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La compulsion inconsciente d’aveu

Lorsqu’on étudie l’évolution des manifestations pulsionnelles, mieux vaut commencer par la situation initiale. Selon Freud, le nourrisson affamé assouvit de façon hallucinatoire son besoin de nourriture avant la tétée. A mesure que le stimulus se fait plus aigu, le bébé a tendance à manifester son mécontentement par des cris, des pleurs et des coups. Ces expédients réduisent effectivement la tension engendrée par la frustration, car l’enfant se rappelle par la suite que celle-ci a été suivie par la satisfaction du besoin. Bien vite l’activité motrice qui avait à l’origine pour fonction d’apporter un soulagement devient un moyen de signaler au monde extérieur l’existence de certains besoins et d’en exiger la gratification.

La fonction originelle subsiste, bien entendu, et ne perd jamais complètement sa signification. En outre, il ne faut pas oublier que ce désir d’expression n’est pas nouveau et qu’il constitue une tendance affective indépendante. C’est en raison de cette propriété spécifique des motions pulsionnelles que nous parlons de leur caractère impérieux, qui à son tour nous permet de déduire le caractère compulsionnel du désir d’expression.

Nous avons ainsi déterminé la fonction la plus importante de ce désir, celle qui, soulagement mis à part, doit être considérée comme la plus significative. Celui-ci sert à signaler les besoins pulsionnels. Dans un premier temps l’enfant s’abandonne à son impulsion à s’exprimer de façon tout à fait naïve et désinhibée. Toutefois, sous l’influence du monde extérieur, c’est-à-dire sous celle de ses parents et de ses éducateurs, il apprend à remplacer ses manifestations naturelles par d’autres conventionnelles, ainsi qu’à se modérer et à se restreindre.

La répression des pulsions fondamentales exigée par l’éducation modifie aussi le mode d’expression de ces motions pulsionnelles : elle fournit le cadre indispensable pour que la manifestation de la motion prenne la forme d’un aveu. Les forces restrictives ou inhibitrices issues du monde extérieur influent de tout leur poids sur la révélation du besoin pulsionnel et elles contribuent à en déterminer la nature et le mode d’expression.

Nous commençons maintenant à entrevoir la différence existant entre un besoin primitif d’expression et de représentation et la tendance à avouer qui fera l’objet de notre étude. Si les motions pulsionnelles qui luttent pour s’exprimer sont repoussées ou condamnées par le monde extérieur, le moi encore faible ne peut réussir à les manifester que sous la forme d’un aveu. Le concept de besoin d’expression est par conséquent celui qui a le champ d’application le plus vaste, alors que celui de tendance à avouer est plus restreint et plus spécifique.

Nous dirons donc que l’inclination à avouer est une variante du besoin d’expression des pulsions. Celles-ci ont subi des altérations en raison des réactions du monde extérieur vis-à-vis de certaines manifestations pulsionnelles, ce qui les a amenées à remplir des fonctions nouvelles.

La répression d’une motion pulsionnelle ne s’identifie en aucun cas au refoulement. Toutefois, ce qui nous intéresse ici ce sont les changements auxquels le besoin d’expression est sujet lorsqu’une pulsion est refoulée. Le refoulement, comme vous le savez, ne condamne pas les idées et les tendances réprimées au silence et à l’impuissance totale. Les dérivés inconscients du refoulé ont dans une certaine mesure le loisir de s’exprimer dans le processus du retour du refoulé.

Lorsqu’ils sont finalement admis dans le champ de la conscience, ces rejetons portent encore les traces des forces de refoulement, de même que des évadés sont marqués par les stigmates de leur vie de prison. Symptômes et formations substitutives ne conservent pas seulement les caractéristiques des motions pulsionnelles réprimées, mais aussi l’empreinte des facteurs de refoulement. Cela s’explique aisément dans la mesure où ceux-ci tirent eux aussi leur origine des pulsions inconscientes. Par ce biais les puissances de refoulement sont elles-mêmes sujettes à un mode d’expression inconscient et, sous leur influence, la manifestation des motions pulsionnelles représente à la fois un désir de gratification et la réaction qui s’oppose à ce désir.

A l’origine le besoin d’expression servait à soulager et à signaler les grandes pulsions humaines, mais son rôle s’est progressivement transformé. Les formes qu’il assume constituent toujours des manifestations des besoins pulsionnels, mais par leur allure générale et par la façon dont elles se font jouer, elles témoignent maintenant de l’action des facteurs responsables du refoulement. C’est dans ce sens par conséquent que nous pouvons les qualifier d’aveux inconscients.

