Sur lorigine de la conscience morale
Les sciences morales ne peuvent manquer dêtre influencées par le fait que la psychanalyse a tiré au clair la psychogénèse et lévolution de la compulsion daveu et du besoin de punition. Nous ferons abstraction ici de léthique conventionnelle que lon tient presque universellement aujourdhui pour contingente et sujette à caution. Nous soutenons que les découvertes analytiques permettent denvisager lhistoire de la morale et certains des problèmes les plus importants de cette discipline dans une perspective nouvelle. Bien plus, elles réduisent à néant des contradictions qui semblaient jusquici insolubles, parmi lesquelles je citerai le problème psychologique de la conscience morale. La liste interminable des ouvrages sur la nature de la conscience montre bien la valeur attachée à celle-ci en tant que phénomène psychologique de premier plan.
A lexception de monographies comme celles de Paul Rée et dEbbinghaus, tous les systèmes éthiques depuis Socrate jusquà Paulsen et Wundt et toutes les théologies morales, aussi bien catholiques que juives et protestantes, tournent autour du concept de conscience.
Nous nous pencherons tout dabord sur laspect linguistique de cette question, lequel est traité de manière exhaustive dans lEthik de Wundt. Le terme conscience (en allemand Gewissen) signifie étymologiquement connaissance partagée. Le préfixe allemand Ge- était à lorigine identique au préfixe latin con. Gewissen est la traduction directe du latin conscientia, doù dérive le substantif équivalent en anglais et dans dautres langues modernes. Selon Wundt, lexpression « voix de la conscience »tire indubitablement son origine de la pensée mythique. Le langage qui appelait à lorigine la conscience morale «connaissance partagée »entendait par là la connaissance partagée avec la divinité. Wundt sexprime en ces termes: « Laffect et le jugement, qui se rattachent à la conscience que lindividu agissant a de ses motivations et de ses tendances, ne sont pas considérés par lui comme des actions psychiques lui appartenant en propre, mais comme des processus issus dune force inconnue qui influe de façon mystérieuse sur son être conscient. »
Quelle explication pouvons-nous donner de cette reconnaissance du pouvoir des dieux? Wundt estime que sur ce sujet comme sur tant dautres la pensée tourne en rond. Lhomme commence par objectiver ses sentiments et il sefforce ensuite de les expliquer au moyen des objets ainsi créés. Il faut bien reconnaître que la psychologie académique a dit tout ce quil y avait à dire sur ce sujet, mais ses efforts nen restent pas moins fort décevants.
Jaimerais maintenant vous fournir loccasion de comparer les résultats des vieilles méthodes de la recherche psychologique avec les observations de la psychanalyse. Un concours de circonstances favorables me permettra de commencer mon exposé par un exemple concret qui a lavantage supplémentaire de mettre en lumière un lien étroit entre les fonctions de la conscience morale et la compulsion daveu.
Mon fils Arthur, à qui revient le mérite de cette contribution à létude psychologique de la conscience morale, a maintenant huit ans. Cest à mon avis un enfant des plus normaux, intelligent sans être particulièrement doué, impulsif et dun tempérament heureux, qui nest pas spécialement porté à la méditation. Il joue avec entrain et de façon générale il samuse bien, il est parfois vilain comme tous les petits garçons, et il ne sadonne à la lecture que lorsquil ne peut pas faire autrement. Il fait preuve dune grande confiance envers ses parents et dune très grande franchise dans ses conversations avec eux. Il présente, je pense, toutes les caractéristiques dun enfant typique dune grande ville, issu dun certain milieu social, et il ne se distingue par aucun trait particulier.
Un jour où nous nous promenions ensemble, nous rencontrâmes une personne de ma connaissance qui se joignit à nous et qui dans le cours de la conversation me dit quune « voix intérieure » lavait empêchée de faire quelque chose. Après que ce monsieur nous eut quittés, Arthur me demanda ce quétait cette « voix intérieure » et je lui répondis distraitement : « Une impression. »
Le lendemain, Arthur engagea avec moi une conversation que je vais vous rapporter textuellement, en mappuyant sur des notes rédigées le soir même.
« Papa, maintenant je sais ce que cest la voix intérieure.»
« Eh bien, dis-le-moi! »
« Jai déjà trouvé. La voix intérieure cest la pensée quon a. »
« Quelle pensée? »
« Eh bien, tu sais, par exemple, parfois je me mets souvent à table sans mêtre lavé les mains : alors il y a une impression comme si quelquun me disait « Lave-toi les mains. » Et parfois la nuit quand je vais me coucher je joue avec mon gambi. (Il appelait ainsi son pénis depuis sa plus tendre enfance.) Et alors la voix intérieure me dit à nouveau « Arrête de jouer! »
« Est-ce vraiment une voix? »
« Non, il ny a personne. Cest la mémoire qui me le dit.»
