Compulsion daveu et criminologie
(3e partie)
Nous constatons encore une fois que certains facteurs quantitatifs pèsent de manière décisive sur le destin des pulsions, comme nous avons déjà pu le voir plus haut à propos d'autres exemples. Pour tirer au clair ce comportement agressif, peut-être devrions-nous tenir compte du rôle joué par un sentiment de honte de nature particulière qui remonte à des motifs plus profonds, ainsi que de l'influence simultanée de divers autres facteurs affectifs.
En outre si on les questionne avec insistance, les personnes coutumières de ce genre d'attitude déclarent, et nous n'avons aucune raison de ne pas les croire, qu'elles sont offensées par le calme de leur interlocuteur, et ce d'autant plus que celui-ci ne montre pas la moindre velléité de se venger.
Son humilité fait sur elles l'effet d'une provocation, comme si en renonçant ainsi au désir de vengeance ou de punition qui est une réaction d'hostilité naturelle, il revendiquait une supériorité à laquelle il n'a pas droit.
Ces remarques n'infirment pas notre interprétation précédente, elles nous obligent seulement à la préciser et à la compléter. Nous constatons que la première insulte ou la première méchanceté était dictée par le besoin de punition qui cherchait à se concrétiser et à obtenir une gratification, son auteur ayant en effet agi dans l'espoir d'être réprimandé et d'essuyer un outrage.
La deuxième réaction, la répétition de l'insulte, montre l'échec de cette tentative. Tout se passe comme si l'offenseur se vengeait sur la personne de celui à qui il a fait un tort de ce que celui-ci ne lui a pas accordé le châtiment qu'il réclamait inconsciemment et comme s'il lui faisait payer l'intense sentiment de culpabilité auquel il ne peut échapper. Il se venge sur la personne qu'il a froissée ou lésée du tort qu'il lui a fait.
Cette réaction serait des plus absurdes si elle ne répondait, comme c est le cas ici, à deux conditions d'ordre affectif. Nous avons déjà mentionné la première l'intensité extrême du besoin de punition préexistant. Nous savons que le besoin de punition atteint alors une telle violence qu'il conduit à commettre impulsivement de nouveaux méfaits. C'est certainement ce qui se produit chez certains délinquants qui sont contraints à s'enfoncer de plus en plus dans le crime.
Cette situation peut se produire même si l'individu aime la personne qu'il a offensée, s'il fait inconsciemment sienne la souffrance qu'il lui a infligée, c'est-à-dire, en d'autres termes, dans le contexte psychologique de l'identification inconsciente. Des injustices ou des affronts réitérés seraient par conséquent des répliques du premier méfait, répliques renforcées de manière compulsionnelle par le besoin de punition.
Néanmoins ils fournissent en même temps une gratification partielle à ce même besoin dans la mesure où l'affront est fait à la personne qui a été incorporée au moi par introjection de l'objet. Cette attitude a donc un caractère de compromis car elle fait coïncider la répétition de l'acte et l'auto-punition infligée par le biais de la punition de l'autre objet.
La deuxième condition consiste par conséquent en ce que le second méfait a le caractère d'un aveu mis en acte ou plutôt en ce qu'il substitue l'acte à l'aveu. Je me contenterai de vous renvoyer à ce que nous avons dit auparavant au sujet de l'acting out dans le cadre du traitement analytique.
Jusqu'ici, aucune étude analytique approfondie n'a été consacrée au phénomène que je viens de vous décrire et dont l'attitude insolente et provocatrice de certains criminels devant le tribunal constitue peut-être l'exemple le plus frappant. Il va sans dire que ce phénomène est resté jusqu'à ce jour étranger aux préoccupations de la psychologie traditionnelle.
Peut-être sont-ce les romanciers, plutôt que les spécialistes de psychologie criminelle, qui ont dans ce domaine lui aussi le mieux compris le jeu complexe des déplacements et des mouvements réactionnels qui sont le propre de la vie affective des êtres humains. Je me contenterai de vous citer un seul exemple tiré de luvre de l'un des plus grands psychologues de tous les temps, exemple qui témoigne de son intime connaissance de l'âme humaine.
Dostoïevski trace le portrait suivant de Fédor Pavlovitch, le père des trois frères Ivan, Dimitri et Aliocha Karamazov: il cherchait à se venger sur tout le monde de sa propre infamie. Un jour il se rappela qu'on lui avait demandé une fois «Pourquoi détestez-vous tant telle personne? » et qu'il avait répondu dans un accès d'effronterie de pitre : « Eh bien! voilà : elle ne m'a jamais rien fait. Mais moi en revanche, je lui ai fait une telle crasse qu'aussitôt après j'ai commencé à la haïr! »
Ce qui nous frappe, c'est que le criminel définit tout naturellement son méfait comme abject et qu'il fait précisément remonter l'origine de sa haine à son crime. Il est évident que c'est ainsi qu'il a Vécu les choses, même s'il n'est pas capable de mettre le doigt sur la connexion inconsciente.
