Sur la génèse du Surmoi
La genèse du surmoi a été décrite en termes très clairs par Freud, mais jusquici la signification de ce concept dans la vie psychique de lindividu et les effets de ce facteur psychologique sont loin davoir été appréciés à leur juste valeur. Afin de leur assigner la place quils méritent, il est à mon avis indispensable détudier attentivement certains points essentiels qui nécessitent des éclaircissements.
Le lecteur ne doit toutefois pas sattendre à trouver dans lexposé qui va suivre une explication exhaustive de ce concept, car je me bornerai à présenter une série dobservations psychologiques sur ce sujet. Ceux qui nignorent pas que naguère encore lobscurité la plus noire entourait cet aspect du monde affectif souterrain ne prétendront pas que le premier rayon de lumière qui la déchire puisse en illuminer tous les recoins.
Il est indubitable que nombre des conclusions auxquelles nous aboutirons se révéleront erronées ou inexactes mais cela ne nous dispense pas de notre mission dexplorateurs. Jacob Grimm a dit un jour: « Nous devons également avoir le courage de commettre des erreurs. »
La formation du surmoi, cest-à-dire lintériorisation du père dans le moi, ne peut se produire que lorsque le conflit entre langoisse et les motions issues du complexe ddipe a revêtu une certaine forme et atteint un certain degré dintensité. Laffirmation selon laquelle la formation de cette instance psychique est une conséquence de langoisse de castration est en partie vraie, mais elle ne semble pas suffisamment précise. Lidentification initiale du petit garçon à son père se poursuit par lincorporation affective du père au sein du moi en tant que surmoi.
La formation de cette instance représente la dernière dune série de tentatives pour vaincre la crainte du père. Jusquici personne na mis suffisamment laccent sur le fait que ce processus sinstaure en tant que tel comme phénomène de réaction à une victoire sur le père, à son élimination au niveau fantasmatique. Si dun côté le surmoi assure au pouvoir du père une valeur impérissable, de lautre il se substitue aussi dans une certaine mesure à son autorité, il en rend en quelque sorte la présence superflue en semparant de sa sphère dinfluence. Lindividu qui institue au sein de lui-même les interdits na plus tellement besoin du veto extérieur, qui pourtant est toujours présent à larrière-plan.
La comparaison de ce processus avec celui, antérieur, de la formation de la fonction de réalité est fort révélatrice. Lorsquil affronte le monde de la perception, le moi est soumis à des stimuli extérieurs dont il conserve des traces mnésiques, si bien que par la suite il est en mesure de prévoir avec une précision sans cesse accrue lesquels dentre eux sont susceptibles de lui causer du plaisir et lesquels au contraire du déplaisir.
Face à une stimulation donnée, ce souvenir joue alors le rôle dun indice, dun signal annonçant la présence de quelque chose de familier. Petit à petit le moi sévite lennui de repasser sans cesse par la même expérience désagréable et dêtre alerté par le souvenir. Celui-ci se présente en quelque sorte comme une résurrection momentanée, à titre expérimental, de la sensation de déplaisir déjà éprouvée auparavant. Par le biais de la mémoire le moi finit par se rendre maître de lexpérience extérieure dont la répétition devient ainsi superflue.
Il existe en outre une étroite interdépendance entre lacquisition du sens des réalités et la formation du surmoi. Parmi les facteurs les plus importants à cet égard, nous pouvons citer les mises en garde des parents contre les dangers présentés éventuellement par le réel, contre les risques de blessure par exemple, leurs exhortations à remettre à plus tard une gratification pulsionnelle accessible dans limmédiat, etc.
Par la suite ces mises en garde et ces exhortations passent à larrière-plan et elles finissent par perdre toute utilité sous linfluence de deux facteurs : lenrichissement de lexpérience du moi et lintrojection des parents en tant que conseillers de prudence. Lanalyse denfants trop gâtés ou denfants élevés dans du coton nous permet souvent de constater que les recommandations externes ont été intériorisées sous la forme de préceptes dont lorigine demeure le plus souvent inconsciente.
