Effroi
Névroses traumatiques
Le problème des névroses traumatiques avait déjà fait lobjet de communications fort intéressantes dAbraham, Ferenczi, Jones et Simmel lors du ve Congrès International de psychanalyse, lorsque Freud le reprit en 1920 dans un contexte plus vaste. Celui-ci voit dans les névroses traumatiques la conséquence dune explosion pulsionnelle brisant sur une large étendue le pare-excitations qui constitue la fonction principale de notre appareil psychique.
Il souligne que le déclenchement des névroses traumatiques ne dépend pas seulement de lintensité de lexcitation venant frapper cette barrière, car la tolérance relative du moi joue également un rôle déterminant à cet égard. Si celle-ci est très faible, lappareil psychique éprouvera davantage de difficulté à faire face à un afflux soudain dénergie. Lébranlement provoqué par leffraction du pare-excitations sera alors plus violent que lorsque lénergie et le pouvoir de liaison du moi sont plus grands.
La prise en considération de ce second facteur constitue une mise en garde implicite contre la surestimation de la force pathogène du choc ou du facteur traumatique externe. Le développement éventuel dun état pathologique dépend des effets combinés de ces deux facteurs. Ici aussi nous avons affaire à une série complémentaire, analogue à celle postulée par Freud pour définir lassociation des facteurs constitutionnels et accidentels dans létiologie des névroses.
Par comparaison avec les interprétations de la névrose traumatique qui attribuent une importance étiologique capitale à leffroi et à la conscience du danger qui menace la vie, la conception de Freud paraît à première vue remettre à lhonneur lancienne théorie sur les effets du choc. Mais à la différence de celle-ci, elle considère que le choc consiste par essence dans leffraction de la barrière qui protège contre les excitations la couche réceptrice du cortex.
Leffroi garde également toute sa signification dans le contexte de la théorie freudienne car il est le fruit dun manque de préparation à langoisse, manque de préparation qui implique une diminution de la résistance des systèmes recevant les premiers lexcitation. En raison de la faiblesse de Cet investissement qui nest pas en mesure de lier les quantités dénergie affluentes, leffraction du pare-excitations a beaucoup plus facilement un effet pathogène.
Le point de vue freudien demande à mon avis à être élargi et approfondi. Freud lui-même avait indiqué dans dautres ouvrages lorientation générale dune telle recherche, qui toutefois na été entreprise jusquici ni par lui ni par aucun autre analyste. Lexposé qui va suivre se situera nécessairement dans le domaine des hypothèses, et ce dautant plus que notre expérience en la matière est des plus réduites.
Mes conceptions reposent essentiellement sur lobservation attentive de cas de névrose traumatique à laquelle jai pu me livrer durant la guerre. Jai eu maintes fois loccasion détudier, aussi bien au front quà larrière, des personnes atteintes de ce genre de troubles, mais je nai jamais eu la possibilité de les analyser.
Les conclusions qui vont suivre se fondent par conséquent sur un examen comparatif des cas de névrose traumatique que jai été à même dobserver et des exemples de névrose non traumatique dont je possède une expérience clinique directe. Le fait que des circonstances défavorables maient empêché de mener à bien linvestigation analytique de cas de névrose daccident ne devrait pas faire préjuger de lintérêt scientifique de mon interprétation. Il est après tout dans la nature dune hypothèse quelle ne puisse être vérifiée et démontrée que lorsquelle constitue laboutissement de plusieurs démarches différentes.
Il vaut, en outre, la peine de remarquer que les résultats des études menées dans une optique non analytique ne sont guère en rapport, contrairement à ce que lon aurait pu espérer, avec la richesse du matériel clinique dont ces chercheurs disposaient et quelles nont guère contribué à faire progresser sur le plan psychologique notre intelligence des névroses traumatiques. Nous constatons donc quil sinstaure entre lampleur des connaissances et lutilisation qui en est faite sur le plan intellectuel un rapport complémentaire analogue à celui existant entre lintensité des excitations et la force relative du moi dans les névroses traumatiques elles-mêmes.
Si jinsiste sur le caractère hypothétique des remarques qui vont suivre, cest pour bien montrer quil sagit de concepts conjecturaux qui demandent à être vérifiés à laide dinvestigations spécifiques. Tout en étant parfaitement convaincu du caractère provisoire de tous les concepts scientifiques, on peut néanmoins estimer que des travaux donnés se rapprochent plus que dautres de la réalité cachée.
Jestime en outre être fondé à publier cet article, en dépit du caractère hypothétique de mes affirmations, car il jette les bases dune interprétation nouvelle, dont la vérification analytique est souhaitable aussi bien sur le plan théorique que sur le plan pratique. La nature des excitations qui jouent un rôle dans le déclenchement des névroses traumatiques a été analysée sous tant dangles différents que ce nest pas en concentrant nos efforts sur cet aspect du problème que nous pouvons espérer parvenir à mieux comprendre ce type de maladie.
Pour Freud, le facteur le plus important sur le plan étiologique cest lintensité de lexcitation. Dun autre côté, le fait que la théorie analytique attribue également un rôle considérable au second facteur, cest-à-dire aux variations individuelles de la force du moi, nous permet de concevoir que des excitations relativement faibles puissent avoir dans de nombreux cas des effets traumatiques et partant quelles soient susceptibles de rompre la barrière protectrice de lappareil psychique. Parmi tous les facteurs qui sont à lorigine des névroses traumatiques, ce sont les excitations objectives qui ont été cernées et définies avec le plus de précision.
Non seulement les profanes les considèrent comme la cause exclusive de la maladie, mais les chercheurs scientifiques eux-mêmes en ont à maintes reprises signalé limportance. Il existe un rapport de cause à effet indubitable entre un certain type dexcitations et la névrose traumatique mais, ainsi que le montre la théorie de Freud, ce rapport est loin dêtre aussi univoque et exclusif quon a pu le prétendre. Les chercheurs devront se demander pourquoi une même excitation peut avoir des conséquences si différentes et pourquoi un cas donné se caractérise par tel effet plutôt que par tel autre.
Lorsque nous étudions les situations qui sont à lorigine des névroses traumatiques et que nous nous efforçons dévaluer le rôle de certaines excitations objectives dans le déclenchement dune névrose spécifique nous ne pouvons manquer, tout en restant parfaitement conscients des différences mises en jeu, de songer immédiatement à un autre problème sur lequel la psychanalyse a été amenée à se pencher dès ses débuts.
Je veux parler du rapport existant entre les sources objectives de stimulation dun rêve et le rêve lui-même. Des observations approfondies ont permis de déterminer le rôle des stimuli sensoriels objectifs dans la psychologie des rêves, rôle qui a même fait lobjet de vérifications expérimentales. La psychanalyse na jamais mis en doute lexactitude des théories selon lesquelles les excitations des organes sensoriels stimulent la formation des rêves. Le problème restait toutefois détablir un rapport entre les stimuli externes et accidentels qui sont à la source dun rêve et le contenu de ce dernier.
