Compulsion daveu et criminologie
(2e partie)
Toutefois, il y a une autre façon d'envisager la situation qui me semble plus intéressante : il sait très bien qu'il a commis le crime, mais il ne sait pas au niveau conscient pourquoi il a agi ainsi et il ne connaît pas la signification psychique de son geste.
Les criminologistes refuseront, bien sûr, de nous suivre sur ce terrain. Ils feront remarquer que la nature du méfait parle par elle-même nous avons affaire ici à un meurtre crapuleux, là à un cambriolage, dans un autre cas à une rixe à propos d'une femme. C'est le malfaiteur lui-même qui indique les mobiles de son geste lorsqu'il passe aux aveux.
Les criminologistes combattront aussi avec véhémence la deuxième partie de cette affirmation: quoi, cet homme intelligent qui a fait preuve d'une telle ingéniosité en commettant son forfait ne saurait pas ce qu'est un meurtre, un viol, un cambriolage? Ne nous reprochera-t-on pas de compliquer à loisir cette question quand notre rôle serait au contraire de la simplifier autant que possible? Cette attitude toutefois ne fait guère avancer les choses.
On peut bien sûr expliciter les motivations conscientes du criminel et nous ne nierons pas qu'elles ont leur part dans le méfait, mais sont-elles suffisantes ou devrons-nous chercher à en découvrir d'autres plus profondes? Qui pourrait sérieusement prétendre que Raskolnikov, le héros du magnifique roman de Dostoïevski, a tué la vieille usurière dans le simple but de s'emparer de son argent? Le malfaiteur sait à n'en pas douter ce qu'un meurtre ou un vol veut dire, mais en connaît-il aussi la signification psychique, sait-il ce que ce geste représente pour lui?
Vous vous souvenez que dans une conférence précédente nous avons longuement souligné que nous ne savons pas ce que nous vivons, en particulier lors des événements les plus marquants de notre existence. Les réformes de la procédure judiciaire, tant au niveau de l'enquête qu'à celui du procès, devront aussi tenir compte de cette particularité.
Il y a longtemps déjà que tous les observateurs attentifs se sont rendu compte de l'insuffisance des méthodes d'enquête quant à l'explication psychologique du méfait et de la pauvreté courante des questions ayant trait aux circonstances précises du crime et à ses mobiles ainsi qu'au passé de l'individu qui l'a commis.
La situation fût-elle idéale et le criminel disposé à répondre en toute sincérité à toutes les questions, il ne pourrait pas parler pour autant des faits psychologiques essentiels, car les motifs du méfait et les processus affectifs qui l'ont précédé et déterminé sont dans une large mesure inconscients.
La tension psychique particulière qui prélude au crime, les impulsions obscures et les courants antagonistes entre lesquels le criminel est ballotté, le sentiment de culpabilité qui le ronge avant même qu'il passe à l'acte et les diverses motions susceptibles de déboucher sur une action de nature criminelle - autant de phénomènes affectifs dont la psychologie criminelle ne peut avoir une intelligence adéquate aussi longtemps qu'elle ne fait pas siens les résultats de la recherche psychanalytique. Toutefois, le méfait lui-même se produit souvent de manière inconsciente. Les émotions violentes éprouvées par le criminel ne sont peut-être pas en réalité celles le plus profondément ancrées en lui, celles qui sont à l'origine de sa décision.
Le malfaiteur est au courant de son acte mais il ne sait pas par quel lien souterrain celui-ci se rattache aux processus affectifs qui l'ont marqué depuis sa prime enfance ni quelle signification inconsciente se cache derrière son geste. Le crime a pris naissance dans les tendances du ça et en ce qui concerne le moi il est peut-être passé inaperçu.
Vous vous souvenez sans doute de l'interprétation que nous avons donnée auparavant de la nature psychologique de l'aveu. Vous serez tentés de dire que l'acte même d'avouer constitue une répétition partielle du méfait, avec la seule différence que grâce à lui le criminel commence pour ainsi dire à maîtriser activement l'événement traumatique que représente le crime.
Cette affirmation semble contenir une contradiction, même sur le plan purement linguistique. Nous disons toujours que le criminel est l'auteur du méfait et son geste nous apparaît assurément comme la forme d'activité la plus extrême. Mais peut-être nous abusons-nous à ce sujet, comme à celui de bon nombre de situations psychiques sur lesquelles nous portons des jugements naïf.
