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Désir sexuel et sentiment de culpabilité
"La pudeur n'a pas pour seul effet de refouler les pulsions sexuelles, elle contribue aussi à les alimenter et même à les intensifier"Deux savants psychanalystes ont ...engagé une polémique scientifique dans les colonnes de l'International Journal of Psychoanalysis sur le thème du «Besoin de punition dans le processus névrotique».
Wilhelm Reich a mis très nettement en évidence la place tenue par l'accumulation de la libido dans l'étiologie des névroses, en l'opposant aux exigences du besoin de punition qui ne jouent selon lui qu'un rôle secondaire. Ses arguments étaient si perspicaces qu'ils donnaient par moments l'impression dêtre des vérités d'expérience, à la limite du truisme. Prenez par exemple le passage suivant : «La moralité de l'homme est loin de reposer sur des bases aussi solides que son immoralité, et les gens croient obéir aux lois de la morale alors qu'en fait ils ont tout simplement peur des conséquences de leurs actes.»
La vérité de cette affirmation saute aux yeux et n'importe quelle adolescente ayant un tant soit peu des dons pour l'introspection est tout aussi qualifiée quun analyste pour parler de la confusion habituelle entre moralité et « peur des conséquences » .
Face aux attaques de Reich, Franz Alexander s'est défendu avec beaucoup d'intelligence, mais compte tenu du terrain sur lequel il s 'était placé, il s'est vu acculé à avancer diverses propositions qui ont soulevé nos protestations. L'une de ses thèses fondamentales, c'est que la moralité du surmoi névrotique est « corrompue et formaliste»; toutefois, il prend bien soin de préciser que ce jugement ne met nullement en cause la « moralité véritable ». Il n'est pas très facile de faire le départ entre une moralité corrompue et formaliste et une moralité rigoureuse et sincère. Je me garderai bien de me risquer à formuler des opinions définitives en ce domaine où aucune affirmation n'est comparable, même de loin, à la certitude de la mort qui attend chaque homme à plus ou moins longue échéance.
Je veux profiter de cette discussion, dans laquelle toutefois je n'ai pas l'intention d'intervenir directement, et ce pour diverses raisons, pour apporter ma modeste contribution à l'étude de ces problèmes.
Jestime en effet, entre autres choses, que les deux thèses en question ne sont pas irréconciliables. L'accumulation de la libido reste le facteur déterminant même si l'on admet le rôle du besoin de punition inconscient. Les problèmes dont je m'efforce de délimiter ici la spécificité prennent toute leur signification à la lumière d'une hypothèse qui, depuis que je l'ai formulée, a soulevé de violentes protestations. J'avais soutenu en effet que dans un grand nombre de névroses le sentiment de culpabilité a pour effet de renforcer la libido et d'augmenter la gratification pulsionnelle.
Certains psychologues prétendent qu'il n'existe aucune donnée concrète à l'appui de ma théorie et que les pulsions peuvent trouver une gratification adéquate indépendamment de tout sentiment de culpabilité. J'ai dû me plier de bon gré à leurs arguments, mais je leur ai aussi fait remarquer que les opinions qui avaient soulevé leurs objections avaient peut-être été avancées par quelqu'un d'autre, mais certainement pas par moi. Si quelqu'un affirme qu'il existe des chevaux marron et qu'ils sont eux aussi utilisés comme montures et comme bêtes de trait, il ne nie pas pour autant l'existence et l'utilité des chevaux blancs, noirs ou bais.
Certains de mes amis médecins m'ont objecté que le concept de libido se situe à mi-chemin entre le domaine somatique et le domaine psychique et que la notion d'augmentation de la libido est un défi à toutes les lois de la physiologie. C'est un terrain sur lequel je ne pouvais évidemment pas les suivre. Toutefois eux de leur côté ne pouvaient pas non plus, hélas, me servir de guides. Les connaissances dont nous disposons sur la physiologie des processus libidinaux ne nous éclairent guère sur cet aspect du problème.
Tout ce que j'ai appris sur la nature de la libido dans une perspective physiologique m'a certes produit une vive impression, qui toutefois n'était pas toujours exempte dambiguïté. Certaines des assertions de cette science qui est si fière de sa rigueur sont le fruit d'une fertilité d'imagination qui aurait fait rougir nos poètes les plus sublimes.
