La compulsion daveu dans la religion, le mythe, lart et le langage
La religion est lun des domaines dans lesquels on assiste à un triomphe toujours plus éclatant de la compulsion daveu. Elle est lun des bastions les plus solides que lhumanité ait érigés pour se protéger et pour lutter contre les motions qui demandent avec tant de véhémence à être satisfaites. Les doctrines et les pratiques religieuses, dogmes et mythes, cultes et rituels, sont remplis daveux inconscients des péchés de lhumanité. Lesprit de rébellion et les tendances révolutionnaires sont en contradiction ouverte avec lhumilité et la soumission aveugle exigées par la religion et ils témoignent de la lutte acharnée que le croyant doit mener pour repousser les attaques de ses pulsions.
Depuis les hymnes retrouvés parmi les inscriptions cunéiformes de Babylone et les invocations gravées sur les stèles votives érigées à Thèbes par le surintendant Nofer-Abu en lhonneur dune déesse égyptienne, jusquaux professions de foi de Tolstoï et Kierkegaard, une confession fervente sélève du silence immortel de la pierre pour témoigner au ciel de limmensité de la souffrance humaine. Par la religion lhumanité proclame, sous la forme de la pénitence et de lexpiation, les désirs éternels qui la déchirent. Tous les croyants saccusent dans leurs prières et leurs invocations dêtre des pécheurs. La religion connaît, au même titre que le droit criminel, les injonctions et les interdits, le châtiment et lexpiation.
Le phénomène de la confession dans le sacrement de la pénitence est léquivalent de celui de laveu dans la procédure criminelle. Le fait même que celui-ci ait vu le jour dans un contexte religieux est une preuve éclatante de la portée réelle de la compulsion daveu, qui a par la suite évolué dans un sens laïque, parallèlement au besoin de punition. Vous savez quà mon avis la confession est loin dêtre une caractéristique exclusive de la Chrétienté et quelle se rencontre déjà sous la forme dune reconnaissance de la faute commise à Babylone et dans la Perse, lEgypte et la Palestine anciennes; vous savez aussi que le Bouddhisme connaît la confession dans le sens où nous lentendons et quon la retrouve même, sous une forme embryonnaire, dans les religions de nombreux peuples primitifs.
Noubliez pas que la confession nest quun volet du processus de la contrition. Nallez surtout pas croire que cette comparaison entre le sacrement de la pénitence et la procédure judiciaire est le fruit de mon imagination. Les fidèles eux-mêmes nhésitent pas à la faire. Je vous en citerai un bon exemple tiré de la Théologie moral catholique du professeur Johann Pruner: « Le sacrement de la pénitence a été institué sous la forme dun procès et comme tout procès il requiert un acte daccusation. Toutefois Dieu dans sa miséricorde a voulu que dans le tribunal de la pénitence la seule personne qui ait le droit de jouer le rôle de laccusateur soit le coupable lui-même.» En outre, le grand tribunal de la fin des temps (qui, depuis le tribunal des morts de lEgypte ancienne jusquaux visions eschatologiques du christianisme, se retrouve dans toutes les religions) est lui aussi au nombre des croyances qui montrent combien le droit et la vie religieuse étaient à lorigine voisins lun de lautre.
En raison de leurs traits réactionnels, les rituels religieux témoignent dans leur ensemble de la portée des pulsions refoulées à caractère agressif ou révolutionnaire. De toutes les pratiques religieuses, la confession est cependant celle où la compulsion daveu sexprime sur le mode le moins ambigu. Lélément compulsionnel a lui-même fini par sobjectiver sous la forme de lobligation de se confesser. En outre, cette pratique dénote une fois de plus la connexion intime qui relie la compulsion daveu au besoin de punition, la confession étant toujours suivie du repentir ou de lexpiation. Ceux qui vont à confesse sont désignés dans le langage ecclésiastique par le terme révélateur de «pénitents » et chaque fois que la religion exerce une emprise incontestée sur les âmes, comme cétait le cas dans le Moyen Age chrétien, elle inflige au pécheur des châtiments sévères et accablants après quil sest confessé.
