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Le Masochisme

Les caractéristiques

Dans ce qui suit je vais décrire trois éléments constitutifs de ce genre qui se trouvent dans ses formes désexualisées. Elles sont : la signification spéciale de la fantaisie, le facteur d’attente ou de suspens (la nécessité d’un certain développement de l’excitation) et le trait démonstratif. Il sera montré plus bas que ces trois facteurs sont intimement associés, qu’ils ne sont que les expressions d’une caractéristique essentielle plus profonde.

La signification spéciale de la fantaisie

De ces trois facteurs, la fantaisie est ce qu’il y a de plus important. C’est pour avoir négligé de l’observer dans l’examen analytique du Masochisme, que les enquêteurs n’ont pas compris jusqu'à présent l’essence et l’origine de cette aberration. Sans l’appréciation psychologique de ces fantaisies le Masochisme ne peut pas être expliqué. L’imagination est sa source principale, et au début il n’y a rien d’autre que la fantaisie, la rêverie éveillée masochiste. L’importance de ce facteur est prouvée par le fait que les individus doués de peu d’imagination ne montrent pas de tendance à devenir masochistes. Nous avons donc le droit de partir de ce trait en analysant le Masochisme.

L’importance de l’imagination comme prélude à l’excitation sexuelle paraît clairement dans chaque trait des trois exemples cités plus haut. La jeune fille dans la boutique du boucher devait attendre longtemps jusqu'à ce que le boucher eut terminé ses autres besognes. Lorsqu’il vient à elle, il commence à manipuler, palper, examiner sa chair et à pousser son corps de part et d’autre. Le prisonnier dans la vision de l’autre patient doit d’abord prendre part à toutes les cérémonies, être témoin de la lente avance du prêtre, des préparations de l’exécution et de la castration de ses camarades. Il doit entendre les cris d’angoisse des victimes, prendre part à leur gémissements. Le prélude de la scène que le masochiste joue avec la prostituée est plus important que le coup dont elle le frappe. Son entrée, leur conversation, demande et réponse, gronderie, l’exhibition redoutée et cependant désirée, l’attente du coup, sont indiquées par le patient lui même comme étant les facteurs essentiels de son excitation.

L’importance de la fantaisie dirigée par l’excitation masochiste peut se démontrer aussi autrement que dans les formes classiques du Masochisme. On peut s’en rendre compte déjà dans les scènes primaires qui donnent naissance à la perversion. Par exemple, prenons la scène principal dans le cas de la jeune fille. Comme enfant elle avait vécu dans le voisinage d’une boutique de boucher ; en fait, celui-ci était son oncle. A cause de son métier, les parents ne le voyaient pas. Ce ci peut avoir contribué au fait que les activités de son oncle gagnaient dans l’esprit de l’enfant et d’un frère légèrement plus âgé une signification mystérieuse et obscur. Les deux avaient fréquemment l’occasion de contempler l’oncle boucher et ses aides au travail et de voir le découpage des animaux. Ensuite, ils jouaient dans leur propre jardin le jeu de slagerje(" petit boucher " en hollandais). La petite fille s’étendait sur un banc du jardin et son frère imitait le boucher ; d’abord il était occupé ailleurs, puis il approchait de sa petite sœur qui l’attendait, et jouait à " découper "comme il l’avait vu faire à son oncle. Avec des coups légers de la main ouverte il " découpait " son corps - qui incidemment était habillé - morceaux. Les préliminaires de l’opération ainsi que l’opération elle-même étaient déjà à cette époque vaguement nuancés de plaisir pour la petite fille. L’attente et les coups légers sur le corps éveillaient certaines sensations dans son clitoris. Cet exemple montre l’importance de l’imagination pour l’excitation sexuelle même dans l’une des premières situations responsables pour le développement du Masochisme.

