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Le Masochisme

Le Facteur suspensif

La seconde caractéristique du Masochisme présente une façon spéciale d’obtenir la satisfaction sexuelle qui n’a pas été jusqu'à présent considérée dans tout ce qu’elle implique. Le processus auquel je fais allusion est un développement spécifique de la tension. Deux qualités de cet élément particulier de tension sont évidemment différentes de tout facteur dans la sexualité normale : la prépondérance du facteur d’anxiété et la tendance à prolonger l’attente. La tension masochiste oscille plus fortement que tout autre tension sexuelle entre le plaisir et l’anxiété, et tend à éterniser cet état. Ceci diffère de la tendance naturelle à la détumescence. Il paraît y avoir une liaison intrinsèque entre ces deux phénomènes, une relation que nous sommes obligés d’explorer.

Pour commencer, nous sommes tentés de supposer que cette oscillation est le symptôme d’une tendance mentale générale à l’incertitude. Mais comme cette incertitude est limitée au domaine sexuel, nous devons mettre de côté cette hypothèse.

Le plaisir sexuel du masochiste est toujours nuancé d’une anxiété qui manque complètement, ou presque complètement, dans l’expérience sexuelle normale. Le développement de la tension est ici complètement différent.

Pour la courbe de tension sexuelle normale, le mot " tension " est parfaitement adéquat. La courbe de tension masochiste est par contre caractérisée par le terme " suspension " ou délai. En comparant ces deux mots, tension et suspension, nous trouvons que la tension en général dénote un simple état d’excitation ayant une tendance innée vers une crise, la détumescence. La suspension, l’attente, au contraire, renferme l’élément d’incertitude, d’être en suspens, de retardement ; et en même temps l’idée qu’il n’y a pas d’aboutissement prévu pour cet état. On peut parler d’une attente intolérable, soulignant ainsi son côté pénible, insupportable même. Mais le même mot peut être employé pour l’attente joyeuse des enfants à Noël en attendant fiévreusement le Bonhomme Noël. Le criminel attendant le verdict du jury est " en suspens ", tout comme le lecteur d’un roman policier. Le " Hangen und Bangen in schwebender Pein " de Goethe dépeint à la fois l’élément de plaisir et celui d’anxiété dans une situation d’attente analogue. Il se trouve qu’être suspendu, pendre un appareil quelconque, est une des pratiques masochistes préférées, donnant probablement une objectivité fonctionnelle à la sensation d’attente.

La seconde caractéristique de la courbe de tension masochiste est la tendance à prolonger la tension, tandis que dans la vie sexuelle ordinaire nous trouvons l’intention opposée, de mettre fin à la tension. Pour formuler cette constatation le plus prudemment possible il paraît y avoir une tendance de ce genre (de prolongement) dans le Masochisme. Superficiellement, cela signifierait seulement que le masochiste désire éterniser son plaisir dans le sens de la phrase de Nietzche : " Car toutes les joies demandent l’éternité. " Mais ceci est seulement l’apparence, une enquête sérieuse montre que la tendance du masochiste est de prolonger le prélude du plaisir, ou, ce qui est plus important, d’éviter la fin du plaisir. C’est ici que le Masochisme peut être différencié de toutes les autres perversions qui aiment à s’attarder sur le prélude du plaisir : dans le Masochisme, le plaisir final est redouté parce qu’il implique l’anxiété.

La simple remise et le renoncement complet au plaisir final peuvent être compris par une analogie : nous connaissons tous des enfants qui gardent le morceau favori du goûter jusqu'à la fin. Une tendance de ce genre peut paraître pour le précepteur une habitude avantageuse, une base pour un contrôle futur de la volonté. Mais il devrait aussi remarquer le danger écoulant d’une hypertrophie de cette pratique : celui qui amènerait l’enfant à renoncer complètement au précieux dernier morceau. La remise est devenue un renoncement, le dressage de la volonté à pris une nuance ascétique. Je connais un jeune homme qui plaça un gâteau qu’il aimait beaucoup dans un tiroir, et lutta ensuite contre son désir de le manger. Lorsqu’il ouvrit le tiroir, et lutta ensuite contre son désir de le manger. Lorsqu’il ouvrit le tiroir quelques jours après, il trouva que le gâteau s’était...gâté.