« Pourquoi la mémoire? »
Arthur pointa vivement le doigt sur sa tête: « Eh bien, lintelligence, le cerveau. Quand par exemple tu dis la veille : « Si lenfant court et quil tombe » et que le lendemain je me mets à courir, alors la pensée me dit:
«Ne cours pas! » (Cet exemple se rapportait à un incident qui sétait effectivement produit. Alors quon lui répétait à tout bout de champ quil ne devait pas courir comme un fou, le garçon était tombé quelques jours plus tôt et il sétait blessé si grièvement au genou que la plaie avait suppuré et quil portait maintenant un pansement. Ses parents lavaient grondé pour sa désobéissance.)
« Mais si tu cours quand même? » lui demandai-je.
«Mais si je cours quand même et que je tombe, alors la voix me dit:
« Ne tavais-je pas dit que tu allais tomber? » Ou parfois quand je mets maman en colère et aussi quand je te mets en colère toi, limpression me dit : «Ne mets pas maman en colère! »
A ce moment-là nous fûmes interrompus. Quand je revins dans la pièce quelques minutes plus tard, Arthur recommença spontanément
« Mais maintenant je sais ce que cest la voix intérieure! Cest une impression à soi avec les paroles de quelquun dautre.
« Quest-ce que cela signifie, les paroles de quelquun dautre? »
Arthur eut lair dérouté et il me dit dun ton pensif: «Non, ce nest pas vrai ». Puis, après quelques instants de silence, il sécria avec animation: « Et pourtant cest vrai! Ce que tu avais dit au début! Par exemple, une fois maman ma envoyé chez lépicier et toi tu mas dit: » Fais attention aux voitures! » Et si je navais pas fait attention, la voix maurait dit:
« Fais attention aux voitures!» Est-ce que tout le monde a une voix intérieure?
« Oui. »
« Hein que cest vrai que la voix intérieure narrive pas à la voix extérieure? Elle ny arrive pas? Et pourtant elle le fait! Je ne peux pas le dire parce que je ne le sais pas. De deux choses lune. La voix intérieure, si on la vraiment, narrive pas à la voix extérieure, seulement si on parle delle.
Le lendemain après-midi, il revint à la charge: « Papa, la voix intérieure, cest en fait lorsque tu as fait quelque chose et quensuite tu as peur. Par exemple, lorsque jai touché mon gambi jai peur, mais je ne sais pas de quoi jai peur. Et pourtant je sais que jai peur parce que jai fait ça. Eh bien cest une espèce dimpression! »
Au bout dune heure environ, il me demanda: « Hein que cest vrai, papa, que les voleurs ont deux voix? »
«Pourquoi deux? »
« Eh bien, une leur dit quils devraient voler et lautre leur dit quils ne devraient pas voler. Mais non, la vraie voix c est simplement celle qui dit : «Ne fais pas ça! ».
Huit mois environ ont passé depuis cette conversation. Entre-temps lenfant na fait allusion que deux fois à la voix intérieure. Un jour il ma dit spontanément : « Lorsque maman nobéit pas à grand-mère, elle aussi elle a une voix intérieure qui lui dit quelle ne devrait jamais désobéir à grand-mère. Et quand elle désobéit la fois suivante, alors elle a peur. » Une autre fois il ma demandé: «Hein que cest vrai quon na pas toujours une voix intérieure? Seulement lorsquon en a besoin! »
Je menquis: «Quand est-ce quon en a besoin? » et il me répondit:
«Quand on a lintention de faire quelque chose de mal! »
Avant dentamer lexamen de ces affirmations dun enfant, nous devons en avoir la signification bien présente à lesprit. La psychanalyse a depuis ses débuts fait remonter le refoulement à laction des forces affectives qui prennent racine dans le moi, mais il a fallu attendre ces dernières années pour que ces forces fassent elles-mêmes lobjet dune analyse spécifique. La reconstitution de lévolution du moi a abouti à des résultats qui à première vue sont à peine moins étranges que la théorie analytique de la sexualité.