Si elle n'exclut pas toute activité matérielle pratique, la prépondérance du ça dans l'accomplissement du crime restreint de manière considérable l'activité affective du moi. Pour reprendre la merveilleuse allégorie de Freud, le cavalier s'est abandonné aux écarts de sa monture emballée; sait-il vers où il court et pourquoi il suit ce chemin plutôt qu'un autre? Peut-être serait-il plus correct de dire que l'acte s'est produit par son intermédiaire. L'a-t-il vraiment commis? Ne lui a-t-i1 pas plutôt été imposé par le ça, par quelque Chose à l'intérieur de lui?
Ce n'est que grâce à l'aveu que le moi commence à prêter attention au méfait, mais il serait tout à fait inexact d'affirmer que l'aveu suffit à convaincre le moi. En fait le crime est un événement traumatique qui submerge l'appareil psychique de la personne qui le commet et il faut beaucoup de temps et beaucoup d'efforts pour le maîtriser au niveau psychique. Pour paradoxale que cette affirmation puisse paraître, il n'en demeure pas moins vrai que le criminel met parfois des années pour découvrir ce qu'il a fait et pour comprendre la signification de son geste.
L'analyse nous apporte une confirmation indirecte de cette assertion. Il existe, bien entendu, des différences considérables entre le névrosé et le criminel, différences que nous aurions tort de minimiser à l'exemple de certains psychologues. Nous ne serions cependant pas mieux fondés à les ramener au décalage existant entre un crime réellement exécuté et un crime imaginaire.
Un acte imaginé ou désiré a sur la vie psychique du névrosé la même résonance affective qu'un acte réellement accompli. Nous avons quotidiennement affaire à des névrosés opprimés par un sentiment de culpabilité inconscient qui repose uniquement sur de violentes pulsions réprimées. Grâce à l'analyse, et à elle seule, ils sont peu à peu en mesure de percevoir le travail souterrain de ce sentiment de culpabilité et de le mettre en rapport avec ces pulsions réprimées. Il arrive cependant que des patients atteints de névrose obsessionnelle et qui seraient incapables de faire du mal à une mouche soient rongés par un sentiment de culpabilité qui siérait au plus féroce des meurtriers.
Dans la mesure où le criminel prend connaissance de la signification psychique de son geste grâce à l'aveu, celui-ci marque le début d'un élargissement du champ de sa conscience. Nous avons affirmé que bon nombre de malfaiteurs n'ont véritablement rien à dire au sujet de leur acte. Il est clair qu'ils cachent un secret, mais ils se le cachent aussi à eux-mêmes.
Leur conscience demeure muette ou plutôt elle n'arrive pas encore à faire entendre sa voix. J'ai eu l'occasion d'entendre parler d'un meurtrier qui, après s'être renfermé pendant longtemps derrière un silence maussade, fut si impressionné par la lecture de Crime et Châtiment de Dostolevski que toutes ses défenses psychiques s'effondrèrent. Il avait fallu cet événement pour qu'il soit capable de prendre conscience des remords qui le tourmentaient en profondeur.
Il est évident que dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres souvent cités en exemple, nous nous trouvons devant le décalage existant entre connaissance intellectuelle et connaissance affective. Le criminel savait certes très bien qu'il avait commis un meurtre et la signification de son geste sur le plan social ne lui échappait pas, mais cette connaissance se situait uniquement au niveau intellectuel.
Permettez-moi de regrouper sous la même rubrique tous les processus dynamiques qui interviennent entre l'accomplissement du crime et l'aveu, et de les désigner sous le nom de travail de l'aveu (par analogie avec d'autres expressions analytiques telles que travail du rêve ou travail du deuil).
Cette opération se traduit essentiellement par l'accession au préconscient des facteurs qui ont poussé le criminel à commettre son méfait et par la prise de conscience partielle de la signification de ce geste et des raisons qui l'ont rendu nécessaire. Le travail de l'aveu recouvre le conflit entre les efforts du criminel pour se cacher son forfait à lui-même et sa propension à l'admettre et à l'affronter franchement.
Nous pouvons même assimiler ce processus dynamique, qui consiste à rejeter brutalement hors du champ de la conscience toute une série de faits déplaisants, à 'me sorte de refoulement instantané, à un « refus d'y penser » pour reprendre l'expression employée un jour par un de mes patients.