Aujourdhui encore où sa mission terrestre est en pleine évolution, lEglise préconise une certaine rigueur envers le pénitent, en partant du principe que cette attitude lui est bénéfique sur le plan psychique. Celui-ci ne peut quen être profondément reconnaissant, car faute dune telle rigueur, son salut serait en très grave danger. Le soulagement affectif ressenti par le fidèle avant même de se confesser est une manifestation supplémentaire du mécanisme du déplacement, et en tant que tel il sinsère dans le contexte psychologique que nous avons déjà appris à connaître à propos de la compulsion daveu.
Le désir de gratification du besoin de punition joue ici aussi un rôle de premier plan. Nous pouvons facilement interpréter langoisse de nombreux fidèles avant la confession comme un indice du déplacement, la peur du châtiment sétant transformée en peur de la confession. Des prêtres et des neurologues ont signalé lexistence de graves symptômes dangoisse chez de nombreux fidèles avant la confession. Quel analyste na pas parmi ses patients des personnes dont le principal symptôme obsessionnel consiste à se demander sans cesse sils étaient dignes daller à confesse? Dans dautres cas, langoisse de ne pas avoir tout avoué, davoir caché quelque chose peut atteindre à une intensité déchirante.
Nous constatons donc que dans le domaine religieux lui aussi le besoin de punition soppose à la compulsion daveu lorsquil devient trop intense. Luther se fait gloire dans son épître aux gens de Francfort davoir «délivré et libéré les consciences du fardeau insoutenable de la loi papale dans laquelle il est prescrit que tous les péchés soient avoués; et cette injonction éveille une telle angoisse dans les consciences stupides quelles sont poussées au désespoir et que partant la confession était une torture terrible et sans répit».
Le devoir de se confesser imposé à tout catholique se compare par conséquent à la compulsion extérieure à avouer du Moyen Age. En outre, en faisant de lexamen de conscience et du repentir la condition première du sacrement de la pénitence, lEglise a également élevé à la hauteur dune obligation la partie essentielle du travail de laveu. Le caractère impératif de la confession et de lexamen de conscience traduit aujourdhui encore leur connexion originelle avec la peine ou le châtiment.
Si vous comparez la sévérité des châtiments infligés par lEglise médiévale au pécheur qui venait de se confesser à lindulgence des prêtres daujourdhui, qui imposent par exemple au pénitent de réciter vingt fois son rosaire, vous constaterez que, loin de sexpliquer par une diminution progressive du pouvoir de lEglise, ce changement est lindice dune évolution identique à celle que nous avons mise en lumière pour la législation criminelle. Dans un cas comme dans lautre, laccent est mis non plus sur le châtiment mais sur laveu, non plus sur la pénitence mais sur la confession.
Une étude plus approfondie de lhistoire de lEglise et de ses dogmes prouve en effet, sans doute possible, que des trois éléments du sacrement catholique de la pénitence, à savoir le remords (contritio), laveu (confessio) et la satisfaction (satisfactio), le second est celui qui a fini par prendre le plus de relief. La punition est souvent complètement supprimée. Si on les compare aux châtiments dune époque lointaine qui perturbaient profondément la vie du fidèle, la légère semonce du prêtre catholique ou la formule familière «A lavenir, fais attention! » par laquelle le moine bouddhiste congédie le pécheur qui est venu se confesser, indiquent lobjectif actuel de la pratique de la pénitence : la religion sefforce de substituer laveu au châtiment. Lhistoire des religions, jointe aux résultats de la recherche psychanalytique, nous permet de comprendre la place de la confession au sein de lévolution des idées religieuses.
Du châtiment infligé automatiquement à la suite de la violation dun tabou, on est passé progressivement, par lintermédiaire du cérémonial de purification, au châtiment ecclésiastique et finalement à la confession; lévolution sest donc faite de lextérieur vers lintérieur. Ici encore laveu a pris graduellement la place de la punition. Pour mieux saisir cette évolution, il suffit de songer au fait que lEglise primitive obligeait le pécheur à faire une confession publique comme acte de contrition. Le protestantisme moderne élimine effectivement la confession extérieure au profit dun examen intérieur au terme duquel chacun doit se soumettre de bon gré aux lois de sa conscience morale; il fraie ainsi inconsciemment la voie à une époque nouvelle qui saura aller au-delà de la confession et remplacer éventuellement la religion par dautres institutions sociales.
