La croyance en une justice supérieure
Existe-t-il dans la nature quelque chose qui puisse se comparer à la loi du talion? Tel était le thème dune brochure publiée récemment par un naturaliste en renom. Celui-ci estimait que son point de vue pouvait valablement être substitué à la théorie darwinienne de la sélection naturelle, à lhypothèse de la survivance des espèces les mieux adaptées. Selon lui une espèce qui, forte de sa supériorité physique, en opprime une autre plus faible pendant une longue période doit avec le temps sincliner devant cette dernière qui, au cours de la lutte, sest forgé des moyens de défense adéquats.
Les vainqueurs finissent par tomber sous la coupe de leurs anciennes victimes. Cest aux spécialistes des sciences naturelles, et à eux seuls, quil incombe de vérifier les postulats de ce savant. Néanmoins, à première vue, ce mélange de considérations moralistes et téléologiques appliquées au processus de lévolution naturelle ne témoigne pas en faveur de cette théorie. Il nest toutefois pas impossible quun troisième, un quatrième ou un énième examen en établissent la valeur.
Il nen reste pas moins que le savant en question soutient résolument que les événements naturels sont régis par le principe dune justice supérieure. Comme je viens de le dire, la première impression est sujette à caution. Il ne faut donc pas non plus se fier à la sensation, pourtant beaucoup plus légitime, que les événements naturels reflètent les décisions dune injustice supérieure.
A première vue, il peut sembler que les problèmes de ce genre sont plus facilement résolubles si on les étudie sous langle de la destinée humaine. En fait tel nest pas le cas, étant donné quelle-même sinsère dans le contexte de ce processus mystérieux qui, dans le cas des êtres humains, est encore plus complexe et plus impénétrable en raison des facteurs psychiques mis en jeu.
Comme nous navons pas lheur de pouvoir résoudre les vieilles questions tant de fois ressassées, peut-être serait-il préférable que nous concentrions nos efforts sur létude dun problème psychologique beaucoup plus neuf et que nous essayions de déterminer lorigine de la croyance, si profondément ancrée dans lesprit des hommes, en une justice supérieure.
Ne nourrissons-nous pas en notre for intérieur la conviction que toute période de souffrance est le prélude à des jours meilleurs, que lhomme peut se racheter par ses efforts? Et ne luttons-nous pas sans relâche contre la certitude que lhomme ne connaîtra la rédemption quà lépoque où, pour reprendre les mots du sage grec, lon pourra enfin faire léloge de son bonheur, cest-à-dire après sa mort?
Nous continuons inconsciemment à caresser lillusion que le succès est la récompense des bons et léchec celle des méchants, même si, en nous plaçant dans une perspective plus vaste et plus sereine, nous ne réussissons plus à distinguer les bons des méchants et si le succès et léchec sont lun comme lautre des ondulations imperceptibles sur la mer du devenir universel.
La psychanalyse peut apporter une contribution notable à létude du problème psychologique de la genèse de la croyance dans la force du destin. Freud a déjà éclairci les points essentiels de cette question en partant de la psychologie des pensées compulsionnelles. Les observations qui vont suivre et qui viennent compléter son interprétation sont elles aussi le fruit de mon expérience analytique mais, à la différence des siennes, elles sappuient sur lanalyse des états desprit qui semparent parfois du moi.
Il sagit en fait dimpressions fugitives, saisies au vol et commentées dans une optique analytique, impressions laissées par les moments de rêverie où une croyance du type de celles dont il est question ici prend tournure dans lesprit de lindividu et où celui-ci est frappé par le caractère inéluctable de certaines chaînes dévénements qui lui semblent en quelque sorte prédestinés.
Il ma semblé judicieux de commencer par lexamen de phénomènes isolés qui se rapprochent des arabesques décrites dans un précédent ouvrage. Un homme qui, lors de sa jeunesse, avait été dévoré par le désir de posséder et de lire de nombreux livres intéressants fut saisi dans une circonstance bien précise par une sensation de ce genre. Etant issu dun milieu modeste, il navait guère eu les moyens pendant sa jeunesse dassouvir une curiosité qui portait sur un nombre de sujets de plus en plus étendu.