Pour en revenir au problème de la criminologie, je crois que nous tous ici sommes convaincus de ce que la psychologie criminelle aura du mal à répondre aux difficiles questions posées par le phénomène psychique du crime avec les moyens et les méthodes dont elle dispose actuellement.
Les résultats auxquels nous sommes parvenus nous obligent à nous arrêter un instant sur l'histoire de la procédure criminelle. S'il est Vrai que l'existence d'un besoin de punition excessivement fort gêne la marche de la compulsion d'aveu, nous comprenons pourquoi on avait autrefois recours à des expédients tellement bizarres pour amener l'accusé à avouer.
Peut-être ne savez-vous pas que le gourdin à confession, comme on l'appelait, était encore utilisé en Suisse il y a quelques dizaines d'années. On en frappait le délinquant jusqu'à ce qu'il passe aux aveux. Cette pratique est un Vestige des tortures et des moyens de coercition utilisés au Moyen Age et par conséquent de la compulsion extérieure à avouer.
En dépit de toute sa barbarie et de sa brutalité inhumaine, la cruauté insensée de la procédure criminelle médiévale devait avoir une signification psychologique et suivre un principe directeur. Apparemment la douleur déliait la langue du criminel qui se retranchait derrière le silence ou la provocation.
La torture était pour ainsi dire un avant-goût du châtiment, un châtiment partiel préludant à l'autre, le véritable. La coupe étant pleine et son besoin de punition suffisamment satisfait par toutes les souffrances qu'il avait endurées, le criminel pouvait passer aux aveux.
Le recours à une mesure qui aujourd'hui nous remplit d'horreur ne peut s'expliquer que par une sorte d'intelligence fruste, au niveau inconscient, de l'état affectif du criminel. C'est le passage de cette «compulsion d'aveu » de l'extérieur à l'intérieur, sa transposition dans la vie intime de l'individu, qui nous permet, ainsi que je l'ai dit plus haut, de parler d'une compulsion d'aveu de nature inconsciente.
Au point où nous en sommes arrivés, il nous faut nous demander pourquoi on avait recours à de tels moyens pour faire avouer le criminel et nous interroger sur l'origine de l'intérêt psychologique exceptionnel accordé à l'aveu en matière criminologique. Les habitudes des juges d'instruction et des juges de cour d'assises montrent bien qu'aujourd'hui encore on essaie de pousser le criminel à avouer par tous les moyens légitimes.
La « question », ainsi qu'on l'appelait au Moyen Age, n'a pas encore complètement disparu, elle a simplement changé de forme. La contrainte est devenue circonspecte et raffinée; sa transposition dans le domaine du psychisme a été si complète qu'on ne peut plus guère la qualifier de torture. Il est interdit de prendre l'accusé au dépourvu ou de le circonvenir par quelque moyen que ce soit, mais aucun effort n'est épargné pour obtenir de lui la reconnaissance de sa culpabilité.
Pareils efforts se justifient-ils par la valeur de l'aveu en tant qu'élément de preuve? Certainement pas, étant donné que l'aveu à lui tout seul ne peut pas servir de preuve à charge, ainsi que nous l'avons déjà Vu. Il a évidemment beaucoup de poids, mais il existe de faux aveux.
D'un autre côté les témoignages et les preuves indirectes constituent dans bien des cas des charges suffisantes pour permettre aux juges et aux jurés de statuer sur une affaire lors même qu'ils ne peuvent pas se baser sur les aveux de l'accusé. Une telle situation est d'ailleurs fort courante. En plus des facteurs cités par les criminologistes et les professeurs de droit criminel, il doit en exister d'autres qui confèrent à l'aveu sa situation psychologique particulière.
Nous pouvons deviner leur nature et leur fonction en songeant au rôle inconscient de l'aveu pour le criminel et pour la société qui prononce le jugement. Dans le cas du premier, l'aveu est une manifestation de la conscience morale qui a acquis l'usage de la parole. Le délinquant prend conscience de la signification de son méfait en le commettant à nouveau à travers la parole.
Son sentiment de culpabilité muet que la société ne pouvait pas discerner commence ainsi à céder la place à un autre plus proche de la normale. Ayant fait librement étalage d'une partie de son besoin de punition, le criminel a en outre reconnu qu'il méritait un châtiment. Dans ces conditions l'aveu ne constitue-t-il pas la vraie préparation de la sentence? Bien plus, ne recèle-t-il pas déjà en secret le jugement que le criminel porte sur son propre méfait?