Nous avons pu observer dans le droit pénal une tendance de plus en plus marquée à faire porter le châtiment sur les motifs du crime plutôt que sur lacte lui-même. Lhistoire du sacrement de la pénitence présente une orientation analogue. Sous Léon le Grand au Ve siècle, les fidèles n étaient tenus de confesser que leurs péchés les plus graves. Aujourdhui, ils doivent aussi faire part au prêtre de leurs pulsions coupables et de leurs péchés dintention.
Tout comme laveu dans la procédure judiciaire, la confession est considérée comme une circonstance atténuante, qui justifie la clémence de la divinité offensée. «Ego te absolvo», dit le prêtre qui par cette phrase nentend pas seulement confirmer quil a pris acte de lintention du pénitent de samender, mais aussi quil le tient maintenant pour « quitte», quil labsout de sa faute. Nous avons vu que la démarche analytique, que lon compare si souvent à la confession sans tenir compte de leur divergence fondamentale, a un effet libérateur sur le patient dans la mesure où celui-ci prend conscience de ses motions refoulées et où il en fait étalage devant un représentant de la personne contre laquelle elles étaient dirigées.
Ce processus psychique qui, dans sa variante religieuse, demeure bien sûr inconscient se retrouve pour lessentiel dans la confession grâce à laquelle Dieu, par lintermédiaire de son représentant sur la terre, prend connaissance du péché, cest-à-dire de loffense qui lui a été faite. Etant donné que la psychanalyse vous est familière, il est inutile que je vous indique les profondes différences qui prouvent que le parallèle entre la confession et lanalyse ne se justifie pas. Je me suis déjà efforcé dans un autre article de mettre en lumière ce décalage et den évaluer la signification psychologique. Le prêtre sait aussi bien, ou plutôt aussi mal que le juge, pourquoi il attribue une telle valeur à la confession. La personne qui avoue sort, de ce fait, de son isolement. Son sentiment de culpabilité inconscient accède au niveau préconscient. Seule lanalyse peut transformer ce sentiment préconscient en un sentiment conscient.
Le facteur de la demande damour secrète se retrouve lui aussi dans la confession ou dans la reconnaissance de la faute et dans la «culpabilité manifeste » dont parle Luther. Le fidèle dit à Dieu: « Regarde comme nous sommes faibles, comme nous succombons facilement au péché! Pardonne-nous et aime-nous malgré tout, ainsi quun père pardonne à ses enfants qui se sont montrés vilains! » Dans mon ouvrage Problèmes de psychologie religieuse jai essayé de montrer les effets de ces mécanismes psychiques à laide dun exemple tiré de la liturgie juive, le Kol Nidre. En se confessant, le pécheur sen remet à la grâce divine, de même que le criminel en appelle inconsciemment par son aveu à la bienveillance du juge.
Labsolution du pénitent prépare sa rentrée dans le troupeau doù il sétait écarté, elle annonce le retour du fils prodigue dans la maison du père, de même que laveu du criminel prépare sa réintégration dans la communauté. En fait laveu de la faute sadressait à lorigine à la communauté doù le pécheur avait été exclu, et il était considéré comme la condition sine qua non de ce retour. Limage du père céleste auquel le pénitent avoue ses péchés et le fidèle adresse ses prières atteste sans doute possible que la confession tire son origine de laveu fait au père terrestre.
Je peux vous citer une preuve encore plus éclatante de lessor du rôle de la confession au cours de lhistoire des religions. Avez-vous remarqué que la religion elle-même, qui était primitivement le culte des dieux, sest transformée en une confession adressée à ces mêmes dieux? Il nest sans doute pas sans conséquence que, dans la langue allemande, le mot «confession» dénote souvent la «religion», au même titre que lexpression «profession de foi». Pour parler des croyances dune personne, on dit parfois qu«elle professe la religion catholique» ou encore «quelle est de confession juive». Bien que lon établisse dordinaire une distinction entre les mots «religion » et « confession », ce nest pas par pure coïncidence que lon peut les employer lun à la place de lautre. Ne dirait-on pas en quelque sorte que lEglise a substitué la confession, cest-à-dire la profession de foi, à la foi véritable?
