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Le Masochisme

Le facteur provocateur

J’ai essayé de fournir une description objective des traits pas encore appréciés qui sont communs à toutes les formes du Masochisme ; mais je n’ai pas encore essayé d’expliquer la signification de ces caractéristiques par rapport à l’essence et à la genèse de cette tendance instinctive. Les trois caractéristiques sur lesquelles j’ai insisté peuvent être remarquées par n’importe quel analyste et ne sont absentes en aucun cas de tendance masochiste un peu développée.

Naturellement, il est d’autres traits encore qui n’apparaissent pas régulièrement, mais ont un rapport déterminé avec le Masochisme et exigent l’attention du psychologue. Ils sont évidents dans certains cas, mais à peine visibles dans d’autres. Il est tentant de considérer comme essentiel au Masochisme tout phénomène fréquemment observé. Une enquête sérieuse doit décider si ces traits appartiennent au " Masochisme pur " ou s’ils sont des symptômes associés provenant d’autre sources plongeant dans l’instinct.

Au début, je fus aussi tenté d’associer aux trois caractéristiques un de ces traits, qui accompagnait fréquemment les phénomènes masochistes. Je l’appelais le " facteur provocateur ", et je vais d’abord, avant de commenter ces rapports avec le Masochisme exposer sa nature qui peut se décrire ainsi : le masochiste use de tous les moyens à sa portée pour amener son partenaire à créer la gêne qui lui est nécessaire pour obtenir son plaisir ; il force une autre personne à le forcer. Cette formule semble bizarre, mais elle est due moins à la faiblesse de mon style qu’a la nature du Masochisme.

Dans sa forme la plus grossière, le facteur provocateur est aisément reconnu dans la scène masochiste même. L’exemple le plus simple est celui de l’homme qui explique à une prostituée de quelle manière inconfortable et humiliante il veut être traité. Il y a quelque chose de grotesque dans le fait qu’il demande à une autre personne de lui procurer de la souffrance ou de la honte, chose que la plupart des hommes détesteraient. Je ne sais pas si dans les ouvrages s’occupant de la question, les invitations ou instructions de ce genre sont considérées comme faisant partie du plaisir masochiste préliminaire ; j’en doute. Avec une prostituée on ne craint pas de donner des ordres ; avec d’autres partenaires, il devient nécessaire d’employer des méthodes plus raffinées, des moyens dissimulés de trouver l’approche au but instinctif, et de faire connaître les besoins personnels requis pour l’excitation et la satisfaction. Le masochiste le plus souvent s’efforce très activement d’atteindre ce but passif ; il y dépense souvent une quantité d’énergie psychique, de ruse et d’intelligence que l’on pourrait seulement comparer à celles qu’occasionnent les névroses à obsession. L’effort dépensé pour arriver au déplaisir désiré, qui est ici le plaisir, fait partie lui même des sensations du plaisir masochiste préliminaire. L’expression de cette tendance varie d’une incitation douce (" insulte-moi encore, chérie ! ") à des provocations grossières.

Mais si le but n’est pas atteint, les efforts peuvent prendre une direction et un caractère très similaires aux expressions de l’instinct sadique. Tout se passe comme si les obstacles qui se dressent devant l’accomplissement du but masochiste rendaient l’individu impatient et stimulaient les tendances sadiques. Lorsque la satisfaction immédiate et directe de son impulsion ne paraît pas possible, le masochiste devient provocant en cherchant à obtenir de son partenaire l’action désirée. Il existe beaucoup de masochistes " exaspérés " qui torturent leur partenaire jusqu'à ce qu’il ou elle réagisse avec la punition désirée ou la vengeance ; jusqu’alors la pression de la part du sujet croîtra indéfiniment. Cette technique comprend une surveillance, un espionnage continus du partenaire, sans que le sujet s’en rende compte. Il ressemble à un méchant enfant qui agace sa mère ou sa nurse jusqu'à ce qu’il soit puni. Un enfant pareil devient de plus en plus insupportable, et l’espionnage ici ne manque pas non plus. On dirait que l’enfant se demande en présence de la trop patiente mère : " va-t-elle se fâcher maintenant ? pas encore ? peut-elle supporter même cela ? "J’entendis une fois une petite fille réprimandée par sa mère dans une scène pareille demander avec curiosité : " mais si je continue, que feras-tu alors ?