Freud a montré que la théorie des stimuli était inadéquate dans la mesure où elle laissait deux questions dans lombre, « dabord pourquoi, dans le rêve, le stimulus externe napparaît pas sous sa forme propre, mais est toujours méconnu (cf. les rêves liés à la sonnerie du réveil, p. 33); ensuite pourquoi la réaction de lesprit à ce stimulus méconnu est tellement variable ».
Jaurai recours à un exemple, devenu fameux, de rêve dans lequel il existe un lien causal manifeste entre contenu et stimulus externe, le rêve du psychologue français Maury. Le rêveur se voit transporté à lépoque de la Terreur sous la Révolution, traverse de macabres scènes de meurtre, est lui-même emprisonné et conduit devant le Tribunal, où siègent Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville et autres personnages célèbres de lépoque, qui le soumettent à un interrogatoire.
Après divers incidents il est condamné à mort et emmené ensuite au lieu de lexécution, accompagné dune foule innombrable. Il monte sur léchafaud, le bourreau lattache sur la planche, elle bascule, le couperet tombe. Il sent sa tète se séparer de son corps, se réveille dans un état dangoisse épouvantable et saperçoit que la tète du lit vient de tomber et quelle la frappé sur la nuque, comme le couperet dune guillotine.
Ce rêve présente deux traits qui nous intéressent ici dans la mesure où ils semblent pouvoir nous aider à y voir plus clair dans la psychogénèse de la névrose traumatique. Le premier, cest le rapport existant entre le stimulus somatique externe qui joue un rôle dans la formation du rêve et le rêve auquel il donne lieu en réalité. Le deuxième a trait plus particulièrement au rapport temporel entre les deux phénomènes et il fit à lépoque lobjet dun débat passionné dans la Revue philosophique.
Maury est frappé à larrière du cou par un morceau de bois et durant lintervalle de temps extrêmement bref qui sépare la chute de la planchette de son réveil, il vit en rêve un roman mouvementé dont laction se situe à lépoque de la Révolution, rêve qui donne lieu à un affect dangoisse dune grande vivacité. Laccélération remarquable de lenchaînement des idées semble être lune des caractéristiques du travail du rêve, comme le prouvent également dautres exemples cités par Freud dans lInterprétation des rêves.
Il ne faut toutefois pas oublier que ce trait nest pas le privilège du rêve les gens en train de se noyer ou de tomber dans le vide voient défiler devant leurs yeux en lespace de quelques secondes de nombreux épisodes de leur vie, comme des films qui se succéderaient à toute vitesse.
Freud a donné du rêve de Maury une explication qui nous permet, à mon avis, de saisir le mécanisme de la modification du stimulus extérieur. Il estime que le rêve du psychologue français représente en fait un fantasme qui sétait conservé intact dans sa mémoire des années durant et qui a été éveillé (évoqué par allusion, pourrait-on dire) à linstant même où le dormeur a été atteint par le stimulus déveil. Cette interprétation aurait aussi lavantage de résoudre la première difficulté, celle de labrègement du temps.
Ce fantasme a été, pour employer les termes de Freud, «effleuré», de même que quelques mesures dun air familier suffisent à éveiller en nous le souvenir du morceau tout entier. Quelque chose est donc déclenché dans son ensemble à partir dun point dimpact, «le choc extérieur détermine le choc psychique qui conduit à lensemble du fantasme révolutionnaire. Ce dernier nest pas vécu dans le sommeil, ruais seulement dans le souvenir après le réveil. Une fois éveillé, lon se rappelle dans ses détails le fantasme qui au cours du rêve a été aperçu en bloc ».
Quy a-t-il de commun entre les processus psychiques caractéristiques de ces rêves-réveils et les situations qui sont selon nous au principe des névroses traumatiques? Le lien semble être à première vue des plus lâches. Nous avons affaire dans un cas comme dans lautre à un stimulus externe qui donne le branle à toute une série de sensations physiques et de processus psychiques. Le laps de temps fort bref qui sécoule entre la perception inconsciente de la sensation et le réveil peut facilement se comparer à lespace de temps qui sépare la perception dun stimulus, lors dun accident ferroviaire par exemple, de la première réaction de la victime.
Lobscurcissement temporaire de la conscience qui suit immédiatement le choc dans le cas dun accident et qui constitue en quelque sorte un black-out de quelques secondes ne peut manquer de nous rappeler létat de sommeil. Un autre élément commun aux deux situations est la surprise. Le rêveur subit le choc dun stimulus auquel il ne sattendait pas. Il en va de même pour lindividu atteint dune névrose à la suite dun accident. La théorie freudienne tient compte du rôle de lélément surprise dans la psychogénèse de la névrose daccident.
Si nous considérons des rêves du type de celui de Maury, rêves qui nont rien dexceptionnel, nous voyons surgir un autre élément de ressemblance entre les deux situations, à savoir la décharge daffects dangoisse fort intenses. Cette comparaison présente pour nous un intérêt pour les raisons suivantes que se passe-t-il dans notre vie affective lors de rêves de ce genre et lors dun accident, durant le laps de temps extrêmement bref qui sépare la réception de la compréhension pré-consciente du stimulus? En dautres termes quels sont les processus psychologiques qui se déroulent entre larrivée du stimulus à la substance corticale et la première réaction du sujet à ce stimulus?
Freud a montré que dans le cas du rêve révolutionnaire de Maury, comme dans tous les autres rêves de ce genre, le stimulus extérieur déclenche lensemble dun fantasme qui était déjà tout prêt dans la mémoire. Le stimulus somatique est-il responsable en tant que tel de la violente angoisse que le rêveur éprouve à son réveil? Il faut répondre bien sûr à cette question par la négative. Lintensité de laffect sexplique par la signification que le stimulus acquiert à la suite de sa transposition dans la vie affective.
Si nous le percevions en état de veille, le même stimulus ne provoquerait sans doute en nous aucune angoisse. Mais en sommes-nous si sûrs? Il suffirait de modifier certains traits de cette situation pour que soient remplies les conditions du déclenchement éventuel dune névrose traumatique. Supposons que Maury se réveille et quun jour en se promenant il soit brusquement frappé par un morceau de bois tombé dun échafaudage. Cette situation ne présente que des différences de détail par rapport à la première, mais au lieu dune personne saine qui se réveille en sursaut, épouvantée, après un rêve effrayant et qui retrouve bien vite son calme, nous avons limage dune personne qui présente tous les symptômes classiques dune névrose daccident.
On pourrait aisément mobjecter que la névrose daccident est tout simplement due à un afflux excessif dexcitations, quelle est la conséquence dune collision, dun choc violent, dune décharge électrique lors dun orage. Mais les rapports cliniques font sans cesse état de névroses traumatiques occasionnées par des stimuli de faible intensité. Dun autre côté ils signalent aussi de nombreux exemples de stimuli nayant causé aucun dommage en dépit de leur violence.