La théologie ne vous fournira quune explication imparfaite de ce phénomène. Mais si vous étudiez lhistoire des religions dans une perspective analytique, vous découvrirez que la profession de foi, le credo, est le prolongement historique du baptême, au cours duquel le néophyte faisait vu à lorigine de renoncer à Satan et à ses uvres pour se tourner vers Dieu, de croire non plus aux démons, ainsi que les chrétiens appelaient de façon assez incivile les divinités païennes, mais en Dieu. Le rituel chrétien conserve encore certaines traces de cette forme de renonciation primitive, qui est attestée dans lhistoire liturgique mais qui a disparu par la suite.
Elle consistait, semble-t-il, en une déclaration par laquelle lindividu avouait avoir été auparavant au service du diable. Vous vous souvenez aussi quavant dêtre baptisé le néophyte devait se livrer à une confession, dans laquelle il reconnaissait sêtre soumis aux «uvres du démon». Lexpression « confession de foi» ne sest plus appliquée par la suite quà laspect positif de cette pratique, mais nous pouvons toujours linterpréter comme une référence indirecte à laveu du pécheur. Dans cet exemple, la compulsion daveu sest portée sur le contenu de la croyance et elle sest par conséquent étendue au domaine de la pensée. Cest maintenant la croyance dans le dogme qui fait lobjet de la compulsion daveu, phase que toute religion traverse lorsquelle en arrive au terme de son évolution. Le protestantisme sest élevé contre ce phénomène, quil appelle la «compulsion de profession», et il a accéléré ainsi la décadence de la religion en Europe.
Le protestantisme moderne rejette cette compulsion extérieure de profession et il soumet les processus de la foi eux aussi à la libre décision intérieure de chaque individu. Le passage de la confession à la profession de foi nous fournit donc un exemple de la transposition de la compulsion daveu dans le domaine de la pensée. Dans la formulation qui en a été donnée au cours des grands synodes de lEglise, les anciennes professions de foi comportent toujours la condamnation des croyances hérétiques sous la forme Anathema sit. Elles prouvent par là quelles sont le prolongement lointain de la déclaration par laquelle lindividu saccusait davoir douté et davoir nourri des croyances hérétiques.
Le phénomène du reniement de la foi hérétique, qui a désormais perdu son caractère daveu pour laisser la place à une profession de foi positive, a pour pendant la confession que les Egyptiens de lantiquité étaient appelés à prononcer devant les quarante-deux juges des morts. Dans la salle des Deux Vérités, le défunt devait se présenter devant Osiris, qui présidait le tribunal, et réciter une sorte de litanie, dont le texte est reproduit dans le chapitre 125 du Livre des Morts, et qui commence par ces mots «O Celui qui marche à grandes enjambées, originaire dHéliopolis, je n ai pas commis liniquité. O Celui qui éteint la flamme, originaire de Kher-âha, je nai pas brigandé. O Nasique, originaire dHermopolis, je n ai pas été cupide. » Lénumération des péchés recouvre toutes les fautes possibles dans le domaine social et privé, selon un rituel qui nest pas sans nous rappeler la litanie des aveux dans les rites de pénitence babyloniens.
Ce genre de confession a été désigné sous le nom de «confession dinnocence» ou «confession négative». Dans notre pratique analytique, nous avons souvent affaire à des aveux inconscients négatifs. Je nen citerai quun seul exemple : une de mes patientes, qui a décidé de se faire analyser parce quelle souffre de symptômes obsessionnels, entame la première séance en massurant quelle ne sest jamais laissée aller à des écarts de conduite sur le plan sexuel, quelle na jamais trompé son mari défunt, quelle na jamais cédé aux tentations, etc. Elle se met ensuite à me raconter ses doutes obsessionnels «absurdes ». Elle est tourmentée par lidée que le ramoneur, le peintre, le garçon boulanger ont pu la bousculer ou la frôler lorsquil leur arrivait dentrer dans son appartement.