Les rapports du criminel avec le monde extérieur et avec la société sont souris à la même tension. Une fois qu'ils ont avoué, certains malfaiteurs sont en mesure de faire un récit détaillé du conflit entre les deux tendances. Le criminel s'efforce d'un côté d'écarter tous les soupçons et d'effacer toutes les traces de son crime, alors que de l'autre il est pris d'un désir de plus en plus violent de descendre dans la rue pour claironner son secret à la face du monde ou encore, dans des situations moins critiques, de se confier à une personne au moins, de se libérer de son terrible fardeau.
Le travail de l'aveu est donc le processus affectif qui permet à la signification sociale et psychologique du crime d'accéder au préconscient et à la compulsion d'aveu de balayer toutes les forces qui lui résistent.
Il est indubitable que le travail de l'aveu transparaît dans le moment même où il s'accomplit au travers d'actions substitutives inconscientes et d'aveux partiels. Toutes les phrases et les actions insignifiantes que nous avons qualifiées d'aveux inconscients doivent être assimilées aux rejetons du refoulé, tels qu'ils se manifestent dans le cadre thérapeutique. Effectivement, ces aveux partiels provoquent chez le criminel une réaction d'angoisse comme s'il craignait de s'être trahi à travers eux.
On peut dire que l'étouffement de l'angoisse préliminaire, expression que vous reconnaîtrez au passage, constitue l'essence véritable du travail de l'aveu, dont l'objectif secondaire est en revanche de frayer un chemin à l'acte même de l'aveu, qui peut prendre aussi bien la forme d'une révélation faite à 'me seule personne que celle dune reconnaissance de la faute commise, en présence des autorités judiciaires.
Nous pouvons à bon droit établir un parallèle entre le travail de l'aveu et le labeur mené à bien par le patient dans le cadre du traitement analytique; les processus qui se déroulent alors dans son esprit peuvent être considérés comme un cas particulier de travail de l'aveu. Dans ces rejetons du refoulé auxquels nous avons affaire dans notre activité clinique, nous reconnaissons une fois de plus des aveux partiels inconscients.
Il n'est pas contradictoire d'affirmer d'un côté que le criminel est saisi par l'angoisse devant les indices minimes dans lesquels nous reconnaissons des auto-accusations, et de l'autre qu'il en tire pourtant un soulagement affectif comme vous le savez, l'une des découvertes psychanalytiques essentielles, c'est qu'un fait peut être source de plaisir pour un système psychique et source de déplaisir pour un autre.
La totalité de la dépense affective requise par l'aveu n'est souvent que bien peu de chose par comparaison avec le travail de l'aveu, cette opération douloureuse par laquelle le criminel doit vaincre quelque chose à l'intérieur de lui-même; de même il n'y a pas de commune mesure entre le châtiment et la souffrance infligée par le surmoi. Aucun juge au monde n'est aussi sévère que le surmoi de nombreuses personnes.
Si nous envisageons le travail de l'aveu en termes structuraux, nous pouvons le décrire comme une tentative réussie pour obliger le surmoi à permettre au moi de tirer un bénéfice de l'aveu. Une fois que le criminel a livré son secret, il devient manifeste que les souffrances et les tortures qu'il a dû endurer, du fait de son surmoi, tout au long de la période pendant laquelle se déroulait le travail de l'aveu lui procuraient un plaisir masochiste.
Le travail de l'aveu lui-même satisfait en partie ce besoin de punition de nature masochiste. Ce n'est que par ce biais - c'est-à-dire compte tenu de la souffrance préliminaire - que nous devient compréhensible l'attitude du criminel qui attend le châtiment d'un cur léger après être passé aux aveux.
C'est pour la même raison que parfois le criminel avoue sans manifester aucune émotion particulière, sans même donner aucun signe apparent de remords. Le concept même de travail de l'aveu implique l'existence d'un certain remords, dans la mesure où ce travail est inconsciemment chargé de toutes les tortures de la conscience. L'angoisse préliminaire est alors si aiguë que par rapport à elle l'angoisse finale n'a plus aucune intensité affective.
Parle-moi de tous les tourments de la conscience, De mon père, ne me parle pas.
