banner_Reik.gif (4228 octets)

Le Masochisme

Le trait démonstratif

J’ai promis de décrire les traits caractéristiques qui ne sont jamais absents dans un cas de Masochisme concret. L’importance capitale de ce que j’ai appelé la fantaisie ou rêverie consciente nous a paru être la première, et le facteur suspens ou délai la seconde de ces caractéristiques. Le troisième élément distinctif sera appelé ici le trait démonstratif, une désignation que je justifierai plus tard. Il souligne le fait que dans tout cas de Masochisme authentique, la souffrance, la gêne, l’humiliation, la honte, sont montrées et pour ainsi dire exhibées. Etant donné l’évidence de ce trait dans maints cas, on peut certes s’étonner qu’il ait été si longtemps sous-estimé. Quoique certains observateurs analystes comme K. Horney, J. Lampl et K. Menninger l’aient entrevu vaguement, ils ont tout de même passé à côté, mentionnant seulement le caractère narcissiste et exhibitionniste du Masochisme. Je montrerai plus bas que ces épithètes sont trompeuses. Quoique je sois d’avis qu’en général les dénominations n’aient pas grande importance, il se trouve que celles-ci transmettent une conception erronée.

Dans les pratiques des masochistes, la mise à nu des acteurs et les phénomènes psychiques afférents jouent un tel rôle que l’on est tenté de supposer une connexion constante entre le Masochisme et l’exhibitionnisme. J’ai cependant deux raisons pour qualifier ce trait de démonstratif plutôt que d’exhibitionniste. D’abord je désire éviter cette confusion qui associe l’exhibitionnisme seulement avec la tendance à montrer ce que l’on croit être beau ou attirant. D’autre part, par le mot démonstratif, je veux indiquer une signification secrète de ces exhibitions qui deviendra plus évidente un peu plus loin. Il me suffira ici de citer l’exemple de Jean-Jacques Rousseau qui se sentait forcé, malgré un sentiment de honte, de montrer ses fesses nues à des dames qui passaient ; il démontrait ainsi non seulement la nature exhibitionniste du Masochisme, mais ainsi un trait additionnel très important que je veux qualifier de " provocateur ". L’exhibition, le " désir d’être nu ", est en réalité un moyen de provoquer une punition aboutissant à la satisfaction sexuelle.

Parfois la démonstration est suffisante dans la fantaisie pour obtenir la satisfaction masochiste ; moins fréquemment dans la réalité même. Je me réfère ici à la jeune fille avec la fantaisie du boucher. Le fait d’être couchée nue sur une table, qu’elle admettait être tout ce qu’il y avait de plus humiliant et honteux, lui procurait les moments les plus agréables, spécialement lorsqu’elle imaginait que les bouchers ne faisaient aucunement attention à elle. Dans le second exemple cité plus haut, de l’homme qui avait l’habitude d’aller chez une prostituée et de se faire battre parce qu’il avait été " méchant ", le déshabillage et la mise à nu de son postérieur étaient presque aussi important que le coup qui suivait. Nous devons noter ici ce qui différencie une démonstration de ce genre du narcissisme. Il paraît être indifférent à première vue si ce qu’on montre aux autres est beau ou laid. Dans certains cas, le masochiste peut imaginer que son corps est attirant, que ses excréments même sont sexuellement stimulants ; en d’autres cas, le tout lui paraît être répugnant. Une enquête plus serrée révèle cependant une situation plus compliquée ; dans le cas d’un orgueil spécial du masochiste au sujet de son corps, la punition ou la gêne qui la suit devient plus intense et l’humiliation aussi. Lorsqu’il sent que son corps est laid et l’exhibition répugnante, ce sentiment même devient une caractéristique du plaisir masochiste et contribue essentiellement à l’excitation sexuelle.