Elle porte, dans le seul but de dissiper ses inquiétudes à ce sujet, des pantalons dotés dun système de fermeture fort compliqué et elle se fait répéter à tout bout de champ par une amie quaucun homme ne la touchée. Pour finir, elle a sans cesse besoin davoir à côté delle une montre et une feuille de papier pour pouvoir se convaincre toutes les cinq minutes, grâce à certains signes écrits, quaucun homme ne la effleurée entre-temps. Nous navons aucune raison de mettre en doute sa «confession négative», mais celle-ci contient un aveu inconscient des plus positifs. La nature de ses doutes névrotiques et des mesures de protection auxquelles elle a recours nous oblige à supposer quelle lutte contre des fantasmes inconscients de tentations sexuelles diverses.
Dans la profession de foi comme dans la confession négative, lintensité affective se déplace de laveu de croyances coupables à laffirmation de la gloire du Dieu véritable. La réalité de cette transposition et lemploi des termes «confession» et «profession» de foi pour désigner la «religion » indiquent à mon avis que la confession sous sa forme positive prend de plus en plus de relief dans la vie religieuse.
Le mythe, qui est antérieur à la religion, est moins marqué quelle par la compulsion daveu. En fait, ses formes les plus anciennes nen subissent même nullement linfluence. Elles remontent à une période au cours de laquelle le refoulement des pulsions, ainsi que le besoin de punition, nen étaient quà leur début et dans ces conditions le mythe peut se permettre de laisser les motions pulsionnelles, réprimées par la suite, sexprimer librement. La frustration par contre se faisait déjà fortement sentir. Selon Freud, le mythe est né avec lindividu qui le premier sest détaché de la masse, et qui dans ses fantasmes a reconstruit la réalité en accord avec ses désirs et sest imaginé dans le rôle admiré et envié du père assassiné par la bande des frères.
Le mythe subit une évolution parallèle à la consolidation du surmoi et à lintensification du besoin de punition sous linfluence du sentiment de culpabilité et de la nostalgie du père défunt. Les thèmes du remords et du désir dannuler le méfait y apparaissent maintenant avec de plus en plus de relief, à côté du leitmotiv de la réalisation du désir. Le mythe du héros devient un mythe religieux et il porte la marque des transformations diverses, déformations, déplacements et condensations, qui en travestissent la signification originaire. Ces transformations rendent donc nécessaire le décryptage du contenu latent du mythe par lintermédiaire de la psychanalyse. Tout en gardant son caractère de représentation dun accomplissement de désir ou de rêve profane datant de lenfance de lhumanité, il porte aussi lempreinte du besoin de punition né par réaction contre ces tendances.
Le héros jeune et triomphant, dieu ou demi-dieu, connaît maintenant une destinée tragique. dipe accomplit les désirs les plus ardents de lenfance. Il tue son père et épouse sa mère, mais son méfait débouche automatiquement sur un châtiment. Au terme de lévolution déterminée par la progression inexorable du refoulement, le mythe finit lui aussi par être linstrument de la compulsion daveu. A travers lui lhumanité donne libre cours de la façon la plus explicite à ses pulsions les plus profondes.
Lhistoire de la culture nous enseigne que la plupart des arts étaient à lorigine étroitement liés au mythe. Lart, qui était primitivement utilisé à des fins magiques et qui constitue lune des compensations les plus efficaces pour les désirs insatisfaits de lhumanité, néchappe pas à la compulsion daveu. Les uvres romanesques, qui prennent racine dans les rêveries égocentriques et qui symbolisent les désirs du moi en les présentant comme accomplis, accordent une place de plus en plus importante à la représentation des forces affectives qui sopposent à ces désirs.
Le passage, dans les romans et les pièces de théâtre, de la relation dévénements purement matériels à la description des états dâme des héros est peut-être la manifestation extérieure de ce mouvement réactionnel et les romans psychologiques daujourdhui témoignent à lévidence de la réalité de la compulsion daveu.
Les écrivains ont toujours su que dans leurs uvres ils dévoilaient le plus profond deux-mêmes et ils ne sen sont jamais cachés. Dois-je vous rappeler que Goethe appelait ses uvres « Fragments dune grande confession »? Ibsen met encore plus clairement le doigt sur le rôle tenu par le besoin de punition dans les uvres de fiction lorsquil affirme « Ecrire, cest se poser en juge de son propre moi. » La tragédie est un aveu inconscient. Les applaudissements du public font sortir le héros de son isolement, ils labsolvent. Le principe aristotélicien de la catharsis se fonde essentiellement sur le fait que le spectateur se libère de son sentiment de culpabilité latent.
