Société et compulsion daveu
Nous avons déjà étudié les répercussions de laveu sur le psychisme individuel. Celles-ci ne se limitent pas à une réduction du besoin de punition et à un espoir de recevoir de nouveaux témoignages daffection: laveu freine, ne serait-ce que temporairement, le processus de désagrégation de la personnalité; il rétablit la communication entre le moi et la partie du moi qui était devenue étrangère à celui-ci.
Pour reprendre une image utilisée un jour par un de mes patients en veine dhumour noir, le personnage aux allures louches tapi dans les méandres souterrains de la vie psychique, où il menait une existence clandestine, sest enfin présenté au poste de police pour y faire établir une fiche à son nom et il jouit désormais de plein droit de son statut de colocataire. Grâce à laveu, lindividu prend conscience dune partie de lui-même sur laquelle il avait délibérément fermé les yeux. Nous avons dit plus haut que ce processus porte un coup à limage que lindividu se fait de lui-même, niais quil peut également contribuer à raffermir la force inconsciente du moi.
Dans notre amour pour nous-mêmes, nous ne faisons que prolonger et perpétuer par nos propres moyens quelque chose que nous avons vécu depuis notre enfance comme venant de lextérieur - lamour qui nous a été témoigné autrefois. Au niveau inconscient nous ne sommes jamais seuls, étant donné que le moi est en lui-même le précipité de nos identifications les plus précoces et les plus importantes. Sil est vrai, comme le proclament les poètes, que toute souffrance est solitude, cette impression est ressentie au niveau endopsychique comme le fruit dune incapacité à aimer, incapacité qui se manifeste sous la forme dun sentiment de culpabilité inconscient.
Cest ce même sentiment qui, sous une apparence légèrement déguisée, marque de son empreinte une situation courante que vous connaissez tous. Je veux parler de lattitude des femmes auxquelles un homme déclare son amour niais qui sont incapables de payer ce sentiment de retour. Comme si elles devaient sen excuser, elles exprimeront presque leurs regrets à leur soupirant et lui certifieront quelles le respectent ou lestiment, mais quelles ne peuvent pas laimer.
Peut-être devrions-nous aussi rechercher dans cette direction lune des justifications de lergothérapie, laquelle est si souvent présentée comme un remède des plus efficaces contre les névroses. Tout travail est une activité sociale et en tant que tel il apporte en même temps une gratification substitutive aux motions inconscientes et une gratification partielle au besoin de punition, dans la mesure où il tempère le sentiment de culpabilité. Vous souvenez-vous du passage de la Genèse où Yahvé punit Adam et Eve après la Chute en les astreignant au travail, lequel se présente dans ce cas précis sous la forme du labourage de la terre, et partant dun substitut de lacte incestueux interdit? Songez seulement au symbolisme universel de la Terre-Mère, image qui se retrouve dans tous les pays de lOrient ancien.
Outre une gratification sexuelle substitutive, cette pénitence par le travail entraîne, par sa nature même, la disparition de langoisse sociale que Freud a assimilée au sentiment de culpabilité. Les profondes inhibitions vis-à-vis du travail auxquelles nous avons si souvent affaire dans notre pratique analytique sont lindice indubitable du déplacement dun trouble dordre sexuel. Elles prouvent en outre de manière tout aussi évidente que les patients sinterdisent de travailler car cela leur permettrait de surmonter sur le plan affectif leur sentiment de culpabilité et quils ne peuvent pas en arriver là en raison de la profondeur de leur besoin de punition. Ce nest pas par hasard que nous autres analystes nous évaluons létat de santé dun individu sur le plan affectif daprès son aptitude à aimer et à travailler sans trop de problèmes.
Nous sommes partis des symptômes du névrosé. Le symptôme est pour lessentiel une reconnaissance inconsciente des pulsions et des désirs refoulés. Certaines manifestations névrotiques telles que les crises dhystérie, les actes obsessionnels et les angoisses phobiques constituent de toute évidence des aveux mis en acte, représentés pour ainsi dire. La réaction thérapeutique négative, telle quelle a été décrite par Freud, se range dans la même catégorie.
La nature particulière de ces symptômes fort douloureux nest pas sans nous rappeler dautres phénomènes qui nous sont familiers. Vous savez quà linstar des symptômes névrotiques les multiples formes de blessures volontaires, dauto-malveillance et dentraves à lactivité du moi, qui sont à lorigine de tant daccidents graves et bénins, constituent elles aussi des auto-trahisons inconscientes. Le cycliste qui bute contre lobstacle quil cherchait à éviter, le postulant qui se retire tout espoir dêtre embauché à cause dun mot prononcé « par mégarde », le jeune homme qui, en faisant la cour à une jeune fille, commet un impair impardonnable sont tous victimes de leur besoin de punition inconscient.