Lintérêt principal de ces affirmations dun enfant, cest à mon avis quelles nous offrent la confirmation éclatante de lexactitude des hypothèses analytiques quant à lorigine et à lévolution de plusieurs instances du moi. Elles nous permettent de voir in statu nascendi ce que lanalyse a dû reconstituer laborieusement en remontant jusquà lorigine lointaine des processus affectifs de ladulte. Une part considérable de ces processus qui mèneront par la suite une existence souterraine est encore en mesure de se présenter à ce stade du développement sous la forme de pensées conscientes. Toutefois une autre part a déjà disparu du champ de la conscience.
Puis-je aussi vous rappeler que la ligne de démarcation entre le conscient et linconscient nest pas aussi nette chez lenfant que chez ladulte. Selon Freud, le domaine du conscient na pas encore acquis chez lenfant tous ses traits caractéristiques. Il est en plein développement et il nest pas encore capable de tout transposer en représentations de mots. La fraîcheur, la vivacité et la spontanéité avec lesquelles le garçon parle de sa vie affective soulignent dautant plus la valeur scientifique de son observation introspective dune phase importante de lévolution infantile, par ailleurs inaccessible aux adultes. Néanmoins, il faut également souligner que ces affirmations enfantines souffrent de certaines limitations qui en restreignent la portée vis-à-vis de la théorie psychologique.
Ces limitations tiennent principalement à deux facteurs.
Lenfant ne prend aucun intérêt théorique dordre général à lintelligence spécifique des processus psychiques. Il entend par hasard une expression («voix intérieure ») qui lui semble étrange, il désire en comprendre la signification, puis compare la situation psychique décrite par le monsieur, situation que vu son âge il ne peut certainement saisir quimparfaitement, à des expériences affectives analogues quil a vécues lui et dont il a gardé des traces mnésiques.
Pour lessentiel, sa curiosité ne va pas au-delà de son désir de tirer au clair la façon dont opère cette «voix intérieure ». Ses questions prouvent quil souhaite comparer ce quil a découvert en lui par introspection avec ce que moi, en tant quadulte, je peux lui dire à ce sujet. Sa curiosité est certes remarquable pour son âge et sa finesse dans lobservation de soi-même sort de lordinaire, mais nous ne pouvons guère prétendre quil poursuive son investigation de façon systématique. Le fait quil revienne à diverses reprises sur les questions qui le travaillent, la réapparition des mêmes problèmes au bout de périodes assez longues témoignent néanmoins de son souci de percer à jour ses processus psychiques.
Il va sans dire que sa marge de manuvre est fort étroite. Néanmoins je nai pas jugé opportun de diriger artificiellement son attention sur des questions pour lesquelles il nétait pas prêt et qui navaient pas encore fait leur chemin dans son esprit. Je me suis limité par conséquent (un peu comme dans une analyse) à lui poser des questions prudentes et à lencourager à développer avec plus de précision ce quil mavait déjà dit lui-même, mais rien de plus. Cétait en outre la seule façon que javais de ne pas lui suggérer les réponses.
Nous devons donc tenir compte du contexte dans lequel sinsèrent les réponses du petit garçon si nous voulons évaluer à leur juste valeur la portée et la profondeur des problèmes mis en jeu.
Le deuxième facteur est dordre linguistique. Lenfant se débat contre un matériel quil ne maîtrise quavec difficulté. Son vocabulaire est limité et les mots quil a à sa disposition ne peuvent évidemment satisfaire notre exigence de précision. Il est fort compréhensible que, dans leur état actuel, ses ressources linguistiques ne lui permettent pas de manier à sa guise les concepts difficiles quil souhaite aborder. En pareille matière, les limitations intrinsèques du langage sont également une source de difficultés pour les adultes. Vous avez sûrement remarqué combien il hésite en choisissant ses mots pour mieux exprimer ce quil a à dire, comment il essaie dinterpréter la « voix intérieure » dabord comme une pensée, puis comme une impression et comment, en définissant lexpression les « paroles de quelquun dautre », il sefforce de traduire avec plus de précision ce que javais dit au départ. Remarquons en passant que son besoin de clarté lamène, de façon fort étonnante, à employer des expressions de plus en plus pertinentes : en venant à bout des problèmes que lui posaient les insuffisances de son langage enfantin, il a réalisé un petit exploit.
Essayons maintenant de développer les paroles de lenfant au moyen dun commentaire psychologique, en prenant comme point de repère linterprétation de lévolution du moi qui est le résultat du travail régressif de lanalyse. Lenfant commence par se dire que la e voix intérieure », que nous pouvons définir comme la fonction de censure de la conscience morale, est la e pensée de quelquun ». De façon tout à fait caractéristique, les deux exemples qui lui viennent à lesprit lorsquil essaie dexpliquer cette expression ont trait à la propreté et à ses jeux avec son pénis. Dans ces conditions, il est clair que pour lui le trait le plus frappant de la voix intérieure, cest sa fonction de facteur inhibiteur dans le domaine de lérotisme anal et de la masturbation.