Je rappelle l’exemple des grandes fantaisies à base de sacrifices humains de l’individu qui aimait imaginer que des jeunes gens étaient sacrifiés à Moloch ou à une divinité aztèque. Pour cette mort horrible les plus beaux jeunes gens de la tribu étaient seuls choisis ; ils étaient exhibés au peuple entier. Nous pouvons ici soupçonner un orgueil narcissiste à l’idée que ces jeunes gens - tous " doubles " du rêveur éveillé- sont dressés en face de l’idole " vêtus seulement d’un sourire ". Leur beaux corps stimulent l’admiration de tous les spectateurs. Eux-mêmes considèrent comme un honneur le sort d’être livré à la terrible fournaise. Leur fière agonie dans cette rêverie peut être contrastée avec le sentiment profond d’humiliation et de honte qu’éprouvait certaine jeune fille imaginant qu’on la surprenait dans l’action d’uriner, fantaisie qui lui procurait cependant un plaisir masochiste caractérisé. La place de la souffrance ou de la gêne physique est fréquemment prise par une exhibition de défauts psychiques ou physiques humiliants, qui dans la rêverie à une action stimulante. La situation " embarrassante " produit le même sentiment de plaisir anxieux que la punition physique.

Nous sommes ici sur le seuil qui nous mène à la forme désexualisée du Masochisme. Même dans les cas où il n’est pas question de perversion au sens vulgaire du mot, ou la Masochisme signifie seulement une attitude envers la vie, cet élément démonstratif peut être aisément reconnu. Quand M.W.Reich trouvait un rapport étroit entre le Masochisme et l’ " exhibitionnisme larvé ", il était dupe des aspects extérieurs du phénomène. Une inhibition consciente de l’exhibitionnisme ne contredit pas une tendance cachée mais cependant victorieuse dans la direction opposée. Le résultat de pareilles forces antagonistes est généralement une dissimulation démonstrative ou un exhibitionnisme à signes inversés. Une jeune femme qui comme adolescente avait eu d’amples fantaisies masochistes n’en montrait plus aucun symptôme. Mais elle ne manquait jamais l’occasion d’insister sur le fait qu’elle n’était capable de rien accomplir d’intéressant manquait totalement de personnalité, et était inférieure à tout le monde comme charme et gentillesse. Elle paraissait vouloir démontrer à tout l’univers combien elle était insignifiante. Il était remarquable qu’elle aimât toujours souligner ce manque de charme comme si elle en était fière. Ici le spectateur ou écouteur est une condition sine qua non, comme dans d’autres cas de Masochisme. Une telle glorification de ses propres défauts ne s’accorde guère avec un exhibitionnisme larvé. Il est difficile de comprendre pourquoi ces personnes " inférieures " n’essaient pas d’être aussi réservées ou modestes qu’il serait naturel. Il n’y a aucun doute au sujet de l’auto-humiliation et de la dépréciation qui paraissent si frappantes à Reich, mais c’est l’évidence, l’insistance de ces symptômes qui est leur trait essentiel. Il sont présent en effet, mais ce qui est plus important, c’est qu’ils soient si visiblement présents.