Nous avons tous constaté, à la suite de Freud, que le sentiment de culpabilité a pour effet d'inhiber la gratification pulsionnelle. Notre pratique analytique nous prouve jour après jour que « tout ce qui réduit l'angoisse morale renforce la gratification pulsionnelle », ainsi qu'Alexander le dit si bien. Nous savons que l'accumulation de la libido, qui se produit en premier lieu sous l'influence du monde extérieur et du moi, peut être également la conséquence de l'action simultanée du sentiment de culpabilité. Il me semble toutefois que la littérature analytique n'a pas mis suffisamment l'accent sur le fait que dans bien des cas l'accumulation de la libido se répercute de manière réactionnelle sur le sentiment de culpabilité.
On s'attendrait plutôt à ce que le contraire soit vrai. Quelqu'un qui a su repousser avec un bonheur inhabituel l'assaut de ses motions pulsionnelles devrait avoir pleinement confiance en lui-même et se sentir parfaitement satisfait de sa propre énergie, puisqu'il n'a commis aucune faute et qu'il n'éprouve par conséquent aucun sentiment de culpabilité. Cela se produit parfois chez les individus particulièrement aptes à la sublimation et dont l'économie libidinale est parfaitement équilibrée. Néanmoins, dans la majorité des névroses et dans la plupart des déformations caractérielles auxquelles nous avons affaire, nous assistons à un phénomène particulier : le refoulement échoue et pourtant le sentiment de culpabilité saccroît et, dans certaines circonstances, il se charge d'une intensité affective qui se joint à celle des pulsions refoulées. Même si le symptôme a le caractère d'une gratification substitutive, il ne suffit pas à satisfaire l'individu.
En termes analytiques cette situation s'explique très simplement. Le sentiment de culpabilité ne se rapporte pas à une action concrète, mais bien au danger de la tentation, danger perçu au niveau endopsychique, et il s'accroît parallèlement à ce danger.
L'accumulation de la libido renforce la tentation inconsciente et le sentiment de culpabilité qui en résulte est plus intense que celui qui dérive d'une gratification effective de la pulsion. La tentation, et l'angoisse qui s'y rattache, ainsi que le sentiment de culpabilité, se font de plus en plus urgents et impétueux. Reich et Alexander ont insisté chacun de leur côté sur l'un des aspects de ce processus psychique, alors qu'en fait les deux facteurs de l'accumulation de la libido et du sentiment de culpabilité sont complémentaires. Leur devise pourrait s'énoncer ainsi ( Chacun pour soi et ensemble pour frapper le moi. )
Dans de nombreux cas de névrose, nous pouvons constater que les deux facteurs concluent très tôt une alliance, bien avant d'avoir atteint leur objectif commun. Le moi lutte contre l'accumulation de la libido et il appelle le surmoi à son aide. L'intransigeance sans cesse croissante du surmoi a pour corollaire des exigences pulsionnelles de plus en plus pressantes qu'il est nécessaire de combattre. Celles-ci sont automatiquement sanctionnées par le surmoi, selon un processus qui débouche au bout du compte sur la gratification simultanée des deux ordres d'exigences, ainsi que cela se produit dans les névroses obsessionnelles et dans le masochisme.
Cette situation donne lieu à un phénomène psychologique apparemment paradoxal, le sentiment de culpabilité lié au sexe étant, par exemple, beaucoup plus intense chez un ascète qui vit dans la chasteté la plus absolue au fin fond du désert que, disons, chez un habitué du Moulin Rouge. Ce serait une grave erreur que de faire remonter cette différence au seul écart entre les exigences morales respectives de ces deux personnages et d'en attribuer la responsabilité à la discordance existant entre leurs philosophies de la vie.
En réalité, le décalage entre la dépense d'énergie affective exigée par le refoulement et l'intensité de la gratification pulsionnelle a une importance décisive en cette matière. Nous avons parfois l'impression que l'individu qui cède paresseusement à ses pulsions nourrit un sentiment de culpabilité moindre que celui qui s'oppose à elles. Le refoulement donne lieu à l'illusion trompeuse que les motions pulsionnelles jouissent d'une force dangereuse et irrésistible qui n'avait pas été ressentie comme telle à lorigine.