Tout en admettant bien volontiers que dès que le stimulus dépasse un certain seuil dintensité, personne nest à labri dune névrose traumatique, je mintéresserai ici, je tiens à le préciser, exclusivement aux cas où des troubles de ce genre se déclarent en liaison avec des stimuli relativement peu importants. Il nest pas difficile de mettre en relief à cet égard le rôle de certains facteurs constitutionnels dordre psychique et physique (dont nous ne sous-estimons certes pas la portée), mais cela ne dispense pas pour autant le chercheur détudier les processus psychiques qui font la spécificité des névroses daccident.
Diverses autres objections méritent également notre attention. Le rêveur est en mesure de nous décrire ce qui sest passé dans son esprit pendant le bref intervalle de temps qua duré son rêve. Mais la personne souffrant de névrose traumatique est pratiquement dans lignorance des sensations physiques quelle a éprouvées pendant les quelques secondes de laccident.
Cette contradiction apparente nest pas aussi difficile à résoudre quelle peut le sembler à première vue. Pour commencer il nest pas vrai que le rêveur soit toujours au courant de son rêve. Il nest pas rare que des stimuli sensoriels objectifs provoquent chez la personne endormie un affect dangoisse que lobservateur peut déceler grâce à des signes révélateurs typiques, alors que le rêve qui traduit la modification affective du stimulus est oublié. Dun autre côté il est possible que lanalyse de lexpérience traumatique ramène au grand jour un matériel inconscient auquel nous ne nous attendions pas.
Comme nous lavons dit, ce nétait pas le stimulus somatique en tant que tel qui était à lorigine de langoisse de Maury, mais bien le fantasme éveillé par ce stimulus. Celui-ci tient indiscutablement le rôle dun facteur déclenchant, dont la portée est comparable toutefois à celle de létincelle qui tombe dans un baril de poudre.
Nous sommes convaincus que le fantasme ancien de Maury, «éveillé » par le stimulus sensoriel, présente des traits tout à fait typiques dans lesquels toute personne un tant soit peu au fait de la théorie psychanalytique reconnaîtra aisément les caractéristiques dun fantasme de castration.
Cest cette signification latente du fantasme qui rend compte de lintensité de langoisse ressentie. La perception du stimulus a fait resurgir un fantasme ancien qui, tout en plongeant ses racines dans les complexes infantiles, a pris sa forme définitive au contact des lectures de ladulte.
Néanmoins, seul le fantasme de la guillotine a pu accéder à la conscience alors que le fantasme de castration qui se cachait derrière lui explique la profondeur de leffroi ressenti. Nous pouvons dire que lidée dêtre guillotiné est un jour momentanément entrée en contact, pendant que Maury était réveillé, avec lidée inconsciente de castration qui est un résidu de lenfance et avec langoisse qui sy rattache. Cest cette angoisse qui réapparaît dans le rêve.
La sensation physique éprouvée au moment de la chute de la tête du lit a joué le rôle dun stimulus qui a libéré cette ancienne angoisse inconsciente. La modification psychique entraînée par le stimulus a provoqué la remontée jusquà la conscience de pensées qui traduisent, sous un déguisement que lanalyse peut aisément percer à jour, linfluence indélébile de cette angoisse infantile sur la vie affective de ladulte. Leffroi ne sexplique quen partie par lafflux soudain des excitations. Il sagit en fait dun «effroi en pensée » ainsi que Freud la défini dans lInterprétation des rêves. Lintensité de cette angoisse tient au fait que le rêveur voit resurgir un matériel refoulé depuis longtemps. Tout se passe comme si en le frappant à la nuque la tête du lit lui rappelait ce fantasme inconscient, comme si celui-ci se matérialisait soudain.
Le rôle de ce fantasme inconscient dans la détermination de lintensité de laffect ne fait aucun doute. Plutôt que de lillustrer à laide de nombreux exemples, jaurai recours à la description quun médecin anglais, le docteur Brunton, donne de lun des cas quil a étudiés. Le choc et leffroi provoqués par un stimulus somatique relativement faible prennent dans cette affaire des proportions saisissantes du fait de lexistence dun pressentiment. Les étudiants dun collège anglais en étaient venus à détester profondément lun des maîtres-assistants.
Ils décidèrent de leffrayer et préparèrent un billot et une hache dans une pièce sombre. Puis ils semparèrent de lui et le traînèrent devant un groupe détudiants revêtus de robes noires qui firent office de juges. Face à cette mise en scène la victime pensa quil sagissait dune blague, mais les étudiants lui assurèrent quils ne plaisantaient pas et ils lui annoncèrent quils allaient la décapiter sur le champ. Ils lui bandèrent les yeux, lobligèrent à sagenouiller et à poser la tête sur le billot. Lun deux imita le sifflement de la hache, pendant quun autre lui faisait tomber une serviette mouillée sur le cou. Lorsquils détachèrent le bandeau, lassistant était mort.
Pour en revenir à notre exemple initial et poursuivre létude des séquelles de ce rêve, nous retrouvons M. A. Maury, étudiant en droit et en médecine âgé de vingt-trois ans, en train de se promener par un beau jour de 1840 dans la rue de Rivoli; il se sentait dexcellente humeur et navait aucune raison de craindre une attaque surprise ou un accident lorsque soudain un morceau de bois tomba dun échafaudage et latteignit à la nuque en le précipitant au sol.
Bien quil neût que des contusions superficielles, il présenta bientôt tous les symptômes dune névrose traumatique. Les médecins des Hôpitaux constatèrent sans ambiguïté possible une accélération du pouls, une excitabilité anormale du système des nerfs cardiaques, une augmentation de la tension artérielle, de lhypnalgésie, des troubles de sécrétion, des différences entre les pupilles, des troubles moteurs et visuels, etc. Nous navons aucune raison de mettre en doute le fait que nous nous trouvons devant un cas classique de myotonoclonica tropidans et dakinesia amnestica telle quelle a été définie par Oppenheim.
Il est aisé détablir dans cet exemple le rôle capital de la surprise en tant que facteur deffroi. Il me semble toutefois que cette simple constatation ne suffit pas à expliquer dans ce cas précis leffraction du pare-excitations. Cet effroi doit posséder une propriété spécifique, susceptible de rendre compte de la réaction pathologique. Reprenons encore une fois le parallèle psychologique entre les deux circonstances où Maury reçut un choc extérieur, le rêve-réveil et laccident. Le stimulus eut pour effet de rappeler à lhomme endormi lensemble dun scénario imaginaire. Comme nous lavons vu il sagissait en fait dun véritable roman - on ne peut guère le définir autrement - centré pour lessentiel autour du thème de la castration.
Dans le rêve-réveil de Napoléon cité par Freud et dans les rêves du même type bien connus de tous les analystes, nous retrouvons le phénomène particulier quEgger définissait, dans son étude sur le rêve de Maury, comme « leffet rétrospectif et rétroactif de la sensation ». Nous avons découvert que le trait le plus effrayant du stimulus déveil consistait en lactualisation dune angoisse ancienne. Il sagissait dans ce cas dune angoisse de castration qui fut déclenchée par un stimulus extérieur inattendu.