Quelqu’un demanda un jour à la jeune femme que j’ai justement mentionnée si elle pouvait écrire à la machine. " pas très bien, répondit-elle, réellement pas du tout " le lendemain elle mentionna comme par hasard qu’elle possédait un diplôme de dactylographie. Il y a donc fréquemment une attitude divisée ou ambiguë. On est tenté de dire ici : " L’orgueil vient après la chute ". L’ubiquité du trait démonstratif parmi les amateurs de souffrance peut être décelée même si des tendances psychiques antagonistes ont imposé une réaction hybride déguisée. Comme je l’ai mentionnée, le résultat le plus fréquent est un compromis entre l’exhibition et la dissimulation ; cela paraît plus paradoxal que cela ne l’est en réalité. Cette espèce d’ambivalence se retrouve un peu partout. Voici un exemple fréquent : un homme entre dans une chambre où une dame est assise avec les jambes croisées dans une pose toute naturelle ; il est sûr qu’elle modifiera sa position sur le champ et essaiera d’arranger sa jupe. Or dans certains cas elle le fera de façon à souligner ou démontrer sa pudeur ; ce mouvement pourra trahir un mélange de l’envie d’exhiber et de cacher tout à la fois. Dans le Masochisme nous rencontrons des compromis de ce genre, de la forme la plus délicate à la plus grossière. L’exemple suivant me fit beaucoup d’impression. Une patiente devait assister à un concert de gala dirigé par un artiste célèbre. Elle aurait voulu porter sa nouvelle robe du soir et des perles récemment reçues en cadeau. Mais elle hésitait à le faire de peur d’attirer trop d’attention sur elle par cette toilette somptueuse dans la petite ville qu’elle habitait. De sorte qu’après mûre réflexion elle porta sa robe simple de tous les jours - " pour épater le bourgeois ". Le résultat, naturellement, fut qu’elle était la seule femme qui n’était pas en toilette de soirée, et que tout le monde la critiqua. Elle attirait l’attention de tout le monde, ce qu’elle avait soi-disant voulu éviter. Elle se sentit honteuse et supérieure à la fois. Par cette exhibition, que l’on pourrait appeler malicieuse, une " coïncidence des contraires " avait été obtenue. Le but avait bien été d’attirer l’attention, le résultat fut bien que tout le monde la regardait. Le désir primaire, luttant avec la tendance opposée, avait produit un compromis masochiste, une espèce de démonstration négative, un exhibitionnisme à signe inversé.

Un homme de loi avait pris part pendant des années sans jamais parler aux séances d’un club professionnel. Cependant, il aurait sincèrement voulu prendre part aux discussions, sachant qu’il avait des choses importantes à communiquer, mais il ne parlait pas, tout en se demandant comment son silence était interprété. De fait il attirait l’attention générale par ce silence même. Métaphoriquement une violette laisse en générale savoir qu’elle fleurit, en se cachant. Une enquête serrée sur la psychologie masochiste montre qu’il n’est pas question d’une inhibition dominante de l’exhibitionnisme ; tout au plus un exhibitionnisme à signe inversé. Même dans les cas d’humilité et de mépris de soi, de pseudo-débilité et de stupidité apparents, ce même désir d’exhiber ses propres défauts et de s’en glorifier est facile à reconnaître. Il est en effet frappant que tant de masochistes n’ont pas honte de leurs faiblesses mais s’en vantent. Ces masochistes qui aiment à diminuer leurs qualités, à exhiber leurs défauts et leurs vices, sont des hypocrites invertis ; ils sont en réalité fiers d’eux-mêmes et fiers même des hontes et des humiliations qu’ils s’infligent eux-mêmes. Leurs qualités et dons véritables n’en brilleront que mieux par la suite. Leur modestie n’est qu’apparente ; ils désirent la gloire et le prestige plus qu’aucun d’entre nous. Leur tendance à se mettre à l’ombre n’est qu’une réaction de leur désir de briller, et en même temps une expression de ce désir continuel.

Tout le monde connaît des gens qui se font un mérite de leurs souffrances. La souffrance dans le Masochisme a une façade extérieure désireuse de s’opposer au milieu, une façade composée contre le monde extérieur. Sans la présence de ces témoins, la souffrance perd beaucoup de son agrément. Il suffit d’avoir suivi avec attention des analyses de masochistes pour avoir envie de citer les mots de Moerike : " Moitié plaisir, moitié plainte ".un relâchement de l’attention manifestée envers la souffrance peut produire l’exaspération et la colère. Une patiente, dont la famille prenait en général très au sérieux ses fréquentes attaques, resta un jour entier étendue sur son divan en gémissant. Comme personne ne faisait attention à elle, elle se leva et s’habilla sans plus s’occuper de ses " souffrances ". Un membre de cette famille en général empressée autour d’elle, qui cette fois ne s’en était pas occupé, l’entendit se murmurer : " eh bien ! rien à faire ".