S'exclame don Carlos dans le drame de Schiller. Toutefois tous les tourments de la conscience se résument dans le simple fait de songer au père.
Comme vous le savez, l'identification inconsciente du jeune enfant avec son père joue un rôle décisif dans la genèse de la conscience morale. C'est pourquoi les deux réalités que le prince présente comme antithétiques coïncident en fait. Il est impossible de parler de tous les tourments de la conscience sans parler en même temps du père.
Avant que le criminel se rende auprès d'un représentant du père pour lui raconter son méfait, le travail de l'aveu le livre à toutes les terreurs morales liées à l'image inconsciente du père. L'aveu est le point fort de l'évolution qui mène des vagues intuitions résultant du travail souterrain de l'aveu au savoir conscient obtenu au moyen de représentations de mots et de la perception verbale.
Il constitue la contrepartie du méfait et ce même sur le plan quantitatif; car il entraîne un soulagement affectif approximativement égal à celui apporté par le méfait. La psychologie criminelle ne s'est pratiquement pas intéressée jusqu'ici au travail psychique extraordinaire qui précède le crime dans les abysses de l'esprit du malfaiteur. C'est même sur ce point que la criminologie scientifique laisse le plus à désirer.
L'intensité de ce processus ne se compare qu'à celle du travail de l'aveu, c'est-à-dire du cheminement laborieux qui conduit à l'aveu. Leur portée sur la vie affective de l'individu est à peu près égale. Il existe entre ces deux ordres de phénomènes un rapport quantitatif spécifique, mais nous engager sur ce terrain nous entraînerait trop loin de notre sujet.
Puis-je ajouter une petite chose à ce qui a été dit plus haut? Le travail de l'aveu atteste la fureur du surmoi à l'égard du moi, fureur que nous appelons généralement affres de la conscience (en allemand Gewissensbisse signifie littéralement morsures de la conscience). L'expression « morsures de la conscience», qui se retrouve dans de nombreuses langues, est une métaphore dont l'origine et la signification sont loin d'être claires.
L'étude psychanalytique d'un cas de névrose obsessionnelle m'a fourni une belle occasion d'approfondir la signification obscure de cette métaphore. Mon patient avait perdu son père au cours du traitement. Après un événement de ce genre, il est normal que l'on se demande si l'on a fait tout ce que l'on aurait dû, si par exemple on s'est montré suffisamment serviable et affectueux envers le malade; toutefois loin de se contenter de nourrir de pareils doutes, mon patient commença à être hanté par des rêves effrayants et des idées affligeantes.
Il se mit par exemple à craindre qu'un fantôme ou un squelette n'entrât dans sa chambre au cours de la nuit. A ce fantasme et à d'autres du même ordre, vint s'ajouter une idée particulièrement absurde et qui pourtant le remplissait d'angoisse. Au départ elle se présenta de façon assez floue. Le patient me raconta un jour que, lorsqu'il allait s'asseoir dans l'ancienne chambre de son père pour y lire ou pour y fumer, il était parfois poursuivi par l'image d'un cheval.
Le contenu de son idée obsessionnelle, que nous fûmes en mesure de préciser par la suite en analysant au fil des séances les rêves dans lesquels elle se présentait avec une clarté et une richesse de détails remarquable, était le suivant : le cheval du corbillard de son père entrait dans la pièce et s'apprêtait à le mordre. Le patient ajouta plus tard qu'il s'agissait d'un poney.
Nous n'entrerons pas ici dans le détail des implications concrètes de cette idée ni de sa connexion souterraine avec une phobie infantile à l'égard des chevaux et nous nous limiterons à signaler que l'idée obsessionnelle se dissipa très vite dès que le patient se fut rendu compte au niveau conscient qu'il s'accablait de reproches dont l'origine lointaine remontait au complexe ddipe.
En m'appuyant sur les résultats de certaines recherches de Freud qui vous sont déjà familières, je pense pouvoir affirmer que la disparition de cette idée obsessionnelle confirme l'hypothèse selon laquelle les « morsures de la conscience » sont une résurgence de la peur originaire d'être dévoré ou châtré. Cette peur se transforme par la suite en une peur sociale d'une portée plus vaste et plus variée.