Bien des années plus tard, il était un jour assis à son bureau et contemplait pensivement la grande bibliothèque qui recouvrait du sol jusquau plafond toutes les parois de sa pièce de travail et qui contenait de nombreux livres jamais ouverts. Durant ces instants de répit, où la vie sétait en quelque sorte arrêtée, le souvenir de certaines heures de son adolescence lenvahit avec une clarté presque douloureuse et il se vit transporté à lépoque où il ne rêvait que de posséder et de lire des livres.
La passion dautrefois le dévorait toujours, mais ses obligations multiples, les tâches délicates et complexes dont il était accablé ne lui laissaient désormais plus guère le temps ni le loisir de sadonner au plaisir de la lecture. La vie de lun de mes patients avait, elle aussi, suivi un cours singulier qui semble illustrer de manière exemplaire labsurdité machiavélique de lexistence humaine. Lors de son enfance il aimait tout particulièrement un certain plat, mais ses parents étaient pauvres et ce mets coûteux apparaissait très rarement sur la table familiale. Maintenant il aurait facilement pu se permettre de déguster son plat favori tous les jours de la semaine, mais une grave maladie destomac le lui interdisait.
Lanalyse réussit parfois, mais pas toujours, à percer à jour le complexe psychologique de la genèse et de la structure de ces traits individuels qui semblent marqués au coin de lironie tragi-comique du sort. Elle nous montre par quel processus la combinaison de facteurs extérieurs concrets et de déterminants inconscients peut donner lieu à des situations qui sont en apparence dictées par le destin. Pour illustrer mon propos, jaurai recours à lanalyse dun petit épisode qui ma été rapporté par lun de mes patients. Un soir, assis à son bureau, il était en train de mettre la dernière main à un travail quil devait rendre le lendemain et qui lui avait coûté bien des efforts.
Son fils jouait à grand bruit dans la pièce voisine. Au départ mon patient fut quelque peu dérangé et agacé, mais il sefforça de se concentrer sur ses calculs. A mesure que le temps passait, cela lui devint de plus en plus difficile et son impatience et son irritation saccrurent. Il avait envie de bondir dans la pièce à côté pour adresser une bonne semonce à lenfant « insupportable » et lui reprocher sévèrement son irrespect.
Il refréna bien vite la tentation de céder à cette violente impulsion mais constata avec étonnement que la véhémence de son exaspération frisait celle dune fureur aveugle. En même temps il éprouva une bizarre sensation doppression à la poitrine, à tel point que le souffle lui manqua. Brusquement et sans raison apparente, il ne put sempêcher de penser à son propre père tel quil était à la fin de sa vie. Il vit très clairement se dessiner devant lui limage de cet homme vieillissant en train de lancer un regard sévère à lenfant quil était alors, du pas de la porte de la nursery.
Lanalyse de ces sentiments, qui laissèrent une très vive impression sur mon patient, révéla la signification de linsistance avec laquelle ces pensées lavaient assailli. Lorsquil avait lâge de son fils, il lui était souvent arrivé de jouer dune manière tout aussi bruyante et inconsidérée et à plusieurs reprises il sétait fait violemment rabrouer par son père. Il avait souvent été déconcerté et profondément blessé par la rage incompréhensible manifestée par celui-ci en ces occasions et, dans son for intérieur, il lavait accusé de faire preuve dune injustice flagrante à son égard.
Ce nest que beaucoup plus tard quil sétait rendu compte que les accès de fureur de son père étaient la conséquence directe des progrès rapides de la maladie de cur qui le rongeait. En entendant les bonds de son fils dans la pièce à côté, il avait été envahi par des sentiments analogues à ceux de son père, sentiments qui inconsciemment avaient dû réveiller en lui le souvenir douloureux de son hostilité et de ses anciens désirs de mort envers son père.
Pendant ces quelques instants, il avait donc pris brutalement conscience de ce quau fil des années il sétait mis à ressembler de plus en plus à son père sur le plan affectif, ce qui lavait rempli dune angoisse inconsciente et dune violente peur de la mort. Létonnement qui lavait saisi devant la véhémence et la brutalité insolites de sa propre réaction constituait en quelque sorte les prémisses dune compréhension affective de lattitude de son père, compréhension dont la valeur est bien supérieure à celle de la compréhension intellectuelle, et qui était due à ce quil avait éprouvé personnellement des émotions analogues aux siennes.