Ce nest sans doute pas par hasard quil a songé demblée à ces deux exemples-là et pas à dautres. Les liens étroits que notre activité thérapeutique nous permet dobserver chez les adultes entre la compulsion névrotique à se laver dune part, et lérotisme anal ainsi que les pratiques onanistes infantiles de lautre, trouvent ici une confirmation dans le cadré initial de la situation affective de lenfance. Lexemple quil cite ensuite prouve que le barrage de la censure vise à étayer le principe de réalité en face du principe du plaisir et des tendances à la gratification des pulsions.
Lorsque le garçon court, la conscience critique sinterpose en le mettant en garde. La pensée qui lui traverse lesprit après la chute («Ne tavais-je pas dit que tu allais tomber? ») montre quau niveau préconscient il savait ce qui allait se passer, et que la chute était lauto-punition, comme à lavance, pour sa désobéissance.
Arrivé à ce point, il est en mesure de reconnaître dans la «voix intérieure » le souvenir de quelque chose quil a entendu, cest-à-dire dune mise en garde ou dune réprimande de son père. Au cours des quelques minutes où il reste seul dans la pièce, cette notion séclaire suffisamment dans son esprit pour quil puisse définir la «voix intérieure» comme une impression à soi avec les paroles de quelquun dautre.
Cette définition est tout à fait exacte du point de vue psychologique et nous pouvons la considérer comme la traduction en langage enfantin de la théorie psychanalytique sur lorigine de la conscience morale et du sentiment de culpabilité inconscient. Lenfant a réalisé ici un exploit psychologique tout à fait digne déloges, ainsi que vous pouvez le vérifier en vous rapportant à la théorie analytique. Dans son essai intitulé Pour introduire le narcissisme, Freud décrit la genèse dune instance de censure qui jauge le moi réel en le comparant au moi idéal. Linfluence critique des parents, qui adressent compliments et reproches à lenfant, est à la base de la formation du surmoi et elle est suivie plus tard par celle de toutes les personnes qui jouent un rôle déducateurs, professeurs et autres.
Freud développe ce thème dans son ouvrage Le Moi et le Ça, dans lequel il montre que le surmoi reprend à son compte lidentification primaire de lenfant avec son père. Pour être à la hauteur de la tâche que lon attend de lui, cest-à-dire pour réussir à contrôler ses pulsions et à les soumettre au processus du refoulement, le moi infantile se renforce en élevant à lintérieur de lui-même des obstacles identiques à ceux que son père avait dressés auparavant sur son chemin. Il emprunte pour ainsi dire la force nécessaire à son père. Le surmoi apparaît donc comme. 1 «héritier du complexe ddipe». La tension entre les exigences du surmoi et lactivité du moi se manifeste sous la forme dun sentiment de culpabilité.
Dans le cas dArthur, nous assistons aux stades initiaux de ce processus, à la première cristallisation de lidentification avec le père. Nous constatons que le comportement effectif de lenfant est en désaccord avec les demandes du père constamment présentes dans son esprit et que le conflit qui sensuit se traduit par un sentiment de culpabilité. Nous constatons aussi que les opinions du surmoi sont le prolongement des réprimandes et des interdits paternels. A ce stade de lévolution, nous pouvons encore être les témoins de la naissance du surmoi, cet impératif catégorique, à partir du complexe paternel. Nous touchons pour ainsi dire du doigt la genèse de cette instance psychique. En faisant remonter son sentiment de culpabilité à « une impression à soi avec les paroles de quelquun dautre », lenfant adopte la démarche régressive appropriée. L« impression à soi » a fait son apparition sous linfluence prolongée des critiques, des mises en garde et des interdits contenus dans « les paroles de quelquun dautre », cest-à-dire exprimés par la bouche du père - « ce que tu as dit au début ».
Une comparaison simpose entre la psychogénèse du sentiment religieux des masses et la formation de la conscience morale individuelle par lintériorisation de la figure du père-juge: « Dieu est pour ainsi dire la loi morale même, mais pensée comme personnifiée ». LEglise soutient elle aussi que la conscience (la voix intérieure dont parle Arthur) est la « voix de Dieu dans lhomme » et donc la voix réelle du père adoré ou déifié que lindividu continue à entendre en son for intérieur.