Fréquemment nous trouvons le mélange du désir de cacher et de montrer manifesté dans la démonstration par le masochiste qu’il peut souffrir en silence. En certains cas caractéristiques, où il y a eu un motif réel de grief ou de peine, la démonstration paraît signifier : " je ne vous en veux pas, même si mon cœur doit se briser ". Cette souffrance silencieuse soulignée tient à être observée, le calme avec lequel elle est supporté est là pour être admiré. Une objection pourrait être faite ici : n’existe-t-il pas des souffrances sans intention démonstrative ? Certes, il en existe, mais ce ne sont pas alors des souffrances masochistes ; le facteur démonstratif est essentiel, et ne peut pas être séparé du Masochisme. Quand cette note démonstrative est accentuée, elle sonne souvent faux, ou paraît alors comme l’acteur de sa propre misère, vantant et proclamant sa souffrance. Je trouve que ce trait est évident même dans la façon démonstrative dont le masochiste, tel job, exhibe ses malheurs à ses amis.

Ce trait démonstratif n’est pas du reste limité au domaine physique. Considérons par exemple les écrivains épiques russes Dostoïevski et Tolstoï qui montrent une volupté réelle en exhibant leurs faiblesses au monde entier. Le même trait peut se déceler ici. Le trait démonstratif est là aussi bien dans les cas de perversions masochistes proprement dites que dans les caractères masochistes lato sensu. Les confessions et la correspondances de Rousseau, les fantaisies masochistes de Baudelaire, sa tendance à la confession (" Mon cœur mis à nu ") sont des exemples évidents. L’histoire de la religion fournit la même combinaison de caractéristiques. Les martyrs du Christianisme primitif attachaient une importance capitale au fait que leur souffrance ad majorem christi gloriam était publique. Ces témoins de la foi désiraient avoir des témoins de leur martyre. Ils aimaient montrer leurs blessures et leurs humiliations ; ils désiraient que le monde entier connût leur zèle passionné. Il y avait aussi les stylites, comme saint Siméon le Stylite - magistralement décrit par Anatole France - qui exhibait son ascétisme, ses privations et ses pénitences très haut au-dessus de la place publique pour que tous les yeux puissent le contempler.

Un manuscrit religieux du XVe siècle contient une confession naïve de bonheur masochiste accompagné de son caractère démonstratif. Il y était raconté qu’à Pérouse un saint entre d’autre prisonniers attendait son exécution. Ses compagnons étaient déprimés, lui par contre joyeux. Il leur dit : " Sachez que je suis heureux parce que je serai vénéré comme un saint de par le monde entier. " Ceci mène en ligne droite aux fakirs hindous et aux derviches mahométans avec leurs tortures infligées par eux-mêmes.

Leur idéal est de voir un grand nombre d’illustres spectateurs contempler leurs souffrances et, au besoin, leur mort cruelle. Les exemples opposés d’ascètes ou de martyrs solitaires ne sont que des contradictions apparentes. Même pour les moines solitaires, saint Jérôme dans le désert, saint Antoine en Thébaïde et tous les ermites qui s’infligeaient les plus terribles flagellations, il restait un témoin, le plus important de tous : Dieu. C’est à Lui qu’ils voulaient montrer comment ils savaient souffrir pour lui, et prouver comment ils savaient se punir de leurs péchés.