L'absence de toute gratification sexuelle entoure les objets d'amour d'un halo magique et elle leur confère en imagination un caractère dangereux dont ils sont par ailleurs totalement dépourvus. Pour les hommes d'église l'étreinte d'une femme est comparable à un piège - laqueis venatorum - et ils nous mettent instamment en garde contre la perversité féminine, face à laquelle toute iniquité apparaît comme dérisoire - brevis omnis malitia super malitiam rnulieris. Aux yeux d'un coureur de jupons, une femme n'est rien d'autre qu'un corps humain exhalant un parfum subtil de « Nuit de Noël» et la «perversité » féminine représente une donnée de fait qui n'éveille en lui ni ressentiment ni étonnement.
Les mises en garde contre les dangers du commerce avec les femmes et contre le pouvoir redoutable dont elles disposent sont moins fréquentes dans les boîtes de nuit, où elles pourraient être de mise, que dans les monastères, où les femmes sont considérées comme des instrumenta diaboli.
Les lois de la nature veulent que le sexe ait une emprise plus forte sur saint Jérôme qui ne fuit dans le désert, dans l'intention d'échapper à ses fantasmes, que pour mieux y succomber par la suite, à demi mort de soif et d'inanition, qu'il n'en a jamais exercé sur les admirateurs des ballerines. La culture et la religion ont rendu à la sexualité un service inestimable dont l'intérêt n'a pas encore été apprécié à sa juste valeur elles ont renforcé la gratification sexuelle en la marquant au sceau du péché. Otez la gaine et le voile et la plaisante illusion s 'évanouit. Ces deux artifices ont par conséquent une vertu éminemment érotique.
La pudeur n'a donc pas pour seul effet de refouler les pulsions sexuelles, elle contribue aussi à les alimenter et même à les intensifier.
« Ce sorbet est fort bon. Mais il serait encore meilleur si c 'était un péché de le manger», s'écrie la femme napolitaine. Cette remarque nous ramène une fois de plus à la thèse selon laquelle la libido se renforce et la gratification sexuelle devient plus intense sous l'influence du sentiment de culpabilité inconscient.
Les recherches menées au cours de ces dernières années ont montré que la réduction du sentiment de culpabilité inconscient ouvre la voie à la gratification des pulsions, ainsi que Reich et Alexander l'ont souligné récemment. L'exactitude et l'intérêt de cette observation ne font aucun doute, niais son champ d'application ne recouvre qu'une partie des processus psychiques repérables à ce jour. J'ai pu constater que, dans un nombre considérable de cas, l'individu qui vient à bout de son sentiment de culpabilité inconscient voit également s'affaiblir la poussée excessive de ses pulsions. Tout se passe comme si la dynamique des processus analytiques opérait sur deux fronts à la fois, comme si elle donnait lieu à des transformations et à des déplacements à divers niveaux. La réduction du sentiment de culpabilité affaiblit la force libidinale des pulsions. Ce résultat s'explique aisément, chaque fois en particulier que le sentiment de culpabilité contribue à renforcer le désir sexuel. Cette affirmation contredit-elle ce que nous avons dit plus haut, à savoir que tout ce qui réduit l'angoisse morale augmente la gratification pulsionnelle? En aucun cas, car notre expérience nous prouve que cette règle ne souffre aucune exception et qu'elle est confirmée à maintes reprises par le processus de récupération (recuperative process).
Il n'y a contradiction entre ces deux affirmations que dans la mesure où il a été prouvé que dans certains cas l'augmentation de l'angoisse morale entraîne obligatoirement une gratification sexuelle. En analysant divers patients j'ai pu constater que certaines expériences sexuelles de leur prime enfance et de leur puberté leur avaient laissé un souvenir particulièrement agréable, parce qu'en sus de tous les autres facteurs elles portaient la marque du sentiment de culpabilité. Ces jeux et ces expériences sexuelles, revécus sans cesse en imagination, conduisaient souvent à des pratiques et à des satisfactions de type onaniste. Ils étaient décrits comme éminemment agréables, en particulier lorsqu'ils se rapportaient à des activités strictement interdites ou à des situations où le sujet s'exposait au danger dêtre découvert.