La signification psychologique du plaisir très vif procuré par laveu, dans le contexte de « livresse de la création » et de la volupté esthétique, est passée jusquici pratiquement inaperçue. Dans les uvres de fiction le passage de la description directe des personnages à une présentation indirecte est intimement lié aux entraves posées à la libre expression des pulsions et à la montée de la tendance opposée, qui se manifeste dans la compulsion inconsciente à avouer.
Les pièces de théâtre présentent maintenant des situations qui sont le miroir de la vie courante. Que lon compare par exemple les explications que les personnages des pièces dautrefois fournissaient sur eux-mêmes, la technique du « Voilà comme je suis », selon lexpression fort pertinente dun critique, avec celles des personnages dIbsen. Dans le Canard sauvage, Njalmar Ekdal se penche lui aussi à loccasion sur son propre caractère, mais il trace uniquement un portrait subjectif de lui-même qui na rien à voir avec lidée que le spectateur ou le lecteur peuvent se faire de lui.
Dans ce cas lobservation introspective contribue même à la présentation indirecte du personnage, dans la mesure où elle fait ressortir le décalage entre limage quil se fait de soi-même et son caractère réel, objectif. Nous pourrions dire que cette façon de sépancher est en soi-même lexpression de la compulsion inconsciente à avouer et que comme telle elle appelle une interprétation analytique. Le style guindé des dramaturges primitifs, qui laissaient leurs personnages se décrire eux-mêmes et expliquer leurs processus affectifs, nous fait sourire aujourdhui. Nous préférons découvrir nous-mêmes leurs caractères à partir des clés inconscientes fournies par leurs paroles et leurs actes. Nous voulons deviner les sentiments qui les agitent en nous basant sur des indices épars et sur les gestes et les intonations par lesquels ils trahissent leurs émois, ainsi que nous avons lhabitude de le faire dans la vie courante.
Là aussi, en tant quobservateurs des gens, nous tenons compte de la description que notre interlocuteur donne de lui-même, mais tout en la considérant comme un portrait objectif, nous nen sommes pas moins convaincus que celui-ci na pas conscience de la nature profonde de son caractère, nature que nous nous efforçons de découvrir derrière ses affirmations et son jugement sur lui-même. Notre comportement est fort semblable à celui de lanalyste nous faisons davantage confiance à la compulsion inconsciente à avouer de la personne en face de nous quà la description consciente quelle donne delle-même. Dans la vie comme dans la fiction, nous essayons de deviner intuitivement les traits essentiels du caractère inconscient des gens en nous appuyant sur certains détails du portrait quils brossent deux-mêmes au niveau conscient.
Même si dordinaire nous ne pouvons pas tenir les autoportraits pour objectifs et si nous nous en servons uniquement pour deviner le caractère véritable de leur auteur, force nous est parfois de faire une exception à cette règle. Ainsi, les personnages des grands romanciers russes tels que Tolstoï ou Dostoïevski nous livrent quelquefois, lorsquils sont en proie à une grande excitation, des pans entiers de leur personnalité, des confessions sur ce quils pensent ou ressentent, sur ce qui les pousse à agir et ce qui les inhibe, confessions que nous considérons comme sincères et dont nous reconnaissons quelles contiennent une bonne part de vérité.
Toutefois, il est révélateur que, dans leur sincérité parfois implacable et déchirante, ces auto-descriptions soient en règle générale le fruit de la poussée exercée par le besoin de punition. Elles constituent une sorte dexhibition masochiste en paroles, une autopunition verbale. Lorsquune personne sabandonne à une confession de ce genre, en mettant pour ainsi dire à nu sa laideur devant tout le monde, ce ne peut être que parce que son moi a succombé sous le poids de son surmoi. Le masochisme moral est devenu irrésistible.