La douleur à la poitrine et limpression de suffoquer représentaient en fait des sensations dont son père sétait plaint. Par la suite un examen médical révéla que ces sensations étaient sans doute des signes avant-coureurs de ce que mon patient était atteint de la même maladie. Rétrospectivement mon patient était passablement terrifié par les sentiments qui lavaient agité durant cette scène, comme sil avait senti sabattre sur lui la main de la fatalité.
Il avait limpression que dune certaine façon un processus mystérieux avait été mis en branle, un processus quil définissait comme une « justice supérieure ». Lui qui avait par ailleurs une si haute estime de sa maîtrise de soi et de sa gentillesse, il avait soudain été le jouet de cette même démesure, de ces mêmes émotions pour lesquelles il avait autrefois blâmé si sévèrement son père.
Il avait tout à coup ressenti le besoin irrésistible dadopter la même attitude brutale et injuste que celui-ci, de se conduire dune façon qui lui semblait autrefois absolument incompréhensible et même impardonnable. Son choc était, en quelque sorte, un geste damende honorable à légard du père mort depuis longtemps.
Les parents peuvent donc, du fond de leur tombe, se métamorphoser en éducateurs, même si de leur vivant ils ne sétaient jamais signalés par leurs dons pédagogiques. Le choc affectif et la nature des sensations éprouvées par mon patient témoignent sans équivoque possible du rôle joué à cet égard par la peur des représailles et par le sentiment de culpabilité inconscient. Ces facteurs ont sans doute eu également une part décisive dans sa croyance en une « justice supérieure».
Une autre patiente me décrivit au cours dune séance danalyse un état dâme qui pouvait être la résultante dune constellation psychologique analogue. La veille, elle avait soudain éprouvé une sensation extrêmement vive de déjà vécu, sensation qui était teintée dune vague mélancolie. Elle était allongée sur son divan, à moitié endormie, et elle regardait « dun il distrait », dit-elle, ses quatre enfants jouer.
Elle se rendit compte quelle était en train de les observer sans leur prêter grande attention. Tout à coup elle prit conscience, avec une clarté particulière, de sa position sur le divan, de la lumière diffuse dans laquelle baignait la pièce, de la présence de ses enfants et de la situation dans son ensemble. De sa description il ressortait quelle avait eu une absence pendant quelques secondes, tout en embrassant des yeux lensemble de la pièce et en percevant tout ce qui sy passait.
Tout se passe comme si dune certaine façon elle sétait vue elle-même en train dobserver la pièce. Il ne sagissait pourtant pas dun état de dépersonnalisation, car elle avait été envahie par une étrange tristesse, comme si elle était plongée dans une atmosphère dadieu pendant quelle regardait ses enfants.
Elle reconnaissait à posteriori que certaines pensées avaient dû lui traverser lesprit pendant ces quelques instants, mais elle en ignorait totalement la nature et le contenu. Tout ce quelle pouvait dire, cest quelle avait dû vivre autrefois une situation identique à celle-ci et être agitée à cette occasion par les mêmes émotions.
Par la suite il fut possible de dissiper, grâce à une investigation analytique, le halo de mystère qui entourait cet état dâme particulier, cette constellation de sentiments décrite plus haut, en montrant quil y avait eu réapparition dun souvenir inconscient. Toutes les pensées mises au jour par les associations qui suivirent tendaient à prouver quil sagissait dun souvenir ayant trait à la mère de la patiente.
Finalement celle-ci réussit effectivement à retrouver le souvenir dune situation au cours de laquelle elle avait observé sa mère et qui, pour des raisons quelle ignorait, lavait profondément impressionnée. Celle-ci était étendue sur un divan, dans une position identique à la sienne, et elle regardait, avec dans les yeux une expression bizarre et très particulière, ses enfants qui jouaient à ses côtés. Ma patiente avait à cette époque le même âge à peu de chose près que lun de ses propres enfants.
