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Compulsion d’aveu et criminologie

(1ère partie)

Nous avons vu que, sous l'influence du monde extérieur et du surmoi, le besoin d'expression s'est transformé en une puissance psychique remarquable, la compulsion d'aveu. Celle-ci a sur la vie des êtres humains des conséquences qui méritent toute notre attention. Il serait fort intéressant d'étudier les diverses modalités d'expression de cette tendance en liaison avec les facteurs d'ordre varié qui les déterminent et d'en évaluer la signification dans tous les domaines de la vie individuelle et sociale.

Cette tâche déborderait toutefois largement le cadre de ces conférences, et comme je ne suis pas en mesure de pousser l'examen en profondeur, je me limiterai à attirer votre attention, au cours des causeries qui vont suivre, sur le rôle spécifique tenu par la compulsion d'aveu dans l'évolution et la structuration psychique de nos institutions sociales les plus importantes.

J'en profiterai pour mettre l'accent sur certains problèmes soulevés par l'analyse de ces différentes institutions dans cette perspective nouvelle, problèmes dont la solution incombe, évidemment, aux spécialistes respectifs de chaque domaine. D'un autre côté, je me permettrai de souligner que la théorie développée ici peut contribuer de façon décisive à répondre à ces questions qui relèvent d'autres branches du savoir.

Mes observations porteront en premier lieu sur la criminologie et le droit criminel ainsi que nous y conduit logiquement la convergence de plusieurs traits intrinsèques aussi bien externes qu'internes du matériel sur lequel nous travaillons. L'étroite connexion intime existant entre le besoin de punition en tant que phénomène affectif et le châtiment en tant que réalité sociale, entre l'aveu inconscient en tant que concept psychologique et l'aveu en tant que concept juridique, justifie la priorité que nous accordons à la criminologie.

Considérez tout d'abord que ce n'est sans doute pas sans raison que gestehen (avouer) dérive, selon Grimm, de la locution sich dem Gerichte stellen qui veut dire se livrer à la justice. Cette expression signifie manifestement avouer son méfait, admettre sa culpabilité et elle reflète en elle-même le triomphe du besoin de punition.

Lorsque j'ai choisi de désigner sous le nom de «compulsion d'aveu » (en allemand Geständniszwang) les réalités psychologiques qui ont éveillé en moi un intérêt psychanalytique de plus en plus vif et que je vous ai décrites au cours de ces conférences, je ne savais pas que cette expression était un terme technique propre au langage juridique.

Dans la procédure criminelle en vigueur en Allemagne au Moyen Age, elle désigne en effet les formes de coercition utilisées pour faire avouer l'accusé. Cette coïncidence dont je vins à m'apercevoir par la suite enlisant divers ouvrages de criminologie m'apparut comme une confirmation de mon interprétation.

Nous ne pouvions certes manquer de découvrir que ce qui se présente maintenant comme une compulsion affective intérieure est l'intériorisation sous une forme modifiée d'une ancienne contrainte extérieure, selon un mécanisme semblable à celui que nous avons pu observer dans la psychogénèse des processus du refoulement.

La compulsion d'aveu des générations précédentes, qui se doublait d'une poussée psychique dont nous observons aujourd'hui encore les conséquences au niveau de l'aveu, s'insère elle aussi dans l'évolution générale qui voit s'accroître l'importance des processus internes aux dépens des processus externes.

On peut aisément prédire que les aperçus psychologiques fournis par la psychanalyse entraîneront dans un proche avenir des transformations profondes de la criminologie et de la jurisprudence criminelle. En effet, ils auront non seulement pour résultat de faire apparaître de vieux problèmes sous un jour différent, mais aussi d'en poser de nouveaux que la psychanalyse pourra dans une large mesure contribuer à résoudre.

Jusqu'ici les tentatives visant à meure à profit la psychanalyse en vue de résoudre des affaires criminologiques sont restées trop lacunaires. Leurs auteurs manquaient du bagage de connaissances spécifiques et de la formation qui, à l'avenir, assureront des résultats d'une portée jusqu'ici inconcevable.