Je me limiterai à illustrer ici ce genre de situations par quelques exemples seulement. Une jeune fille «essayait» différents partenaires dans ses fantasmes sexuels, imaginant tantôt un homme, tantôt un autre dans certaines situations amoureuses, de manière à découvrir quel fantasme lui procurerait la plus grande excitation. Une fois qu'elle en était arrivée là, elle faisait intervenir des facteurs supplémentaires. Elle se rappelait que jamais elle n'avait éprouvé un tel plaisir à faire l'amour avec un homme que la fois où sa mère se trouvait dans la pièce à côté, si bien que la crainte de voir cette dernière entrer ne l'avait pas quittée un seul instant. Jamais auparavant elle n'avait ressenti de satisfaction sexuelle aussi profonde. Le second cas que je vous citerai est celui d'un homme qui, en garnison dans un pays occupé, avait eu un rendez-vous avec une religieuse la nuit dans un couvent. Ses fantasmes tournaient sans cesse autour de cette scène dans laquelle l'habit de la nonne, la cellule, le lit de planches et le crucifix sur la paroi tenaient un rôle extrêmement important. Jamais il n'avait ressenti un désir sexuel aussi fort ni éprouvé une satisfaction aussi complète que cette fois-là.
Je citerai brièvement quelques autres cas analogues. Une femme, frigide en toute autre circonstance, ne pouvait atteindre l'orgasme que lorsqu'elle trahissait son mari tout en risquant dêtre découverte par lui. Un homme ne parvenait à l'érection que si son partenaire sexuel prononçait des paroles obscènes pendant le colt. C'est de cette catégorie que relèvent un grand nombre de personnes qui ne peuvent avoir de rapports sexuels que dans certaines conditions bien particulières Freud a par exemple étudié le cas des individus qui ont besoin de tromper une troisième personne ou des femmes que seule une liaison secrète peut arracher à leur insensibilité sexuelle. Dans tous ces exemples, le renforcement du désir et l'augmentation de la satisfaction trahissent l'influence latente du sentiment de culpabilité inconscient.
Au point où nous en sommes arrivés, il nous faut répondre aux différentes objections qui ont été soulevées contre notre interprétation. L'argument le plus sérieux qui nous ait été opposé invoque le caractère secondaire du phénomène que nous avons décrit comme un renforcement de la gratification par le biais de la violation d'un interdit. Cette objection met tout particulièrement l'accent sur le rôle décisif de la fixation et de la régression dans l'intensification du besoin et dans l'augmentation de la gratification. Je suis bien d'accord là-dessus et je suis même prêt à renchérir sur cette opération.
Je suis d'avis en effet que l'étude de ces cas pourrait nous aider à mieux comprendre la nature de la fixation et de la régression, lesquelles présentent sans doute un degré de complexité bien plus grand que nous ne le pensions jusqu'ici.
Nous pouvons opérer une distinction entre fixation primaire et fixation secondaire; la première porte sur les objets d'inceste infantiles ou sur les personnes qui en tiennent lieu et elle est l'expression des exigences biologiques des pulsions sexuelles. En revanche la fixation secondaire, qui vient renforcer celle originelle, est déterminée en premier lieu par l'existence de l'interdit.
Il en va de même pour la régression. Ainsi donc, loin d'estomper le lien incestueux naturel, le sentiment de culpabilité contribue très souvent à le resserrer et à le renforcer. Dans la pratique il est très souvent possible d'établir que la situation créée par l'interdit, situation qui prend racine dans le choix incestueux, a par la suite un effet réactionnel sur le choix d'objet et qu'elle constitue l'un des facteurs déterminants à cet égard.
Il existe, dans la vie amoureuse des hommes et des femmes, certaines constellations psychologiques particulières qui ont pour trait commun la violation d'un interdit infantile; songez seulement au type d'hommes qui ne trouvent de satisfaction que dans l'humiliation de l'objet d'amour, à ceux qui se posent comme condition la trahison d'une troisième personne, au type de femmes qui tiennent à entourer leurs rapports sexuels de mystère, pour ne pas parler de toutes les personnes, normales et perverses, dont les rapports amoureux répondent à des exigences bien particulières.