La conduite sexuelle correspondante n’est pas rare au moment de la puberté : une forme typique de masturbation consiste à éviter l’orgasme, en interrompant la manipulation et en changeant le cours des idées.

Après quelques temps la masturbation est reprise, et de nouveau interrompue juste avant l’éjaculation. Ceux qui se livrent à ce type de masturbation déclarent souvent qu’ils agissent ainsi afin de prolonger le plaisir sexuel. Mais le résultat est souvent que l’éjaculation se produit prématurément, ou sans plaisir final, à l’orgasme.

Il paraîtrait que le retardement ou plutôt la mise de côté du plaisir final est d’accord avec la nature du sentiment d’attente. D’un côté, le plaisir final est désiré, de l’autre, évité pour des raisons qui nous semblent encore obscures. Le conflit entre ces deux tendances produit, dans le cas de la fixation masochiste, une situation psychique qui donne à la courbe de tension son oscillation caractéristique entre le plaisir et la gêne, une gêne paradoxalement plaisante. Tout se passe comme si le masochiste voulait à la fois s’accrocher à sa tension et s’en débarrasser, " manger son gâteau et le garder ". Le résultat est qu’il se débarrasse de la tension ou plutôt qu’elle le " laisse en plan ". La tendance au plaisir s’amenuise en déplaisir, en une éjaculation privée de plaisir, ou une dissipation de tension sans éjaculation.

Dans le facteur d’attente peut se reconnaître le sceau imprimé par le Masochisme sur la sexualité. C’est un alliage composé de la tendance contradictoire au plaisir et à l’auto-torture. Dans le Masochisme le cours typique de l’excitation sexuelle tend à réduire la tension pour l’empêcher de se résorber en un orgasme satisfaisant et la garder plutôt " en puissance ".

Le facteur d’attente s’exprime soit dans les fantaisies du sujet soit au cours de l’excitation accompagnant la scène masochiste. L’une des scènes du type " Moloch " décrites plus haut contient un exemple des effets de ce facteur. La fantaisie a le contenu suivant : une colonne de jeunes gens va être sacrifiée à Moloch, et ils seront brûlés vifs. Il sont placés un par un sur un gril mobile et sous lequel rougeoie le grand brasier de la bouche de Moloch. Les victimes sont suspendues au-dessus de ce gril ; les parties de leur corps qui viennent en contact avec lui sont " roussies ". La question essentielle dans cette fantaisie est cependant celle-ci : est-ce que les jeunes gens vont rester suspendus et brûler graduellement, ou se jeter eux-mêmes dans les flammes pour chercher une mort rapide et libératrice ? Ou plutôt : combien de temps subiront-ils cette torture avant de " lâcher tout " et tomber volontairement dans l’énorme brasier ? Etant donné que le patient s’identifie en général avec la prochaine victime et éprouve ainsi les émotions de son prédécesseur " in schwebender Pein ", en même temps anticipant son propre sort, le prolongement de l’élément d’attente est évident. Parfois la fantaisie débute avec la vision des détails de la préparation du feu par deux " hommes de chauffe " qui étant eux-mêmes prisonniers, savent que finalement ils passeront aussi par la fournaise. Quand la synchronisation est parfaite, l’éjaculation se produit au moment où dans la fantaisie, la victime se laisse finalement tomber.

Une autre fantaisie du même patient était composée d’après un épisode pris dans le livre de Diaz del Castillo : Un prisonnier portugais des Aztèques est forcé d’assister à l’exécution de ses camarades pendant dix-huit jours, pour finalement subir la même torture comme le dernier de la série. Le facteur attente dans cette fantaisie était souvent fourni par des spéculations concernant la partie du corps humain vivant qui serait d’abord écorchée, quelle partie suivrait, quelles réactions seraient manifestées par la victimes, et combien de temps s’écoulerait avant qu’elle ne s’évanouisse. Ce cycle de fantaisies avait été suggéré par le mythe de Marsyas. Les détails techniques du gril au-dessus de la fournaise de Moloch avaient été médités pendant la rêverie, tournés et retournés dans son imagination, pendant que l’excitation sexuelle se calmait ou s’évanouissait.

