous ayons souhaité quil fasse moins sombre. En un autre domaine, une bonne nouvelle complètement inattendu cause une réaction violente de résistance.
La constitution de lappareil psychique qui a été soumis à un tel changement soudain de tension doit être ici prise en considération. Il est évident que lorganisme de lenfant et sa vie psychique sont moins capables dabsorber des augmentations ou diminutions de tension que ceux de ladulte. Les enfants réagissent à une altération soudaine de tension avec une action de défense beaucoup plus violente. Cest ici que nous devons nous référer à la peur initiale dont la répétition et la continuation constituent, croyons-nous, lanxiété.
Dun autre côté, ladulte peut aisément supporter une augmentation et une diminution de tension dans un intervalle de temps qui dérangerait au plus haut degré lappareil psychique de lenfant.
Cest pourquoi le plaisir et la gêne ne dépendent pas seulement de laugmentation ou de la diminution de tension mais aussi des conditions dans le temps de ces altérations. Cest seulement quand laltération se présente à certains intervalles, permettant des transitions régulières, quelle peut être plaisante, lorsque par contre elle nest pas préparée et se produit par à-coups, elle sera en général désagréable. Nous pouvons dire quelle est déplaisante chaque fois quelle nobéit pas à un rythme défini, quoique par encore perceptible à notre observation. Cette relation avec le rythme doit être soulignée ; car il y a des altérations soudaines de tension qui peuvent être plaisantes. Je citerai seulement lexemple du plaisir produit par certains mots desprit, plaisir fondé en grande partie sur une chute soudaine de tension psychique.
Nous nous sommes en apparence grandement écartés des problèmes du plaisir masochiste. En réalité, nous navons fait quun détour, et nous les retrouvons. Nest-ce pas le cas de la petite fille dans sa baignoire qui nous a menés à ces méditations psychologiques ? elle avait tellement peur dune altération soudaine dans la température quelle essayait de se protéger en donnant un tout petit tour au robinet. Dans son imagination, elle ne pouvait pas supporter laugmentation de tension anticipée par ces craintes. Il y avait bien là une impossibilité spéciale de supporter la menace de laugmentation soudaine de tension.
De la même façon, le moi du masochiste le protège dabord contre un choc psychique, un saut de tension, en privant lévénement futur de sa qualité dominante. La préparation consiste à modifier la distribution de la tension. La petite fille dans sa baignoire navait pas évité la souffrance inévitable, mais avait été à sa rencontre. La préparation consistait en une altération de la suite des événements. En tournant le robinet elle nagissait pas tant sur lévénement lui-même que sur son rythme. Elle créait une transition qui sans cela naurait pas existé. Elle ne pouvait peut-être pas se défendre contre le choc lui même, mais contre son action submergeante. En produisant sous une forme atténuée ce quelle craignait, elle avait réduit ou même éliminé la tension anxieuse.
Mais comment expliquer alors le prolongement de la tension que nous observons dans le délais voulu et qui paraît contraire à ce que nous venons de décrire ? Les deux façons de réagir sont typiques de phases différentes dans le développement de lattitude masochiste. Le retardement, le délai, le manque de décision, constituent le premier type de réaction, qui continuera longtemps. Laccomplissement de lévénement craint par lindividu est au contraire désiré quand il est devenu plus impatient et nest plus capable de résister à sa tendance instinctive. La forme plus ancienne se réduit à une situation typiquement infantile dans laquelle linfluence des forces cristallisées par léducation lutte contre celle des besoins naturels.