Dans la conduite que je viens de décrire, les nuances entre les attitudes masochistes et sadique sont temporairement effacées. Des moyens agressifs sont employés dans le but d’obtenir punition, gronderie, humiliation ; la victime par vocation devient un tourmenteur, les rôles paraissent momentanément renversés. Le masochiste se conduit comme un sadique et son partenaire, dont il attendait souffrance, peine, humiliation, se conduit comme la victime d’un sadique. Ce défit, cet appel, cette provocation pour recevoir la satisfaction masochiste désirée, continuent dans leur forme sadique. Autant que je puisse m’en rendre compte, ce trait provocateur n’a reçu aucune attention de la part des psychologues. Lorsque Freud écrivait que le vrai masochiste tend la joue lorsqu’il a la chance de recevoir une claque, il pensait sûrement au même facteur qui comme il l’exprimait, avait pris la forme la plus douce d’une invitation. Le prototype infantile de cette conduite masochiste transparaît aussi - quoique l’enfant, en général, offre une autre partie de son corps à la claque. Ce prototype infantile conditionne l’expression provocatrice. Il s’étend cependant, jusqu’aux formes les plus sublimes et les plus sublimées du sentiment masochiste que l’on trouve dans son développement moral et religieux. Depuis le plaisir sexuel d’être battu jusqu'à la doctrine chrétienne d’offrir la joue droite quand la joue gauche a été frappée, et de la au programme de non-violence proclamé par Gandhi, il y a un chemin très long mais direct.

Il est de plus remarquable que la provocation masochiste soit moins importante dans la fantaisie que dans la réalité. Cela peut être dû au fait que la voie à la satisfaction masochiste offre moins de résistance dans la fantaisie. Surtout que dans la vie des caractères masochistes la provocation prend facilement la forme de taquineries, d’ironie, de disputes ou d’application de tourments suivant que le but instinctif comprend une forme plus légère ou plus sévère de punition. Cette conduite peut progresser d’une ironie légère au défi impudent du partenaire, d’une taquinerie d’apparence superficielle à l’insulte grossière si la satisfaction n’est pas accordée. Le moqueur insultant Thersite, décrit par Homère, était un inventeur de scandales qui irritait et ridiculisait les héros grecs jusqu'à ce qu’ils fussent provoqués à lui administrer une correction sévère. Il peut servir au lecteur comme le modèle d’un masochiste tourmenteur de ce genre.

En considérant la persévérance obstinée de la provocation, on serait tenté d’attribuer au masochiste qui agit ainsi un caractère tyrannique et despotique. On suppose une volonté forte dans cette provocation qui refuse d’être repoussée et d’accepter une réponse négative. Il est étrange, et digne d’être médité, que le masochiste dont le caractère normal est celui d’une soumission complète à son partenaire, d’obéissance absolue, insiste maintenant sur l’obéissance à sa propre volonté, sans s’occuper des désirs du partenaire. Est ce que ce caractère tyrannique serait seulement le renversement de l’humilité et de la passivité du masochiste ? Dans le traitement psychanalytique des masochistes le trait provocateur devient perceptible soit comme une résistance exaspérée soit comme une obéissance défiante ; comme une hostilité directe ou comme d’autre attitudes comparables. L’échelle va du silence obstiné aux remarques et à la conduite insolente. Le but de cette attitude peut être généralement appelé sabotage masochiste.

Tout se passe comme si le patient ne pourrait être contenté jusqu'à ce qu’il eût été traité avec froideur ou repoussé, comme s’il ne pouvait pas se passer de blâme et d’humiliation. Dans la violence de l’agression, le masochiste ne le cède en rien au sadique. Parfois la provocation typique sera manifestée par des insultes exagérées voulant épuiser la courtoisie et la patience de l’analyste. Un masochiste de ce type commençait une séance d’analyse avec les mots agressifs : " Est ce que vous faites quelque chose ? Non ; vous restez assis. Faites donc quelque chose ! " Son but inconscient était d’être grondé ou insulté.