Nous estimons quun phénomène analogue se produit dans le cas du groupe de névroses traumatiques qui nous intéresse ici. Le caractère spécifique de leffroi réside dans le fait que le sujet revit tout à coup comme actuelle une ancienne angoisse inconsciente, même si par la suite il savère parfois que ce caractère sinsère dans une attitude psychique plus générale. Il ny a pas matérialisation explicite dune situation redoutée, mais survenue dune impression réelle et inattendue qui a le pouvoir de réveiller par le biais du souvenir toute langoisse inconsciente de lindividu. Il suffit dun stimulus matériel insignifiant (comme dans tous les rêves du type de celui de Maury) pour redonner vie à un ancien contenu représentatif et pour faire réapparaître dans toute leur violence les affects qui sy attachent.
Il est important de souligner que lancien fantasme inconscient nacquiert pas une réalité concrète mais uniquement une de type imaginaire, car cela a pour effet de le renforcer sur le plan psychique. De même il n est pas rare quune illusion ait des conséquences affectives plus profondes quune représentation exacte et directe. Les situations traumatiques se fondent pour lessentiel sur une illusion et elles se présentent par conséquent de la manière suivante : tout se passe comme si (je dis bien, comme si) quelque chose que nous redoutions autrefois et que nous avons par la suite rejeté et banni de nos pensées se matérialisait soudain, de façon inattendue. La catastrophe que nous prévoyions inconsciemment devient brusquement toute proche.
Prenez le cas dune collision ferroviaire imprévisible. Si le voyageur pris au dépourvu est saisi par leffroi - cest quil voit se réaliser le désastre que dans sa propre vie il attendait inconsciemment depuis longtemps. Limpression violente produite par la secousse consécutive à la collision a subi pendant quelques secondes seulement un remaniement inconscient. Elle a ainsi redonné vie à des appréhensions anciennes qui couvaient dans lombre. Un danger mystérieux qui fait soudain planer une menace sur la vie de lindividu était connu au niveau inconscient depuis longtemps, mais lidée en avait été écartée. Un événement auquel le sujet sattendait inconsciemment semble être devenu réalité au moment même où ses pensées étaient ailleurs.
Pour nous cela revient à dire quune réalité psychique lourde dangoisse enfouie dans linconscient prend brusquement un caractère actuel, par un processus comparable à la levée soudaine dune résistance due au refoulement. Les causes et les conditions du déclenchement de ce processus psychique se trouvent réunies grâce à un événement matériel, à savoir laccident traumatique.
Cette donnée objective fournit un caractère de réalité à toute lexpérience. Un processus inconscient est réapparu de façon inattendue. Ce retour nest pas lié à un processus pulsionnel, mais à un événement extérieur. Lévénement traumatique apparaît comme une confirmation inconsciente du bien-fondé de cette angoisse ancienne. Quelle est lorigine de ce pressentiment, dont lévénement traumatique semble constituer une confirmation inconsciente? Il sest développé dans chacun de nous en tant que réaction affective provoquée par des motions inconscientes. Lattente du désastre est la conséquence du refoulement de ces tendances toutes-puissantes.
Elle a par la suite sombré dans linconscient, au même titre que la réalité psychique qui lavait motivée. Le fait que cette intuition obscure, apparemment irrationnelle, dun désastre imminent n était pas compatible avec les lois de lintelligence humaine, avec le bon sens quotidien qui a depuis longtemps répudié au niveau conscient la croyance en une puissance mystérieuse et vengeresse, peut avoir contribué à ce résultat.
Tout se passe maintenant comme si la punition que nous redoutions inconsciemment pendait soudain sur nos têtes. Elle sabat sur nous à un moment où nous ny étions pas préparés : un jour pareil à tous les autres sest transformé tout à coup en un dies irae, dies illa. Mais doù vient le désastre redouté?
Pour répondre à cette question il nous suffira de rappeler que notre vie psychique retombe au moment du choc dans des formes de pensée obsolètes, de type animiste. Nous avons pris lhabitude de nous croire maîtres de notre volonté. Nos actions ont toujours été conformes à nos intentions mais nous nous sentons à limproviste à la merci dune force inconnue dont lorigine nous échappe. Tout se passe brusquement comme si un bras tout-puissant nous soulevait, nous secouait, nous tirait ou nous jetait à terre au gré de ses caprices.
Une réaction psychique de type primitif, que nous ne réussissons jamais à maîtriser tout à fait, nous pousse à attribuer à des puissances supérieures, cest-à-dire à lorigine aux parents, la responsabilité de tout ce que nous vivons passivement. Une réaction analogue nous oblige à considérer inconsciemment comme un châtiment infligé par ces puissances tout ce qui nous menace et nous terrifie. Comme vous le savez nous admettons par la suite que nous sommes le jouet des forces de la nature ou du destin, mais à larrière-plan de notre inconscient se dresse toujours le père ou la mère dont la volonté a marqué nos premières années. Nous nous étions crus les maîtres de notre moi et soudain nous sentons peser sur nous lemprise dune force qui nous oblige à reconnaître avec la rapidité dun éclair notre détresse et notre totale impuissance.
Nous saisissons maintenant la corrélation intime existant entre leffroi dun côté et la confiance en soi ainsi que la libido narcissique de lautre. Au moment du choc, le moi pourtant bien assis sur ses bases sest brusquement représenté le pouvoir menaçant du destin comme un substitut paternel il a été écrasé par le surmoi reprojeté dans le monde extérieur. Le choc est vécu comme une démonstration de force, ou plutôt de volonté, de la part de cette puissance mystérieuse à caractère paternel. Ladulte qui dans toute autre circonstance regarderait sans doute dun il mi-attendri, mi-méprisant ses croyances enfantines a devant cette débâcle soudaine la même réaction quun enfant surpris et intimidé qui, conscient de sa faute, sattend à voir apparaître à tout instant son père dont il redoute la sévérité.
Nous sommes convaincus que dans de nombreux cas le sujet est saisi par leffroi lorsque son pressentiment ancien dun désastre, pressentiment quil avait refoulé, semble se matérialiser. Lélément surprise garde également toute sa valeur dans notre hypothèse. Il subit néanmoins un déplacement et il a trait maintenant à une éventualité que le sujet redoutait autrefois et qui semble brusquement prendre corps sous une forme ou dans des circonstances différentes. Telle est peut-être, de façon générale, la substance psychologique de leffroi.
La thèse freudienne nous semble également nécessiter une autre correction de détail. Freud souligne que leffroi est létat qui sempare de nous lorsque nous nous trouvons face à un danger auquel nous ne sommes pas préparés. Le manque de préparation à langoisse est le trait caractéristique de leffroi. Nous sommes prêts à ajouter foi à cette affirmation, mais il ressort de ce que nous avons dit plus haut que la préparation à langoisse nest jamais complètement absente. Comment peut-on concilier ce résultat avec la thèse de Freud?