Grâce à lanalyse, nous avons appris à comprendre la nature des voix qui jouent un rôle si évident dans la symptomatologie de la mélancolie. Comme vous le savez, ces malades entendent des voix qui leur parlent à la troisième personne et ne cessent de commenter tout ce quils font ou négligent de faire. Ces autorités perpétuellement insatisfaites nous ramènent aux critiques parentales. Selon Freud, ces patients répètent de façon régressive lévolution de la conscience morale en projetant à nouveau ces voix dans le monde extérieur doù elles provenaient. Il est tout à fait caractéristique que les voix entendues par ces malades parlent deux à la troisième personne.
Nous voyons ici se profiler à larrière-plan les personnes qui soccupaient du bébé et qui parlaient de lui, celles dont le rôle fut repris par la suite par les maîtres et par les autres personnes exerçant une quelconque autorité et au bout du compte par la société et lopinion publique. Ce symptôme renvoie clairement à la période où la fonction dobservation du moi sest développée à partir de la première identification avec le père et où elle sest ancrée à lintérieur de cette instance psychique en tant que conscience morale. Il doit sagir de lépoque où lenfant parlait encore de soi-même à la troisième personne, alors que le moi était déjà en mesure de sapercevoir plus ou moins clairement du conflit entre sa propre vie pulsionnelle et les exigences extérieures de répression de ses pulsions.
Linterprétation psychanalytique de la psychogénèse des voix dans la mélancolie et la paranoïa nous ramène une fois de plus aux problèmes qui agitent le petit garçon. Il se demande si « la voix intérieure arrive à la voix extérieure ». La signification de cette interrogation ne laisse aucun doute : la voix intérieure peut-elle acquérir une réalité extérieure? Après quelques hésitations, il aboutit à la conclusion que la voix intérieure « narrive » pas à celle extérieure et, partant, que linstance de la censure ne se manifeste pas en tant que voix extérieure, sinon « lorsquon en parle ». Les voix entendues par les mélancoliques sont un autre exemple de cette objectivation de la voix intérieure, qui était effectivement autrefois une voix extérieure.
Selon Freud, le rôle des représentations de mots préconscientes atteste que le surmoi procède en ligne directe des jugements de valeur entendus par lenfant. Ces représentations sont en quelque sorte la trace mnésique des perceptions qui, prises individuellement, sont souvent même accessibles au moi conscient, lorsque celui-ci échappe à lemprise du surmoi. Il nest pas rare que les gens gardent le souvenir de proverbes, de comparaisons, dexpressions employés par leurs parents. « Mon père avait lhabitude de dire...» Au cours des conférences précédentes, nous avons appris à reconnaître un autre exemple révélateur de «voix intérieure » devenue audible - la confession profane ou religieuse. Avec celle-ci, comme avec lanalyse, la « voix intérieure» arrive pour de bon à « la voix extérieure», comme dirait Arthur.
Dans les discours que certaines personnes sadressent à elles-mêmes, nous pouvons discerner confusément la voix de cette instance critique ou punitive, dans la mesure où ils contiennent fréquemment des auto-reproches et des remarques introspectives plus ou moins lucides, des mises en garde, des résolutions, etc. Si nous songeons, dans une optique régressive, à la genèse de la conscience et au rôle de lidentification avec les premiers objets damour, nous reconnaissons dans ce type de monologues de nouvelles versions de dialogues antérieurs, retravaillés en quelque sorte.
Les dialogues imaginaires de certains patients avec leur analyste en dehors des séances thérapeutiques illustrent également ce processus. Si vous les examinez de plus près, vous constaterez en outre que le patient met petit à petit sur pied des mécanismes de contrôle dont laction sexerce maintenant en profondeur. En tant que traces mnésiques, les représentations de mots préconscientes ont un rôle de médiateur qui semble avoir une portée encore beaucoup plus vaste et qui nous ramène jusquaux balbutiements de la pensée. Les parents tiennent une place manifeste dans cette évolution.
Je vous citerai une remarque de Feuerbach tirée de lEssence du christianisme, doù il ressort que lévolution mise en lumière par lanalyse garde apparemment toute sa valeur dans une perspective phylogénétique: « Originairement, il est nécessaire dêtre deux pour penser. Ce nest quau stade dune culture supérieure que lhomme se redouble, au point de pouvoir jouer à présent en soi et pour soi le rôle de lautre. Cest pourquoi chez tous les peuples anciens et naturels parler et penser ne font quun, ils ne pensent quen parlant, leur pensée est toute dans la conversation. Les gens du commun, cest-à-dire les gens qui nont pas de culture abstraite, encore aujourdhui ne comprennent pas lécrit, sils ne le lisent pas à haute voix, sils nexpriment pas ce quils lisent. A cet égard combien Hobbes a raison de déduire lentendement humain des oreilles!» Comme vous le voyez, ces remarques de Feuerbach présentent une étroite parenté avec les hypothèses psychanalytiques que nous avons été amenés à formuler en étudiant la compulsion daveu.