Nous supposons que la petite fille dans sa baignoire avait souvent eu des expériences à peu près semblables quand elle était plus jeune. A cette époque peut-être, seule dans la nursery, avait-elle senti soudain un besoin urgent de soulager ses intestins. La première impulsion était de céder au besoin ; mais sa mémoire lui disait que de succomber causerait la colère de sa mère ou de sa nurse. Lidée de la colère de sa mère tendait à arrêter la tendance naturelle à capituler devant le besoin ; le résultat de cette prohibition absolue était donc une résistance contre limpulsion physiologique, une contraction du muscle du sphincter. Lenfant maintenant était tiraillée entre deux forces : elle voulait dun côté, elle devrait même succomber à son besoin physiologique, et de lautre elle craignait la colère de sa mère, la perte éventuelle de son affection. Elle cédera finalement à limpulsion et se souillera, mais avec lanxiété exprimée antérieurement par le délai. Lintervalle de temps entre laccroissement de tension et la capitulation sera dominé par ce délai et montrera les caractéristiques que nous connaissons : retardement dune décharge et élément plaisir-déplaisir. Va-t-elle réussir à maîtriser limpulsion impérieuse ? Lacceptation du besoin instinctif, la décharge avec lanticipation craintive des conséquences menaçantes, constituent la situation fondamentale dont le complexe de retardement surgira plus tard. Ainsi la peur de la mère fâchée et prête à gronder peut produire un délai sensible. Celui-ci pourra se prolonger, une nuance psychique nouvelle peut être ajoutée à la situation ; le résultat final de cette oscillation entre lanxiété et le plaisir sera tout simplement un mélange des deux.
Les deux façons dopérer, le délai et la précipitation de lévénement craint, sont deux réactions différentes à des situations similaires mais non identiques. La situation est altérée par limpatience grandissante de la part du désir. Pour être plus précis, une tension causée par un besoin instinctif est déviée de son cours naturel par linterférence dune crainte. Un arrêt résulte du conflit des deux tendances ; la tension acquiert une nuance danxiété associée à lidée concomitante de plaisir. Il y a deux façons datténuer ou déliminer cette anxiété. La première est le retardement du plaisir final qui est craint à cause de ses conséquences ; en dautres mots un effort dempêcher la tension datteindre un certain degré et de la maintenir à un niveau désiré. Cela serait équivalent à une évasion de lévénement redouté, punition, reproches, etc.
Le mot évasion doit ici être employé avec réserve, puisque la conduite pourrait surtout être décrite comme une oscillation entre la fuite et lattraction. Il est de plus évident que la tendance au plaisir profite du délai déterminé par lanxiété. Le masochiste transforme la compulsion en plaisir pour tirer le meilleur profit de la situation. Lautre façon de traiter lanxiété est danticiper lévénement redouté en le provoquant. Jappelle ce processus - pour le distinguer de lautre - la " fuite en avant ". Cette réaction na du reste pas pour seul objet déviter lanxiété. Son but est aussi daider le désir impatient à atteindre sa victoire - même au prix dune certaine souffrance ou gêne. La série de questions psychologiques intéressantes qui se présentent ici doit être mise de côté pour une discussion ultérieure.
Pour le moment, revenons à notre question. En partant de la discussion du facteur retardement, nous avons été amenés à lexamen de plusieurs conditions de plaisir et de gêne. Nous avons découvert que le masochiste, oscillant entre son anxiété et sa tendance au plaisir, essaie de garder la tension " en suspens ". Cet essai a été précédé de plusieurs tentatives daboutir au plaisir malgré lanxiété ; cependant ce but reculait de plus sous linfluence de lanxiété subconsciente. La situation est comparable à celle de Tantale qui, après avoir été le commensal des dieux, fut banni aux enfers pour sa punition. Là il devait rester avec de leau jusquau menton et les plus beaux fruits à sa portée ; cependant, il devait souffrir une soif et une faim éternelles, car les fruits et leau reculaient lorsquil essayait dy goûter. Cette image satisfaisante devient encore plus semblable à la situation du délai dans une autre version du mythe : un rocher menace continuellement de tomber sur le roi infortuné et de lécraser.
Le cours de cette enquête nous a convaincus que le masochiste a une répugnance spéciale pour la tension danxiété. Le résultat est le même que si nous prenions soit le délai soit la production de lévénement redouté comme élément décisif pour notre conclusion. Soit quil évite daccroissement de la tension anxieuse en retardant lexcitation, soit quil produise ce dont il a peur, il ne peut supporter laccroissement de lanxiété. Contrairement à lopinion courante, nous pensons que le masochiste, comparé à la majorité des autres individus, est particulièrement impatient. Il sait mal attendre, et sa patience est une forme de réaction psychique.