Lorsque attendant d’être touchée et " découpée ", cette jeune fille devient sexuellement stimulée, l’imagination remplit la même tâche que dans la " scène du Moloch " de l’autre patient quand il attend les terribles possibilités futures. Le matériel ici peut aussi facilement être reconnu comme un nouvel arrangement d’idées infantiles. Le déguisement religieux parut plus tard, et montre l’influence de diverses lectures. Quand le patient était un petit garçon, son frère aîné fut opéré d’une phimose, et montra au cadet la blessure une fois cicatrisée. Cette impression influença plus tard les fantaisies du jeune garçon. Elles se dirigeaient vers son père, homme bon mais sévère qu’il admirait et craignait tout à la fois. Il devait avoir supposé, vers cette époque, que lui aussi, comme son frère, subirait une opération du pénis par son père ou par un médecin représentant ce dernier. Ici des tendances homosexuelles s’ajoutent à d’autres causées par le désir d’être punis, celui-ci résultant de masturbations précoces. Dans sa vision du type " Moloch ", les jeunes gens devant l’autel représentent ses frères parmi lesquels il occupe aussi sa place. Il est significatif qu’il s’identifie à celui qui contemple anxieusement l’opération sachant qu’il sera la prochaine victime. Le souvenir d’enfance aussi dont les pratiques du troisième patient avec la prostituée peuvent être dérivées, gagne en importance par l’intermédiaire de l’imagination. Le garçon, qui était gâté à la maison, avait été désobéissant et impossible à contrôler. En sa présence une tante avait exprimé sa désapprobation des méthodes employées avec lui ; s’il avait été son fils, disait elle, elle lui aurait fait descendre ses pantalons et lui aurait donné une fessée, " clap, clap ! ". Cette menace soulignée par l’onomatopée déclencha sa vision future de la scène.

Mais est-ce que dans le Masochisme ce rôle de la préparation par l’imagination de l’excitation sexuelle est vraiment surprenant ? Son importance ne peut certes pas être niée dans la vie sexuelle normale. En quoi le Masochisme montrerait-il ici une déviation des autres perversion ? Avec celles-ci aussi la situation désirée sera fréquemment anticipée en imagination. C’est en effet une caractéristique essentielle de la perversion en générale que les fantaisies s’arrêtent longuement sur la phase préliminaire au lieu de progresser vers la satisfaction sexuelle. Nous pouvons ainsi noter la signification du rôle que l’imagination joue dans la stimulation sexuelle pour le sadiste ou le voyeur. Ils anticipent certainement l’un et l’autre en imagination la situation désirée pour obtenir leur excitation. Il semblerait donc que la différence puisse se réduire au plus ou moins d’excitabilité.

Cependant, ce n’est pas le cas ; ce n’est pas une question de proportion. La différence est plutôt que le masochiste ne peut se passer du jeu de l’imagination, qu’elle représente un préliminaire indispensable, une condition sine qua non. Le sadiste ou le voyeur est capable d’être satisfait sans une préparation de ce genre. Si un voyeur se promenant dans un bois a l’occasion d’apercevoir une femme dans une posture favorable à ses désirs, aucune imagination préalable n’est nécessaire pour produire une excitation sexuelle puissante. Comparons à ce cas la situation parallèle d’un masochiste. Supposons que la condition spécifique pour son excitation soit d’être frappé par une femme de physique imposant, et d’être insulté par elle ; supposons aussi que pareille situation se produise accidentellement c’est-à-dire sans le jeu préliminaire de l’imagination. L’homme en question se promène tranquillement, une femme vient à lui, le couvre d’injures et le frappe violemment. Pour donner à la scène quelque vraisemblance, il suffit de supposer que le pauvre homme est victime d’une confusion de personnes. La femme à l’attaque facile croit aussi avoir reconnu en lui un homme qui lui a causé de grands torts. Est ce que le masochiste sera sexuellement excité par cette attaque ? Il n’en est pas question ; il est évidemment possible que par la suite le souvenir de cette scène soit employé dans ses fantaisies pour produire une excitation sexuelle, mais son effet immédiat ne sera rien de pareil, quoique la scène reproduise exactement une situation rêvée. Ce qui manque est le jeu préparatoire de l’imagination. Ce que nous venons de supposer montre clairement que la fantaisie préliminaire est indispensable au plaisir du masochiste. L’affirmation est ici non pas que la fantaisie ne soit pas essentielle comme préparation dans d’autres perversions, mais bien que pour le masochisme elle est absolument indispensable.