Néanmoins, certaines suggestions méthodologiques avancées par l'analyse ont déjà abouti à des réussites appréciables dans le domaine de l'interprétation des faits, domaine qui revêt autant d'importance pour les juges et les procureurs que pour tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à la psychologie criminelle. Je veux parler des méthodes qui cherchent à établir la culpabilité ou l'innocence d'un individu au moyen de signes tenus à bon droit pour objectifs. La configuration future de ces méthodes diagnostiques d'association décidera de la place qui leur échoira éventuellement dans la pratique judiciaire.

Je suis certain que la criminologie aura désormais bien plus largement que dans le passé recours aux conceptions et aux méthodes analytiques. Elle fera appel à la théorie des pulsions et tiendra compte de la dynamique de la vie affective et de l'influence des sentiments inconscients, ainsi que des manifestations extérieures de la compulsion secrète à avouer telles par exemple que les lapsus linguae et les erreurs d'écriture.

Dans le domaine de la criminologie, la psychologie appliquée doit donc prêter attention aux tendances qui débouchent sur la compulsion d'aveu. L'examen de ces motions inconscientes qui poussent l'individu à se trahir aboutira à des résultats d'un intérêt capital pour l'interprétation des données d'une affaire.

Vous vous souvenez certainement du lapsus calami fort caractéristique commis par l'empoisonneur H. et cité par Freud dans son Introduction à la psychanalyse. Le meurtrier s'était plaint à la direction de l'institut qui lui envoyait des cultures de microbes mortels, dont il se servait soi-disant pour des recherches bactériologiques, de l'inefficacité de plusieurs livraisons.

Toutefois au lieu d'écrire « dans mes essais sur des souris et des cobayes », il rédigea «dans mes essais sur des hommes ». En allemand les trois mots - Maüse (souris), Meerschweinchen (cobayes) et Menschen (hommes) - commencent tous par la lettre M. Nous laisserons de côté pour l'instant le problème de l'application pratique d'un lapsus calami de ce genre, problème qui a déjà été examiné par Freud, et nous nous limiterons à souligner que l'erreur en question constitue implicitement un aveu, sans nous soucier de savoir si cet aveu porte sur des fantasmes ou sur des faits concrets.

Il me semble intéressant de signaler que le pouvoir souterrain du besoin de punition a troublé les intentions de l'auteur de la lettre et qu'il l'a obligé à commettre le lapsus. Dans ce cas précis le résultat visé inconsciemment par la compulsion d'aveu pourrait, me semble-t-il, s'énoncer de la façon suivante : «Ecoutez, les cultures bactériologiques n'ont pas donné le résultat espéré dans mes expériences sur des gens. Par conséquent je me dénonce. J'avoue avoir entrepris des expériences criminelles.»

Il n'est pas sans intérêt que le lapsus ait figuré dans une plainte adressée précisément à la direction de l'institut. Il est vrai qu'elle seule était habilitée à répondre à ce genre de plainte, mais n'avait-elle pas aussi la responsabilité de veiller soigneusement à ce qu'il ne soit pas fait un usage imprudent ou dangereux des bactéries mortelles?

Est-ce par hasard, je vous le demande, que cet aveu involontaire était justement adressé au service qui avait le devoir de s'assurer que les cultures étaient utilisées uniquement dans un but scientifique? Le lapsus ainsi que le désir inconscient d'avouer ne contenaient-ils pas un avertissement à l'intention de la direction?

Si les processus affectifs du criminel en question nous étaient mieux connus, si, en d'autres termes, la criminologie faisait siennes les conceptions analytiques et ne se contentait pas de prendre en considération les résolutions conscientes dans leur état brut, nous pourrions parvenir à formuler une hypothèse valable sur le plan psychologique, résultat qui ne manquerait pas d'avoir également des conséquences au niveau du droit criminel.