Nous savons que cet interdit a pris corps à partir des influences externes et internes qui ont entravé l'enfant dans sa recherche d'une gratification sexuelle. Ces influences peuvent avoir un effet si durable, ainsi que nous le montre la psychologie des névroses, qu'il se fait toujours sentir au niveau de la gratification sexuelle licite, sanctionnée par la société.
La connexion existant entre la sexualité et le sentiment de culpabilité est devenue si étroite dans le contexte culturel actuel que le commerce sexuel conjugal lui-même est vécu très souvent au niveau inconscient en tant que violation d'un interdit. On peut dire que la convergence de toutes ces influences a si profondément marqué le domaine de la sexualité au sceau de la culpabilité que celui-ci n'est plus imaginable sans elle.
J'aimerais insister une fois de plus sur le facteur dont nous avons signalé au départ l'importance décisive. La disparition ou la réduction du sentiment de culpabilité est l'une des conditions essentielles de la gratification sexuelle. Mais sa présence ou son intensification peuvent elles aussi donner lieu à une explosion pulsionnelle qui se présente alors comme une gratification conjointe des deux ordres de besoins. J'irais même jusqu'à dire que dans la grande majorité des cas de débordement affectif; le caractère artificiel et violent du triomphe sur le surmoi est une preuve supplémentaire de l'influence lointaine du sentiment de culpabilité inconscient.
Si je puis me risquer à tirer une conclusion de l'observation de quelques cas seulement de névrose maniaco-dépressive, je m'aventurerai jusqu'à affirmer que la phase maniaque ne correspond en aucun cas à un triomphe pur et simple sur le surmoi. La violence, l'agitation et l'excitation extrêmes qui caractérisent la personnalité maniaque montrent bien que le sentiment de culpabilité inconscient est toujours présent en profondeur, au moment même où il est jugulé. La turbulence des enfants s'apparente de très près au comportement maniaque, cette forme bruyante de violation d'un interdit qui au plus fort de l'infraction porte encore en soi la trace de l'influence de cet interdit. On pourrait dire que la manie est an état affectif dont la gravité est déterminée, entre autres facteurs, par celle de la dépression latente qui poursuit son cours sous la surface. Dans l'humeur même du poclaard exubérant se devine toujours, en filigrane, la douleur ou le chagrin que celui-ci essaie de noyer.
Les résultats auxquels nous sommes parvenus nous permettent de développer notre interprétation dans une certaine direction. L'orgie est une explosion pulsionnelle dont l'intensité ne s'explique pas seulement par la libération des besoins sexuels accumulés, mais aussi par la persistance secrète du sentiment de culpabilité. Si elle est si violente et si outrancière c'est aussi parce que la présence de l'interdit à l'arrière-plan passe inaperçue. Cette résistance insurmontable du sentiment de culpabilité à tous les efforts pour le maîtriser, résistance qui se manifeste même lorsque l'individu essaie de la surmonter en agissant, rend compte de certains traits de la psychologie du criminel. L'état affectif du désespoir peut naître tout aussi bien des échecs répétés de toutes les tentatives visant à dompter la poussée des pulsions que de la dépense d'énergie nécessaire pour repousser les assauts des forces de la conscience morale.
Le rôle respectif de ces deux facteurs dans la psychogenèse des crimes commis sous l'emprise, pourrait-on dire, d'un affect est malaisé à définir. Las de combattre sur deux fronts, le criminel tombe simultanément sous la coupe de sa pulsion et des forces de sa conscience morale. Nous assistons parfois à un processus analogue chez le névrosé qui, pris entre la poussée de ses pulsions et la pression de son sentiment de culpabilité, succombe à ce que l'Eglise appelle, avec une grande finesse psychologique, «la tentation du désespoir»
L'Eglise considère à juste titre le rigorisme poussé à l'extrême, la valorisation intransigeante et fanatique de l'ascétisme et de la mortification, comme un péché. Elle sait bien qu'un sentiment trop aigu de sa propre indignité débouche automatiquement sur la tentation du désespoir.