Il y a cependant deux objections. La première nous rappelle que la fantaisie préparatoire est spécialement importante dans l’exhibitionnisme ; l’expérience et l’analyse montrent que cela est vraiment le cas. Nous aurions donc ainsi à faire une correction, disant : dans les perversions qui ont un but instinctif passif, il est nécessaire qu’il y ait une fantaisie préliminaire pour que l’excitation sexuelle soit obtenue. Ceci est tout à fait logique, et la chose curieuse est qu’on ne l’ai pas reconnu plus tôt. Ces perversions ne dépendent pas de la seule volonté du sujet pervers ; elles dépendent aussi de la réaction indépendante du partenaire. Si sa réaction diffère de celle qui est attendue, aucun effet sexuel ne se produit, ou seulement un effet diminué.

Cette réaction est plus importante pour le masochiste ou l’exhibitionniste que pour le sadiste et le voyeur qui dépendent beaucoup moins de la conduite de leurs partenaire. Il m’a été raconté qu’un soir d’hiver un exhibitionniste parut soudainement devant une dame anglaise en un coin peu fréquenté du bois de Boulogne et exhiba ses parties génitales. Avec une grande présence d’esprit la dame alla vers lui et lui dit : " Mon pauvre ami, n’allez vous pas attrapez froid ? " On peut imaginer que cette sollicitude eut un effet calmant. Mais encore une foie la fantaisie préliminaire n’est pas aussi importante pour l’exhibitionniste que pour le masochiste. Un groupe de jeunes filles qui viennent vers lui peuvent décider instantanément l’exhibitionniste à suivre son penchant.

D’après une autre objection l’apparence soudaine de certain détail suffirait parfois à causer la stimulation masochiste. Ainsi un collègue me cita un cas traité par lui dans lequel l’action de tuer un poulet était devenue le point central d’une fantaisie masochiste ; plus tard, la vue d’une cuisse de poulet fut suffisante pour déclencher l’excitation sexuelle chez ce patient. Mais cet exemple peut-il nous convaincre réellement qu’il n’y avait pas ici besoin d’une préparation en imagination ? Je trouve qu’il confirme plutôt mon opinion. En réalité la préparation dans les cas de ce genre est très complète et date de loin. La substance a été passée si souvent par son imagination que le sujet est toujours prêt. La vue de la cuisse de poulet est simplement le facteur qui déclenche la matériel psychique déjà préparé. C’est exactement comme si l’on entendait, sur un piano à peine effleuré, les premières notes d’une vieille mélodie connue.

Dans un cas examiné par moi où le patient avait gardé un souvenir teinté de plaisir d’une scène de fustigation à l’école, il lui suffisait de voir une culotte bien tendue pour être excité sexuellement. Dans un autre cas, des mots comme : " Frappe ! " lui rappelaient la situation masochiste avec les sensations afférentes. Le patient avec la fantaisie " Moloch " se sentait stimulé quand il voyait des jeunes gens musclés en certaines postures, parfois même quand il contemplait des photographies dans lesquelles les positions des sujets évoquaient celles dans cette fantaisie. Ainsi la vue d’un jeune homme couché les bras étendus lui rappelait immédiatement, en même temps qu’elle produisait l’excitation sexuelle correspondante, l’image des victimes offertes sur l’autel de la cruelle idole.

L’objection, donc, n’est pas aussi forte qu’il paraîtrait. Il y a dans ces cas un degré de préparation non pas plus petit mais bien plus grand. Le mécanisme psychique qui opère ici est l’apparition d’un détail, d’un trait singulier qui devient substitué au tout, représente le tout. La voix rauque d’un homme peut mettre en mouvement toute l’imagination masochiste d’une femme. Le bruit d’un cliquetis métallique évoque en certaine personne l’image agréable d’être enchaînée. Il n’y a là rien de particulier à une perversion déterminée. Le même effet de ces détails substitués au tout paraît aussi dans le domaine de la sexualité normale. Un dessin sans importance dans une revue récente montrait une femme arrêté dans une rue isolée pour attacher sa jarretière. Comme deux hommes passaient par hasard, l’un dit à l’autre : " Ce n’est pas beaucoup, mais cela vous fait tout de même quelque chose. "