Cependant il doit être possible de déceler, derrière ces réalités psychologiques, ce que l'aveu signifie sur le plan affectif pour les autres, c'est-à-dire, pour le juge, les jurés et le public. La société sent peser sur elle les dénégations et le silence du criminel comme une accusation énorme et accablante.
Elle a l'impression que le droit de juger qu'elle revendique est mis en question. En avouant, le criminel facilite la tâche du tribunal et la devance même inconsciemment, étant donné que cet aveu est lui-même une manifestation de son besoin de punition.
L'attitude des tribunaux vis-à-vis de l'aveu a sans doute une raison d'être sur le plan psychologique, elle doit permettre à quelque chose de s'exprimer sous une forme voilée. On a pu dire que toute accusation formulée par la société à la suite d'un crime renferme implicitement une auto-accusation dans la mesure où la société a sa part de responsabilité dans le crime qui a été commis.
Laveu contient lui aussi une accusation de ce genre, étant donné qu'il s'adresse à une société qui laisse un pauvre diable commettre son méfait et l'abandonne ensuite aux affres de sa conscience.
En avouant, le criminel dénonce implicitement la «culpabilité collective de la société ), pour reprendre l'expression du célèbre professeur de droit criminel Franz von Liszt. L'aveu ne contribue donc pas seulement à réduire le besoin inconscient de punition de l'individu et à le satisfaire en même temps partiellement : il satisfait et réduit aussi le besoin de punition de la société. Il remplit vis-à-vis du besoin de punition collectif la même fonction que la mort des héros des tragédies.
Ces remarques nous amènent à nous demander pourquoi l'aveu a un effet expiatoire et libérateur sur le public. Quiconque a jamais suivi avec attention le déroulement d'un procès d'assises n'aura rien à objecter à cette description des processus affectifs du public. Il semblerait que juge et auditoire escomptent que l'aveu du criminel lèvera, pour ainsi dire, un lourd interdit, ce qui permettra à chacun d'établir une comparaison avec sa propre vie psychique, de s'identifier inconsciemment au délinquant.
L'aveu, qui contient en secret une accusation contre la société, abolit cet interdit et il rend possible, pendant un instant, l'identification inconsciente avec le criminel, la comparaison de ses processus psychiques avec les nôtres et la condamnation à la fois de nos motions pulsionnelles et des siennes.
Il faut signaler ici une variante de l'aveu qui rend plus ardue cette identification inconsciente : l'aveu exempt d'émotion, la confession faite sur un ton indifférent. Le criminel avoue son méfait mais il ne montre aucun signe de remords et rien dans son attitude ne permet de deviner la signification de son geste pour sa vie affective. Comment pouvons-nous faire cadrer ce phénomène avec notre interprétation?
Rien de plus facile: il suffit de songer à la connexion existant entre le refoulement et l'aveu. Comme nous le savons, la représentation et le quantum d'affect d'un représentant de la pulsion peuvent avoir des destins différents. Il arrive par exemple que la représentation demeure consciente alors que l'affect est refoulé. L'aveu peut faire intervenir un processus analogue.
Un criminel qui raconte son méfait sans la moindre émotion, sur le ton détaché d'un rapport de police, peut être comparé à un névrosé qui parle de l'essence même de sa maladie sans laisser transparaître aucune marque d'émotion. On constate souvent en pareils cas que l'émotion a subi un déplacement, et le besoin de punition exerce sans aucun doute une influence déterminante dans ce déplacement de l'affect.
La société témoigne aussi de sa gratitude pour l'aveu, grâce auquel le criminel la soulage de son propre sentiment de culpabilité inconscient, en faisant preuve de clémence vis-à-vis du méfait. L'aveu est en fait un premier pas vers le retour au sein de la société. Il offre au criminel sa première chance de se réintégrer à la communauté après qu'il s'en est mis au ban par son geste.
L'autorité judiciaire prend acte à son tour de ce désir de rapprochement, de ce premier effort de réconciliation avec la société en considérant formellement l'aveu comme une circonstance atténuante.
Tout au long du processus psychique dont le procès n'est à nos yeux qu'une grossière manifestation extérieure, le juge d'instruction ou le juge de cour d'assises jouent inconsciemment le rôle d'un représentant typique du père, qui condamne et pardonne, qui juge et réconforte. En avouant, le criminel déclare sa culpabilité à la communauté, de même que l'enfant a autrefois fait part de sa mauvaise conduite à son père réel ou à la personne qui en tenait lieu.
De même que l'aveu de l'enfant représente inconsciemment une nouvelle demande d'amour, une tentative pour reconquérir l'objet perdu, de même le criminel atteste par son aveu sa volonté de réintégrer la société, en déclarant qu'il mérite un châtiment. L'étranger s'est engagé sur le chemin douloureux et détourné qui le ramènera vers la famille de l'homme.