Quelque sincère que soit la pénitence, quelque volontaire la souffrance, elles ne peuvent se passer d’un public. Dans la plupart des cas on y reconnaît le caractère d’une représentation, avec souvent une certaine atmosphère théâtrale. Cette note démonstrative n’est pas confinée aux individus masochistes. Elle peut se remarquer dans l’attitude de groupes ou de peuples auxquels le destin a infligé un passé ou un présent malheureux ; dans la vie de ces peuples, le lien entre l’idée d’être aimés et celle d’être punis paraît aussi sur un niveau élevé, fréquemment religieux. Les souffrances du peuple sont interprétées comme le signe d’une mission précise, et du fait qu’un rôle important dans l’histoire de l’humanité leur a été dévolu. Dieu est censé avoir distingué ce peuple en lui infligeant des souffrances et des épreuves spéciales. Le caractère sexuel du châtiment se décèle parfois dans la vie psychique des groupes comme dans celle des individus : " Dieu aime ceux qu’il châtie ".

Ainsi une tribu avec une destinée particulièrement tragique se considéra comme un peuple élu, préféré de Dieu. C’est l’analogie ethno-psychologique avec l’idée infantile : mon père me bat et m’aime. L’orgueil secret de souffrir se révèle ici ; l’espoir d’un triomphe final peut conduire à l’extase, à une orgie de souffrances. L’augmentation des privations et de la souffrance garantit la proximité du jour de la rédemption et de la victoire sur l’ennemi. De même, l’augmentation de la souffrance dans la pratique de la perversion masochiste peut être le signal avant-coureur de l’orgasme imminent ; elle n’est accueillie qu’en apparence comme plaisir-souffrance, en réalité la souffrance est saluée comme une phase précédent le plaisir. La différence consiste dans le fait que le facteur sexuel prédomine dans la vie psychique des pervers, tandis que le facteur social prédomine avec les peuples et les masses. Le Masochisme, ou plutôt les attitudes masochistes de masses ethniques ou religieuses, exhibent aussi ce caractère démonstratif.

Pour en revenir à la vie psychique individuelle, nous devons ajouter qu’ici aussi le même trait est présent dans la transition du Masochisme pervers au type désexualisé. Il réapparaît en tant que mépris et dérision de soi-même en présence des autres. Même seuls, certains de ces masochistes montrent une façon d’agir tout opposée à celle de la reine dans le conte de fées : " Miroir, miroir, sur le mur, disent-ils, quelle est la plus stupide, la plus laide, etc. ; de nous toutes ? " L’intérêt des autres doit être stimulé et attiré vers le moi par la maladresse, la mauvaise conduite, voire le crime. J’ai eu l’occasion d’observer de près un cas intermédiaire analogue : un homme d’âge moyen, qui pendant plusieurs années s’était adonné à des pratiques masochistes sexuelles, avait pendant l’analyse renoncé à sa perversion et s’était adapté à une vie sexuelle normale. Mais son caractère avait passé lentement par une transformation spéciale ; il allait beaucoup dans le monde et amusait ses amis et connaissances en leur racontant de nombreuses anecdotes dans lesquelles il figurait comme un individu mal chanceux ou dupé par les autres. Il émettait une série de mots spirituels, parfois très à propos, qui sans pitié tournaient en dérision sa stupidité, son manque de tact, son égoïsme. En d’autres mots, il faisait le clown pour permettre aux autres de se moquer de lui.

Sa perversion sexuelle avait été en quelques sorte transformée en une excentricité sociale. Son Masochisme avait survécu en lui faisant assumer le rôle d’un Debureau, d’un comique se moquant de lui-même ; son humilité portait maintenant un masque social. En exposant sa propre ignominie dans son cynisme dirigé contre son propre moi, il avait souligné le caractère démonstratif de sa psychose. De la même façon que précédemment il avait exposé ses fesses dans les scènes de flagellations, il exhibait maintenant sa nudité psychique.