Les objections examinées plus haut ne nous font pas changer d’opinion. Il reste encore établi que la fantaisie préliminaire a une importance spéciale dans le Masochisme. Elle est aussi le facteur primaire du point de vue que l’on peut appeler historique. Les pratiques masochistes ne sont que la mise en action de fantaisies précédentes, rêves éveillés transférés à la réalité. Toute analyse rigoureuse montre que la perversion masochiste est la reproduction de situations imaginées antérieurement, et familières à l’individu au commencement, en ce qui concerne le Masochisme, il n’y a pas d’action, mais de l’imagination.

La scène jouée correspond ainsi à la présentation d’un drame, et est reliée à l’imagination comme la pièce jouée l’est à la conception du dramaturge. Tout cela est exposé aux mêmes accidents, incidents, adaptations aux moyens existants, et dépend aussi de l’humeur et de la coopération des acteurs. Ce n’est que rarement que la performance dépasse les idées de l’auteur. Le plus souvent, dans ces scènes masochistes, l’exécution est inférieure à la conception. Il y a des cas où le sujet dans la scène jouée n’es pas satisfait, tandis que le souvenir de la même scène jouée n’est pas satisfait, tandis que le souvenir de la même scène peut produire l’orgasme. Les règles indiquées pour une scène de ce genre peuvent être comparées aux directives données au metteur en scène. A cause de cette correspondance parfaite au jeu théâtral, le Masochisme produit rarement des cas vraiment tragiques comme le fait par exemple le Sadisme.

Il peut être bon de ne pas exagérer tout de même le caractère théâtral du Masochisme. L’analyse des traits du rituel dans les scènes vicieuses mentionnées prouve que chacun a une signification complète. J’emploie à dessein le mot rituel, car les normes rigides et l’ordre qui règlent la pratique masochiste peuvent être comparés à l’exécution consciencieuse de rituels religieux ou magiques. Un changement, une variation accidentelle dans ce rituel masochiste, diminue sa " valeur de libido ", peut même la détruire. Une espèce de tradition se développe qui doit être suivie comme dans les cérémonies de l’Eglise. Telle chose doit être faite d’abord, puis telle autre ; tels mots doivent être énoncés d’une certaine manière, et ainsi de suite. Tout ceci semble être l’œuvre du hasard, sans préméditation, mais le psychologue qui étudie l’histoire de ce rituel y découvre un sens et des relations ; car le rituel joue ici un rôle plus important que dans toute autre perversion. Comme dans leurs autres manifestations, les phénomènes du Masochisme évoquent ici ceux de la névrose à obsession.

Quelle est la relation entre le rituel masochiste et l’imagination ? Je désire tirer ce point au clair en donnant encore un exemple. Un jeune homme exécute pendant des années, dans ses pratiques masochistes, une sorte de rituel fondé sur le costume. Il endosse un veston très serré, met par-dessus une ceinture serrée aussi à l’extrême, puis met un col haut en cuir qui lui permet à peine de bouger la tête. Les pantalons sont mis à l’envers, la partie postérieure en avant. Habillé ainsi il va à son miroir, fait quelques tours, exécute certains mouvements compatibles avec l’étroitesse de son vêtement, et admire son image, ou plus exactement, imagine combien d’autres l’admireraient. Pendant ce rituel, qu’il répète presque chaque nuit, il devient stimulé sexuellement, se jette finalement sur son lit et se masturbe malgré la difficulté d’atteindre ses parties génitales.

