Le paradoxe apparent du Masochisme
La première tâche de lenquêteur est de répondre à la question : " Quest ce qui se passe ? " La seconde est de répondre à la question : " Comment cela se passe-t-il ? " Pour accomplir la première, nous devons ici partir du monde " phénoménologique " du Masochisme. Nous aurons à rechercher des traits définis et caractéristiques de cette disposition instinctive, à voir ce que les formes variées de son expression ont en commun, et ce qui les distingue dautres réactions de linstinct. Avant dentreprendre cette tâche, filtrage et classification, il est opportun de faire une pause et de formuler la première impression générale que les phénomènes masochistes produisent sur lobservateur. On ne doit certes pas accepter telles quelles ces premières impressions, mais on ne doit pas non plus les sous-estimer. Elles peuvent être trompeuses et vraies à la fois ; ces impressions flottantes, tantôt obscures tantôt distinctes, sont justement celles qui méritent dêtre retenues. Elles restent superficielles, mais la surface, ici, vue correctement, est lintérieur extraverti, Tout secret que lhomme voudrait garder se trahira à la surface, se manifestera à lextérieur.
La première impression générale de lobservateur impartial des phénomènes masochiste est paradoxale, ce qui signifie : contradictoire, incroyable, contraires aux opinions reçues. Appliquée à des phénomènes, cette épithète peut seulement signifier : quelque chose qui rationnellement ne pourrait pas exister, et qui cependant est là. Il est étrange par exemple quune rivière disparaisse et réapparaisse à la surface bien des milles plus loin. Mais de tels exemples sont connus et sont expliqués. Une impression paradoxale serait cependant produite si une rivière changeait soudainement de direction et commençait à remonter vers sa source. Le manque de cohérence logique ne doit tout de même pas être confondu avec labsurde. Lélément antagoniste, contradictoire en apparence, prouve plutôt quil y a un sens à cette incohérence. Lincohérence, le manque de continuité logique, nest pas contraire au sens commun, mais seulement contradictoire. Il est facile de sapercevoir que cette première impression générale est commune à toutes les formes du Masochisme. Il est également incroyable et contradictoire que lhumiliation et la défaite du moi, sa dégradation et sa mise de côté, soient les but du Masochisme social.
Limpression de paradoxe nest pas due seulement aux éléments daberration et de bizarrerie dans la satisfaction de ces instincts. De tels éléments sont en effet communs à toutes les perversions, mais la description du Masochisme agit sur nous dune façon spéciale. Cette impression doit résulter de traits qui au début ne sont pas clairs pour nous, déléments qui sajoutent au caractère général de laberration. Limpression qui différencie cette expression instinctive des autres peut mieux se comprendre par une nouvelle comparaison. Dautres perversions peuvent se comparer aux participants isolés dun groupe dexcursionnistes qui se sont égaré et se sont engagés sur une fausse route ; le masochiste, lui, est comparable à la personne qui ségare exprès pour atteindre son but caché par un détour.
Ceci est la première impression générale reçu avant dexaminer les détails des phénomènes. Une impression de ce genre peut être ignorée - elle la été jusqu'à présent - mais ne peut pas être niée.
Cette impression de paradoxe doit aussi être justifiée psychologiquement.
Exemples représentatifs
Y a-t-il des éléments caractéristiques invariablement attachés aux différentes formes du Masochisme ? La littérature sexologique et psychologique offre certes assez de matériel pour permettre de caractériser aisément les phénomènes masochistes. Quoiquil puisse même y avoir trop de documentation de ce genre, je me permets davancer que jusqu'à présent la phénoménologie du Masochisme na pas été explorée suffisamment ; une description de ses facteurs essentiels, de ce qui est commun à toutes ses formes, manque encore.
Il sera utile de citer ici quelques exemples ; mais la condition essentielle sera quil ny ait pas de doute au sujet de leur caractère masochiste. Ni la différence de sexe ni la question de savoir sil sagit vraiment dune scène masochiste ou dune perversion hors série ne seront considérées dans cette sélection.
Nous pouvons dire que les trois exemples qui suivent représentent les caractères essentiels de la question qui nous occupe.
Une jeune fille a lhabitude dimaginer lhistoire suivante à laquelle elle reste fidèle au cours des années avec de très légères variantes. La scène se passe tard dans la soirée ou dans la nuit. Elle va être à travers maintes rue vers la boutique dun boucher qui depuis quelque temps a déjà clos ses volets. Elle frappe, et quand le boucher ouvre la porte, dit : " Sil vous plaît, je voudrais être coupée en morceaux. " Il accepte sa demande sans difficulté et comme sil était question dune chose parfaitement naturelle, et la fait entrer. Elle se déshabille dans larrière-boutique et se couche nue sur une des tables ad hoc. Elle doit rester étendue et attendre longtemps. Le boucher est entrain de découper quelques veaux. De temps en temps un de ses garçons entre, touche son corps et palpe sa chair comme un expert examinant un animal destiné à la boucherie. Finalement le boucher vient lui-même ; il palpe aussi différentes parties de son corps en la manipulant comme un veau mort. Finalement il prend son tranchoir, mais avant de labattre met son doigt dans le vagin de la victime. A ce moment lorgasme se produit.