Quant à nous, nous n'aurions certes pas refusé d'accorder de l'importance au fait que le lapsus s'était précisément glissé dans la plainte relative au peu d'efficacité des cultures. Les processus affectifs qui se déroulèrent dans l'esprit du criminel furent peut-être les suivants:

il prit inconsciemment l'innocuité des cultures pour un signe de mauvais augure, pour un avertissement faisant planer un doute sur le succès de son projet. Ce fait inattendu ne semblait-il pas indiquer par lui-même que quelque chose s'opposait à la réalisation de son entreprise? Cette «malveillance des objets » n'équivalait-elle pas en apparence à une sorte de mauvais présage, d'obstacle dressé contre ses agissements?

Son lapsus assume cependant une signification supplémentaire. Le doute teinté d'angoisse dans lequel nous devinons l’œuvre des forces morales de cet ambitieux criminel n'a pas pu être entièrement réprimé et son erreur d'écriture a pris par conséquent la valeur à la fois d'un aveu et d'une reconnaissance inconsciente de son échec. Le cynisme contenu implicitement dans la plainte pourrait s'expliquer comme une tentative pour maîtriser les noirs pressentiments surgis du tréfonds de sa conscience.

Peut-être le criminel espérait-il inconsciemment que sa lettre l'aiderait à décider s'il devait poursuivre ses «expériences» désastreuses. Peut-être entendait-il inconsciemment interroger le destin au moyen de l'aveu contenu dans le lapsus. En se trahissant il souhaitait inconsciemment être mis à la dernière minute dans l'impossibilité de commettre son crime.

Le lapsus calami reflète par conséquent la lutte souterraine, dont le criminel n'avait pas conscience, qui se déroulait entre les tendances qui le poussaient au crime et les forces profondément ancrées en lui de sa conscience morale. Dans ces conditions il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il s'en soit inconsciemment remis aux décisions du substitut parental que représentaient les autorités, c'est-à-dire en l'occurrence la direction de l'institut bactériologique.

Comme vous le voyez, l'étude d'un cas de ce genre soulève un certain nombre de problèmes fort intéressants du point de vue analytique. Prenons tout d'abord le cas du lapsus calami, dont personne ne niera le caractère d'aveu; j'estime que les exemples d'auto-trahison apparemment involontaire ne sont en aucun cas des phénomènes isolés et que bien au contraire ils se répètent avec une grande régularité car ils obéissent aux lois d'airain de la compulsion inconsciente à avouer.

Faute de supposer l'existence d'une compulsion plus puissante que toutes les intentions conscientes, comment pourriez-vous expliquer que des projets criminels exécutés avec une intelligence et une imagination extraordinaires et tenant compte de toutes les éventualités achoppent si souvent sur un détail secondaire auquel le criminel n'avait «pas pensé», en dépit du soin qu'il avait mis à prendre en considération des circonstances bien plus futiles?

Il vaut la peine de remarquer que ce genre d'indice de détail se transforme souvent par la suite en une pièce à conviction décisive, tel un grain de sable qui atteindrait les dimensions d'une pyramide. Ne pensez-vous pas que de violentes tendances inconscientes à l'auto-trahison ont concentré toute leur énergie sur ce point faible? La compulsion d'aveu ne se cacherait-elle pas derrière tous ces exemples de «négligence» et d’«inadvertance»?

Vous avez sans doute lu récemment dans les journaux le récit d'une petite histoire qui s'est produite dans notre ville. Un jeune homme entretenait une liaison avec une femme mariée et il avait l'habitude de passer la nuit avec elle lorsque son mari était absent. Ce n'est certainement pas par hasard qu'il se servit du peignoir du maître de maison et que, sans y prendre garde, il oublia dans l'une des poches une lettre que sa maîtresse lui avait écrite.

