Le Masochisme
Le trait démonstratif
Jai promis de décrire les traits caractéristiques qui ne sont jamais absents dans un cas de Masochisme concret. Limportance capitale de ce que jai appelé la fantaisie ou rêverie consciente nous a paru être la première, et le facteur suspens ou délai la seconde de ces caractéristiques. Le troisième élément distinctif sera appelé ici le trait démonstratif, une désignation que je justifierai plus tard. Il souligne le fait que dans tout cas de Masochisme authentique, la souffrance, la gêne, lhumiliation, la honte, sont montrées et pour ainsi dire exhibées. Etant donné lévidence de ce trait dans maints cas, on peut certes sétonner quil ait été si longtemps sous-estimé. Quoique certains observateurs analystes comme K. Horney, J. Lampl et K. Menninger laient entrevu vaguement, ils ont tout de même passé à côté, mentionnant seulement le caractère narcissiste et exhibitionniste du Masochisme. Je montrerai plus bas que ces épithètes sont trompeuses. Quoique je sois davis quen général les dénominations naient pas grande importance, il se trouve que celles-ci transmettent une conception erronée.
Dans les pratiques des masochistes, la mise à nu des acteurs et les phénomènes psychiques afférents jouent un tel rôle que lon est tenté de supposer une connexion constante entre le Masochisme et lexhibitionnisme. Jai cependant deux raisons pour qualifier ce trait de démonstratif plutôt que dexhibitionniste. Dabord je désire éviter cette confusion qui associe lexhibitionnisme seulement avec la tendance à montrer ce que lon croit être beau ou attirant. Dautre part, par le mot démonstratif, je veux indiquer une signification secrète de ces exhibitions qui deviendra plus évidente un peu plus loin. Il me suffira ici de citer lexemple de Jean-Jacques Rousseau qui se sentait forcé, malgré un sentiment de honte, de montrer ses fesses nues à des dames qui passaient ; il démontrait ainsi non seulement la nature exhibitionniste du Masochisme, mais ainsi un trait additionnel très important que je veux qualifier de " provocateur ". Lexhibition, le " désir dêtre nu ", est en réalité un moyen de provoquer une punition aboutissant à la satisfaction sexuelle.
Parfois la démonstration est suffisante dans la fantaisie pour obtenir la satisfaction masochiste ; moins fréquemment dans la réalité même. Je me réfère ici à la jeune fille avec la fantaisie du boucher. Le fait dêtre couchée nue sur une table, quelle admettait être tout ce quil y avait de plus humiliant et honteux, lui procurait les moments les plus agréables, spécialement lorsquelle imaginait que les bouchers ne faisaient aucunement attention à elle. Dans le second exemple cité plus haut, de lhomme qui avait lhabitude daller chez une prostituée et de se faire battre parce quil avait été " méchant ", le déshabillage et la mise à nu de son postérieur étaient presque aussi important que le coup qui suivait. Nous devons noter ici ce qui différencie une démonstration de ce genre du narcissisme. Il paraît être indifférent à première vue si ce quon montre aux autres est beau ou laid. Dans certains cas, le masochiste peut imaginer que son corps est attirant, que ses excréments même sont sexuellement stimulants ; en dautres cas, le tout lui paraît être répugnant. Une enquête plus serrée révèle cependant une situation plus compliquée ; dans le cas dun orgueil spécial du masochiste au sujet de son corps, la punition ou la gêne qui la suit devient plus intense et lhumiliation aussi. Lorsquil sent que son corps est laid et lexhibition répugnante, ce sentiment même devient une caractéristique du plaisir masochiste et contribue essentiellement à lexcitation sexuelle.
Je rappelle lexemple des grandes fantaisies à base de sacrifices humains de lindividu qui aimait imaginer que des jeunes gens étaient sacrifiés à Moloch ou à une divinité aztèque. Pour cette mort horrible les plus beaux jeunes gens de la tribu étaient seuls choisis ; ils étaient exhibés au peuple entier. Nous pouvons ici soupçonner un orgueil narcissiste à lidée que ces jeunes gens - tous " doubles " du rêveur éveillé- sont dressés en face de lidole " vêtus seulement dun sourire ". Leur beaux corps stimulent ladmiration de tous les spectateurs. Eux-mêmes considèrent comme un honneur le sort dêtre livré à la terrible fournaise. Leur fière agonie dans cette rêverie peut être contrastée avec le sentiment profond dhumiliation et de honte quéprouvait certaine jeune fille imaginant quon la surprenait dans laction duriner, fantaisie qui lui procurait cependant un plaisir masochiste caractérisé. La place de la souffrance ou de la gêne physique est fréquemment prise par une exhibition de défauts psychiques ou physiques humiliants, qui dans la rêverie à une action stimulante. La situation " embarrassante " produit le même sentiment de plaisir anxieux que la punition physique.