Je me plais à croire que les fantômes et les lutins pleins de malice et de malveillance dont lunivers des contes de fées est peuplé (songez seulement au Puck de Shakespeare) sont en fait des personnifications du retournement contre le moi de ces tendances secrètes à lagression. Vous nignorez pas que les accidents et les suicides « involontaires » comptent au nombre des situations dans lesquelles la pulsion de mort, cette force muette, sait exploiter à son profit le besoin de punition inconscient de lindividu pour arriver à ses fins. Ce sujet mériterait dêtre développé plus à fond, mais le temps presse et je tiens à revenir encore une fois sur la compulsion daveu.
Lhistoire de lévolution psychologique de lhumanité nous prouve limportance du rôle quy tient la compulsion daveu. Les effets cumulés des réactions aux exigences du monde extérieur et aux besoins intérieurs ont entraîné la répression et le refoulement de nos motions pulsionnelles les plus profondes. Ce qui, au départ, a été imposé de lextérieur par la force est devenu, à travers les âges, une acquisition interne. Si nous comparons les mesures dexpiation qui frappaient la violation du tabou à nos lois actuelles, nous constatons à quel point les châtiments extérieurs dautrefois étaient cruels, barbares, voire souvent meurtriers.
Les châtiments extérieurs se sont adoucis mais le besoin intérieur de punition a gagné du terrain et des siècles de refoulement lont rendu de plus en plus aigu et intransigeant. Ce besoin exerce aujourdhui son emprise sur la vie de lhomme avec autant de cruauté et de puissance destructrice que le châtiment extérieur dantan. Laveu est un processus psychique dont la nécessité est née de la poussée excessive du besoin de punition inconscient de lhumanité.
Comme vous le savez, lindividu traîne derrière lui un sentiment de culpabilité préexistant qui a été acquis à un moment quelconque de la préhistoire de lhumanité. Les premières réactions de lhumanité devant le crime originaire, lassassinat du père originaire, se présentent comme de grands aveux inconscients. Les institutions sociales toutes-puissantes auxquelles ces formations réactionnelles ont donné naissance portent encore lempreinte des pulsions qui sexprimaient par ailleurs beaucoup plus clairement dans ces lointains aveux collectifs.
Elles sont elles aussi des aveux inconscients de lhumanité tout entière. Si nous lenvisageons sous cet angle, lévolution de lhumanité nous apparaît comme un combat incessant pour triompher du complexe ddipe et elle constitue donc léquivalent, sur le plan collectif, de la vie individuelle, du processus du développement et de la maturation de chaque homme, processus régi par un déterminisme biologique.
Les guerres, les révolutions, les persécutions religieuses et ethniques ainsi que les fêtes et les orgies représentent dimmenses explosions pulsionnelles qui, par leur violence, créent une solution de continuité dans la marche inexorable du refoulement à travers les siècles. Dans ses efforts pour bâtir la civilisation, lhomme connaît une situation analogue à celle des Juifs, qui érigèrent le second temple en entassant de la main gauche brique sur brique, alors que de la droite ils brandissaient une épée pour repousser les assauts de leurs ennemis.
Au cours de la longue progression semée dembûches de lhumanité, lennemi intérieur, cest-à-dire plus précisément lagressivité, a réussi à interrompre à plusieurs reprises le travail culturel. Le rôle des facteurs antithétiques de lidéalisation du père et de lidolâtrie de la mère, que jai déjà étudiés dans un autre ouvrage, prend dans ce processus culturel des proportions gigantesques, car les exigences du besoin de punition et de la poussée des pulsions leur sont indissolublement liées.
Il est indubitable que pour nombreuses et puissantes que soient les tendances qui vont à lencontre de la compulsion daveu, celle-ci finit par les écraser totalement et par rester maîtresse du terrain. Lévolution de lhumanité est à limage du devenir individuel. Si nous nous penchons sur les trois systèmes de pensée élaborés par lhumanité au cours des âges, nous constatons que la phase animiste est encore dominée par un besoin élémentaire dexpression des motions pulsionnelles.