Nous comprenons maintenant en quoi consiste le décalage entre penser une chose et la dire, décalage qui dans la thérapie analytique revêt une si grande importance. Bon nombre dinjonctions et dinterdits déconcertants de la névrose obsessionnelle, bon nombre didées apparemment absurdes et de symptômes déroutants propres à lhystérie peuvent être mis en rapport avec des propos du père ou de la mère, propos devenus inconscients ou utilisés par linconscient, et en termes analytiques ils ne sexpliquent que dans cette perspective.
Freud a montré que lénergie affective de ces manifestations du sur-moi ne tient pas à la perception auditive proprement dite, mais bien au rapport avec les premiers objets damour. Leur contenu inconscient est fort varié - mises en garde, interdits, ordres, réprimandes, ainsi que concepts et idées abstraits qui ont pris une signification particulière par rapport à lidéal du moi de lindividu et de la société. Il vaut la peine de remarquer que le respect et lestime profonde que nous nourrissons pour certaines opinions morales ne sont pas dus à leur valeur intrinsèque mais aux premières identifications inconscientes avec les objets damour et plus particulièrement aux effets inconscients de lamour que nous éprouvions lors de notre prime enfance pour les personnes qui professaient ces opinions. Bien plus, on peut affirmer que la ténacité de certains concepts moraux, qui ont perdu toute actualité, dépend de la persistance de cette identification précoce avec un objet aimé.
Freud nous enseigne que les conflits anciens entre le moi et ces objets damour peuvent se perpétuer sous la forme de conflits avec le surmoi. Dans le cas dArthur, nous avons pu observer les premiers signes de ce conflit entre le moi et le surmoi en voie de formation, lequel sexprime par la « voix intérieure ». Lexemple le plus élémentaire et le plus général de cet ordre de conflits, cest la lutte entre les exigences pulsionnelles du ça et les exigences du refoulement, déterminé par les objets du ça. Ce type de conflit surgit à une époque où le moi encore faible semble être la proie impuissante des deux instances qui loppriment. Le moi est, pour ainsi dire, attaqué sur deux fronts et il a du mal à garder son équilibre.
Jai déjà raconté ailleurs une petite anecdote dont Arthur fut le héros à lâge de trois ans; elle montre lancienneté de ce conflit qui était déjà perceptible à cette époque. En dépit de remontrances diverses, lenfant sétait montré vilain et sa mère lavait puni. Lorsquon le gronda, il déclara en sanglotant : «Bébé veut être gentil, mais bébé ne peut pas être gentil. »
Ce conflit quun enfant aussi jeune exprime de façon aussi naïve, cest aussi celui qui provoqua le cri dangoisse de lapôtre Paul: «Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais. » Il y a presque seize cents ans, Augustin de Numidie, le grand saint de lEglise, écrivit dans ses Confessions ces lignes remarquables: «Lâme donne des ordres au corps, et elle est obéie sur-le-champ. Lâme se donne à elle-même des ordres, et elle se heurte à des résistances... Elle (se) donne lordre... de vouloir; elle ne le donnerait pas si elle ne voulait pas, et ce quelle ordonne ne se fait pas.
«Cest quelle ne veut pas dun vouloir total, et ainsi elle ne commande pas totalement... Jétais ce moi qui voulais, et ce moi qui ne voulais pas.» Dans sa jeunesse déjà, saint Augustin avait imploré « O Seigneur, accorde-moi la chasteté mais, je ten supplie, pas tout de suite!»
Alors que la première fois Arthur avait défini la «voix intérieure »comme «une impression à soi avec les paroles de quelquun dautre», ses remarques du jour suivant prouvèrent quil était arrivé à se faire une idée plus claire de la vraie nature de ce phénomène. Il décrivit dans son langage maladroit la fonction de la censure en disant : «Lorsque tu as fait quelque chose et quensuite tu as peur.» Nous voyons quil sefforce de comprendre son sentiment de culpabilité, son angoisse morale. Lexemple quil utilise pour mieux se faire entendre est sans doute très important pour lui, car il fait intervenir le lien entre masturbation et angoisse. Freud a montré que derrière langoisse morale se cache le spectre inconscient de langoisse de castration, cette dernière représentant le noyau autour duquel lautre se cristallise par la suite. Dans ces conditions nous comprenons pourquoi, en analysant certaines névroses, nous avons limpression que langoisse de castration peut servir dunité de mesure immédiate par rapport au sentiment de culpabilité. Tout se passe comme si celui-ci trouvait un mode dexpression adéquat dans les défaillances dordre sexuel ou dans les idées qui sy rapportent.