Ainsi que le montre l'analyse régressive de ce cas, l'expression métaphorique «morsures de la conscience » révèle donc son origine et sa signification latente, à savoir la peur archaïque du châtiment cannibalique. Elle jette, en outre, une lumière sur la nature profonde de la conscience morale.
La thèse géniale de Freud sur l'origine de la religion et de l'éthique trouve ici une confirmation dans la mesure où elle recouvre implicitement les hypothèses que nous venons de formuler, la peur d'être mangé par le père ou par le totem du père se situant au cur de l'angoisse morale, de la peur éprouvée plus tard par le moi à l'égard du surmoi.
J'aimerais profiter de l'occasion pour vous montrer au moyen de cet exemple la différence existant entre l'angoisse de l'enfant et l'usage qui en est fait plus tard par le surmoi. Des exemples de cette sorte nous permettent d'avancer certaines hypothèses quant à la transformation de l'angoisse infantile en angoisse morale, laquelle a pour condition première l'apparition du surmoi au sein du moi.
Au cours du long cauchemar des semaines qui suivirent la mort de son père, mon patient entrevit à plusieurs reprises une silhouette sinistre et fantomatique qui semblait le menacer. Ce personnage présentait certains traits énigmatiques. Nous crûmes d'abord y reconnaître le père défunt mais nous dûmes abandonner cette interprétation car elle n'expliquait pas les traits bizarres et bien particuliers de l'individu.
Au bout de maintes conjectures, force nous fut d'admettre que la silhouette mystérieuse était celle de Napoléon. Le patient fut aussi surpris que moi par cette découverte car, au niveau conscient, il ne s'était jamais particulièrement intéressé à ce grand homme. Apparemment il n'était pas possible de justifier de façon tout à fait satisfaisante l'apparition de Napoléon dans le rêve en établissant un rapport avec un reste diurne (une conversation au sujet de Nelson).
La connexion véritable put être établie le jour suivant par le biais d'une autre association qui fit resurgir un souvenir d'enfance fort lointain. Mon patient, qui était d'origine britannique, avait vécu jusqu'à l'âge de deux ans et neuf mois, c'est-à-dire pendant une période cruciale de son enfance, sur une île située près de Sainte-Hélène.
La population de l'endroit avait conservé dans ses traditions la mémoire du séjour de Napoléon à Sainte-Hélène et le patient se souvint d'une menace qui revenait souvent dans la bouche de sa nurse noire : «Sois gentil, sinon Poni viendra te chercher. » Il avait dû apprendre par la suite que ce «Poni» tant redouté était en fait le grand ennemi des Anglais. Vous vous rappelez sans doute l'image du poney qui hantait mon patient et vous reconnaissez immédiatement le pont verbal qu'il avait édifié dans son inconscient entre cette image et son expérience infantile.
La peur d'autrefois avait donc servi dans ce cas précis à renforcer l'angoisse morale qui, au niveau conscient, était en complète contradiction avec le souvenir du père, homme exceptionnellement doux et gentil. Il vaut la peine de souligner que cette angoisse est pratiquement indépendante du caractère réel de la personne qui en était autrefois l'objet.
Parfois on a même l'impression que le surmoi est d'autant plus sévère que son archétype était plus accommodant et plus affectueux. La raison en est peut-être que l'angoisse a pris la place d'un ancien amour d'objet et qu'elle a fini par assumer toutes les caractéristiques d'une demande d'amour refoulée.
Nous avons déjà noté qu'un besoin de punition démesuré va à l'encontre de la compulsion d'aveu; or cette constatation permet d'envisager certaines questions sous un jour nouveau. Le problème du criminel entêté ou muet devra être réexaminé par les criminologistes à la lumière des découvertes analytiques.
Dans bien des cas de ce genre, le comportement du criminel est certainement déterminé en grande partie par l'intensité de son besoin inconscient de punition, dont l'influence vient s'ajouter à celle des motivations citées si souvent par les psychologues, telles que la provocation et l'entêtement, la peur du châtiment et l'évaluation erronée des conséquences de l'aveu.
Je voudrais essayer de combler ici une partie des lacunes de mes conférences précédentes. Le silence est lui aussi une espèce d'aveu négatif et telle est effectivement la valeur que nous lui donnons inconsciemment. L'une de mes patientes, femme extrêmement intelligente, me déclara un jour que son silence signifiait en réalité qu'elle était morte.