Pour examiner une contrepartie féminine de ces cas, je présenterais une fantaisie concernant le port d’un fourreau étroit ou d’un corset très serré. La pression de cet appareil, que la patiente aimerait porter continuellement, produit en elle une excitation sexuelle intense qu’elle est capable de prolonger jusqu'à un état de tension prolongé. La fantaisie commence en général avec l’idée d’acheter l’appareil, le doute sur ce que la vendeuse va en penser, et le retardement de l’achat. L’origine de la fantaisie réside dans l’histoire de la patiente. Comme petite fille, parce qu’elle se tenait mal, sa mère l’avait en effet forcée à porter un appareil orthopédique. L’action érotique de la pression contre ses épaules fut amplifiée par un second élément " historique ". Quelques années plus tard l’enfant, devenue jeune fille, avait l’habitude de lutter avec son frère. D’après les règles du jeu, les épaules du vaincu devaient être forcées contre le parquet et maintenues ainsi un certain temps. La jeune fille se défendait avec toute l’énergie possible mais finalement " succombait " toujours, au propre et au figuré. La sensation d’attente ici était associée à l’incertitude du dénouement et à la durée de la position horizontale de la vaincue. Il restait toujours la possibilité que son frère après tout ne la forcerait pas à toucher des épaules ou que, une fois sur le dos, elle fût encore capable de les soulever.

Il est incorrect de concevoir le Masochisme comme une unité intouchable et inchangeable ; des interprétations et des notions erronées découlent de cette conception fausse qui ne distingue ni phases, ni progressions, ni transformations. L’hypothèse qu’une particularité résultant d’un long développement psychique est constante et cohérente mène à une impasse, une barrière insurmontable à la solution du problème, ainsi qu’il arrive à ceux qui, comme Wilhelm Reich, déclarent que le Masochisme n’admet pas une augmentation de l’excitation. J’ai déclaré déjà que le masochiste désire empêcher la tension de croître jusqu'à l’orgasme ; l’explication évidente est non pas l’impuissance du masochiste mais le fait qu’il évite le plaisir final à cause de son association avec l’anxiété.

Dans le développement ultérieur du processus, et de par le déplacement de l’anxiété, l’augmentation de la tension, qui normalement aboutirait à l’orgasme, est évitée. L’impuissance, que nous trouvons si fréquemment chez les masochistes, représente seulement un résultat final de cette discipline. L’hypothèse de W.Reich, que tout plaisir plus intense est refoulé immédiatement et transformé en déplaisir de façon que le déplaisir final prenne la place du plaisir final, n’est pas correcte. Cela pourrait être, mais n’est pas nécessairement, le résultat du développement masochiste. A l’origine, l’augmentation de l’excitation était fortement désirée, à condition qu’elle n’aboutit pas à l’orgasme. C’est seulement lorsque la peur du plaisir final ou plutôt la peur des conséquences du plaisir final devient dominante, que l’augmentation de l’excitation est évitée. L’examen attentif du facteur d’attente ne laisse aucun doute à ce sujet ; l’augmentation d’excitation sexuelle, d’autre part, produit aussi une augmentation d’anxiété, c’est pourquoi tout symptôme de tension croissante produit la réaction urgente du signal " danger ".

L’extension et le déplacement de l’anxiété rendent finalement toute augmentation de l’excitation indésirable en apparence, jusqu'à ce que l’impuissance en résulte finalement. Ce résultat ressemble cependant à celui qu’obtenaient les ascètes du Christianisme primitif, qui ne permettaient pas à leur volonté d’affronter la tentation, mais en évitaient toute occasion. L’orgasme et la satisfaction sexuelle ne sont pas repoussés comme tels, mais parce qu’ils conduisent à de mystérieux châtiments.

Nous comprenons maintenant mieux la nature du facteur suspensif. Il représente, pour ainsi dire, une tension dans la tension. Sa nature double entre le plaisir et l’anxiété peut s’attribuer au doute, à l’hésitation se demandant si l’orgasme est ou non désirable. Le désir de franchir le seuil défendu est assez intense, mais la peur des conséquences est aussi forte, finalement plus forte. C’est pourquoi la sensation d’attente n’est pas identifiable à la tension sexuelle, mais à cette tension transformée par l’anxiété. Au début, elle ne procure aucun plaisir et n’y arrive que parce que, jusqu'à un certain point, elle est après tout la meilleure substitution pour l’orgasme.