En reprenant le fil du raisonnement dArthur, nous constatons que celui-ci aboutit, par analogie, à la conclusion que les autres gens doivent avoir eux aussi une voix intérieure et que, sils nobéissent pas à leurs parents, ils sont sans doute saisis par la peur (lexemple des rapports entre sa mère et sa grand-mère repose très probablement sur une constatation réelle).
Les jeux des enfants illustrent très clairement lidentification avec le père qui tient un rôle essentiel dans la formation du surmoi. Quelquun nous avait offert un chien et Arthur essaya de lui apprendre à exécuter toute une série de petits tours au cours de ces tentatives de dressage, les louanges et les reproches, les encouragements et les réprimandes qui revenaient le plus souvent étaient ceux que nous utilisions à son égard. Il est sans doute possible de déceler à travers certains signes lintrojection dun objet, en liaison avec le sentiment de culpabilité, dans les jeux denfants encore beaucoup plus jeunes. Lorsquil navait pas encore tout à fait cinq ans, mon fils sétait un jour montré trop bruyant au jardin denfants et, en guise de punition, il avait été envoyé au coin pendant quelques minutes.
Layant appris, nous prîmes lhabitude de le taquiner à ce sujet et de lappeler en plaisantant « Arthur-va-au-coin». Ce surnom le mettait hors de lui et provoquait de violentes protestations. Cependant nous pâmes constater que dans ses jeux il employait souvent ce même sobriquet pour des compagnons imaginaires. Tout se passait comme sil avait projeté sa situation sur un objet extérieur, imaginé par jeu, et comme sil lavait puni en laffublant du sobriquet injurieux. La psychanalyse nous a appris que pareille projection permet de soulager le sentiment de culpabilité. Il était évident que le petit garçon sétait identifié, dans son jeu, au père ou aux autorités qui en tiennent lieu et quil avait ainsi surmonté temporairement les faiblesses et les carences de son moi.
Dans une note datant de la même époque je lis quArthur, de retour du jardin denfants, jouait au policier dans sa chambre, en présence de sa gouvernante, et quil avait apparemment en face de lui un nombre considérable de malfaiteurs auxquels il posait des questions. Il demandait sur un ton sévère à lun des criminels imaginaires « Quavez-vous fait?», puis à un autre : « Et vous, quavez-vous fait?), et ainsi de suite.
Enfin il sadressa au dernier des brigands présents dans son commissariat imaginaire en lui disant quelque chose qui fit tendre loreille à la gouvernante: « Et toi Arthur-va-au-coin? Ah oui, je sais. Tu as volé un pistolet. Tu iras en prison. » A ce moment-là la gouvernante linterrompit en lui lançant par surprise: « Mais voyons Arthur, tu nas pas volé de pistolet! »
« Oh oui! Le voilà! », répondit le petit garçon avec entrain et il sortit de sa poche un petit pistolet en laiton quil avait pris le matin même à la maternelle. Par la suite, nous navons jamais pu déceler en lui le moindre penchant pour le vol, mais le fait quau cours de la conversation rapportée précédemment Arthur se soit demandé si les voleurs avaient deux voix intérieures est là pour témoigner de leffet résiduel de cette expérience sur le plan affectif. Cette anecdote nous permet elle aussi détudier lactivité des instances psychiques qui ont contribué de manière décisive à la formation du surmoi.
Nous avons vu quà mesure que lenfant grandit, son moi sefforce de résoudre les conflits entre les impératifs du refoulement, qui à lorigine lui ont été imposés par lextérieur, et ses propres pulsions. La soumission en quelque sorte volontaire du moi au surmoi, qui se traduit par le fait quArthur joue le rôle du policier, cest-à-dire celui dun représentant typique de lautorité, et que dans cette fonction de juge il se condamne lui-même, confirme notre thèse quant aux rapports de cause à effet entre lintrojection du père et la formation du surmoi. Le passage de lidentification avec lobjet à la constitution du surmoi en tant que censeur moral se lit ici on ne peut plus clairement. Le garçonnet, qui a déjà atteint un certain stade dévolution, en revient dans son jeu de façon régressive à létape précédente de ce processus sous linfluence dun événement concret.