Nous croyons à ces confessions qui ont pour but de libérer leur auteur dun sentiment de culpabilité accablant. Elles disent la vérité, mais cette vérité nest que partielle. Ces personnes nont pas davantage conscience du contexte profond et des raisons dêtre essentielles de leurs confessions que de la signification latente de leurs paroles. Même dans ces cas exceptionnels nous sommes par conséquent obligés de remonter jusquaux origines de la confession dans linconscient et den scruter les motifs si nous tenons à percer à jour le caractère et le comportement de son auteur. Une étude plus approfondie naurait aucun mal à relier lévolution du choix des thèmes et de la façon de les traiter, aussi bien dans les arts plastiques que dans le domaine musical, à la compulsion inconsciente à avouer.
Jai déjà signalé plus haut que les mots desprit et lhumour ont recours à des techniques spéciales pour ramener le matériel refoulé à la conscience (en en faisant même une source de plaisir). Lhistoire drôle et le rire qui la salue comptent donc eux aussi au nombre des aveux inconscients. Freud nous a montré que nous ne savons pas de quoi nous rions en réalité et que nous ne connaissons pas davantage la nature des motions réprimées que nous avouons au moyen de lhistoire drôle.
Le langage lui-même peut sans doute nous apprendre quelque chose sur la nature de la compulsion daveu, mais pour quil nous soit de quelque secours à cet égard nous devons élargir le concept de langage. Nous serons amenés à englober sous cette rubrique non seulement lexpression verbale des pensées et des sentiments, mais aussi les gestes, les contenances, lexpression du regard et le ton de la voix, ainsi que lécriture. Dans notre travail analytique, toutes ces données entrent en ligne de compte. Cest le seul matériel dont nous disposions pour mener à bien notre exploration scientifique.
Mais cela ne suffit-il pas? Tenons-nous en pour linstant aux seules formes dexpression verbales. A notre avis, il est indubitable que le langage ne servait à lorigine quà exprimer les besoins des hommes. Telle est toujours grosso modo sa fonction. Si vous voyagez dans un pays étranger dont vous ne parlez pas la langue, votre premier souci sera dapprendre à utiliser et à comprendre toutes les locutions qui vous permettront dexprimer et de satisfaire vos désirs personnels.
Sans doute est-ce principalement à laction des forces du refoulement que le langage, qui servait à lorigine à énoncer des pensées, doit, selon la remarque de Talleyrand, de sêtre conservé, en dépit de son échec devant les tendances qui sopposaient à lui, et de sêtre transformé en une expression de compromis qui sefforce de rendre justice aux deux tendances affectives à la fois, cest-à-dire qui cache et dévoile en même temps nos désirs.
Le langage est à même de remplir cette tâche en ayant recours quand besoin en est aux techniques de lallusion, du déplacement, de la substitution et tout particulièrement de latténuation et de leuphémisme, et ce dautant plus quil est secondé par les coups dil, les gestes et autres moyens dexpression non verbale. Limage de nos corps et de leurs mouvements parle souvent plus clairement que les mots.
Le langage sétant progressivement nuancé, il dispose donc de tous les atouts dans le jeu subtil qui tourne autour de lexpression et de la répression, il est linstrument docile de notre désir de dire quelque chose tout en le dissimulant. Il maîtrise même le tour de passe-passe qui consiste à dévoiler ce qui devrait rester secret, en le cachant ostensiblement. Nous nous rapprochons ici de laveu inconscient : la manifestation explicite de nos besoins se transforme en leur reconnaissance déguisée.
Ceci nous amène aux transformations sémantiques bizarres que certains mots, tels que les termes allemands gestehen ou bekennen (qui signifient lun comme lautre avouer, admettre, reconnaître), subissent au cours de lhistoire dune langue. Ces transformations en disent long sur lévolution des concepts qui se cachent derrière les mots. Gestehen signifiait à lorigine dire quelque chose avec certitude, répondre de la vérité de ce que lon affirme. Dans le Faust de Goethe on lit: « Confessez, messieurs, que je sais vivre!» Dans le poème de Schiller, Polycrate lance à son ami : «Confesse que je suis heureux! »
Le terme bekennen était employé dans un sens analogue, son acception originelle étant attester, dire quelque chose en lui donnant tout son poids. Lorsque, dans Schiller, Démétrius sexclame : « Le Czar, dont je confesse être le fils » en employant le mot bekenne, il veut dire tout simplement « Je vous fais savoir que je suis le fils du Czar» ou : «Jaffirme être le fils du Czar. » Luther employait ce verbe dans sa signification ancienne: « Comme nous reconnaissons leau pure dans le baptême.»