Cette forme de provocation paraît d’une façon plus frappante dans le Masochisme désexualisé que dans sa forme perverse. Cependant il s’observe aussi dans ces cas-là. Je citerais un exemple magnifique tiré de la vie d’un patient qui ne trouvait de satisfaction sexuelle que si une femme le frappait sur les fesses. Dans une phase avancée de l’analyse, lorsqu’il avait lutté avec succès contre son obsession perverse, il se procurait tout de même son plaisir par un étrange détour. Il avait l’habitude de se promener dans l’une des rues très fréquentées de vienne, où il trouvait l’occasion d’approcher les femmes marchant devant lui et de leur donner une légère claque sur cette partie du corps qui pour lui évoquait tant de plaisir. Cela se faisait en général si légèrement que les femmes ne s’en apercevaient pas. Mais il arriva une fois que l’une des promeneuses n’accepta pas l’hommage de cette caresse qui peut-être avait été plus appuyée. Elle se retourna et se vengea vivement sur les oreilles de son admirateur inconnu. Sur quoi le patient s’écria, sincèrement indigné : " Mai quoi ? espèce de...pourquoi gueulez-vous ? Je suis moi-même un sadique. "

Voici un autre exemple de provocation dans le domaine social ; il s’agit d’un patient qui était avocat et devait parfois défendre des voleurs ou des escrocs. En faisant ceci il agissait d’une façon spéciale envers le juge. Il commençait par être très respectueux, humble même, tant qu’il craignait une condamnation sévère pour son client. Mais dès qu’il semblait que celui-ci s’en tirerait pas trop mal ou même serait acquitté, l’avocat changeait d’attitude d’une façon frappante. Il commençait à insulter le juge, à crier d’une façon de plus en plus insolente ; son intention subconsciente semblait être de provoquer l’exaspération du juge pour s’attirer une réprimande sévère. L’analyste n’avait pas de difficulté à reconnaître que l’avocat s’était identifié à son client et voulait provoquer une punition sévère. Il n’est pas superflu de souligner que de nombreux accusés, même innocents, exhibent devant les tribunaux une attitude provocante de type masochiste.

Lorsqu’un masochiste a ainsi réussi à forcer sa victime à l’insulter, il n’est pas rare qu’il se sente offensé et peiné. Du reste, cette réaction reste consciente, mais n’exclut pas la satisfaction inconsciente. Un certain type d’individu qui se sent constamment offensé doit être classé parmi les masochistes inconscients qui provoquent leurs associés jusqu'à produire finalement l’insulte ou l’humiliation. Je crois que la masse des gens maltraités par le sort comprend un grand pourcentage de masochistes larvés de cette espèce, qui se plaignent d’être injustement traités. L’obstination et la persévérance du masochiste parviennent presque toujours à leurs fins secrètes. Tel un Shylock inversé, il insiste pour être insulté tout en résistant énergiquement. Naturellement, ses efforts incessants et infatigables provoquent toutes les tendances agressives du partenaire qui est tenté de donner libre cours à sa propre cruauté. Dans sa recherche inconsciente le masochiste trouve toujours sa contrepartie sadique.

Le facteur provocateur n’est pas toujours aisément reconnu dans le caractère du sujet. Il se dissimule parfois derrière une pose psychique de martyr ; beaucoup de gens dans la foule des humiliés et des offensés invitent ceux qui les entourent à les traiter en victimes. La provocation à pour but de les amener à être maltraités, d’assurer leur exploitation et leur sacrifice. Ce martyr psychique, s’offrant au sacrifice, est exhibé à une victime chérie et haïe tout à la fois, l’épouse, les parents, les enfants, un ami. Une destinée ennemie s’est incarnée, a gratifié le masochiste d’un chef désagréable, d’une femme exaspérante éternellement malade, d’enfants ingrats, de parents abusifs, d’amis déloyaux. Mais sa réaction, sa " presque joie " de souffrir, sont caractéristiques. De plus, " l’art délicat de se faire des ennemis " doit être considéré comme une excellente forme de provocation. Le désir secret d’exciter l’envie et la jalousie, la haine et la colère chez les autres, de se créer un tas d’ennemis, fait partie de la technique provocatrice du Masochisme.