Quel est le sens de ces activités en apparences démentes ? Elles semblent dépourvues de sens et de raison. Je discuterai cette question plus loin, mais désire seulement souligner ici les fondations de son histoire clinique. La mère du patient, dont le père mourut très tôt, trouvait difficile le contrôle du garçon très indiscipliné pendant les années précédent sa puberté. Elle le menaçait souvent de la placer dans une école militaire et lui décrivait la discipline sévère de cet établissement. La scène devant le miroir s’explique ainsi historiquement ; le jeune garçon se livrait à des fantaisies évoquant la discipline du collège militaire et imaginait l’étroitesse de l’uniforme et la sévérité des punitions. Il imaginait en même temps qu’il aurait une apparence très virile dans son uniforme. La scène devant le miroir, commençant avec sa puberté, montre la mise en scène de ces fantaisies, ou le caractère d’une répétition. Il l’appelle lui-même une image préliminaire de ce que serait la situation réelle. Il est facile de deviner le rôle que la masturbation joue dans ce tableau. Je voudrais ici préciser le point que la fantaisie précède la scène masochiste, que l’excitation sexuelle débute dès que le sujet commence à établir le programme de cette scène et à la préparer, en disposant successivement sur son lit les pièces de son costume, etc.

Le rituel masochiste paraît être ainsi l’exécution de ces fantaisies, dont l’évocation est parfois suffisante pour exciter le sujet sans qu’elles soient actuellement mise en scène. Mais l’exécution sur le seul théâtre de la pensée devient à la longue insuffisante ; la pensée doit être mise en action dans la scène de la glace, et souvent plus tard dans des scènes perverses avec un partenaire.

Quelques remarques isolées concernant les particularités du Masochisme peuvent être ajoutées ici. Un trait spécial est la tendance à la synchronisation expression admirable que je recueillis du patient à la fantaisie type " Moloch ". Le phénomène qu’il avait souvent observé en lui même était que l’excitation sexuelle suivait une trajectoire dans le temps correspondant exactement au cours des événements sur le théâtre de sa fantaisie. Le rêveur éveillé éprouvait les mêmes sensations que la victime imaginaire, faisant les mêmes mouvements que ceux que ferait la victime, émettant les mêmes sons. Ainsi l’éjaculation se produisait toujours au même moment, celui où le grand prêtre abaissait son couteau.

La ténacité de la fantaisie est frappante et certainement d’accord avec l’essence du Masochisme, Les situations masochistes se conservent fréquemment pendant des années avec peu ou point de changements, et cependant continuent d’exciter le sujet. Les altérations se limitent en général à des déplacements ou substitutions sans importance de personne, de temps ou de lieux, tandis que ce que nous pouvons appeler le thème principal est conservé tel quel. Cependant, après de longs intervalles de temps, des altérations importantes peuvent être introduites, amenant un thème complètement renouvelé, un processus analogue à la transformation d’une vieille institution. La situation masochiste paraît maintenant radicalement changée. Le nouveau contenu restera à son tour le même pour longtemps. De temps en temps, les vielles fantaisies qui ont fait leur temps réapparaissent, reprennent leur pouvoir pour une période assez courte, puis disparaissent.

Il est ainsi possible de distinguer des phases pendant lesquelles l’individu est dominé par tel ou tel élément clairement déterminé de sa fantaisie. Le patient susmentionné parlait de ces éléments ou domaines comme des " cycles ". Pendant l’analyse une sorte d’argot se dévoilait comme entre personnes qui se comprennent par simples suggestions. Je savais ce qu’il voulait dire quand il parlait du cycle " aztèque ". Il s’agissait d’une phase pendant laquelle il était excité sexuellement par l’idée d’un sacrifice de prisonniers dans l’Empire aztèque. Le " cycle de la Reine " comprenait un groupe de visions dans lesquelles une reine des Amazones soumettait ses amants à d’horribles tortures. Le " cycle de Laocoon " se cristallisait autour de fantaisies variées associées à la fameuse statue. Le " cycle de Marsyas " était associé à un mythe bien connu de la querelle de Marsyas avec Apollon, mais n’était pas limité à ces deux personnages.