Nous sommes ici sur le seuil qui nous mène à la forme désexualisée du Masochisme. Même dans les cas où il nest pas question de perversion au sens vulgaire du mot, ou la Masochisme signifie seulement une attitude envers la vie, cet élément démonstratif peut être aisément reconnu. Quand M.W.Reich trouvait un rapport étroit entre le Masochisme et l " exhibitionnisme larvé ", il était dupe des aspects extérieurs du phénomène. Une inhibition consciente de lexhibitionnisme ne contredit pas une tendance cachée mais cependant victorieuse dans la direction opposée. Le résultat de pareilles forces antagonistes est généralement une dissimulation démonstrative ou un exhibitionnisme à signes inversés. Une jeune femme qui comme adolescente avait eu damples fantaisies masochistes nen montrait plus aucun symptôme. Mais elle ne manquait jamais loccasion dinsister sur le fait quelle nétait capable de rien accomplir dintéressant manquait totalement de personnalité, et était inférieure à tout le monde comme charme et gentillesse. Elle paraissait vouloir démontrer à tout lunivers combien elle était insignifiante. Il était remarquable quelle aimât toujours souligner ce manque de charme comme si elle en était fière. Ici le spectateur ou écouteur est une condition sine qua non, comme dans dautres cas de Masochisme. Une telle glorification de ses propres défauts ne saccorde guère avec un exhibitionnisme larvé. Il est difficile de comprendre pourquoi ces personnes " inférieures " nessaient pas dêtre aussi réservées ou modestes quil serait naturel. Il ny a aucun doute au sujet de lauto-humiliation et de la dépréciation qui paraissent si frappantes à Reich, mais cest lévidence, linsistance de ces symptômes qui est leur trait essentiel. Il sont présent en effet, mais ce qui est plus important, cest quils soient si visiblement présents.
Quelquun demanda un jour à la jeune femme que jai justement mentionnée si elle pouvait écrire à la machine. " pas très bien, répondit-elle, réellement pas du tout " le lendemain elle mentionna comme par hasard quelle possédait un diplôme de dactylographie. Il y a donc fréquemment une attitude divisée ou ambiguë. On est tenté de dire ici : " Lorgueil vient après la chute ". Lubiquité du trait démonstratif parmi les amateurs de souffrance peut être décelée même si des tendances psychiques antagonistes ont imposé une réaction hybride déguisée. Comme je lai mentionnée, le résultat le plus fréquent est un compromis entre lexhibition et la dissimulation ; cela paraît plus paradoxal que cela ne lest en réalité. Cette espèce dambivalence se retrouve un peu partout. Voici un exemple fréquent : un homme entre dans une chambre où une dame est assise avec les jambes croisées dans une pose toute naturelle ; il est sûr quelle modifiera sa position sur le champ et essaiera darranger sa jupe. Or dans certains cas elle le fera de façon à souligner ou démontrer sa pudeur ; ce mouvement pourra trahir un mélange de lenvie dexhiber et de cacher tout à la fois. Dans le Masochisme nous rencontrons des compromis de ce genre, de la forme la plus délicate à la plus grossière. Lexemple suivant me fit beaucoup dimpression. Une patiente devait assister à un concert de gala dirigé par un artiste célèbre. Elle aurait voulu porter sa nouvelle robe du soir et des perles récemment reçues en cadeau. Mais elle hésitait à le faire de peur dattirer trop dattention sur elle par cette toilette somptueuse dans la petite ville quelle habitait. De sorte quaprès mûre réflexion elle porta sa robe simple de tous les jours - " pour épater le bourgeois ". Le résultat, naturellement, fut quelle était la seule femme qui nétait pas en toilette de soirée, et que tout le monde la critiqua. Elle attirait lattention de tout le monde, ce quelle avait soi-disant voulu éviter. Elle se sentit honteuse et supérieure à la fois. Par cette exhibition, que lon pourrait appeler malicieuse, une " coïncidence des contraires " avait été obtenue. Le but avait bien été dattirer lattention, le résultat fut bien que tout le monde la regardait. Le désir primaire, luttant avec la tendance opposée, avait produit un compromis masochiste, une espèce de démonstration négative, un exhibitionnisme à signe inversé.