Le silence a aussi cette acception, ainsi que l'a montré Freud, dans la représentation que le rêve et le mythe donnent de la mort. Dans l'expression courante « accueillir avec un silence mortel », le silence se voit attribuer le pouvoir de tuer. L'un des romans les plus intéressants d'Arthur Schnitzler, qui est l'expression artistique du travail de l'aveu et du triomphe final de la compulsion d'aveu, s'intitule Les morts ne parlent pas.
J'ai pu apprécier le profond réalisme de ce récit grâce aux fantasmes d'un de mes patients qui entretenait une liaison avec une femme mariée. Dans ses rêveries, il lui arrivait souvent d'imaginer sa mort dans un accident de voiture au cours de l'une de ses promenades avec sa maîtresse. Dans ce fantasme sa mort prenait valeur non seulement d'expiation, mais aussi d'aveu de ses rapports illicites, dans la mesure où leur liaison secrète viendrait ainsi à la connaissance du mari trompé.
Un autre de mes patients classait les gens en deux catégories selon qu'avec eux il pouvait rester silencieux ou qu'il ne le pouvait pas, et il plaçait l'analyste dans ce second groupe. Lorsqu'il gardait le silence il était tourmenté par un sentiment d'oppression étouffant. En faisant abstraction de tous les autres facteurs affectifs, nous pouvons affirmer que son silence, qui était l'expression d'un sentiment de culpabilité inconscient, engendrait à son tour un nouveau sentiment de culpabilité. Tout se passe comme si l'inconscient du patient avait réprouvé son propre silence en tant que marque de haine et que refus d'amour, comme si le silence n'avait pas été seulement l'expression mais aussi le point de départ d'une angoisse sociale.
De même, l'analyse permet de percer à jour l'attitude de défi et la conduite insolente et provocatrice de certains criminels. L'explication réside encore une fois dans l'existence d'un besoin de punition trop intense. On pourrait même soutenir que ce genre de conduite apparemment paradoxale est dictée par un besoin de punition encore plus extrême que celui qui oblige le criminel à se taire. Le silence est souvent d'ailleurs le signe tangible du travail intérieur qui aboutit parfois à l'aveu.
Le phénomène du défi ou de la rébellion est celui qui se rapproche le plus de la répétition du méfait. Dans le contexte criminologique, il représente tout simplement un cas particulier de la conduite surprenante adoptée par certaines personnes vis-à-vis d'autres envers lesquelles elles se sentent coupables.
On pourrait s attendre à ce qu'une personne qui a mal agi envers une autre lui en témoigne du remords ou de l'humilité, à ce qu'elle soit plongée dans l'embarras ou à ce qu'elle fasse amende honorable. Un grand nombre de gens ont cependant une réaction bizarre et inattendue; ils se comportent de manière insolente et agressive, voire ouvertement hostile, envers la personne qu'ils ont froissée ou blessée.
Cette conduite caractéristique n'est nullement le fait, contrairement à ce que l'on pourrait croire, de personnes dures et cruelles, mais de celles tout particulière ment sensibles et timides. Parfois nous serions même enclins à penser que ce type d'attitude est fonction de ce genre de qualités.
Peut-être l'explication de ce phénomène tient-elle en premier lieu à une intensification excessive du sentiment de culpabilité inconscient ou préconscient. Par réaction ces personnes seraient rejetées vers l'autre pôle du continuum psychique. Des processus affectifs de ce genre n'ont rien d'exceptionnel.
Je connais une jeune fille par ailleurs pleine de tendresse envers sa mère, à un point peut-être même excessif, qui dès que celle-ci tombe malade l'accable de reproches et d'accusations qui dégénèrent en accès de haine incontrôlés. Sa tendresse, renforcée de manière réactionnelle par la poussée de motions inconscientes de nature hostile, se transforme ainsi en son contraire.
La maladie de sa mère porte son appréhension et son affection à un paroxysme, à partir duquel sa haine inconsciente peut éclater au grand jour de manière inopinée. C'est ce qui ressort de l'explication que la jeune fille est en mesure de fournir de sa conduite : l'état de sa mère l'inquiète et l'attriste tellement qu'elle doit l'attraper. Ce qu'elle vit comme une tendresse et une appréhension accrues est donc en fait le fruit de pulsions issues de l'autre versant de l'ambivalence.