On à l’impression qu’après un temps assez long du reste la fantaisie masochiste perd sa qualité stimulante et à cause de cela supplanté par une autre. Mon expérience analytique indique que seules des répétitions innombrables affaiblissent vraiment l’efficacité d’une fantaisie qui a été trouvée satisfaisante. Il est à noter que ces fantaisies et les actions associées ne sont pas limitées au domaine visuel. D’après mes expériences, la parole joue aussi son rôle. Il y a des masochistes verbaux qui éprouvent l’excitation sexuelle lorsqu’ils s’imaginent être l’objet d’insultes et d’injures. Lorsqu’il met en scène ces fantaisies-là, le masochiste veut entendre les paroles insultantes ou humiliantes, et pour l’excitation sexuelle une certaine sélection et succession de mots, aussi une emphase sur certains d’eux, semble importante. En certaine scène la femme devait dire " Du "(le " tu " familier allemand) au patient, parce que cela lui procurait la sensation d’une heureuse intimité. Quand il imaginait la scène, il prononçait le mot lui-même. Ici aussi certains défauts des dialogues étaient corrigés en répétant la scène, une élocution plus souple était cherchée, mais l’essentiel restait inchangé.

Les dialogues sont très fréquents dans ces fantaisies masochistes. Certains accents, certaines expressions, jouent un rôle capital, la cadence de telle ou telle phrase est savourée voluptueusement. Dans un cas une phrase employée par le père du patient : " Prend garde de ne pas faire cela de nouveau " - devenait l’essence d’une scène de ce genre et devait être répétée maintes fois avec une diction précise. Le fils, qui devait se tenir à genoux, avait à demander en gardant une expression apeurée : " Puis-je me lever ? "

Le matériel imaginé est, plus fréquemment que dans d’autres perversions, capable d’être détaillé et amplifié. Il peut prendre la forme d’une histoire et amener sur la scène imaginaire plusieurs personnages destinés à agir et à souffrir, il peut être nourri par les lectures ou les expériences quotidiennes du patient ; ou bien l’on peut y reconnaître les souvenirs filtrés de films, de pièces ou de quelque conversation. Dans le dernier cas mentionné plus haut, l’imagination du collégien était stimulée dans une scène masochiste par l’histoire de Marsyas écorché par Apollon. Ce germe avait été si puissant et si persistant que vingt ans après il produisit encore la même excitation lorsque le patient vit un tableau de David évoquant une scène de ce genre, à Bruxelles.

Le fait que la fantaisie masochiste s’accroche aux détails, les choisit et les essaie soigneusement, a son incidence sur une autre caractéristique du Masochisme, le facteur de l’action suspendu ou délai, que nous discuterons plus loin. Les différentes images sont choisies d’après leur capacité de produire l’excitation sexuelle, et sont abandonnées si elles se montrent insuffisantes.

Des objections mentales contre tel ou tel détail peuvent avoir comme résultat la dispersion ou l’affaiblissement de la fantaisie comme un cliché pas assez exposé. Comme une patiente l’exprimait pittoresquement, il est quelquefois difficile de mettre la fantaisie du viol qui manqua son but à cause de l’intervention malencontreuse de l’odeur répugnante d’un vagabond.

Les fantaisies masochistes sont ainsi parfois interrompues. Une jeune fille avait l’habitude d’imaginer qu’elle mourait en couches. Elle s’étonnait de la satisfaction que lui causait cette idée. Ce sentiment se maintenait quand elle imaginait le deuil de son mari, même son mariage à une autre femme ; elle choisissait même pour cela telle ou telle jeune fille de ses connaissance. Mais elle devait interrompre la rêverie à la pensée que celle qui lui avait succédé s’occuperait de son enfant. Cette idée était trop pénible pour être supportée plus longtemps. Un autre patient mentionnait fréquemment le " cycle des Martyrs ", dont la substance était fournie par les morts des martyrs chrétiens torturés. Il avait à cette époque trouvé dans un livre une image médiévale montrant saint Laurent sur son gril. Un essai d’évoquer l’image et de l’utiliser pour son excitation masochiste n’aboutit pas ; la figure du saint dans la gravure était calme et imperturbable malgré son atroce agonie. Elle ne se prêtait pas à la fantaisie désirée ; d’après les morts mêmes du patient, " elle n’était pas convaincante ".