Faisant suivre dune autre cette fantaisie évidemment masochiste, celle dun homme cette fois. Un homme de trente-sept ans, père de trois enfants, nobtient la puissance sexuelle complète quà laide de différentes fantaisies. Jen choisis une au hasard : un certain nombre de jeunes gens vigoureux vont être sacrifiés à intervalles assez éloignés lun de lautre à une idole ancienne barbare, une sorte de Moloch phénicien. Ils sont déshabillés et couchés sur lautel un par un. Le roulement des tambours se joint aux chants des churs qui avancent lentement. Le Grand Prêtre et sa suite sapprochent de lautel, et les victimes sont examinées soigneusement ; chacune doit satisfaire à certaines spécifications comme beauté physique et apparence athlétique. Le Grand Prêtre prend dans sa main les parties génitales de chaque victime éventuelle et les juge soigneusement comme poids et forme. Si le résultat nest pas satisfaisant, le jeune homme sera mis de côté comme indigne du dieu et du sacrifice. Le Grand Prêtre donne lordre général dexécution, et la cérémonie continue. Dun coup sec les parties génitales des victimes sont tranchées.
Le patient, qui est dun type spécifiquement visuel, imagine très vivement le déroulement de cette scène. Lui-même nest pas un participant mais seulement un spectateur. On, peut ici se demander si pareille fantaisie est masochiste ou sadique. Elle fut dabord employée comme aide à la masturbation, puis pour faciliter le commerce avec sa femme. La décision de cette question, de savoir si la fantaisie est de caractère spécifiquement masochiste ou sadique, doit reposer sur linformation suivante : à qui le patient sidentifie-t-il ? Dans le cas présent, il est certain que le rêveur éveillé sidentifie à lune des victimes, en général non pas celle qui va justement être châtrée, mais la suivante, qui est forcée de contempler lexécution de son compagnon. Le patient partage toutes les émotions de cette victime, sent sa terreur et son anxiété, avec toutes les sensations physiques associées, puisquil simagine devoir subir le même sort dans quelques instants.
Plutôt que de choisir le troisième exemple dans le domaine de limagination pure, je choisirai un cas déterminé de pratique masochiste perverse. Un homme marié dâge moyen va de temps en temps visiter une prostituée et fait exécuter la scène suivante : en entrant il demande si elle peut lui donner des " leçons de russe ". Cette phrase est employée dans certains journaux de son pays pour annoncer des pratiques masochistes. Dans limagination du patient, ces termes sont associés aux terreurs des pogromes et aux scènes de prison en Russie évoquées dans ses lectures. Si la fille dit : " Oui ! " il lui donne des instructions sur ce quelle doit faire. Elle doit le gronder de certaine façon comme sil était un petit garçon coupable de désobéissance. Elle doit lui dire quil mérite une bonne fouettée, etc. Il descend ses pantalons et reçoit un coup sur les fesses. Quelquefois le coup est très léger, car léjaculation sest déjà produite. Le patient est impuissant dans lacte normal.
Ces trois exemples représentent évidemment laspect pervers du Masochisme ; cest peut-être par hasard que dans aucun deux la sensation de douleur ne soit soulignée ou joue un rôle. Même dans la fantaisie concernant lexécution des jeunes gens il ny a aucune insistance sur le plaisir associé à la douleur ; il sagit plutôt du plaisir dû à lanxiété et à la terreur. Nous nous souvenons du fait que lexcitation plaisante résultait de la peur de la prochaine victime en voyant la castration de son prédécesseur. La castration même ne figure dans cette évocation que comme une opération chirurgicale ; la sensation douloureuse nétait aucunement soulignée.
Si nous excluons ainsi le plaisir dans la souffrance comme un élément indispensable, que nous reste-t-il comme commun dénominateur ? Sûrement il reste tout ce qui jusqu'à présent était connu et reconnu comme caractéristique du Masochisme : lélément passif, le sentiment dimpuissance, la soumission à une autre personne, le traitement cruel, humiliant et honteux infligé par cette personne, et lexcitation sexuel résultante. Il ny a aucun élément nouveau ou insuffisamment apprécié, comme caractéristique. Des caractéristiques nouvelles ne devraient pas seulement être essentielles, mais devraient pouvoir être considérées comme des éléments indispensables du Masochisme. Elles napparaissent pas toujours avec la même intensité, mais elles sont toujours présentes. Lorsquelles manquent, nous ne pouvons pas parler de Masochisme.