Son explication de leffroi par le manque de préparation à langoisse semble contenir une part de vérité; toutefois nous avons constaté que leffroi présente toutes les caractéristiques dune résurgence dune ancienne angoisse inconsciente. Si notre hypothèse rend compte fidèlement du déroulement véritable des processus psychiques mis en jeu, il y a dans la plupart des cas résurrection soudaine dune angoisse écrasante qui nest absolument pas justifiée par le choc réel de laccident. Limpression externe est soumise à un remaniement inconscient.
La divergence de nos points de vue nest certainement pas insurmontable. La définition de Freud a trait à la préparation consciente à langoisse, préparation qui fait évidemment défaut dans une situation traumatique. Mais il nest pas impossible que chacun de nous, ou presque, porte en lui une angoisse inconsciente, flottante pour ainsi dire, qui na rien à voir avec la crainte dun danger réel et imminent.
Il me semble que nous pouvons mettre ici à profit une distinction que jai eu loccasion de formuler dans un autre ouvrage. Javais abouti à la conclusion que de façon générale il est bon de faire le départ entre langoisse préliminaire et langoisse finale, expressions forgées par analogie avec le plaisir préliminaire et le plaisir final dont parle Freud. Langoisse préliminaire est la préparation psychique à un danger imminent, externe ou interne, il ne sagit pas simplement dun signal dalarme, mais dune tentative rudimentaire pour établir un premier contrôle sur ce danger. Langoisse préliminaire pourrait également être définie comme une évocation de la situation redoutée, évocation qui doit permettre de maîtriser celle-ci, alors que langoisse finale est la réaction éprouvée face au danger lui-même.
Leffroi relève, me semble-t-il, de langoisse finale et en raison de labsence de toute angoisse préliminaire il acquiert une intensité et une puissance affective toutes particulières. La préparation à langoisse est effectivement inexistante dans le cas de leffroi, pour ce qui a trait tout du moins au danger réel qui menace lindividu à 1improviste. A sa place nous trouvons lancienne préparation à langoisse qui sest brusquement actualisée et qui ne constitue pas seulement une réaction psychique face à des motions dhostilité bien réelles.
Cette angoisse flottante voit demblée dans le choc soudain les prémisses de la punition imminente. Nous constatons ici que langoisse préliminaire a une fonction spécifique qui est, semble-t-il, dalléger langoisse finale et de protéger lindividu contre le retour brutal de la préparation à langoisse dantan, en lobligeant à se concentrer sur le danger actuel.
Elle aurait donc pour double fonction déliminer et de maîtriser au niveau psychique, de façon aussi complète que possible, lancienne préparation à langoisse et dun autre côté de la limiter ou de la réduire à une angoisse actuelle. Cantonner langoisse dans les limites de la situation présente équivaut donc à en réduire lintensité. Cela revient pour ainsi dire à la priver de sa caisse de résonance.
La régression à lancienne angoisse flottante peut être assimilée, pour ce qui est de ses conséquences, à une augmentation de lintensité de cette angoisse. Dans les névroses traumatiques nous navons donc pas affaire à une effraction provoquée par une angoisse moins forte mais bien au contraire par une angoisse amplifiée. Ce débordement dangoisse nest pas motivé uniquement par la violence du choc extérieur, mais aussi par la régression, sous linfluence de ce choc, à une angoisse fort ancienne, langoisse engendrée par la peur de la castration ou de la mort dont le père serait lagent.
Ce facteur, additionné à dautres, a une importance décisive pour lintensité et la nature de la réaction de lindividu face à la situation traumatique. Labsence dangoisse préliminaire provoque, pour ainsi dire, un court-circuit psychique, si bien que le stimulus externe est demblée connecté aux couches affectives les plus profondes. Tout se passe en fait comme si chacun de nous disposait dune réserve plus ou moins grande dangoisse flottante liée à son sentiment de culpabilité inconscient, comme si la peur du danger pouvait, dans certains cas, faire appel à langoisse morale dont langoisse de castration constitue, nous le savons, le noyau. Une certaine partie de cette angoisse est libérée à lapproche du danger et elle se présente sous la forme dune angoisse préliminaire qui précède langoisse finale.
Langoisse préliminaire constitue en quelque sorte une garantie contre une intensification excessive de langoisse finale ou, si vous préférez, contre la réapparition impétueuse de langoisse inconsciente de lenfance, réapparition qui aurait pour effet daccabler le moi. Dans lexpérience traumatique cest laction du facteur temporel qui fait dévier langoisse de son cours normal, intensité du stimulus mise à part. Lexcitation se produit si brusquement quelle rend langoisse préliminaire impossible et quelle empêche par conséquent la formation dune protection contre tout empiétement éventuel sur le domaine de langoisse inconsciente. Ce phénomène est aussi cause de ce que lindividu interprète ou plutôt comprend en un éclair, comme par instinct, le stimulus envahisseur comme une confirmation de son pressentiment ancien dun désastre.
La théorie psychanalytique a déjà montré que la formation des symptômes a pour fonction détablir un contrôle sur langoisse, de la convertir, pour ainsi dire, en petite monnaie. La conclusion inévitable de notre investigation cest que langoisse sous-jacente aux symptômes des névroses traumatiques est par nature une angoisse préliminaire.
Nous constatons donc que nous sommes arrivés à apporter, par ce chemin détourné, des modifications à la théorie freudienne des névroses traumatiques, modifications qui la complètent sans pour autant toucher à ses prémisses fondamentales. Le concept de pare-excitations reste intact, mais nous avons limpression que dans bien des cas cette barrière protectrice présente des caractéristiques particulières, dans la mesure où elle assure une protection contre langoisse originaire.
Lappareil du pare-excitations, qui vient à être rompu dans le cas des névroses traumatiques, est alors constitué par le mécanisme de langoisse. La plupart du temps le moi entrevoit en quelque sorte derrière le danger extérieur une autre menace, comme si ce danger avait pour effet de réactiver la peur que le moi éprouve en secret à lencontre du surmoi. Dans une situation traumatique lindividu est saisi au plus profond de lui-même par la peur de la mort, que sa vie soit ou non réellement en danger. Dans bien des cas cette réaction de peur prend corps même si rien ne la justifie vraiment dans la réalité. Selon Freud, la peur de la mort se déroule entre le moi et le surmoi.
Pendant un instant le moi se sent abandonné par le surmoi. La certitude dêtre aimé et protégé, que nous portons inconsciemment en nous depuis lenfance, a disparu. Le sol sest dérobé sous nos pas, au sens métaphorique et souvent au sens propre du terme, et pendant quelques instants nous avons sombré dans le vide.