Je dois à nouveau souligner l’importance des différents stages dans le développement du Masochisme et de ces divers aspects. Le rôle du facteur d’attente, de suspension, peut être comparé à celui d’un compas montrant les directions des différentes trajectoires possibles. L’un de ces développements peut être décrit ainsi : à la place du plaisir accompagné d’anxiété, nous avons l’anxiété produisant le plaisir, présentant une osmose de plaisir et d’anxiété. Lorsque le Masochisme est établi, il peut arriver que par un déplacement de la tension psychique, cette anxiété même soit désirée et appréciée. La sensation d’attente peut être déplacée de façon à produire une attente voluptueuse de l’anxiété. Un mélange particulier de ce genre est tout à fait compatible avec le développement du Masochisme. " c’est un tourment tellement charmant " est l’exclamation d’un patient décrivant la sensation masochiste.

En la comparant au cours des excitations dans d’autres perversions, nous devons reconnaître que la suspension est une caractéristique dominante du Masochisme. Nous devons cependant noter ici que l’importance de ce facteur n’est pas limitée au domaine du Masochisme. Il s’agit d’une nuance particulière du sentiment, à peine reconnue jusqu'à présent, qui embrasse une zone assez large de constellations psychiques et joue un rôle dans différents phénomènes qui en découlent.

Nous avons trouvé que la modification de la courbe de tension ou bien ne permet pas le plaisir final, parce qu’il est rendu insipide, ou bien le transforme même dans le phénomène opposé, en déplaisir final. Le plaisir pénètre l’anxiété, l’attente intensifie le plaisir, étant ainsi employée à augmenter la pression de la tendance au plaisir. Elle cède à l’adversaire plus fort, lentement mais avec joie. Aucune expression ne semble caractériser si bien la nature de cette capitulation résistée et désirée à la fois que les mots par lesquels Milton décrit le pouvoir de la musique :

Such sweet compulsion doth in Music lie,

To lull the daughters of Necessity

And keep unsteady Nature to her law.

Un puissance si douce gît dans la Musique,

d’apaiser la fille de la Nécessité

Et de garder la Nature inconstante sous sa loi.

Jusqu'à présent nous avons examiné le facteur attente du point de vue de son efficacité dans les fantaisies masochistes sans considérer sa relation avec les pratiques masochistes concomitantes. La situation change en effet avec l’institution de ces pratiques. L’intervention du sentiment d’attente empêchera le masochiste d’atteindre le plaisir final avant qu’il n’ait subi châtiment, humiliation ou gêne. Il y a ici une alternative bien marquée : châtiment, humiliation, gêne, orgasme, ou : ni gêne ni punition, attente sans orgasme satisfaisant, éventuellement gêne finale. En d’autres mots : si le masochiste a ressenti souffrance ou gêne (même en imagination seulement) il est tout à fait capable d’aboutir à l’orgasme et d’éprouver un plaisir intense. Dans ce cas l’augmentation de tension est à peu près normale. Cependant, s’il n’y a pas eu avant cela une gêne pénible l’attente prend la place de l’augmentation de tension, produisant plus tard une diminution de puissance virile, puis l’impuissance. Il y a certains états transitoires entre ces possibilités, mais la description générale des solutions alternatives est certainement correcte ; elle peut être vérifiée dans chaque cas concret de Masochisme.

Un réserve est nécessaire pour signaler que le facteur attente peut aussi être observé dans les cas où les pratiques masochistes ont précédé la satisfaction sexuelle, et ceci à un moment inattendu, par déplacement. Continuons la description d’une scène masochiste : un des patients susmentionnés se rend périodiquement chez une prostituée, se fait insulter par elle ; elle lui enjoint de se déshabiller et le frappe d’un coup sur les fesses. L’éjaculation suit. Ceci est la scène vue sommairement de l’extérieur. Un observation plus serrée des détails nous convainc que la scène peut se déparer en deux parties distinctes : l’attente du coup et l’exécution de l’acte masochiste. Tout le prélude rentre dans la première partie : l’anticipation imaginée de la scène, répétée en montant l’escalier, l’échange d’épithètes. Les injures, les menaces verbales accompagnées de gestes ad hoc, et finalement les minutes passées à attendre le coup, tout cela est plus chargé de libido que le coup lui-même. Dans certains cas la tension produite par le fait d’être grondé ou menacé est suffisante pour amener la jouissance.