Pour l'individu qui n'espère plus aucun salut, tout renoncement est vain, il peut s'abandonner non seulement au plaisir des sens, mais aussi à la frénésie, à l'orgie. Le péché est donc la condition sine qua non de la religion, étant donné que sans lui il n'y aurait ni remords, ni crainte de Dieu, ni piété. Comme vous le voyez les voies du Seigneur sont mystérieuses et pas toujours directes.
Ainsi que l'a montré Freud la violation de l'interdit, violation impensable dans toute autre circonstance, devient licite et même obligatoire lors de la fête. En outre, celle-ci implique que l'interdit ne perd rien de sa force et qu'il n'est suspendu que le temps des réjouissances. A l'ivresse fait suite la gueule de bois, qui toutefois était déjà là auparavant sans quoi celle-là naurait eu aucune raison d'être. Nous pourrions dire que l'ivresse prouve combien il est difficile de surmonter un état dépressif.
Nous commettrions une erreur inexcusable si nous ne présentions qu'un seul aspect du problème notre pratique analytique nous enseigne à l'évidence que le deuil et la mélancolie ne sont pas uniquement des réactions dictées par la perte d'un objet aimé, mais qu'ils témoignent en outre de la lutte incessante menée par l'individu contre les motions qui l'ont poussé à désirer cette perte.
Cette situation met en lumière un facteur trop souvent méconnu le sentiment de culpabilité, qui revêt une telle importance dans la psychogenèse des névroses, est un phénomène psychologique d'une complexité extrême. Il constitue une réponse d'ordre moral non seulement à l'acte interdit, mais aussi à la répétition de Cet acte. En termes analytiques, la force particulière du sentiment de Culpabilité tient aussi à la jouissance sans cesse renouvelée tirée au niveau inconscient de la gratification interdite.
Pour paradoxal que cela puisse paraître, nous sommes néanmoins fondés à affirmer que tant que l'individu est en proie à un sentiment de culpabilité inconscient, il éprouve la tentation de répéter l'acte interdit. On s'attendrait à ce que ce soit l'inverse qui se produise, mais la complexité de la constellation psychologique mise en jeu justifie cette conclusion. Le phénomène du remords, dont la nature est parfaitement claire aux yeux de l'analyste, cadre bien avec cette interprétation celui qui se repent outre mesure court le risque de commettre à nouveau l'acte qu'il se reproche.
L'expression «être rongé par le remords » fait ressortir le côté cannibalique des tortures que le sujet sinflige à lui-même mais l'essence véritable de ce sentiment c'est sa voracité insatiable. soit dit entre parenthèses, il existe aussi une autre forme de remords, celui de ne pas avoir commis de «péchés», d'avoir laissé échapper ou de ne pas avoir su exploiter une possibilité de gratification pulsionnelle.
Au cours des dernières phases d'une névrose obsessionnelle il arrive souvent que l'acte qui était auparavant interdit fasse désormais l'objet d'un impératif d'ordre pulsionnel. Faute de l'accomplir, le malade est la proie d'une angoisse morale. Un de mes patients qui souffrait d'une impuissance d'origine psychologique éprouvait vers la fin de son traitement un intense sentiment de culpabilité chaque fois qu'il essuyait un échec sexuel, alors qu'auparavant c'était justement la satisfaction sexuelle qu'il considérait comme interdite. En outre, il était maintenant porté de manière presque compulsionnelle à avoir des rapports sexuels trop fréquents.
L'histoire des religions abonde en exemples analogues. Je me contenterai d'en signaler un, qui date de l'époque des Cathares, cette secte hérétique qui condamnait tout commerce charnel. Le moine Gervasius nous raconte qu'un jour Guillaume aux Blanches Mains, archevêque de Reims, se promenait à cheval dans la campagne, accompagné de ses clercs. L'un des moines de sa suite remarqua une jeune fille éclatante de beauté qui travaillait dans une vigne. Il s'approcha d'elle et lui fit, dans les termes les plus Courtois, une proposition galante.
Toutefois, elle lui répliqua qu'une fois perdue sa virginité, elle serait vouée sans recours à la damnation éternelle. Le moine conçut immédiatement le soupçon que la jeune fille était une adepte de la doctrine diabolique des Cathares. Lorsque l'archevêque apprit qu'elle prisait si fort un attribut de son corps terrestre qui, en tant que tel, méritait si peu de respect il la fit appréhender.