Cest maintenant le moi qui se fait linterprète des mises en garde ou des avertissements des parents. Fort à présent de son indépendance, lenfant rétorquera avec fureur ou indignation à sa mère ou à son père qui le mettent en garde contre un danger éventuel «Je le sais, ce nest pas la peine de me le dire. »
A mesure que lépreuve de réalité se consolide et que le surmoi saffirme, la fonction des parents devient une propriété interne, inconsciente, qui rend leurs conseils en eux-mêmes superflus. Lautorité parentale est dans une certaine mesure rejetée au cours du processus de formation du surmoi et dacquisition du sens moral. Le phénomène du renforcement de lascendant parental à lintérieur de lindividu témoigne en même temps du déclin de cet ascendant en tant que puissance extérieure. La force qui sassure le triomphe à lintérieur doit dabord être battue à plate couture. Le caractère réactionnel du surmoi ressort clairement de cette consécration du père après la révolution.
Les milieux analytiques nont pas prêté jusquici suffisamment attention au fait quau cours de lélaboration du surmoi, le moi sempare du pouvoir détenu autrefois par le père. Ils ont mis laccent sur un autre phénomène, évidemment bien plus important, à savoir la mainmise du père sur le moi par le biais de ce processus. Ce nest plus désormais le père en tant que tel qui est craint et aimé, mais bien une partie du moi.
Cest maintenant le surmoi, cest-à-dire une partie du moi, et non plus le père réel, qui dit: «Tu ne dois pas... ». La personne de ce dernier ne semble plus avoir autant dimportance que ce facteur interne et il pourra même arriver à loccasion que le petit garçon la critique âprement. Les ordres et les interdits viennent du surmoi installé au sein du moi.
Je tiens à répéter une fois de plus que la psychogénèse du surmoi constitue une tentative pour surmonter la crainte du père. Il faut également noter quà la même époque le père intériorisé sous la forme du surmoi se voit attribuer un pouvoir et une importance bien supérieurs à ceux du père réel; la formation du surmoi est en tous points comparable à un acte de conservation, ce qui suppose que lobjet soit mort.
Celui-ci peut alors se perpétuer sous sa nouvelle forme pendant des milliers dannées et éveiller ainsi terreurs et angoisse. La formation du surmoi implique par conséquent à la fois la destruction et la glorification du père et elle marque linstant crucial où sa chute a servi de transition à son triomphe suprême.
Les difficultés rencontrées dans létude psychologique de lévolution individuelle semblent nous autoriser à mettre celle-ci en parallèle avec la vie psychique collective. Cet examen comparatif est dautant plus justifié que, selon linterprétation de Freud, le surmoi constitue le miroir de tous les sédiments successifs laissés dans le ça par lévolution et le destin des hommes. Le père originaire de la horde primitive était un despote puissant, violent et redouté.
Sa chute est devenue, des milliers dannées plus tard, la condition de son apothéose. Les premières légendes à son sujet furent certainement créées de son vivant mais elles connurent leur plein épanouissement longtemps après sa mort. Dans le souvenir, il sidentifia à nouveau à limage originaire dun tyran omnipotent. Son ascendant sur ses fils ne fut jamais aussi absolu et aussi sublime que lorsquils se furent convaincus, longtemps après sa mort, de son impuissance. A mesure que lépoque de sa disparition sombrait dans labîme des temps, léclat de son image devenait de plus en plus vif.
Plus la certitude de sa mort sancrait profondément en eux, plus ils le sentaient vivre dans le tréfonds de leur esprit. Ce qui, petit à petit, sétait détaché de la terre pour monter au ciel avait dû auparavant être enfoui dans les entrailles du sol. De sa décomposition surgit un monde nouveau et des ténèbres dans lesquelles il sombrait de plus en plus profondément jaillit une clarté qui illumina lunivers.