Je voudrais souligner ici le fait que l’examen d’une évolution psychique de ce genre nous permet aussi de comprendre la psychologie des gens d’esprit - spécialement de ceux qui tournent leurs flèches contre leur propre moi - et la genèse du comique conscient en général. Il s’agit d’une sorte de démonstration masochiste consistant à confesser des défauts en public pour amuser les autres. Ce n’est pas une contradiction si ces démonstrations voulues de la faiblesse et de la stupidité du sujet dévoilent son caractère masochiste apparenté aux types comiques de Falstaff ou de Don Quichotte. Même les clowns montrent parfois ce mélange spécial de désirs contradictoires : montrer et cacher. " Ris, Paillasse, fais tes grimaces ", chante le héros de Léon Cavallo. Mais le but de ce genre de rire n’est pas seulement de masquer la souffrance, mais bien en même temps de la montrer. La stimulation du rire est un procédé spécial du comique pour obtenir une satisfaction masochiste. Le fait qu’il fasse l’idiot ne signifie pas qu’il soit idiot.

Une objection fondée sur l’exécution de pratiques masochistes solitaires par certains pervers est facilement réfutée. Fréquemment des jeunes gens - rarement des femmes - pratiquent l’autoflagellation devant un miroir. Dans l’un de ces cas le patient, qui ainsi obtenait l’orgasme, devait d’abord voir dans le miroir les marques sanglantes ainsi produites sur ses fesses. La solitude est matériellement réelle, mais non psychologiquement. Le masochiste imagine un spectateur dont il remplit parfois le rôle. Ce témoin imaginaire prend part à la contemplation plaisante de l’exhibition et de la flagellation. Cette personne seconde ne peut être éliminée dans la fantaisie car elle est pour ainsi dire le véhicule de l’action créatrice de plaisir. Dans ces pratiques masochistes solitaires, la personne seconde est aussi essentielle que la représentation inconsciente d’une autre personne (père, mère) imaginée comme étant présente et compatissante lorsque la victime s’apitoie sur elle-même.

On peut aisément imaginer la genèse de ces scènes de flagellation devant le miroir. Elles sont des essais de réaliser des fantaisies dans lesquelles une seule personne a assumé deux rôles. De tels essais sont un pas de l’imagination pure vers des scènes masochistes réelles avec un partenaire qui sera éventuellement cherché dans la vie réelle. C’est le moment de rappeler ce qui fut dit plus haut sur l’importance et le rôle primaire de l’imagination dans le Masochisme.

C’est peut-être aussi le moment de justifier la désignation de " démonstratif " pour le trait ainsi qualifié, et pour le distinguer d’appellations similaires. Il a été dit précédemment que le mot " exhibitionniste " n’est pas adéquat, parce qu’il sous-entendait que le démonstrateur est fier de ce qu’il exhibe ou le juge beau ou digne d’éloge. Ceci, cependant, n’est le cas ni pour le masochiste pervers ni pour le masochiste moral. Beaucoup d’entre eux estiment leur exhibition comme dégradante, humiliante et honteuse. Finalement, on ne pourrait parler que d’un exhibitionnisme à signe inversé, comme dans le cas des Gueux, ces gentilshommes des Pays-Bas qui après coup s’emparèrent d’une épithète péjorative pour en faire un signe honorifique, portant de petits boutons de mendiants en argent ou en cuivre sur leurs chapeaux ou leurs ceintures, comme symboles de leur fraternité. Ils transformèrent le signe d’ignominie en une espèce d’emblème triomphant, comme Hester Prynne dans le roman de Hawthorne portait la " lettre rouge " et s’enorgueillissait de ce que les magistrats avaient infligé comme une punition. Même si, avec ces restrictions, on pouvait qualifier ce trait typique d’exhibitionnisme, il serait erroné de l’identifier au narcissisme comme l’on fait certains observateurs (Lampl, Menninger). J’ai dépeint l’attitude du Masochisme envers l’exhibition comme étant un moyen d’attirer l’attention. Pour le moment nous laisserons de côté la question de savoir si elle découle du désir de recevoir une punition ou une preuve d’affection, ou si elle a quelque autre but ; je ne comprends pas d’ou vient l’idée d’appeler cette façon de sentir " narcissiste ".