Grâce à certaines circonstances localisables dans le temps, il fut possible détablir que la mère de ma patiente souffrait à lépoque dun cancer à lutérus. Lors de la scène décrite plus haut la patiente avait dû sidentifier très intimement à sa mère. En outre elle avait dû saisir obscurément les émotions qui agitaient celle-ci pendant quelle observait avec tristesse les jeux de ses enfants en songeant peut-être à la mort prématurée qui la guettait.
Néanmoins au moment où cette scène se produisit, lensemble de la réminiscence demeura inconscient, comme lindiquent la sensation de déjà vécu ainsi que limpression de sobserver du dehors, qui est un écho du regard attentif jeté par la patiente sur sa mère au cours de cette scène oubliée.
Aux yeux de lanalyste certains traits de cette situation, tels par exemple que le tableau de la mère et de ses enfants en train de jouer et le regard mélancolique qui observe et se retourne en même temps vers lintérieur, renvoient sans doute possible à lenfance sombrée depuis longtemps dans loubli. En outre une certitude, qui sétait perdue dans linconscient, avait rendu possible une compréhension intuitive de lépisode. Au cours des jours précédents, ma patiente avait par hasard souffert de douleurs à labdomen et il nétait pas difficile de deviner quelle redoutait inconsciemment dêtre atteinte dune maladie de lutérus, bien que le diagnostic de son médecin eût été beaucoup plus rassurant.
Dans les deux exemples décrits ci-dessus, une identification inconsciente sest produite sur la base dun souvenir. Ce processus a permis aux deux personnes en question de mieux comprendre, dans une situation analogue à celle de lobjet auquel ils sidentifiaient, létat dâme de celui-ci et den reconnaître la signification psychologique.
Cette compréhension affective embryonnaire, cette perception intuitive des émotions éprouvées autrefois par les objets envers lesquels lenfant avait une attitude ambivalente ne peuvent avoir surgi telles quelles du néant. Même si lidentification et la compréhension intime qui en résulte sont facilitées par la similitude entre les deux situations et le passage des années, divers autres facteurs inconscients doivent également avoir leur part dans la genèse psychique de ces états dâme particuliers, de ces intuitions fugitives et pourtant fort marquantes.
Cette forme de compréhension due à une sorte dosmose ne peut pas avoir pour origine première la ressemblance matérielle des situations. Elle doit plutôt procéder dune espèce de régression à lintuition de lenfant qui à lépoque avait saisi, sans peut-être toutefois pouvoir la formuler en paroles de manière adéquate, la situation affective des parents. Son il observateur avait déjà pris conscience de quelque chose que lintellect de ladulte est sans doute incapable de percevoir.
En dépit de leur profonde stupéfaction intérieure, les deux enfants avaient dû, même alors, porter en eux les germes dune pénétration psychologique qui leur avait permis de comprendre la signification de la violence inexplicable de la réaction paternelle et les raisons de la gravité et de la mélancolie qui se lisaient dans les regards jetés par la mère sur ses enfants.
Il est difficile de définir avec précision la nature de cette clairvoyance et de cette compréhension des enfants. Peut-être peut-on lassimiler à une intuition de nature instinctive. Il faut en outre tenir compte de la curiosité psychologique particulièrement vive propre à tant denfants, curiosité qui leur permet souvent de deviner avec une acuité remarquable des rapports qui ne sont pas accessibles à leur entendement. Parfois leur curiosité naissante les rend capables de percevoir intuitivement les mobiles secrets des actions humaines, mobiles qui échappent si souvent à la compréhension des adultes.
Nous navons donc pas affaire à une connaissance surgie du néant, mais à une récognition des processus psychiques mis en jeu. Cette récognition est rendue possible par différents facteurs, parmi lesquels langoisse inconsciente joue un rôle de premier plan. Les caractéristiques de la situation dans son ensemble et les émotions insolites auxquelles celle-ci donne lieu nous permettent de conclure que cette intuition plonge ses racines dans le souvenir de la maladie et de la mort des parents et quelle découle directement de la peur de la mort éprouvée par le sujet.