A l'inverse, il est si courant que des maris laissent dans les poches de leurs vêtements des lettres ou des gages d'amour qui en disent long sur leurs aventures galantes, que les épouses avisées n'ont pas besoin d'aveux explicites pour savoir à quoi s'en tenir. Vous avez certainement suivi il n'y a pas très longtemps l'histoire du meurtre commis sur la personne d'un garçonnet par deux jeunes gens issus de riches familles de Chicago.

Est-ce à votre avis par pur hasard que l'un des assassins oublia ses lunettes sur les lieux du crime après l'exécution d'un projet qu'ils avaient passé au crible des milliers de fois et mis au point avec toute la subtilité souhaitable? Lors du procès les deux jeunes gens donnèrent l'impression, par leur insolence ostentatoire et leur attitude de bravade, qu'ils réclamaient la peine de mort et leur conduite ne peut que nous confirmer dans notre sentiment que leur oubli était une façon inconsciente de se trahir. J'estime que l'étude méthodique des processus affectifs relevant de la compulsion d'aveu ouvre des perspectives nouvelles en matière criminologique.

Soit dit en passant, il est dans le domaine de la criminologie un phénomène qui jouit d'un relief particulier et qui ne peut se comprendre que si l'on suppose l'existence d'une compulsion inconsciente à avouer. Par sa forme et par ses effets il constitue le témoignage le plus convaincant de la réalité de cette compulsion. Je veux parler des aveux conscients. Ceux-ci ne sont, bien entendu, qu'une base pour l'analyse psychologique de ce genre de phénomène, laquelle devrait voir dans la confession de la culpabilité une simple production de la tendance inconsciente qui a accédé au champ de la conscience. C'est l'exploration de l'origine inconsciente de cette forme d'aveu dans une perspective analytique qui nous en fournit l'intelligence la plus pénétrante.

Peut-être me direz-vous qu'il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'un criminel avoue son méfait, et pourtant tel est loin d'être l'avis de nos criminologistes les plus éminents. Hans Gross, qui fait indiscutablement autorité en ce domaine, s'exprime dans son Encyclopédie de la criminologie à peu près en ces termes : «L'aveu est un phénomène psychologique unique, difficile à expliquer dans la mesure où il cause toujours un préjudice à son auteur. »

Cette affirmation ne vaut évidemment pas pour les aveux motivés par la jalousie, par un désir de vengeance ou par la volonté de gagner du temps. Les criminologistes citent une grande variété de motivations de cet ordre, mais ils sont presque unanimes à reconnaître qu'un nombre considérable d'aveux demeurent plus ou moins incompréhensibles car ils ne peuvent s'expliquer sur cette base.

Ils se réfèrent aux aveux, déconcertants à leurs yeux, qui sont dictés par des scrupules de conscience et auxquels se livrent volontairement certains criminels soumis à une tension intérieure. Cependant, ils placent dans une catégorie distincte les gens qui ont une tendance à l'hystérie ou qui sont profondément croyants.

Si leur interprétation est la bonne, nous introduirions un élément de contusion en prenant en considération un facteur psychologique supplémentaire. Néanmoins dans ces conditions nous ne comprenons toujours pas pourquoi les juges des cours d'assises et les criminologistes font de leur mieux pour arracher des aveux aux criminels.

En bonne logique, ils devraient se dire: « Nous ne pouvons pas compter dans ce cas précis sur l'une des motivations particulières que sont l'esprit de vengeance, la jalousie, etc. Le criminel ne va certainement pas se faire du tort en cédant à une impulsion morale mystérieuse et mal définie. » Je reconnais volontiers que nous comprenons mal les effets de cette impulsion.

Un phénomène tel que l'aveu dicté par la voix de la conscience ne perd pas nécessairement son aura de mystère du fait qu'il se produit avec une fréquence extraordinaire. Néanmoins ceux qui ont pour objectif professionnel d'obtenir du criminel des aveux devraient, pour leur plus grande édification et pour la nôtre, s'efforcer de tirer au clair la véritable nature de ce phénomène et les lois qui le gouvernent.