Toutefois vers la fin de cette période, le sentiment de culpabilité et le besoin de punition font déjà leur apparition et ils préludent ainsi à la naissance de la religion. Ce phénomène se traduit au niveau de la conception animiste du monde par la projection sur lextérieur des tendances à lagressivité et à lhostilité, voire à la cruauté, ainsi que par la lutte contre les démons.
Le mythe et lart de cette première période se font les interprètes des désirs violents qui butent contre les frustrations de la réalité. Par la suite, ils réservent une place de plus en plus importante aux forces dinhibition, jusquà ce que celles-ci finissent par envahir le devant de la scène sous la forme déguisée dobjections intérieures et de contre-courants affectifs. La religion est en soi-même laveu inconscient de motions toutes-puissantes, dans la mesure où elle représente larme que lhumanité sest forgée pour leur faire obstacle.
Néanmoins, au cours des stades finaux de son évolution, la religion débouche inévitablement sur le problème de la conscience morale, sur la reconnaissance des grandes tendances pulsionnelles et des inhibitions qui les contrarient, et partant sur laveu. Nous avons vu quen amenant le fidèle à avouer sa condition de pécheur et à reconnaître les pulsions qui lagitent, la religion obéit aux dernières exigences de la compulsion inconsciente à avouer.
Aux aveux religieux viennent sajouter et parfois même se substituer les aveux scientifiques, dans lesquels linvestigation porte sur les courants pulsionnels souterrains et sur la conscience morale inconsciente en tant que tels. Dans cette optique, nous pouvons affirmer que lanalyse, qui est la méthode la plus récente en matière scientifique, vient grossir les rangs des grands desseins qui, tout au long de lhistoire de lhomme, ont cherché à maîtriser la poussée des pulsions et le besoin de punition, devenus de plus en plus pressants à la suite des progrès du refoulement à travers les siècles.
Lart, le droit, les coutumes sociales et la religion sont autant daveux sociaux inconscients. Toutefois, dans la perspective de lhistoire de la culture, lanalyse est au sens propre du terme le premier aveu de la société, dans la mesure où elle soumet à un examen psychologique les fondements pulsionnels sur lesquels repose la vie sociale en elle-même. Cela ne diminue en rien la valeur de la psychanalyse que daffirmer quelle remplit la même fonction que la lutte contre les démons lors de la phase animiste et que la confession lors de la phase religieuse; mais alors que celles-ci faisaient respectivement appel à des moyens primitifs et aux sentiments, la psychanalyse a recours à des méthodes scientifiques qui rendent son action incomparablement plus efficace.
Quy a-t-il détonnant à ce que lhumanité ait mis si longtemps à prendre conscience des puissances impérieuses qui la poussent à agir ou qui linhibent et à découvrir les assises psychiques sur lesquelles elle repose? La vie de lindividu et lévolution de lhumanité se caractérisent lune et lautre par lexistence dun profond décalage entre le moment où lévénement est vécu et celui où il est pleinement compris, décalage qui a été décrit par Friedrich Hebbel dans ces termes dune telle vérité psychologique « Il a atteint son but avant même de le connaître. »
Si la psychanalyse saffirme en tant quaveu social, cest avant tout parce quelle fait de la vie affective inconsciente le domaine privilégié de la psychologie scientifique. Sa démarche, qui ne fait intervenir la vie psychique consciente que dans la mesure où celle-ci est lindice de processus plus profonds, soppose à celle de la psychologie ancienne qui sintéressait uniquement aux couches les plus superficielles du psychisme, de même que la taxidermie moderne se distingue de lancienne, tombée en désuétude. Permettez-moi de développer cette comparaison.
Les anciennes méthodes de naturalisation consistaient à préparer avec des moyens primitifs des spécimens danimaux pour les collections zoologiques. Lempailleur remplissait la peau de lanimal, tendue sur une armature de fil de fer, à laide de paille, de foin ou détoupe. Les matériaux employés se prêtaient mal à cette opération et le taxidermiste n avait nul besoin de connaître lanatomie et les propriétés biologiques de la bête. Peu importait si la peau était inégalement tendue. Pour que lanimal soit considéré comme parfaitement ressemblant, il suffisait que le rembourrage ait été effectué selon toutes les règles de lart.