Le caractère psychique de cette attente correspond absolument au retardement de l’action, oscille entre des sentiments agréables et anxieux. Pour être plus précis, nous pourrions dire que le plaisir consiste dans la peur du châtiment et de l’humiliation. Nous pouvons ainsi corriger notre définition précédente en affirmant que dans cette pratique perverse la sensation d’attente est aussi expérimenté visiblement. Son rôle a seulement été diminué et déplacé en une expectation moitié agréable moitié pénible de la gêne.

Nous pouvons voir maintenant que la fantaisie préliminaire et le facteur de suspens sont psychologiquement associés. La vision imaginée de détails, de délais, d’obstacles, de doutes et d’incertitudes, sert à la même fin que le phénomène d’attente. Il ne s’agit en effet de rien d’autre que de projections intellectualisées des tendances qui créent aussi l’attente.

En comparant ce phénomène d’attente dans la scène masochiste avec la fantaisie elle-même, nous arrivons à la vue suivante : dans le premier cas la tension, oscillant entre le plaisir et l’anxiété, est dirigée vers la punition attendue, l’humiliation et la honte. Dans le second cas elle est dirigée vers le plaisir final. Il est tentant de supposer que ce plaisir final est évité par peur de l’humiliation et du châtiment. On peut supposer que c’est comme effet de cette anxiété que le plaisir final sexuel n’est pas atteint ou est transformé en gêne finale.

La tension dans la fantaisie est au début agréable, et son caractère est ensuite changé de par l’influence de l’anxiété accompagnant l’idée générale. Ou, en d’autres termes : le facteur attente se révèle maintenant être la vielle tension sexuelle bien connue, transformée par l’influence de l’anxiété inconsciente. Dans la scène masochiste - une nouvelle phase du développement - l’anxiété s’est nuancée de plaisir. Un plaisir lourd d’anxiété se transforme en anxiété agréable, déterminant le caractère du sentiment d’attente. La perception psychologique de ce développement, dont l’aboutissement constitue exclusivement le vrai Masochisme, doit conduire à une nouvelle conception de cette perversion. La voici : le Masochisme n’est pas caractérisé, comme on l’a supposé jusqu'à présent, par le plaisir dans la gêne, mais par le plaisir dans l’attente de la gêne. La tension, qui à l’origine aboutissait à la détumescence, est déplacée maintenant vers l’attente anxieuse ; ceci prive l’anxiété de son caractère spécifique. L’anxiété est elle même devenue un élément du plaisir quant à la relation entre l’attente et les préliminaires du plaisir, ces préliminaires en petites doses anticipent le plaisir final. C’est une espèce d’échantillon d’orgasme. L’attente est de la même espèce mais elle est en même temps une anticipation de la souffrance qu’infligera la punition - elle peut se comparer à un échantillon d’un plat désiré mais défendu. Ainsi, elle est le plaisir préliminaire auquel s’ajoute la gêne, et elle se transforme graduellement et finalement de plus en plus en celle-ci.

Mais pourquoi le Masochisme recherche-t-il finalement cette gêne préliminaire ? Lorsque nous attendons une expérience pénible, nous cherchons toujours à l’éloigner et non à l’inviter. Nous ne tenons certainement pas à prendre un acompte sur une souffrance future. Un individu qui va subir une opération grave ne songe sûrement pas à se couper le doigt pour obtenir un avant-goût de la douleur à venir. Cependant, en certaines circonstances, chacun a fait quelque chose d’analogue.