Gross affirme dans un autre de ses ouvrages, Psychologie criminologique, qu'avec la meilleure volonté du monde il n'arrive pas à concevoir dans la nature psychique de l'homme un phénomène présentant des analogies avec ce type d'aveu, c'est-à-dire un acte commis en toute connaissance de cause qui ne pourrait que causer du tort à son auteur sans que celui-ci en tire pour autant un bénéfice appréciable. Eh bien, il serait certainement fort alarmant pour nous psychologues que l'aveu soit vraiment quelque chose d'unique dans la vie affective de l'homme.

Mais en est-il bien ainsi? Quiconque possède un certain bagage analytique a pu constater qu'on se trouve à tout instant dans la vie quotidienne en présence d'actes accomplis en toute connaissance de cause et susceptibles de ne faire que du tort à leurs auteurs, sans que ceux-ci en tirent pour autant un bénéfice appréciable. Songez par exemple à la multiplicité des actes masochistes! Dans ces conditions nous ne devrions pas nous laisser démonter en quoi que ce soit par le halo de mystère qui entoure l'aveu.

Il ne doit pas être impossible de faire rentrer ce mécanisme singulier dans le cadre des processus psychiques qui nous sont connus et d'en évaluer ainsi la signification. Ce sphinx devra lui aussi s'humilier. La réponse à l'énigme sera, une fois de plus, l'homme. La psychanalyse, qui est l'étude psychologique en profondeur des processus humains, a prouvé qu'il existe en fait de nombreux phénomènes analogues à l'aveu.

Elle a démontré l'existence d'une compulsion d'aveu qui obéit aux lois régissant la dynamique du psychisme et elle a tiré au clair la nature et les effets du besoin de punition inconscient dans lesquels l'aveu prend racine. La prétendue obscurité de l'aveu est due au fait que la psychologie criminelle ne tient pas encore compte de la psychogénèse de la conscience, ni de celle du surmoi et des facteurs moraux dont l'action s'exerce au niveau inconscient.

Les conséquences pratiques des nouvelles perspectives psychologiques ouvertes par la psychanalyse sautent aux yeux si l'on songe qu'un aveu n'a valeur de preuve pour le criminologiste que si son mobile ne présente aucune ambiguïté. Selon Gross un aveu n'est pas recevable sur la seule base de sa réalité concrète, «il faut en outre qu'il soit compréhensible à la lumière de tous les facteurs à la disposition de l'enquêteur.

Aussi longtemps que la marche de certaines instances du moi, à savoir le besoin de punition inconscient et la compulsion d'aveu, reste obscure, il est évident que certains aveux sont difficiles à pénétrer. Le criminel lui-même ne peut rien nous confier quant à la nature des processus inconscients qui débouchent sur l'aveu. J'entends par-là qu'il ne peut rien dire qui suffise à les expliquer.

Ce n'est que dans l'hypothèse d'une telle compulsion que s'expliquent les auto-accusations et les faux aveux interprétés jusqu'ici comme le fruit de «penchants morbides ». Ces processus se rattachent en fait à la volonté de revendiquer la responsabilité du méfait, volonté qui ne dépend pas sur le plan affectif de la réalité du geste, et au sentiment de culpabilité inconscient fondé sur la perception endopsychique des tendances réprimées.

L'introjection de l'objet chez les personnes souffrant de mélancolie et l'identification avec une autre personne aimée dans le passé, identification qui a été mise en lumière par Freud à propos du sentiment de culpabilité emprunté, rendent sans doute compte de bon nombre des exemples de faux aveux.

Je m'aventurerai encore plus loin dans les hypothèses psychologiques que ne le font les criminologistes et les juges des cours d'assises. Je m avancerai jusqu'à affirmer que la plupart des aveux sont motivés essentiellement par le seul besoin de punition, même si à première vue ils paraissent dictés par des raisons tout à fait valables, telles que l'esprit de vengeance, la vantardise, la jalousie, etc.