Nous avons affaire une fois de plus au processus dans lequel la chute et lapothéose ne sont que les deux faces dune même médaille. Je me suis efforcé de montrer que la projection de lanimal totémique dans le ciel constitue un cas typique délimination psychique, dans un article consacré à la psychologie de la religion et intitulé dipe et le Sphinx.
Jy établissais quà lépoque où cette projection eut lieu, la phase totémique avait déjà cédé la place à dautres conceptions de la divinité. « Il était maintenant possible de reléguer les totems, tombés en désuétude, dans le débarras céleste. » Je remarquais dans cet article que le triomphe dune divinité ne constitue pas seulement un pas en avant mais aussi un meurtre inconscient et, du point de vue de la terre, une sorte de déchéance secrète.
Cette modalité nouvelle de la divinité est toujours soumise à la vieille dynamique psychique qui préside généralement à la formation de lesprit religieux. Le respect, lamour et lestime pour la divinité ont atteint leur point culminant. Néanmoins nous assistons parallèlement à lirruption de désirs révolutionnaires inconscients qui visent à la destruction de celle-ci. Ce processus représente la seconde ou la troisième version dun processus analogue qui sest déroulé longtemps auparavant.
Le totémisme constituait une tentative, fondée sur le mécanisme du déplacement, pour vaincre la crainte du père. De même le déplacement de langoisse dans les phobies infantiles qui portent sur des animaux peut sinterpréter comme un effort pour maîtriser cette angoisse. La formation du surmoi nest que le dernier maillon de cette chaîne. Elle prolonge lassassinat du père en incorporant celui-ci au moi : elle commémore sa victoire mais aussi sa défaite. Elle constitue une preuve tangible de limmortalité de son pouvoir, mais aussi de sa précarité. Elle le rend éternel tout en le refoulant en réalité. Elle est lillustration sur le plan affectif de la phrase : « le roi est mort, vive je roi», le nouveau roi étant le moi doublé du surmoi.
Il doit exister un rapport entre létat de choses décrit ci-dessus et le fait que le surmoi desserre en général son étau à mesure que lindividu vieillit, selon une règle qui souffre, bien entendu, des exceptions. Les dispositions desprit à légard du père sont modifiées par la réalisation partielle des objectifs caressés lors de lenfance. Les pulsions du ça ont perdu de leur véhémence et le moi a fini par ressembler davantage au père.
Labsolutisme se transforme graduellement en une démocratie, qui présente tous les traits caractéristiques de tolérance et de faiblesse de ce type de régime. La pression du ça et la tyrannie du surmoi cèdent la place à des attitudes moins extrémistes. La technique de la non-violence a fini par simposer dans le domaine de la vie affective.
Ce processus de lassimilation progressive au père et de lassouplissement du surmoi est parfois repérable dans lanalyse des cas de névrose. Un grand nombre de névrosés connaissent, à mesure quils avancent en âge, quelque chose qui ressemble à une paix tardive, à une tranquillité dans laquelle tous les conflits et les crises perdent de leur intensité affective.
Cette paix nest pas la conséquence dune victoire sur les motions pulsionnelles si longuement combattues mais bien le résultat dune usure psychique. Elle représente un refuge plutôt quun foyer pour les sans-patrie de la vie affective. Pourtant il ne faut pas oublier que la cause essentielle de cette acceptation de soi-même et de cette résignation, qui le plus souvent interviennent après que lalliance du surmoi et des motions implacables issues du ça a amené le moi au bord du désastre, cest laffaiblissement progressif des composantes morales du moi qui le vouaient à lautodestruction.
Je songe à ce propos à lune de ces réflexions désabusées, dont la mélancolie se cache derrière une apparence de gaieté, qui sont le propre de mon peuple: « Quelle chance que les chasseurs se fatiguent tout autant que les pourchassés! » Cette phrase apportera peut-être un réconfort à ceux qui sont encore traqués. Quant aux morts, toute la sagesse du monde ne leur fait ni chaud ni froid.