Le naturaliste moderne procède de manière toute différente. Pour obtenir la ressemblance voulue, il commence par se livrer à une étude attentive de lanimal lui-même. Lexamen minutieux du jeu et des contractions du système musculaire, la connaissance exacte de lanatomie, de la façon dont la forme de lanimal se modifie lorsquil bouge, de la structure de ses os et de ses muscles sont aujourdhui des conditions indispensables pour mener à bien ce travail. Il va sans dire que le naturaliste doit en outre posséder un don dobservation très prononcé et une excellente mémoire des formes. Il modèle une reproduction fidèle de lanimal écorché en tenant compte du moindre tendon, de la moindre protubérance du squelette.
Pour le taxidermiste moderne, ce qui se trouve sous la peau est plus important que la peau elle-même. Cette méthode est la seule qui permette dobtenir une ressemblance totale avec le modèle vivant et de reconstruire nos collections zoologiques sur de nouvelles bases.
Lorsque, il y a de longues années de cela, le professeur Leuckart prit la direction du musée zoologique de Giessen, il stigmatisa en termes très durs dans son discours inaugural les conséquences du décalage entre intentions et réalisations dans lancienne méthode superficielle « Un zoologiste rencontrera dans ce musée des animaux fabuleux dont il na jamais lu la description, pas même dans les anciens contes de fées; les singes à tête de brebis et à corps de chèvre, les colombes à lallure de faucons abondent ici... Et cest sur ces spécimens quun étudiant est censé apprendre la finalité des formes des animaux! Comme si la seule chose qui comptait, cétait la couleur et la forme du pelage et du plumage! »
Cet état de choses prévaut aujourdhui encore dans nos musées psychologiques, dans les nombreux manuels de psychologie et de psychiatrie qui sefforcent de décrire de leur mieux les couches superficielles de la vie psychique.
En tant quelle est une psychologie des profondeurs, la psychanalyse crée les conditions indispensables à un bouleversement profond du psychisme et de la vie sociale. Nous lavons définie comme un aveu social parce quelle révèle ce quest vraiment la vie pulsionnelle de lhomme et parce quelle établit que lhumanité est gouvernée par ses besoins et par ses pulsions, bien quelle refuse den reconnaître le pouvoir souterrain. Mais elle montre aussi que la société porte un jugement sur ses tendances et ses penchants cachés et quelle les condamne.
La psychanalyse sefforce dendiguer le déferlement des forces pulsionnelles refoulées, ainsi que celui du besoin de punition, et de les faire pénétrer dans le champ de la conscience. «Pecca fortiter!», conseilla vivement Luther aux chrétiens de son temps qui succombaient sous le poids de leur conscience morale. Lanalyse ne suggère rien de la sorte. Elle est et elle demeure une science qui en tant que telle na pas à se proposer de fins pratiques dans limmédiat; elle se contente de mettre en lumière les mécanismes de fonctionnement des motions pulsionnelles refoulées et du besoin de punition et leur incompatibilité profonde avec les objectifs de la civilisation.
Freud a souligné que la psychanalyse blesse au vif le narcissisme de lhumanité. Elle prouve à lévidence que lhomme est loin de commander au doigt et à lil à ses sentiments et à ses pulsions, quil nest pas le « maître de son âme » comme il sen flattait. Il ny a rien détonnant à ce quil soit blessé dans sa vanité lorsquil apprend quil est si fréquemment le jouet de motions, de passions et de désirs qui lui sont totalement inconnus. Et pourtant, tout au fond de lui-même, il y a quelques lueurs de lucidité sur la bizarrerie de sa situation affective.
Il vous suffira de regarder autour de vous pour constater que lhumanité se complaît dans une fausse estime delle-même qui contraste étrangement avec ses sentiments dinfériorité inconscients. Il existe un décalage frappant entre son pharisaïsme et le jugement que dans son for intérieur elle porte sur elle-même. En tant quaveu social, lanalyse a une mission culturelle à remplir, qui est de frayer la voie à une humanité osant regarder la vérité en face et osant faire front à lorage. Loin de faire appel à la morale, elle met laccent sur leffet thérapeutique de la vérité.
La compulsion inconsciente à avouer constitue une preuve éclatante de ce que le déguisement et le mensonge sont un pénible fardeau pour lhomme qui, dans le tréfonds de sa vie psychique, est travaillé par an désir passionné de vérité. Nous voulons espérer que, grâce à son caractère daveu scientifique, lanalyse stimulera dans la communauté le courage moral de se montrer sincère. Pour que cet idéal se réalise, il est cependant indispensable que chacun soit prêt à reconnaître librement les pulsions violentes qui lagitent et les forces morales qui leur font obstacle, que chacun sache ce quil est et saccepte en tant que tel. Si lanalyse réussit à simposer, elle mettra sans doute un terme à la comédie affective de lindividu et de la société.