Par exemple, je sens un mal de dents, un de ces élancements qui surgissent tout à coup puis cessent, et je décide de prendre rendez-vous avec mon dentiste aussitôt que possible. Une demi-heure plus tard, le mal de dents a cessé. Je bouge la langue et prudemment l’approche de la dent affectée. Le contacte réveille la douleur. Quelques minutes après je renouvelle le contact quoique je sache qu’il me fera mal. En faisant ceci mon but n’est certainement pas seulement de me prouver que la dent me fait encore mal ; il doit y avoir aussi un autre motif ; je crains que la douleur ne recommence par elle même ; je touche la dent avec ma langue pour me préparer ou m’endurcir contre cette éventualité. Ou en d’autres termes, pour éviter l’anxiété, ou l’empêcher d’être trop intense. Ainsi, je recherche une sensation que je crains, à cause de mon anxiété. Je m’inflige volontairement un peu de douleur afin de ne pas m’y exposer soudainement et sans préparation. Ceci est une recherche voulue du déplaisir préliminaire, une activité masochiste en miniature.

Voici un autre exemple plus plausible encore : une patiente avec des traits indiscutablement masochistes, développés en névrose, rapporte qu’elle a, comme petite fille, noté déjà en elle une tendance masochiste ; lorsqu’elle était plongée dans le bain et que la nurse l’abandonnait un instant, peut-être pour aller chercher une serviette, la petite fille tournait le robinet d’eau froide et laissait couler quelques gouttes sur son bras éprouvant ainsi une sensation plaisante et désagréable à la fois.

Il est à peine nécessaire de souligner le fait que la petite fille détestait la douche froide et en était aussi très effrayée. Elle savait que le lavage à l’eau froide allait suivre immédiatement, et elle l’anticipait en laissant ces quelques gouttes tomber sur son bras. Nous n’avons pas d’hésitation à supposer que la petite fille agissait ainsi parce qu’elle était très effrayée ; elle cherchait la gêne préliminaire pour être mieux aguerrie contre une gêne plus pénible, pour n’être pas soumise à une anxiété plus grande.

La gêne préliminaire, qui est anticipée ici comme dans le Masochisme, est ainsi supposée fournir une protection contre un choc nerveux ou aider à éviter une augmentation d’anxiété. Pour cela une expérience déplaisante est provoquée volontairement ; en produisant en miniature l’événement désagréable et redouté, en laissant les quelques gouttes tomber sur sa peau, la petite fille a calmé ses craintes. L’important est que ce dont elle est effrayée ne lui soit pas imposé du dehors : c’est elle qui se l’impose, elle est active, elle est la maîtresse de son destin. A part cette anticipation, qui comprend une transformation de l’état passif en état actif, un autre facteur transitoire est important : la tension est étendue sur une période plus longue et est ainsi préparée ; quand la nurse tournait le robinet d’eau froide, le choc était attendu. Quand l’enfant avait tourné ce robinet, elle avait diminué la tension en la divisant en plusieurs unités de temps. Elle s’est préparée mentalement et a évité une augmentation brusque de tension ; en ayant à sa disposition une période plus longue pour maîtriser ses impressions, elle transformait une forte tension en une tension modérée.

Les facteurs mentionnés ici peuvent être mis en évidence dans chaque cas de Masochisme. La gêne préliminaire n’est pas pour le masochiste une surprise mais est préparée par lui-même délibérément. Il provoque ou ordonne même ce qui lui sera infligé comme expérience désagréable ; celle-ci ne le prend pas au dépourvu. Ce qui lui arrive, punition ou humiliation, arrive au moment, dans le rythme et l’ordre choisis par lui. La tension est diluée sur une certaine période et l’anxiété est ainsi apaisée ou diminuée. En examinant ces facteurs, nous commençons à deviner pourquoi - comme il a été remarqué souvent - le masochiste ne montre ici aucun symptôme d’anxiété. L’anxiété ne peut se développer, car le masochiste a exécuté son programme, qui consiste à l’éliminer. Au lieu de souffrir d’anxiété, il s’est exposé directement à la souffrance ; au lieu d’être effrayé par l’humiliation, la honte ou la punition, il a provoqué tout cela, se sent le maître d’une destinée cruelle. En anticipant toutes ces sensations, il les prive de leurs terreurs. Le mécanisme masochiste est, comme direction, une " fuite vers l’avenir ", une fuite en avant.