En général, des images isolées se présentent comme dans un kaléidoscope et persistent plus ou moins longtemps. Il arrive que certains traits de la fantaisie qui ont été efficaces pendant longtemps soient rejetés lorsqu’ils n’agissent plus assez fortement comme stimulant sexuels. C’est ainsi qu’un besoin de variété l’emporte sur le conservatisme de la fantaisie masochiste, dévoilant des changements psychiques chez le sujet.

Le succès ou l’échec d’une fantaisie nouvelle dépend de plusieurs facteurs qui peuvent en général être déterminés d’avance. Une fantaisie efficace est naturellement accompagnée d’un orgasme satisfaisant. Dans cela il n’y a pas d’effet ou du moins un plaisir incomplet.

Il n’est pas toujours évident à qui le rêveur s’identifie. Certainement avec la victime, la personne passive dans la scène, mais parfois aussi avec la personne active, cruelle. Il s’identifie fréquemment avec un spectateur ne participant pas à l’action, mais qui éprouve d’une façon mystérieuse les sentiments de la personne passive. Le quatrain souvent cité du poète masochiste Baudelaire :

Je suis la plaie et le couteau !

Je suis le soufflet et la joue !

Je suis les membres et la roue,

Et la victime et le bourreau !

est dans ce sens incomplet. Le masochiste dans sa rêverie et aussi le spectateur de l’exécution, savourant le plaisir de la surveiller, plaisir qui semble être une satisfaction sadique atténuée.

Le facteur le plus important pour la sélection des images et des scènes mentionnées plus haut est leur capacité de produire l’excitation sexuelle ; mais ce n’est pas le seul facteur déterminant. D’autre interviennent aussi, par exemple le fait d’être conforme à la réalité. L’imagination s’arrête fréquemment sur les détails jusqu'à ce qu’ils semblent se conformer à la réalité ; elle arrange et modifie la situation imaginaire jusqu'à ce que toute contradiction sérieuse soit éliminée. Ceci est d’autant plus frappant qu’en d’autres occasions le masochiste néglige complètement ces considérations. Le patient à la fantaisie " Moloch ", cependant, tout en s’arrêtant fréquemment à la représentation de la scène dans laquelle les victimes étaient couchées sur un gril chauffé au rouge, exigeait que tous les détails techniques fussent corrects. Ceci n’était pas très simple, parce que le gril devait s’ouvrir automatiquement afin que les victimes pussent être jetées dans les flammes de l’étage inférieur au moment même où celles au-dessus étaient déjà flambées superficiellement.

D’autre part, il n’hésitait pas à introduire des anachronismes grossiers dans ses fantaisies. Il se rendait bien compte d’impossibilités dans le temps ou dans l’espace, mais n’en avait cure. Cette attitude peut être comparée à celle d’un poète qui ajuste certains points de sa création à d’infimes détails historiques, mais se livre en d’autres à la plus grande licence poétique. Ce patient avait étudié minutieusement et intensément l’histoire ancienne du Mexique et du Pérou ; il était familiarisé avec les principaux ouvrages sur l’histoire de ces pays, y compris l’étude des anciens rites employés dans les sacrifices humains. Lui-même avait fréquemment visité les ruines laissées par ces cultures mortes, examinant leurs édifices, autels, etc. Il savait ainsi parfaitement que la castration ne jouait pas chez les Aztèques le rôle d’un sacrifice rituel, mais sa fantaisie insistait justement sur ce point. Je choisis l’exemple suivant d’une de ces fantaisies contraires à l’Histoire parce qu’il souligne bien les conditions psychiques afférentes dans leurs détails les plus frappants.