Un homme de loi avait pris part pendant des années sans jamais parler aux séances dun club professionnel. Cependant, il aurait sincèrement voulu prendre part aux discussions, sachant quil avait des choses importantes à communiquer, mais il ne parlait pas, tout en se demandant comment son silence était interprété. De fait il attirait lattention générale par ce silence même. Métaphoriquement une violette laisse en générale savoir quelle fleurit, en se cachant. Une enquête serrée sur la psychologie masochiste montre quil nest pas question dune inhibition dominante de lexhibitionnisme ; tout au plus un exhibitionnisme à signe inversé. Même dans les cas dhumilité et de mépris de soi, de pseudo-débilité et de stupidité apparents, ce même désir dexhiber ses propres défauts et de sen glorifier est facile à reconnaître. Il est en effet frappant que tant de masochistes nont pas honte de leurs faiblesses mais sen vantent. Ces masochistes qui aiment à diminuer leurs qualités, à exhiber leurs défauts et leurs vices, sont des hypocrites invertis ; ils sont en réalité fiers deux-mêmes et fiers même des hontes et des humiliations quils sinfligent eux-mêmes. Leurs qualités et dons véritables nen brilleront que mieux par la suite. Leur modestie nest quapparente ; ils désirent la gloire et le prestige plus quaucun dentre nous. Leur tendance à se mettre à lombre nest quune réaction de leur désir de briller, et en même temps une expression de ce désir continuel.
Tout le monde connaît des gens qui se font un mérite de leurs souffrances. La souffrance dans le Masochisme a une façade extérieure désireuse de sopposer au milieu, une façade composée contre le monde extérieur. Sans la présence de ces témoins, la souffrance perd beaucoup de son agrément. Il suffit davoir suivi avec attention des analyses de masochistes pour avoir envie de citer les mots de Moerike : " Moitié plaisir, moitié plainte ".un relâchement de lattention manifestée envers la souffrance peut produire lexaspération et la colère. Une patiente, dont la famille prenait en général très au sérieux ses fréquentes attaques, resta un jour entier étendue sur son divan en gémissant. Comme personne ne faisait attention à elle, elle se leva et shabilla sans plus soccuper de ses " souffrances ". Un membre de cette famille en général empressée autour delle, qui cette fois ne sen était pas occupé, lentendit se murmurer : " eh bien ! rien à faire ".
Fréquemment nous trouvons le mélange du désir de cacher et de montrer manifesté dans la démonstration par le masochiste quil peut souffrir en silence. En certains cas caractéristiques, où il y a eu un motif réel de grief ou de peine, la démonstration paraît signifier : " je ne vous en veux pas, même si mon cur doit se briser ". Cette souffrance silencieuse soulignée tient à être observée, le calme avec lequel elle est supporté est là pour être admiré. Une objection pourrait être faite ici : nexiste-t-il pas des souffrances sans intention démonstrative ? Certes, il en existe, mais ce ne sont pas alors des souffrances masochistes ; le facteur démonstratif est essentiel, et ne peut pas être séparé du Masochisme. Quand cette note démonstrative est accentuée, elle sonne souvent faux, ou paraît alors comme lacteur de sa propre misère, vantant et proclamant sa souffrance. Je trouve que ce trait est évident même dans la façon démonstrative dont le masochiste, tel job, exhibe ses malheurs à ses amis.
Ce trait démonstratif nest pas du reste limité au domaine physique. Considérons par exemple les écrivains épiques russes Dostoïevski et Tolstoï qui montrent une volupté réelle en exhibant leurs faiblesses au monde entier. Le même trait peut se déceler ici. Le trait démonstratif est là aussi bien dans les cas de perversions masochistes proprement dites que dans les caractères masochistes lato sensu. Les confessions et la correspondances de Rousseau, les fantaisies masochistes de Baudelaire, sa tendance à la confession (" Mon cur mis à nu ") sont des exemples évidents. Lhistoire de la religion fournit la même combinaison de caractéristiques. Les martyrs du Christianisme primitif attachaient une importance capitale au fait que leur souffrance ad majorem christi gloriam était publique. Ces témoins de la foi désiraient avoir des témoins de leur martyre. Ils aimaient montrer leurs blessures et leurs humiliations ; ils désiraient que le monde entier connût leur zèle passionné. Il y avait aussi les stylites, comme saint Siméon le Stylite - magistralement décrit par Anatole France - qui exhibait son ascétisme, ses privations et ses pénitences très haut au-dessus de la place publique pour que tous les yeux puissent le contempler.