Ici Thanatos joue le rôle dun éducateur. La réaction devant la peur de la mort rend accessibles des voies restées jusque-là secrètes. Les forces inconscientes de la conscience morale ont frayé la voie à cette intuition et elles lont aidée à se concrétiser. Nous entrevoyons ici que la réalité qui sous-tend la croyance en une « justice supérieure » est dordre psychologique et non métaphysique.
La vérité de cette hypothèse est confirmée par une multitude dexemples, parmi lesquels je vous citerai celui dune femme atteinte de troubles névrotiques. Durant son adolescence, Mary était souvent invitée chez une de ses anciennes camarades décole plus âgée quelle et déjà mariée. Elle éprouvait une attirance de plus en plus profonde pour le mari de cette amie et tous ses efforts pour combattre cet attachement ne réussissaient quà le renforcer. Celui-ci payait son sentiment de retour avec une ferveur tout aussi grande que la sienne.
Le fait de partager les mêmes goûts et davoir des activités communes contribua en outre à resserrer leurs liens. Après un long combat intérieur, Mary accepta de nouer une liaison secrète avec lépoux de son amie. Le couple ne tarda pas à divorcer et lamitié entre les deux femmes se brisa. Heureuse et remplie despérance, la jeune femme convola enfin en justes noces après tant dannées de souffrance. Au début aucun nuage ne semblait troubler lharmonie de cette union. Au bout de quelque temps, Mary fit la connaissance dune jeune fille dont la sincérité et la gaieté remarquables la séduisirent tout particulièrement.
Elle lintroduisit dans le cercle de ses amis, réussit à lui faire partager ses goûts et ceux de son mari et toutes deux se lièrent dune étroite amitié. Le fait que pendant de longs mois elle ne se rendit pas compte que son mari était en train de tomber sous le charme de la jeune fille et que celle-ci était déchirée par un conflit intérieur en tous points semblable à celui quelle-même avait vécu semblait indiscutablement dû à une cécité affective. Ainsi Mary était vouée à éprouver les sentiments douloureux qui avaient autrefois été le lot de la première femme de son mari, son ancienne rivale, et à connaître la même jalousie, la même méfiance et la même sensation dêtre trahie dont son amie avait autrefois souffert par sa faute.
Même à un observateur superficiel, il ne pouvait manquer de sauter aux yeux que le jeu dautrefois se répétait, à la seule différence que les rôles en étaient inversés. Le vainqueur dhier était le vaincu daujourdhui. Après avoir triomphé autrefois, elle mordait maintenant la poussière. Elle qui souffrait à présent avait autrefois fait pleurer une autre de douleur.
Elle rompit avec son amie et son mari la quitta pour suivre lautre femme plus jeune et plus séduisante, comme il lavait déjà fait une fois auparavant, à la suite de quoi Mary eut une dépression nerveuse qui lamena finalement à entreprendre une analyse. Le traitement dut être interrompu prématurément mais il laida, semble-t-il, à trouver un nouveau bonheur après tant de douloureuses épreuves, ou tout du moins à se forger une nouvelle illusion quelle qualifiait de bonheur.
La première impression qui se dégage de lhistoire de cette vie, cest que ses hauts et ses bas, ses splendeurs et ses misères, qui nont été rapportés ici que de manière très succincte, répondent en quelque sorte à un plan fixé davance. Un croyant y trouverait sans aucun doute la confirmation de sa foi chimérique en une justice supérieure. Il constaterait avec satisfaction que loin dêtre le jouet des forces de larbitraire, de limprévisible, de lirrationnel, cette vie obéit à un élément de symétrie et déquilibre. Le cours suivi par cette destinée, comme par tant dautres, ne tient plus, semble-t-il dun lacis indéchiffrable, confus et sans ligne directrice. Et pourtant cette impression serait trompeuse.
Pour un analyste, tout ce qui semble se conformer à un principe de causalité remonte infailliblement à certaines impressions denfance qui couvent en profondeur, aux particularités du développement de la libido et du moi, à linfluence de léducation et du monde extérieur. Ainsi était-ce par hasard que Mary sétait efforcée de sattirer lamitié de la jeune fille et quelle lavait présentée à son mari, ou ne doit-on pas plutôt déceler ici linfluence secrète dun certain penchant homosexuel?