Dans le cas des «aveux provocateurs » où le criminel en arrive à se vanter de son méfait, ces tendances issues du besoin de punition ne sont pas nécessairement absentes, loin de là. Avant de passer à l'examen de quelques points obscurs de la psychologie criminelle à la lumière des découvertes analytiques, je me dois de souligner que les remarques qui vont suivre s'appliquent uniquement aux criminels capables d'éprouver un tant soit peu un sentiment de culpabilité.

En outre, nous devrons prendre en considération les différences existant entre la psychologie du criminel et celle du névrosé, différences auxquelles correspond bien évidemment le décalage entre le contexte psychologique de la procédure judiciaire et celui de l'analyse. Freud a précisé ces points de divergence dans son article sur la Psychanalyse et l'établissement des faits en mature judiciaire par une méthode diagnostique.

Le névrosé cache son secret à son moi conscient, le criminel dissimule le sien à la seule personne du juge. Le premier est véritablement dans l'ignorance, sans prendre ce mot au sens strict du terme, de ce qu'il a pu faire, mais le second ne fait que simuler cette ignorance. Dans le cadre du traitement, le patient aide consciemment du mieux qu'il peut le thérapeute à vaincre ses résistances, car il espère en obtenir un bénéfice c'est-à-dire la guérison.

Le criminel en revanche ne collabore pas avec les autorités parce qu'il irait à l'encontre de son propre intérêt. Freud savait, bien sûr, encore mieux que nous qu'il accentuait volontairement à l'excès ces différences, car il n'était pas en mesure de brosser un tableau plus nuancé de la situation dans les limites d'une simple conférence. En réalité son interprétation n'est valable que dans un sens très large, et Freud lui-même en avait conscience comme l'indiquent diverses réserves contenues dans ses articles.

Nous nous bornerons donc à examiner ce qui distingue le patient névrotique, qui dans l'espoir de la guérison s'efforce de vaincre sa résistance en collaboration avec le thérapeute, du criminel qui ne coopère pas avec le juge, de peur de nuire à ses intérêts conscients les plus vitaux. Nous savons que, tout en étant désireux de guérir, le névrosé redoute la perspective de renoncer aux bénéfices qu'il tire de sa maladie.

Nous savons aussi que sa résistance inconsciente est dirigée contre son rétablissement. Ce n'est donc pas le travail secret du besoin de punition qui départage les deux situations. En fait, on peut souvent établir que le criminel collabore de façon inconsciente mais néanmoins bien réelle avec le juge, qu'il « travaille pour de bon à sa propre perte».

Notre intelligence nouvelle de la nature psychologique de l'aveu revêt une utilité pratique indiscutable pour le juge d'instruction chargé de constituer un dossier car celui-ci peut désormais tabler sur le fait que le criminel, en dépit de tous ses efforts conscients pour garder son secret et jouir de l'impunité, se heurtera à un courant inconscient qui l'entraînera à dévoiler le fait précis qu'il s'évertue à cacher au prix d'une lourde dépense affective.

Sans doute est-ce là la raison principale des contradictions dans lesquelles le criminel s'empêtre, des déclarations hâtives auxquelles il se laisse aller à propos de points de détail qui prennent par la suite de l'importance, et des failles en apparence insignifiantes par lesquelles il se trahit au cours de l'enquête et du procès.

Freud affirme que le névrosé ignore sincèrement son secret « encore que pas au sens strict du terme », alors que le criminel simule cette ignorance. Nous aimerions ajouter ici aussi » encore que pas au sens strict du terme». Il est certain que le criminel est au fait de son coup; il sait qu'il l'a monté et exécuté et il essaie d'éviter que le juge ne l'apprenne.

Cependant il n'agit sans doute pas par pur désir de simulation en prétendant ne rien savoir. Nous devons même sur ce point lui accorder un certain crédit. Nous devons arriver à comprendre que ses protestations d'ignorance sont l'expression d'un désir. Il ne veut vraiment rien savoir de son geste, pas plus que le névrosé ne veut entendre parler de ses motions pulsionnelles réprimées.

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