Un manuscrit religieux du XVe siècle contient une confession naïve de bonheur masochiste accompagné de son caractère démonstratif. Il y était raconté quà Pérouse un saint entre dautre prisonniers attendait son exécution. Ses compagnons étaient déprimés, lui par contre joyeux. Il leur dit : " Sachez que je suis heureux parce que je serai vénéré comme un saint de par le monde entier. " Ceci mène en ligne droite aux fakirs hindous et aux derviches mahométans avec leurs tortures infligées par eux-mêmes.
Leur idéal est de voir un grand nombre dillustres spectateurs contempler leurs souffrances et, au besoin, leur mort cruelle. Les exemples opposés dascètes ou de martyrs solitaires ne sont que des contradictions apparentes. Même pour les moines solitaires, saint Jérôme dans le désert, saint Antoine en Thébaïde et tous les ermites qui sinfligeaient les plus terribles flagellations, il restait un témoin, le plus important de tous : Dieu. Cest à Lui quils voulaient montrer comment ils savaient souffrir pour lui, et prouver comment ils savaient se punir de leurs péchés.
Quelque sincère que soit la pénitence, quelque volontaire la souffrance, elles ne peuvent se passer dun public. Dans la plupart des cas on y reconnaît le caractère dune représentation, avec souvent une certaine atmosphère théâtrale. Cette note démonstrative nest pas confinée aux individus masochistes. Elle peut se remarquer dans lattitude de groupes ou de peuples auxquels le destin a infligé un passé ou un présent malheureux ; dans la vie de ces peuples, le lien entre lidée dêtre aimés et celle dêtre punis paraît aussi sur un niveau élevé, fréquemment religieux. Les souffrances du peuple sont interprétées comme le signe dune mission précise, et du fait quun rôle important dans lhistoire de lhumanité leur a été dévolu. Dieu est censé avoir distingué ce peuple en lui infligeant des souffrances et des épreuves spéciales. Le caractère sexuel du châtiment se décèle parfois dans la vie psychique des groupes comme dans celle des individus : " Dieu aime ceux quil châtie ".
Ainsi une tribu avec une destinée particulièrement tragique se considéra comme un peuple élu, préféré de Dieu. Cest lanalogie ethno-psychologique avec lidée infantile : mon père me bat et maime. Lorgueil secret de souffrir se révèle ici ; lespoir dun triomphe final peut conduire à lextase, à une orgie de souffrances. Laugmentation des privations et de la souffrance garantit la proximité du jour de la rédemption et de la victoire sur lennemi. De même, laugmentation de la souffrance dans la pratique de la perversion masochiste peut être le signal avant-coureur de lorgasme imminent ; elle nest accueillie quen apparence comme plaisir-souffrance, en réalité la souffrance est saluée comme une phase précédent le plaisir. La différence consiste dans le fait que le facteur sexuel prédomine dans la vie psychique des pervers, tandis que le facteur social prédomine avec les peuples et les masses. Le Masochisme, ou plutôt les attitudes masochistes de masses ethniques ou religieuses, exhibent aussi ce caractère démonstratif.
Pour en revenir à la vie psychique individuelle, nous devons ajouter quici aussi le même trait est présent dans la transition du Masochisme pervers au type désexualisé. Il réapparaît en tant que mépris et dérision de soi-même en présence des autres. Même seuls, certains de ces masochistes montrent une façon dagir tout opposée à celle de la reine dans le conte de fées : " Miroir, miroir, sur le mur, disent-ils, quelle est la plus stupide, la plus laide, etc. ; de nous toutes ? " Lintérêt des autres doit être stimulé et attiré vers le moi par la maladresse, la mauvaise conduite, voire le crime. Jai eu loccasion dobserver de près un cas intermédiaire analogue : un homme dâge moyen, qui pendant plusieurs années sétait adonné à des pratiques masochistes sexuelles, avait pendant lanalyse renoncé à sa perversion et sétait adapté à une vie sexuelle normale. Mais son caractère avait passé lentement par une transformation spéciale ; il allait beaucoup dans le monde et amusait ses amis et connaissances en leur racontant de nombreuses anecdotes dans lesquelles il figurait comme un individu mal chanceux ou dupé par les autres. Il émettait une série de mots spirituels, parfois très à propos, qui sans pitié tournaient en dérision sa stupidité, son manque de tact, son égoïsme. En dautres mots, il faisait le clown pour permettre aux autres de se moquer de lui.