Nous limitons cette épithète à l’attitude d’un être épris de lui même. Cette caractéristique et son symptôme le plus déterminé, son expression la plus visible. Le beau jeune homme du mythe grec qui s’éprend de sa propre image reflétée sur la surface d’un étang ne se préoccupait aucunement de l’intérêt éventuel marqué par d’autres ; il était absorbé par la vue de sa propre beauté et était indifférent à ce qui l’entourait. Combien différente est l’impression que nous produit le masochiste ! Son exhibition a tous les caractères d’un travail d’approche pour être remarqué et aimé ; sa conduite est tout à l’opposé du narcissiste. Il serait plus correct de préciser que le narcissisme éventuel de ces masochistes a été dérangé puisqu’ils font de tels efforts pour attirer l’attention des autres. Le Masochisme n’est donc jamais un signe de narcissisme, mais un indice que celui-ci a été troublé, aussi du fait qu’on veut le rétablir. La désignation de " narcissiste " pour le masochiste proprement dit est aussi peu indiquée que la comparaison d’un gourmet qui aime déguster une nourriture exquise dans la solitude à un homme marchant à la tête d’une parade de la faim portant des affiches criardes. L’emploi erroné et l’abus de la terminologie analytique se manifestent dans des désignations et caractérisations mal placées de ce genre.

La désignation de " démonstratif " pour le trait dont nous nous occupons a, par contre, été choisie parce que plus que tout autre qualificatif elle peut décrire l’attitude typique mentionnée plus haut. De plus, c’est selon moi le terme le plus " neutre " car il n’indique rien du but poursuivi par l’exhibition masochiste. C’est pour cela spécialement que je le préfère au terme trop précis d’ " exhibitionniste ".

En faisant le tour des caractéristiques du Masochisme, j’ai montré la connexion intime entre la prédominance de la fantaisie et le facteur " attente " ou suspens. Psychologiquement, ils forment un couple. Le facteur démonstratif par contre reste de côté, isolé. Nous ne sommes pas encore en mesure de déceler une connexion entre lui et les deux autres, à supposer qu’il y en ait une.

Le but de la démonstration ne peut pas être deviné à l’avance. On pourrait tout au plus affirmer négativement qu’il ne correspond pas à l’attribution faite par beaucoup d’analystes, au narcissisme ou à l’exhibitionnisme. Nous avons tout de même gagné quelque chose en étant capable de rejeter de pareilles affirmations. La tendance secrète du trait démonstratif pourrait peut-être être serrée de plus près en observant ce qu’elle essaie de présenter ou d’exhiber. La réponse semble être assez simple : le spectateur ou témoin est supposé voir la gêne, l’humiliation ou la honte du masochiste. Dans le domaine du Masochisme social, il est mis en présence de l’échec du sujet observé, de ses défauts, de sa stupidité ou de son infériorité. Cette réponse est-elle satisfaisante comme explication du but secret de la démonstration ? Pas tout à fait ; elle répond à la question de savoir ce qui a été montré d’abord, mais n’élucide pas le point de savoir ce qui est dissimulé et caché dans une exhibition de ce genre. Si un homme assis dans une chambre fixe sans cesse du regard le coin de droite de la chambre, cela pourrait fort bien signifier qu’il y aperçoit quelque chose d’important. D’autre part, cela pourrait être tout simplement l’essai de détourner l’attention des autres du coin de gauche ; il y a peut-être dissimulé quelque chose. En tout cas il est curieux que la honte et la punition soient exposées si ouvertement par le sujet.

Tous les phénomènes psychiques ont une tendance à se trahir, même le masochisme. Le facteur démonstratif doit montrer ou prouver quelque chose ; il n’y a aucun doute à ce sujet : c’est son essence même.

Mais en montrant quelque chose si ouvertement il dissimule quelque chose d’autre. L’existence de ce facteur démonstratif, une énigme en soi, renforce l’impression d’un paradoxe caché dans le Masochisme.

000bilan.jpg (4492 octets)