La sensation d’attente s’est révélée comme le dernier résidu d’une anxiété. C’est précisément l’étude de ce facteur qui nous permet de comprendre comment le masochiste, par le mécanisme de sa perversion, parvient à éviter le développement de son anxiété. Afin d’échapper à la peur de l’humiliation et de la punition, il les provoque lui-même. Cependant, l’appréciation de ce facteur d’attente nous mène encore plus loin, à la découverte que la préparation mentale au déplaisir est un facteur important du Masochisme.

On peut affirmer que le plaisir du masochiste dépend davantage de l’attente de la gêne que de la gêne elle-même.

Cette perception de la fonction du facteur d’attente explique aussi la seconde possibilité du développement masochiste. Si éviter l’anxiété est l’un de ses traits essentiels, on voit de quelle façon le plaisir se transforme éventuellement en gêne, comment le plaisir est retardé et finalement mis de côté. La comparaison suivante peut nous aider : supposons que quelqu’un se soit une fois blessé sérieusement en faisant un saut en hauteur. Longtemps après se représente pour lui une occasion de sauter. Il prend son élan, arrive au point de départ, esquisse même le début du saut, et au dernier moment est mystérieusement empêché de l’exécuter. Il est évident qu’une anxiété inconsciente causée par le souvenir de l’expérience antérieure est ici l’obstacle. Plus tard, il arrive de nouveau au départ du saut, mais l’anxiété l’arrête plus tôt, avant que le début du saut ne soit amorcé. Une dernière fois il prend son élan, mais renonce complètement à sauter, étant sûr de son échec.

Avons-nous le droit de faire ici ces comparaisons ? De nombreuses expériences analytiques avec des caractère pervers divers, entre autre des masochistes, et des scènes évoquées par les souvenirs et symptômes de patients, les supportent. Elles sont aussi confirmées indirectement si au cours du traitement analytique nous réussissons à tracer cette trajectoire dans le sens opposé. Ainsi nous trouvons un individu impuissant à rêveries masochistes repassant par tous ces stages sur la voie de la guérison. En certains cas typiques il peut être montré que le but était d’éviter non le développement graduel de l’anxiété, mais l’explosion d’un accès de peur intense.

Pouvons nous traiter de masochiste la petite fille qui se protège d’une anxiété plus intense en tournant le robinet d’eau froide ? Certainement pas. Le facteur spécial du plaisir qu’elle gagnerait par cet acte est absent. L’acte ne s’accorde qu’avec un seul élément du Masochisme : protection contre l’anxiété. Son autre fonction est la satisfaction d’un désir, et c’est le plus important. L’anxiété surgit après, dérangeant la recherche du plaisir de même qu’un policeman paraissant à un coin de rue dérangerait une joyeuse fête. L’intrus doit être renvoyé ou rendu silencieux pour que la fête puisse continuer. Le problème et de surmonter ou d’écarter l’anxiété. Cependant, l’exécution du désir initial reste l’idée essentielle.

Le Masochisme en tant que perversion active réussit mieux dans la suppression de l’anxiété que ne le fait la fantaisie à idées masochistes qui peut accompagner le commerce sexuel normal. L’acte pervers reçoit la punition ou la gêne pour s’en débarrasser sur le champs, et, étant délivré de leur menace, se tourne vers le plaisir. Une gêne anticipée peut même aboutir éventuellement à une réaction de plaisir plus intense, apportant une satisfaction plus grande, comme le fait toute crainte que nous somme capable de maîtriser.

L’oscillation d’attente entre des sensations plaisantes ou anxieuses se dévoile comme l’expression de l’essai d’obtenir le plaisir mais d’éviter la souffrance. Ainsi le Masochisme est une tendance spéciale résultant de ces deux problèmes antagonistes. Le facteur d’attente est un signe et une preuve de son développement et de son essence. Il paraît dans les situations qui déterminent la genèse même de cette perversion. Il escorte les rêveries masochistes et reste comme leur legs lorsque le Masochisme s’est développé en perversion typique. Quoique les formes de son expression puissent varier dans les stages du Masochisme non sexuel, social, son caractère ne varie pas. Je discuterai ce point plus bas.

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