Toutes les promesses, tous les efforts pour la convaincre s'avérèrent inutiles et elle persista dans son effroyable aberration, si bien que l'archevêque la fit envoyer au gibet: dans son égarement il était impossible à la jeune fille de concevoir que l'individu doit mépriser les choses de ce monde et obéir à léglise, hors de laquelle il n'est point de salut: Extra eccksùun non est salus.
Ici non plus nous ne pouvons pas refuser de reconnaître la double fonction du refoulement. Freud a défini ce processus comme un mode de défense intermédiaire entre la fuite et la condamnation, dont il constitue un stade préliminaire. Nous pourrions ajouter que le refoulement a également pour effet de garder intactes les conditions de la tentation, que, tout en écartant le plaisir interdit, il le maintient aussi dans le champ du possible, précision qui, loin d'infirmer l'interprétation freudienne, la complète utilement.
Cette particularité du phénomène du refoulement ressort clairement dans le processus du retour du refoulé à partir du beau milieu du refoulant. Les motions pulsionnelles ou les pensées refoulées semblent alors faire brusquement irruption à travers les barrières défensives pour recevoir une gratification partielle.
Il n'est peut-être pas sans intérêt d'opérer une distinction entre ces processus et un autre que nous venons juste de citer. Je veux parler des situations dans lesquelles le sentiment de culpabilité devient l'allié des motions refoulées après les avoir longuement combattues. J'appelle ce processus la submersion du refoulant par le refoulé. Certaines mesures défensives ont bien été prises contre les idées proscrites, mais elles se sont avérées insuffisantes. Les motions pulsionnelles repoussées ont acquis une telle force qu'elles ont réussi à enrôler sous leur drapeau tous les facteurs qui étaient destinés à les combattre. On a parfois affaire à un phénomène analogue lorsqu'on essaie de sauver quelqu'un de la noyade:
la personne en danger s'agrippe à son sauveteur et lentraîne vers le fond. De même, dans le domaine moral, le sentiment de culpabilité favorise parfois l'explosion pulsionnelle et il renforce l'intensité de la gratification.
Ce point de vue n'est pas sans intérêt du point de vue thérapeutique car il éclaire la nature de certaines des difficultés que nous rencontrons dans notre travail analytique : celles-ci sont dues au fait qu'une gratification dont l'intensité et la profondeur ont été renforcées par le sentiment de culpabilité se prête moins aisément à la réduction et à la sublimation qu'une autre, même antisociale, mais de type normal.
J'ai déjà brièvement signalé l'importance de cette conception pour la psychologie du criminel. Schiller, que Nietzsche surnommait à bon droit «le clairon moralisant de Saecltingen», proclame avec emphase que la malédiction de l'acte malfaisant, c'est qu'il ne peut qu'engendrer l'iniquité. Pour rendre justice à la vérité il faudrait renverser cette affirmation et mettre l'accent sur le fait que cette escalade est due justement à la malédiction qui frappe l'acte «malfaisant ».
Dans le contexte culturel actuel l'homme ne peut manquer d'être malheureux lorsqu'il cède à ses pulsions car il enfreint ainsi les exigences de la morale, et il ne peut manquer non plus d'être malheureux lorsqu'il leur ?résiste compte tenu du caractère immuable des instincts animaux tapis au fond de lui-même. Il est malheureux lorsqu'il s'abandonne aux aiguillons de la chair et malheureux lorsqu'il se regimbe. Compte tenu de l'état de choses qui prévaut dans ce monde, qui ne peut être bien str que le meilleur de tous les mondes possibles, l'optimisme profondément rassurant de certains philosophes est certes admirable.
A mon avis, il n'y a pas grand lieu d'espérer en un bouleversement profond de la vie affective des êtres humains. Ils sont, et ils resteront, des créatures misérables, rongées par l'angoisse qui ne peuvent s'empêcher de souffrir lors même qu'elles sont cause de souffrance. Peut-être pouvons-nous déjà trouver un réconfort dans le fait que nous sommes capables de dénoncer ce malaise au lieu d'essayer d'enjoliver les choses en en donnant une interprétation optimiste et en les faisant apparaître sous un jour captivant pour finalement les étouffer.
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