Il ressort de cette analyse que lévénement traumatique bouleverse brusquement la situation libidinale narcissique. Le choc a tout à coup ébranlé la position dindépendance relative que le moi avait réussi à acquérir face au surmoi. Tout se passe comme si le moi se voyait rappeler, à limproviste et dans les termes les plus violents, la puissance du surmoi projeté dans le monde extérieur sous la forme du destin. Ce rappel prend toutefois laspect bien particulier dun châtiment. Abraham a mis tout particulièrement en relief cet ébranlement soudain de la position narcissique du moi.
Il existe toute une série de similitudes et de divergences entre les rêves qui se terminent par un réveil angoissé et les situations qui sont à lorigine de névroses traumatiques. Dans un cas comme dans lautre nous assistons à la résurgence dimpressions lointaines devenues inconscientes. Cette résurgence traduit le retour daffects anciens et elle est désignée par les psychologues français sous le nom de « régression renforcée ».
Dans les rêves-réveils le stimulus somatique subit une transformation onirique et il redonne vie à certaines situations anciennes et imaginaires, lourdes dangoisse. De même dans les situations propices au déclenchement dune névrose traumatique, cest également le stimulus extérieur qui provoque la réapparition dune angoisse inconsciente.
Les divergences sont dues principalement au rôle décisif des circonstances extérieures.
Le désir de dormir contribue indubitablement à renforcer le pare-excitations aussi longtemps que le stimulus ne dépasse pas un certain seuil dintensité, auquel cas lindividu se réveille. Dans le cas contraire le désir de dormir peut à tout le moins retarder lapparition de langoisse. Ce retard coïncide avec lirruption dune angoisse préliminaire, aussi brève soit-elle. En outre il semble vraisemblable que lincertitude du dormeur quant à la réalité matérielle du stimulus agisse sur lui dune façon qui lamènerait à se demander, sil était conscient « Est-ce que je dors ou est-ce que je suis réveillé? Est-ce que je rêve ou est-ce que jai affaire à quelque chose de réel? Dois-je me réveiller ou puis-je continuer à dormir ? »
Il faut maintenant que nous nous penchions sur une objection qui semble soulever de sérieux doutes quant à la solidité de notre hypothèse. La plupart des études consacrées aux névroses traumatiques signalent que les victimes dun accident ont presque tout de suite une réaction conforme à la situation. Il nous est impossible desquiver cette objection en faisant remarquer que dans certains cas cette réaction rapide et adéquate fait défaut, que parfois lindividu semble paralysé par une horreur qui lui interdit toute forme daction.
Il a été établi sans lombre dun doute que dans la grande majorité des cas la réaction demandée par la situation se produit très rapidement. Il est évidemment possible que lindividu ait recours à la fuite ou à toute autre mesure appropriée en vertu dun réflexe comme font les animaux exposés à un danger soudain. Ce réflexe nexclut pas forcément lexistence dun affect dangoisse très intense.
Il faut bien voir que cette objection ne porte pas sur lessence même de la question. Pour sen convaincre il suffira de se rappeler limportance du facteur temporel. Il peut ny avoir quun décalage de quelques secondes entre la perception du stimulus et la réaction de lindividu, mais ce laps de temps est suffisant pour que celui-ci se rende compte, au niveau préconscient, de la vraie nature de lexcitation, pour quil en localise par une première approximation lorigine exacte en se basant sur son expérience personnelle et peut-être même pour quil prenne dinstinct les mesures appropriées. Il ny a rien là qui puisse exclure la persistance de langoisse en profondeur.
Celle-ci est vécue, pourrait-on dire, à un niveau psychique différent. Il se pourrait que le système préconscient se charge dinterpréter et dévaluer la situation réelle ou de la comparer à des situations analogues déjà connues de lindividu, alors que linconscient sobstine à envisager la situation à la lumière des affects propres à lenfance. Le jugement de réalité ninfluerait donc en rien sur les affects déterminés par des causes plus profondes. Dans ces conditions laffect dangoisse ne serait éliminé que pour ce qui a trait aux couches supérieures de la vie affective.
Ce processus pourrait se comparer à la mise en place dun mécanisme de défense face à des besoins vitaux. Dans le cas qui nous occupe, laffect est véritablement coincé, pour reprendre la terminologie employée par Breuer et Freud dans leur vieille théorie de lhystérie. Toute décharge de laffect est impossible, mais celui-ci ne manque pas davoir des conséquences à longue échéance.
Je vais revenir une fois de plus sur le rôle du facteur de leffroi dans létiologie des névroses traumatiques, pour définir à laide de quelques remarques supplémentaires, les lignes directrices dune analyse plus approfondie des divers aspects de cette maladie. En essayant de comprendre la nature spécifique de leffroi dans les situations propices au déclenchement de ce type de névroses, nous avons découvert que cet effroi se rattache à un autre, à une frayeur ressentie face à des impressions que nous qualifions de lugubres ou dinquiétantes. En dautres termes, un événement traumatique qui débouche sur une névrose daccident produit dans lesprit de celui qui le vit une impression qui a quelque chose de sinistre.
Selon Freud, une expérience est ressentie comme inquiétante lorsque des complexes infantiles refoulés sont ranimés par quelque impression extérieure, ou bien lorsque des convictions primitives, depuis longtemps surmontées, semblent recevoir derechef une confirmation. Freud souligne quil nest pas toujours possible de départager de façon rigoureuse ces deux types dinquiétude car les convictions primitives prennent racine dans les complexes infantiles.
Il me semble que nous commençons ici à entrevoir le lien, au premier abord assez confus, qui conduit de lexplication analytique de linquiétante étrangeté à linvestigation de leffroi, cet élément décisif de la genèse de la névrose traumatique. Nous avons retrouvé la signification cachée de la régression à langoisse inconsciente dans la réactivation de complexes infantiles refoulés et dans la confirmation apparente de conceptions surmontées. Ce sont là des caractéristiques communes, semble-t-il, aux deux types dexpérience en question.
Nous savons cependant quil existe des différences essentielles entre la sensation de linquiétante étrangeté et lexpérience qui conduit à la névrose traumatique. Il est clair que même si lexpérience traumatique peut avoir quelque chose dinquiétant, ce nest pas là sa caractéristique fondamentale. De même la sensation de linquiétante étrangeté peut souvent provoquer le déclenchement dune névrose traumatique, mais cela nest pas forcément le cas. Par conséquent le contenu représentatif de lélément inquiétant et celui des sensations qui conduisent à la névrose traumatique sont, en tant que tels, indépendants lun de lautre. Ils coïncident toutefois sur un point précis.
Jai déjà montré quen raison de leur diversité les impressions issues de lextérieur donnent lieu à différents types de réactions affectives. Cette explication est trop générale pour nous satisfaire entièrement. Pour saisir la spécificité des névroses traumatiques nous nous sommes limités à mettre laccent sur deux facteurs qui jouent un rôle essentiel dans le développement de cette maladie, mais qui ne rendent pas compte pour autant de la présence de lélément inquiétant. Je veux parler de limpression quun danger imminent menace notre vie et de laspect surprenant de lexpérience traumatique, de sa soudaineté qui exclut toute forme de préparation à langoisse et dangoisse préliminaire.