Etait-ce en raison dune fatalité extérieure implacable, dun verdict dicté par des puissances obscures quelle dut à son tour supporter le calvaire quelle avait fait souffrir à lautre femme? Nétait-ce pas plutôt quun processus didentification à son amie plus âgée, quelle avait aimée si tendrement, prenait forme petit à petit dans les profondeurs de son inconscient? Limage qui la hantait de son père qui avait abandonné sa mère pour suivre lautre femme, le souvenir dun bref séjour chez celle-ci lorsquelle était enfant et de sa douloureuse hésitation entre sa mère et son père ne pouvaient-ils pas avoir influé sur lévolution ultérieure de sa destinée? Est-ce que le fait que les parents de son mari se trouvaient dans une situation analogue navait pas eu pour celui-ci une signification affective qui avait pesé sur le cours de sa vie?
Nous constatons donc que le mirage dune justice supérieure, transcendante, sévanouit. Ce quil en reste peut être ramené, au terme dune étude analytique, à linfluence de la dynamique psychique. Tout ce qui, dans la chaîne fugitive dévénements que nous appelons la destinée humaine, semble renvoyer à un principe métaphysique nest rien dautre, dans une optique analytique, que le fruit des effets simultanés de circonstances extérieures et de facteurs inconscients.
Un dramaturge pourrait bien sûr sefforcer à bon droit dinterpréter la destinée de Mary et celle dautres gens en termes dascension, de chute et de catastrophe. Il chercherait à y déceler une signification ou une valeur transcendante - selon une démarche quelque peu arbitraire. Toutefois, le sens quon peut donner à tout cela nest pas dordre métaphysique, mais bien psychologique.
Selon Freud les recherches métapsychologiques doivent se substituer aux spéculations métaphysiques qui, à la manière de la philosophie dantan, troublent leau pour la faire paraître plus profonde. Les destins des pulsions et la formation du surmoi, laction des forces pulsionnelles et de la conscience morale qui en est le fruit ont ici une importance bien plus grande que lintervention de puissances surnaturelles occultes.
Ce nest pas tant le voile qui couvre le transcendant que celui qui dissimule lesprit humain quil nous fait déchirer. Ainsi le cours de la destinée décrite ci-dessus, comme celui de tant dautres que lon pourrait également citer, nest pas dicté par la logique de la culpabilité et de linnocence, mais par celle dun sentiment de culpabilité inconscient qui sest développé durant lenfance à lintérieur du moi encore faible et mal assuré et dont celui-ci na jamais pu se débarrasser. Mieux vaut que nous nous gardions de prononcer aucun jugement définitif sur les événements du monde.
Limpression quil existe un manque dharmonie préétabli, un désordre prémédité, un chaos universel fixé davance est peut-être elle-même inexacte. En tout cas aucune trace dune justice supérieure nest décelable, à lexception de cette croyance enfantine enfouie dans notre vie psychique inconsciente. Le moment est venu de la rejeter elle aussi.
« Finies les saintes paraboles, les pieuses hypothèses! », pour reprendre les mots de Heinrich Heine. Tout ce qui nous reste au terme de notre tentative pour affronter à bras-le-corps les « problèmes maudits » est un vague aperçu de la profondeur des forces inconscientes qui dominent notre vie affective et qui contribuent à déterminer le cours de notre destinée, et de lemprise quexercent encore sur nous les idées dancêtres oubliés, qui sont depuis longtemps redevenus cendres et poussière.
Les croyants, dont la grande majorité se trouve de nos jours en dehors de léglise, lisent dans les caprices du destin la main dune justice supérieure. Ils peuvent dire qui est coupable et qui est innocent. Ceux qui ont davantage de clairvoyance savent très bien quil y a convergence entre les facteurs exogènes et les motions intérieures et que souvent un ancien mirage, une illusion jamais complètement surmontée, a fini par avoir au fil des années la haute main sur la vie psychique de lindividu. Seuls les saints et quelques professeurs de sciences exactes peuvent trouver dans leur foi un havre de bonheur.