Avec lanalyse, la compulsion daveu, qui ronge en secret lhumanité, s exprime pour la première fois au niveau conscient. Vous connaissez bien maintenant lobstacle affectif qui empêche lindividu de sabandonner à la compulsion daveu. Je veux parler principalement du besoin de punition sans cesse croissant qui refuse de se contenter des souffrances déjà endurées. Lanalyse a découvert quil sagissait là de la plus opiniâtre de toutes les résistances. Freud aurait pu affirmer à bon droit quen mettant à nu les outrances du besoin de punition la psychanalyse blesse au vif une humanité qui nest pas encore prête à saccorder le soulagement de laveu.
Mais lanalyse donnera également aux gens une leçon de modestie supplémentaire en leur enseignant quaucune volonté consciente ne fait le poids face aux puissances cachées de la vie affective. Par ses vues pénétrantes, au nombre desquelles nous pouvons ranger la théorie de la compulsion inconsciente à avouer, elle nous fournit une confirmation actuelle du dicton latin Fata ducunt volentem, trahunt nolentem (Le destin guide celui qui le veut bien, il entraîne celui qui résiste).
Je tiens à souligner une dernière fois que non seulement la compulsion daveu est en elle-même inconsciente, mais quil en va aussi de même pour ses causes les plus profondes. Cette situation est analogue à celle de la conscience morale, cette fonction inconsciente que Freud a mise en lumière au fond de nous-mêmes. Et pourtant la conscience morale est la chose au monde que nous devrions pouvoir nous vanter de connaître le mieux. Nous ne pouvons plus considérer comme une simple coïncidence linguistique le fait que le mot «conscience contienne la racine « science » : nous y décelons une connexion psychologique cachée.
Le concept de connaissance prête lui-même à discussion dans une perspective analytique. A nos yeux il sy rattache en effet des problèmes que la psychologie dantan ne percevait, le cas échéant, que de manière tout à fait confuse. Je pense que votre expérience de lanalyse vous a convaincus de ce quil existe en fait deux types de savoir, lun conscient, qui est notre outil quotidien, et lautre inconscient qui a souvent des répercussions surprenantes sur notre vie affective et qui, grâce à lanalyse, peut venir enrichir le patrimoine conscient de lindividu.
Il existe par conséquent une différence profonde entre les connaissances acquises sur les bancs de lécole, dans les livres ou au cours de conversations et celles acquises par le biais de lexpérience. En bonne logique, ces dernières seules méritent le nom de connaissance car, du fait quelles font corps avec notre vie, elles ne peuvent pas nous être enlevées. Freud a clairement souligné quil existe une différence psychologique fondamentale entre une chose vécue et une chose apprise de la bouche de quelquun dautre, même si toutes les deux ont le même contenu.
Je vous ai déjà parlé plus haut de mon petit garçon. Permettez-moi de le citer à nouveau. Alors quArthur se trouvait en première année décole primaire, je lui ai un jour demandé pour le taquiner pourquoi il était si sûr que deux et deux font quatre. Pour jouer, je ne me tins pas pour satisfait lorsquil me répondit que cétait sa maîtresse qui le lui avait appris ou encore quil lavait lu dans son manuel darithmétique et je lui fis remarquer que ces autorités incontestées pouvaient elles-mêmes être dans lerreur.
Pressé de questions sur les origines véritables de sa certitude, le petit garçon finit par sexclamer impatiemment: « Mais je le sais dans moi-même! » En dépit de leur maladresse enfantine, ces mots font ressortir de manière tout à fait réaliste la différence entre la connaissance venue de lextérieur et la conviction intime.
Il nétait pas dans mes intentions de vous exposer ici un système définitif et exhaustif, mais simplement de vous suggérer des idées que vous pourrez peut-être mettre à profit, de vous faire part de certaines expériences qui corroborent diverses interprétations et de vous inviter à vérifier par vos propres observations la théorie de la compulsion inconsciente à avouer que jai développée ici.
Je vous ai rappelé en outre que le savoir acquis par ouï-dire ne pèse pas lourd. Jespère par conséquent que vous chercherez une confirmation de ce que vous avez entendu ici dans vos impressions et vos expériences personnelles. Je serais très heureux quau terme de cette confrontation les opinions que jai défendues au cours de ces conférences deviennent un savoir « dans vous-mêmes».