Il est fort rare quun risque imminent ou quun danger de mort soient associés à ces impressions que nous qualifions de sinistres ou dinquiétantes. Lorsquau crépuscule nous croyons voir un portrait sanimer et sortir de son cadre pour savancer vers nous> cela nimplique certes pas que notre vie est en danger. Même si ce personnage mystérieux semble faire peser sur nous une menace, celle-ci ne se concrétise pas sous la forme dune attaque, dune gifle ou dun coup et lépreuve de réalité nous aide à surmonter notre angoisse.
Lorsque nous vivons une expérience inquiétante, notre incertitude quant à la réalité matérielle de lévénement en question nous protège contre un traumatisme éventuel. Mais une personne qui lors dun accident est étourdie par une commotion mécanique dune extrême violence ne peut mettre en doute la réalité de son expérience, de sa sensation.
Lorsque lindividu se trouve brusquement face à un phénomène inquiétant dont il ne peut contester lobjectivité et qui semble mettre réellement sa vie en danger, lorsque par surcroît ce phénomène est lié à un choc mécanique très violent, toutes les conditions sont réunies pour quune névrose traumatique se déclare, avec toutes ses caractéristiques cliniques. Dans pareille situation, le sentiment détrangeté a acquis un caractère traumatique, comme lattestent les nombreux exemples de névroses de ce type cités par la littérature neurologique.
La commotion mécanique semble jouer un rôle essentiel lors dun accident à conséquences traumatiques. Freud a montré quil faut linterpréter comme lune des sources de lexcitation sexuelle. La violence de cette commotion a probablement pour effet de libérer un quantum dexcitation sexuelle qui en vient à exercer une action traumatique en raison de labsence de toute préparation à langoisse. Comme je lai dit plus haut, lobjectivité immédiate de lexpérience est ressentie dautant plus nettement quelle est confirmée par le choc mécanique.
Lautre facteur qui distingue lévénement traumatique de la sensation de linquiétante étrangeté cest la soudaineté, la surprise. Un étranger qui passe la nuit dans un château quil sait hanté est psychologiquement préparé à assister à des phénomènes inquiétants. Si au cours de la nuit il entend ou croit entendre frapper des coups bizarres sur le mur, il est protégé sans doute par son angoisse préliminaire contre un traumatisme éventuel. Dans dautres cas le pouvoir diffus dune atmosphère lugubre constitue une préparation psychique suffisante pour que lindividu éprouve des sensations particulièrement macabres ou pour quil ressente un profond malaise. Ces remarques ne sappliquent bien entendu quaux personnes qui nont aucune prédisposition psychique particulière à être sensibles à lépouvante.
Il nest pas dans mes intentions dexposer par le menu toutes les différences existant entre ces deux ordres dexpérience. Ce que nous avons déjà dit jusquici doit suffire à notre propos. Nous constatons que lorsque certaines conditions exceptionnelles (soudaineté, commotion mécanique et approche dun danger de mort) sont réunies, la sensation dune inquiétante étrangeté peut conduire à la névrose traumatique.
Toutefois, il est beaucoup plus intéressant de bien discerner que les expériences qui sont sources de traumatisme dans le cas des névroses daccident nauraient pas sur nous un tel empire si, au niveau inconscient, nous ne percevions en elles quelque chose dinquiétant. Je crois avoir défini avec suffisamment de précision la nature de cette inquiétante étrangeté lorsque jai étudié les caractéristiques spécifiques de langoisse propre aux névroses traumatiques.
Il me semble douteux quil puisse y avoir déclenchement dune névrose traumatique en labsence de cet élément détrangeté. Au premier abord il peut paraître étonnant ou même absurde de supposer que des accidents banals soient susceptibles de provoquer des impressions inquiétantes dans une civilisation aussi avancée que la nôtre et dans un monde aussi dominé par les conquêtes de la technique. Toutefois, nous prétendons que sils sont vécus ainsi par les personnes intéressées cest dans le seul but de déclencher dans linconscient la réaction bien connue face à quelque chose de lugubre ou dinquiétant.
Le progrès technique a une importance dérisoire pour linconscient de lêtre humain. Lindividu peut être conduit à admettre lexistence de puissances obscures aussi bien lors dun accident provoqué par une machine ou dun déraillement que lors dun désastre consécutif à un tremblement de terre ou à toute autre catastrophe naturelle. Notre thèse cest que les expériences traumatiques présentent des caractéristiques particulières que nous qualifierons au niveau conscient dinquiétantes.
Ce sentiment dinquiétante étrangeté est ressenti aussi bien par le soldat enterré vivant par une grenade ou par le voyageur éjecté de son siège lors dune collision ferroviaire que par le promeneur qui voit de but en blanc la foudre tomber à côté de lui. Vu lépoque où nous vivons, peut-être nest-il pas superflu de souligner ici que le mot « lugubre » dénote uniquement la réaction affective de la personne concernée par la situation traumatique, et quil ne constitue en aucun cas un tribut payé à lhypothèse de lexistence de puissances supérieures.
Lorsque nous cherchons à préciser les causes premières de la névrose traumatique, nous sommes conduits à tout instant à reconnaître le rôle du facteur de la soudaineté et de la surprise. Au point où nous en sommes arrivés, nous pouvons nous risquer sans trop de difficultés à esquisser une interprétation globale du phénomène de la surprise. Leffroi ne représente, évidemment, quun cas particulier de surprise. Mais sans doute avons-nous raison de parler de surprise à propos dune prévision devenue inconsciente, prévision que nous voyons soudain se réaliser dans une occasion inattendue, dans des circonstances imprévues ou sous une forme difficilement reconnaissable.
Dans ces conditions, la surprise serait lexpression de la difficulté éprouvée à reconnaître une donnée autrefois familière mais devenue inconsciente. Elle pourrait même traduire lintensité de la dépense dénergie affective requise pour lidentification de cette donnée inconsciente. A proprement parler, la surprise devrait être définie comme la réaction de défense opposée par lindividu à lexhortation à oublier ce quil sait depuis longtemps et à redécouvrir dans la nouveauté des certitudes de toujours.
Il est évident que, dans cette perspective, la psychologie de la réceptivité à des impressions nouvelles se présente sous un jour différent. Peut-être nexiste-t-il en fait, selon les paroles du sage, rien de nouveau sous le soleil - dans le sens psychologique du terme bien entendu - si bien que nous serions incapables de discerner et de comprendre tout ce qui est totalement nouveau. Pour nous la seule façon dassimiler la nouveauté et de nous en rendre maîtres, cest effectivement détablir un lien avec quelque chose que nous connaissons depuis longtemps, quoique pas forcément au niveau conscient.