Si le but instinctif de l’amateur de souffrance est d’être grondé, châtié, puni, et si ce désir est d’une nature inconsciemment sexuelle, il est logique de classer la provocation comme une avance masochiste. Beaucoup d’analystes comme W.Reich ont préféré une explication facile des défis masochistes. Par exemple un chagrin d’amour enfantin. Le besoin anormal d’affection chez le masochiste est facile à déceler ; la théorie adopta tout naturellement l’équation : être puni = être aimé. Restait à savoir si être puni était vraiment le but instinctif essentiel du masochiste. Il ne s’agit pas ici d’une interprétation psychologique du trait provocateur, mais seulement de sa description et de sa classification.

Quelle place peut-on lui accorder dans l’ensemble des phénomènes masochistes ? Je crois qu’il n’y a ici pas de difficulté. Il fait partie (ce trait provocateur) de la technique du Masochisme ; son but est de provoquer une certaine conduite, une certaine réaction de l’objet. Il est bon de remarquer que cette technique spéciale a un caractère actif, agressif même ; cependant, nous espérons être à même d’en percevoir et d’en décrire le principe. Elle a une importance indiscutable non seulement dans la vie amoureuse, mais au delà de cette sphère, et peut se concevoir comme une variante du proverbe allemand : " fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fit à toi même. "

Quel est le rapport entre le facteur provocateur, auquel nous avons maintenant attribué le caractère d’une technique masochiste, et la caractéristique " démonstrative " précédemment décrite ? La provocation est un moyen d’atteindre le but instinctif obscur du Masochisme. La démonstration, par contre, fait partie de sa structure même ; les deux traits occupent des niveaux différents. Les techniques variées destinées à produire certain état sont évidemment dans un rapport déterminé avec la nature de cet état, mais ne font pas partie de ses caractéristiques intimes. Il ne contribue en rien à notre connaissance du phénomène chaleur en disant simplement qu’une façon de produire de la chaleur est de frotter une allumette sur sa boîte. Le facteur démonstratif est caractérisé par le besoin du masochiste d’avoir un témoin de son état de souffrance voluptueuse. Le facteur provocateur, lui, cherche à produire cette circonstance.

Nous pouvons ajouter deux raisons supplémentaires pour ne pas compter la provocation parmi les caractéristiques essentielles du Masochisme. Elle n’apparaît pas régulièrement dans la description de cette tendance et ne devient évidente que lorsque la satisfaction est refusée ou remise pour longtemps ; elle peut être remplacée ou masquée par d’autres traits. L’autre raison pour l’exclure des traits vraiment caractéristiques est que sa nature même est en quelques sorte étrangère au Masochisme. La description de cette tendance montre son côté actif et agressif. En d’autres termes : elle a sa source dans le Sadisme comme le partenaire dormant du Masochisme, la contribution sadique des instincts antagonistes ; elle ne fait pas partie de l’essence du Masochisme. Le " contrepoint " de la mélodie donnée est ici entendu ; le trait provocateur ne constitue aucun facteur essentiel de phénomène masochiste, mais représente son contrepoint.

Nous notons donc l’existence et l’efficacité de cette composante à cause de son intérêt psychologique, mais mettons de côté son appréciation définitive, jusqu'à ce que nous ayons obtenu une vision plus claire des rapports entre Sadisme et Masochisme. Nous abordons maintenant de nouveaux problèmes dans l’espoir que la perception et la description des caractéristiques du Masochisme nous rapprocheront de la solution de l’énigme qui a défié notre curiosité psychologique.

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