Un officier anglais avait été capturé par une tribu survivante d’Aztèques qui périodiquement sacrifiait aux dieux leurs prisonniers en les châtrant solennellement. Jusqu'à l’exécution le prisonnier est l’hôte de celui qui l’a capturé, qui est aussi censé exécuter l’opération. Un beau jour il prend le prisonnier - traité d’autre part avec tous les égards - dans une chambre pour lui montrer les parties génitales des prisonniers châtré précédemment. A ce passage de la fantaisie se produit une hésitation, une réflexion caractéristique. La question se posait : dans quoi et comment préservait-on ces organes ? Au début, le patient supposait que ces organes étaient déposés dans un coffre artistiquement sculpté, mais cette idée fut bientôt repoussée parce que dans ces conditions ils se décomposeraient en se contractant. La possibilité de les empailler et de les exhiber comme des oiseaux morts fut aussi rejetée. Finalement, le rêveur éveillé décida de les supposer préservés dans des bocaux remplis d’alcool. Ici nous trouvons un lien inconscient avec un souvenir d’enfance, avec un fragment de réalité qui donna naissance à la fantaisie. Comme je l’ai déjà mentionné, lorsque ce patient avait quatre ans, son frère fut opéré d’un phimosis. Le petit garçon semble avoir identifié cette opération avec la castration complète, quoiqu’il eût pu se convaincre plus tard que le pénis de son frère, bien que montrant une cicatrice, était toujours présent. Mais cette constatation était moins forte que l’impression première qui dans son imagination avait remplacé la réalité, et a laquelle il s’accrochait obstinément. Cette impression semble avoir été ressuscitée quelques années plus tard, lorsque le même frère subit une appendicectomie, surtout que mon patient put avoir l’appendice extirpé dans un bocal d’alcool. Nous avons donc ici un fragment d’histoire vraie greffé plus tard indirectement sur une fantaisie.

Une partie du matériel formant l’entière fantaisie peut être facilement reconnue. Le doute concernant les moyens de préservation représentent les doutes de l’enfant aussi bien que de l’adulte : " Est ce que les pères châtrent leurs fils ? Serai-je châtré ? " L’attitude du patient envers ses fantaisies étaient ambiguë. D’un côté il consacrait une grande quantité d’énergie mentale et d’intelligence à leur élaboration ; de l’autre, il les trouvait absurdes et ridicules, en avait honte, et ne pouvait comprendre comment ces histoires puériles et grotesques pouvaient l’occuper si intensément et l’exciter.

J’ai insisté sur le fait que les scènes vécues par les masochistes sont des fantaisies arrangées comme des pièces de théâtre, avec addition de nouveaux détails et changements pour en tirer le maximum de plaisir. On peut conclure de nombreuses impressions fournies par l’observation analytique, que la fantaisie originale surgit spontanément et n’est reproduite que plus tard, pour obtenir l’excitation. Parfois il est possible de la forcer à paraître, comme Goethe donnant un ordre pareil à la poésie. Il paraît donc que génétiquement le Masochisme débute aussi avec des fantaisies. Leur importance n’est pas diminuée dans les arrangements masochistes ultérieurs, au contraire. Si l’excitation sexuelle est au début accompagnée par une fantaisie, il peut arriver après que l’excitation seule évoque la fantaisie jusqu’alors endormie.

La part que la fantaisie occupe dans la forme désexualisée du Masochisme, le Masochisme, comme une attitude envers la vie, est toute spéciale, et n’a pas encore été reconnue. A première vue, elle paraît soit manquer complètement, soit être sans importance. Cette apparence est due au fait qu’il est rare de découvrir la production des rêveries individuelles persistantes qui dominent la vie du sujet et contribuent d’une façon évidente à sa satisfaction masochiste. La production d’idées individuelles peut être superflue, car tout individu peut retomber sur les fantaisies collectives accessibles dans la tradition ou la religion. La fantaisie comme un phénomène individuel disparaît alors et peut à peine se discerner. Elle s’est cependant étalée sur toute la vie et le destin de l’individu en lui imposant un certain rôle. Toute sa conception de la vie est dominée par une fantaisie masochiste inconsciente dont les ramifications deviennent rarement conscientes. La place du partenaire sexuel a été prise par des forces supérieures ; la souffrance nuancée d’érotisme a été remplacée par les coups du destin, qui lui accordent du reste une satisfaction secrète. Je discuterai tout cela plus en détail ultérieurement.

Je veux seulement souligner ici que l’importance de la fantaisie-rêverie comme l’essence même du Masochisme n’a pas encore été appréciée dans les théories analytiques, que sa nécessité n’a pas encore été reconnue. L’imagination, ainsi négligée, a néanmoins pris sa revanche. Elle a pénétré dans les théories de certains analystes et les a rendues fantaisistes.

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