Dans tous ces exemples le terme bekennen (ou «confesser») na pas du tout la signification particulière quon lui attribue aujourdhui. Et que dire du mot allemand Beichte (confession) qui est utilisé comme synonyme daveu? Il dérive de lancien allemand pijehan qui signifie tout simplement parler. Lancien terme haut allemand pijiht a donné en moyen allemand begiht et bihte que lon retrouve dans le terme moderne Beichte. A linstar de bekennen ou gestehen, le terme latin confiteri, doù dérive langlais to confess signifiait simplement à lorigine dire quelque chose avec emphase.
Notre incursion dans le domaine du langage nous a donc ménagé une petite surprise : tous ces mots, bekennen, gestehen, beichten, « confesser», qui désignent aujourdhui la révélation de quelque chose dinterdit, dun péché, signifiaient à lorigine parler avec emphase ou tout simplement parler. Ce changement sémantique témoigne du chemin parcouru par la répression à travers les siècles : un mode dexpression dont le but essentiel était de gratifier une pulsion est devenu un aveu.
Lacception nouvelle, qui est la conséquence du rétrécissement de la portée sémantique du terme originel, est lindice de lintensification du besoin de punition au cours de lévolution culturelle. Le discours en tant que tel, le parler emphatique, sest progressivement identifié à laveu. Mais ce changement de signification ne confirme-t-il pas notre thèse sur le passage de la tendance à lexpression à la compulsion daveu? Nous tenons à parler des choses qui nous tiennent à cur et que nous désirons ardemment. Si nous ne pouvons pas le faire, à quoi bon parler? Tel est sans aucun doute le sens du dicton : « Par la bouche sort ce qui remplit le cur.»
Si le cur est rempli de désirs insatisfaits quil lui est interdit de manifester, il invente inconsciemment une forme dexpression appropriée - laveu inconscient. Le langage nous sert encore avant tout à exprimer nos besoins, mais à ces derniers est venu sajouter le désir de gratification du besoin de punition, et lapparition de ce nouveau facteur transforme la parole en aveu. Si nous voulons être tout à fait honnêtes avec nous-mêmes, et je ne vois pas pourquoi nous nen serions pas capables, nous devrions reconnaître que la seule chose qui nous tienne réellement à cur, ce sont nos désirs et nos problèmes, et que nous préférerions rester silencieux lorsque un sentiment de culpabilité poussé à lextrême nous empêche de parler et ne nous laisse même pas avouer nos pulsions. « Tout le reste est silence. »
Cest chez le criminel que cette signification latente du silence nous est apparue avec la plus grande force dévidence. Dans lune de ces observations de détail qui sont la marque dune pénétration psychologique exceptionnelle, Dostoïevski a montré que la plupart des propos du criminel visent à laveu et que tout le reste sonne faux à ses oreilles. Raskolnikov dit à sa mère qui vient le voir peu de temps après le meurtre « Nous aurons le temps de parler à notre guise.» Ayant prononcé ces mots il se trouble et pâlit : « Une terrible et soudaine sensation glaça son âme; il comprit clairement quil venait de dire un horrible mensonge, que non seulement il ne pourrait plus parler librement avec sa mère, mais quil ne pourrait plus parler de quoi que ce soit avec qui que ce fût, ni maintenant ni plus tard.» Lun de mes patients, qui nourrissait une haine féroce envers lui-même, se plaignait sans cesse de ce quil ne pouvait pas supporter de sentendre parler, de ce que sa voix lui paraissait fausse et méchante; au bout du compte il préférait garder le silence pendant longtemps.
Toutefois lors même que nous nous taisons et que nous préférons ne rien dire, des forces inconnues nous obligent à nous livrer à des aveux inconscients. Notre silence en lui-même est éloquent et il se transforme en accusations et en auto-accusations. Tout se passe comme si quelque chose se révoltait à lintérieur de nous contre une tyrannie qui nous interdit de faire part des motions qui nous déchirent, et comme si cette tension donnait naissance à la compulsion opposée, celle qui nous conduit à laveu inconscient.