Sa perversion sexuelle avait été en quelques sorte transformée en une excentricité sociale. Son Masochisme avait survécu en lui faisant assumer le rôle dun Debureau, dun comique se moquant de lui-même ; son humilité portait maintenant un masque social. En exposant sa propre ignominie dans son cynisme dirigé contre son propre moi, il avait souligné le caractère démonstratif de sa psychose. De la même façon que précédemment il avait exposé ses fesses dans les scènes de flagellations, il exhibait maintenant sa nudité psychique.
Je voudrais souligner ici le fait que lexamen dune évolution psychique de ce genre nous permet aussi de comprendre la psychologie des gens desprit - spécialement de ceux qui tournent leurs flèches contre leur propre moi - et la genèse du comique conscient en général. Il sagit dune sorte de démonstration masochiste consistant à confesser des défauts en public pour amuser les autres. Ce nest pas une contradiction si ces démonstrations voulues de la faiblesse et de la stupidité du sujet dévoilent son caractère masochiste apparenté aux types comiques de Falstaff ou de Don Quichotte. Même les clowns montrent parfois ce mélange spécial de désirs contradictoires : montrer et cacher. " Ris, Paillasse, fais tes grimaces ", chante le héros de Léon Cavallo. Mais le but de ce genre de rire nest pas seulement de masquer la souffrance, mais bien en même temps de la montrer. La stimulation du rire est un procédé spécial du comique pour obtenir une satisfaction masochiste. Le fait quil fasse lidiot ne signifie pas quil soit idiot.
Une objection fondée sur lexécution de pratiques masochistes solitaires par certains pervers est facilement réfutée. Fréquemment des jeunes gens - rarement des femmes - pratiquent lautoflagellation devant un miroir. Dans lun de ces cas le patient, qui ainsi obtenait lorgasme, devait dabord voir dans le miroir les marques sanglantes ainsi produites sur ses fesses. La solitude est matériellement réelle, mais non psychologiquement. Le masochiste imagine un spectateur dont il remplit parfois le rôle. Ce témoin imaginaire prend part à la contemplation plaisante de lexhibition et de la flagellation. Cette personne seconde ne peut être éliminée dans la fantaisie car elle est pour ainsi dire le véhicule de laction créatrice de plaisir. Dans ces pratiques masochistes solitaires, la personne seconde est aussi essentielle que la représentation inconsciente dune autre personne (père, mère) imaginée comme étant présente et compatissante lorsque la victime sapitoie sur elle-même.
On peut aisément imaginer la genèse de ces scènes de flagellation devant le miroir. Elles sont des essais de réaliser des fantaisies dans lesquelles une seule personne a assumé deux rôles. De tels essais sont un pas de limagination pure vers des scènes masochistes réelles avec un partenaire qui sera éventuellement cherché dans la vie réelle. Cest le moment de rappeler ce qui fut dit plus haut sur limportance et le rôle primaire de limagination dans le Masochisme.
Cest peut-être aussi le moment de justifier la désignation de " démonstratif " pour le trait ainsi qualifié, et pour le distinguer dappellations similaires. Il a été dit précédemment que le mot " exhibitionniste " nest pas adéquat, parce quil sous-entendait que le démonstrateur est fier de ce quil exhibe ou le juge beau ou digne déloge. Ceci, cependant, nest le cas ni pour le masochiste pervers ni pour le masochiste moral. Beaucoup dentre eux estiment leur exhibition comme dégradante, humiliante et honteuse. Finalement, on ne pourrait parler que dun exhibitionnisme à signe inversé, comme dans le cas des Gueux, ces gentilshommes des Pays-Bas qui après coup semparèrent dune épithète péjorative pour en faire un signe honorifique, portant de petits boutons de mendiants en argent ou en cuivre sur leurs chapeaux ou leurs ceintures, comme symboles de leur fraternité. Ils transformèrent le signe dignominie en une espèce demblème triomphant, comme Hester Prynne dans le roman de Hawthorne portait la " lettre rouge " et senorgueillissait de ce que les magistrats avaient infligé comme une punition. Même si, avec ces restrictions, on pouvait qualifier ce trait typique dexhibitionnisme, il serait erroné de lidentifier au narcissisme comme lon fait certains observateurs (Lampl, Menninger). Jai dépeint lattitude du Masochisme envers lexhibition comme étant un moyen dattirer lattention. Pour le moment nous laisserons de côté la question de savoir si elle découle du désir de recevoir une punition ou une preuve daffection, ou si elle a quelque autre but ; je ne comprends pas dou vient lidée dappeler cette façon de sentir " narcissiste ".