Ce bagage de connaissances depuis longtemps familières peut déborder le cadre de lontogénèse. Il se dégage de lanalyse de certains traits du comportement de lenfant la très nette impression que certaines bribes de connaissances sont acquises à un âge très précoce ou même innées. Au terme de lanalyse dun cas de névrose infantile, Freud aboutit à la conclusion quune sorte de savoir difficile à définir agit chez lenfant, que «quelque chose comme une prescience » détermine le remaniement des expériences primitives.
Ainsi nous ne pouvons nous défendre de limpression que, dune certaine façon, les explications prodiguées aux enfants sur tout ce qui a trait à la vie sexuelle viennent toujours trop tard. Cela nous rappelle la sortie dune dame viennoise, bien connue pour ses incongruités, qui après avoir assisté à la générale dune nouvelle pièce déclara: «Cest une uvre merveilleuse, mais elle ne convient pas pour une première. » La résistance à laquelle la théorie psychanalytique sest heurtée dans lesprit du public est due principalement au refus dadmettre lexistence des connaissances refoulées, réaction dont nous connaissons bien les motivations affectives.
Lahurissement que nous éprouvons en face de découvertes nouvelles est une réaction affective due au fait que nous y reconnaissons à grand-peine quelque chose que nous savions depuis longtemps, mais que nous avions éliminé du champ de notre conscience. Cette remarque sapplique aussi bien aux erreurs quaux vérités scientifiques. Toute acquisition de connaissances nouvelles est, dune certaine façon, une anagnorisis de type inconscient. La phrase de Goethe, «Toute personne napprend que ce quelle peut », a lair dun paradoxe, mais en réalité elle nen est pas un. Une pédagogie attentive aux problèmes psychologiques pourrait sans doute tirer un grand avantage pratique de ces découvertes analytiques si elle en faisait un usage lucide et réfléchi.
Je me suis efforcé dinterpréter dans une optique analogue les réactions affectives des hommes face aux divinités, aux cultes et aux rites étrangers dans mon article «Der eigene und der fremde Gott », publié en 1925. Létude de la nature psychologique de la surprise devrait également porter ses fruits dans le domaine de lesthétique, en enrichissant notre intelligence des phénomènes de la création et du plaisir artistique. Un récit nous tient en haleine sil sait éveiller inconsciemment en nous des sentiments dattente passionnée et sil les exauce de manière inattendue ou dans des circonstances imprévues. :Cest un fait bien connu que dans une pièce de théâtre les rebondissements de laction donnent limpression dêtre artificiels et gratuits si le spectateur ny a pas été préparé inconsciemment dune façon ou de lautre.
Imaginons que dans un drame réaliste lun des personnages principaux soit brusquement terrassé par une crise cardiaque au cours dune partie de bridge chez des amis, mais que dans le courant de la pièce aucune allusion à cette maladie ou à une éventualité de ce genre nait mis par avance le public en condition. Si tant est que cette situation produise un effet dramatique, celui-ci ne pourra être que superficiel, analogue à celui provoqué par un tableau se décrochant du mur. Leffet aurait été plus profond si le public avait eu la possibilité de deviner par un biais subtil que le personnage en question avait déjà été sujet à des malaises ou à des évanouissements. Cette technique de lallusion donne des résultats plus saisissants que dautres formes plus grossières et voyantes de préparation à léventualité dun événement dramatique.
Nous disons généralement que la mort dun parent ou dun ami nous frappe moins si nous y avons été préparés, par exemple par le fait quune maladie le consumait depuis longtemps. Cela est exact. Mais le choc est encore plus profond et plus durable si nous avons déjà envisagé à un moment ou lautre cette possibilité, puis en avons refoulé la prévision (ou le désir) et si un beau jour nous apprenons brusquement la mort de la personne qui nous était chère, mort qui nous prend alors « au dépourvu ». Ces remarques jettent elles aussi une lumière nouvelle sur le problème psychologique du choc et de leffroi.
Pour en revenir au vif de notre sujet, nous aimerions souligner une fois de plus que leffroi qui est à lorigine des névroses traumatiques est de nature bien particulière. Cest leffroi qui nous saisit lorsquun danger, quautrefois nous redoutions inconsciemment et auquel nous pensions avoir échappé, se concrétise soudain. Nous sommes convaincus que dans bien des cas cet effroi serait loin davoir sur nous un tel empire, nétait la profonde résonance que lui assure le sentiment de culpabilité inconscient.
Pour étayer cette thèse, je citerai divers facteurs mis en lumière par les savants qui se sont penchés sur le problème des névroses traumatiques et des névroses de guerre. Ceux-ci soulignent que si le choc traumatique saccompagne dune blessure ou dune lésion organique, celles-ci ont le plus souvent pour effet dempêcher le développement dune névrose. Tout se passe en fait comme si la blessure, prenant valeur dun châtiment, dun équivalent de la castration, se substituait à leffroi, qui ne subit que dans un second temps un remaniement psychique, et comme si elle gratifiait le sentiment de culpabilité inconscient ou le masochisme de lindividu. Cette situation est analogue à celle des gens qui échappent à la névrose en devenant victimes de troubles organiques ou en contractant un mariage malheureux, etc.
Telle est sans doute également lexplication de létat desprit euphorique, quasi maniaque, qui sempare après leur commotion de tant de combattants blessés à la guerre, bien quil ne faille pas oublier pour autant le rôle de divers autres facteurs tels que le plaisir de rentrer chez soi, la certitude davoir échappé à la mort, etc.
Ces gens ont payé leur tribut. Il ne peut plus rien leur arriver. Ils sen sont tirés, pour ainsi dire, avec un il au beurre noir. En outre, cette interprétation rendrait en partie compte dun phénomène surprenant qui contredit la théorie analytique du rêve, à savoir que la victime dune névrose daccident ressasse sans cesse dans ses rêves la situation traumatique. Freud affirme que ces rêves ont pour but de permettre au sujet déchapper à lemprise de lexcitation quil a subie et quils font naître en lui un état dangoisse dont labsence a été la cause de la névrose traumatique.
Ces rêves recherchent donc un résultat dont lobtention est indispensable pour que le principe de plaisir puisse saffirmer. Cette interprétation reste valable même si nous ajoutons pour plus de précision quils représentent une réaction à la réactivation du sentiment de culpabilité. Ils sont en fait des accomplissements de désir portant sur des sentiments de culpabilité inconscients nés par réaction face à des motions pulsionnelles de type sadique qui ont été repoussées. Nous serions donc conduits à assimiler les rêves des victimes dune névrose daccident aux rêves de punition qui gratifient les tendances masochistes de lindividu.
Nous nous sommes contentés dexaminer ici dans une perspective analytique lun des aspects du choc et de leffroi. Toutefois nous ne saurions perdre de vue le rôle tenu par certains autres facteurs affectifs que nous navons pas abordés dans le cadre de cet article et dont limportance est pourtant loin dêtre négligeable. Je veux espérer que la présente tentative pour isoler un fil unique dans un tissu bariolé ne soulèvera aucune objection. On se gardera doublier quil en existe également une multitude dautres et que limpression générale nest que la résultante de leurs effets simultanés.