Par la suite, le surmoi aura envers le moi une attitude analogue à celle du policier joué par Arthur, lequel dans le jeu brave le moi, projeté à lextérieur sur un objet imaginaire. Ce comportement psychique a un âge si précoce et la lucidité de lintrospection de lenfant, dont nous pûmes observer les résultats trois ans plus tard, pourraient nous faire craindre que dans lavenir son surmoi ne soit guère tolérant envers son moi. Dans ces conditions, Arthur présenterait donc une certaine prédisposition à la névrose. Le fait que le surmoi soit issu des premiers investissements dobjet justifie laffirmation de Freud selon laquelle la force de cette instance psychique, qui se manifeste en tant que conscience morale ou que sentiment de culpabilité inconscient, dépend de lintensité plus ou moins grande du complexe ddipe et des circonstances de sa résolution.
Il est évident que la situation ludique décrite ici est un avant-goût du châtiment redouté, quelle est inspirée par le besoin de punition inconscient et quelle remplit une fonction que, dans la psychologie des peuples, nous définirions comme « magique ». Des tendances à lexpiation et à lauto-punition sont également manifestes dans la projection. Lenfant joue à linterrogatoire pour vider cette scène de son horreur. Le jeu satisfait en même temps les tendances à lauto-punition. Les motivations qui se font jour ici avec le plus de force sont sans aucun doute celles liées à lidentification avec un objet. Si le sentiment de culpabilité correspond à la crainte de la perte damour, laveu implicite dans le jeu vise à prévenir cette perte ou plutôt à rétablir le statu quo.
En analysant cette anecdote enfantine et laveu quelle contient, nous constatons donc une fois de plus que laveu satisfait et soulage le besoin de punition. Il est indubitable que les conséquences du jeu nous permettent dinduire ses motifs : il devient le substitut dun aveu qui à la fin est néanmoins prononcé réellement. Il me semble évident que cette signification latente du jeu dépasse le cadre de cet exemple isolé. Une observation attentive montrerait quun grand nombre de jeux denfant représentent des aveux inconscients. L« aveu par le jeu » mérite donc toute lattention des psychologues et des enseignants.
Ces réflexions appellent des remarques qui nous ramènent à lessence même de la psychanalyse. Notre travail thérapeutique peut être décrit dans ses traits essentiels comme un effort pour retrouver la source du conflit entre le surmoi et le moi, cest-à-dire pour remonter aux conflits anciens entre le moi et les objets du ça. Ces luttes qui se déroulent dans les régions supérieures reprennent alors leur dimension véritable, celle de difficultés rencontrées dans la résolution du complexe ddipe. Le transfert permet ensuite de résoudre ces conflits dans leur contexte initial.
Pour nous il ne fait aucun doute que les forces psychiques auxquelles nous faisons appel dans nos efforts thérapeutiques tirent leur énergie de la persistance des premiers objets damour de lenfant. Le traitement permet de reproduire de façon régressive la psychogénèse du surmoi. A mesure que lanalyste prend dans linconscient du patient la place du surmoi, la rigueur de cette instance saffaiblit du fait même du transfert. Dans ces conditions, nous pouvons à bon droit définir la psychanalyse comme une méthode pour vaincre langoisse morale qui prend racine dans le complexe ddipe.
Ceci implique que les pulsions qui agitent le patient dans le cadre du transfert doivent être imputées à un regain de force des tendances qui, lors de son enfance, lui servirent à surmonter son complexe ddipe mais qui se révélèrent inadéquates. La première réaction de lenfant, accablé par le poids de langoisse engendrée par le sentiment de culpabilité, sera sans doute de chercher à dissiper son malaise en sen plaignant à ses parents et en leur demandant leur aide. Les traits propres aux conflits infantiles et le caractère inconscient des processus psychiques auxquels ils donnent lieu lempêchent toutefois demprunter cette voie naturelle, ils lui en bloquent pour ainsi dire laccès. Seul le processus du transfert permet de la rendre à nouveau praticable. Il ny a rien non plus détonnant à ce que le sentiment de culpabilité acquis dans le contexte du complexe paternel ne puisse se résorber que dans celui du transfert sur un substitut du père.
Tout au long de ces conférences je me suis efforcé de vous montrer, dans la perspective de la compulsion inconsciente à avouer, pourquoi le retour de la « voix intérieure» dans le monde extérieur - pour reprendre la formule du petit Arthur - est susceptible davoir des répercussions aussi profondes et aussi durables sur le plan affectif.