Nous limitons cette épithète à lattitude dun être épris de lui même. Cette caractéristique et son symptôme le plus déterminé, son expression la plus visible. Le beau jeune homme du mythe grec qui séprend de sa propre image reflétée sur la surface dun étang ne se préoccupait aucunement de lintérêt éventuel marqué par dautres ; il était absorbé par la vue de sa propre beauté et était indifférent à ce qui lentourait. Combien différente est limpression que nous produit le masochiste ! Son exhibition a tous les caractères dun travail dapproche pour être remarqué et aimé ; sa conduite est tout à lopposé du narcissiste. Il serait plus correct de préciser que le narcissisme éventuel de ces masochistes a été dérangé puisquils font de tels efforts pour attirer lattention des autres. Le Masochisme nest donc jamais un signe de narcissisme, mais un indice que celui-ci a été troublé, aussi du fait quon veut le rétablir. La désignation de " narcissiste " pour le masochiste proprement dit est aussi peu indiquée que la comparaison dun gourmet qui aime déguster une nourriture exquise dans la solitude à un homme marchant à la tête dune parade de la faim portant des affiches criardes. Lemploi erroné et labus de la terminologie analytique se manifestent dans des désignations et caractérisations mal placées de ce genre.
La désignation de " démonstratif " pour le trait dont nous nous occupons a, par contre, été choisie parce que plus que tout autre qualificatif elle peut décrire lattitude typique mentionnée plus haut. De plus, cest selon moi le terme le plus " neutre " car il nindique rien du but poursuivi par lexhibition masochiste. Cest pour cela spécialement que je le préfère au terme trop précis d " exhibitionniste ".
En faisant le tour des caractéristiques du Masochisme, jai montré la connexion intime entre la prédominance de la fantaisie et le facteur " attente " ou suspens. Psychologiquement, ils forment un couple. Le facteur démonstratif par contre reste de côté, isolé. Nous ne sommes pas encore en mesure de déceler une connexion entre lui et les deux autres, à supposer quil y en ait une.
Le but de la démonstration ne peut pas être deviné à lavance. On pourrait tout au plus affirmer négativement quil ne correspond pas à lattribution faite par beaucoup danalystes, au narcissisme ou à lexhibitionnisme. Nous avons tout de même gagné quelque chose en étant capable de rejeter de pareilles affirmations. La tendance secrète du trait démonstratif pourrait peut-être être serrée de plus près en observant ce quelle essaie de présenter ou dexhiber. La réponse semble être assez simple : le spectateur ou témoin est supposé voir la gêne, lhumiliation ou la honte du masochiste. Dans le domaine du Masochisme social, il est mis en présence de léchec du sujet observé, de ses défauts, de sa stupidité ou de son infériorité. Cette réponse est-elle satisfaisante comme explication du but secret de la démonstration ? Pas tout à fait ; elle répond à la question de savoir ce qui a été montré dabord, mais nélucide pas le point de savoir ce qui est dissimulé et caché dans une exhibition de ce genre. Si un homme assis dans une chambre fixe sans cesse du regard le coin de droite de la chambre, cela pourrait fort bien signifier quil y aperçoit quelque chose dimportant. Dautre part, cela pourrait être tout simplement lessai de détourner lattention des autres du coin de gauche ; il y a peut-être dissimulé quelque chose. En tout cas il est curieux que la honte et la punition soient exposées si ouvertement par le sujet.
Tous les phénomènes psychiques ont une tendance à se trahir, même le masochisme. Le facteur démonstratif doit montrer ou prouver quelque chose ; il ny a aucun doute à ce sujet : cest son essence même.
Mais en montrant quelque chose si ouvertement il dissimule quelque chose dautre. Lexistence de ce facteur démonstratif, une énigme en soi, renforce limpression dun paradoxe caché dans le Masochisme.