L’exemple de lapsus cité plus haut (begleit-digen) traduit clairement l’influence de motions contradictoires et il se rapproche par sa structure et par sa genèse affective des symptômes névrotiques. Ceux-ci se caractérisent en effet par le fait qu’ils répondent aux demandes des tendances sexuelles et à celles du moi et qu’en outre ils trahissent en elles les forces qui les ont engendrés. A l’exemple de notre lapsus, ils combinent des motions antagonistes dans une expression de compromis. Le symptôme ne témoigne pas seulement de la puissance des désirs interdits, mais aussi de celle des instances de la censure, il révèle à la fois la force de la tentation et l’intensité de l’interdit.

Il est vrai que les symptômes propres à certaines névroses, comme les névroses obsessionnelles, présentent beaucoup plus nettement les caractéristiques d’une formation réactionnelle que celles d’une gratification obtenue au moyen d’un déplacement substitutif. Toutefois, dans les formes de névrose où l’influence des forces de refoulement ne se lit pas aussi clairement que dans la névrose obsessionnelle, l’existence même de la maladie et la nature des souffrances endurées par le patient prouvent elles aussi la réalité profonde de ce phénomène.

Le symptôme qui satisfait ainsi à la fois le besoin d’expression des forces de refoulement et celui de la tendance refoulée assume la forme d’un aveu, étant donné que tel est le nom que nous donnons à la révélation de pulsions ou de désirs qui sont ressentis comme interdits ou reconnus comme tels.

Dans la mesure où le symptôme s’élabore et se maintient en tant que formation substitutive essentiellement et que satisfaction substitutive de motions inconscientes, nous pouvons dire qu’il a le caractère d’un aveu inconscient. Je voudrais ajouter que le qualificatif d’ « inconscient» se justifie lui aussi au terme d’un examen approfondi. Comme je l’ai déjà dit, ce qui nous intéresse ici c’est la façon dont se révèlent des mouvements pulsionnels ressentis comme interdits.

Les nouvelles thèses de Freud sur la genèse du surmoi nous ont appris que non seulement ces motions deviennent inconscientes en vertu du processus du refoulement, mais que le même sort frappe en outre la partie la plus significative des instances du moi d’où est issu le refoulement.

Le caractère d’aveu que nous attribuons aux symptômes névrotiques est déterminé par conséquent par le fait que le matériel refoulé et les différentes forces de refoulement qui l’ont engendré relèvent les uns et les autres de la sphère de l’inconscient. En outre, un troisième facteur entre en jeu: le symptôme est vécu comme une souffrance mais non comme un aveu. Les forces affectives qui, par leur dynamique, donnent naissance au symptôme ainsi qu’à certaines de ses fonctions essentielles restent inconscientes. En résumé nous définissons l’aveu comme inconscient parce que son origine, son contenu et sa nature demeurent inconscients.

Si nous ajoutons à tout cela le fait que le patient confie son secret sans savoir à qui (comme c’est le cas dans la situation analytique du transfert), nous retombons une fois de plus sur les phénomènes psychologiques remarquables que nous avons examinés lors de notre première conférence. Je pourrais maintenant les décrire sous un angle nouveau. Le patient admet, mieux il avoue, quelque chose qu’il ne connaît pas.

Il confie un secret et il ne sait ni ce qu’il a laissé entendre par ses paroles ni à qui il s’est adressé. Je pourrais même ajouter deux détails supplémentaires qui me semblent significatifs. Le patient avoue quelque chose mais il ignore que ses dires constituent en fait une confession, de même qu’il ne sait pas ce qui le pousse à la faire. J’estime que le caractère sibyllin de ces phénomènes en dit long sur l’existence et sur l’efficacité des courants inconscients.

Le caractère compulsionnel que j’attribue à la tendance à avouer ne se justifie pas uniquement par la force impérieuse des motions mises en jeu. Il est dû en outre à deux facteurs impliqués par le processus de transformation du besoin primitif d’expression en compulsion d’aveu. Le premier résulte de la résistance opposée à la libre expression des pulsions, contrainte venue du dehors et qui a fini par s’ancrer à l’intérieur du sujet. Il se reflète dans le caractère d’aveu inconscient de ses déclarations.

Le deuxième facteur est lié au mécanisme réactionnel qui provoque le renforcement de l’intensité du désir sous l’effet du refoulement ou tout du moins c’est à travers ce mécanisme que ce facteur se manifeste. Son action se traduit par la différence existant entre une forme d’expression non inhibée et un aveu inconscient et dans ces conditions il me semble tout à fait légitime de parler de compulsion d’aveu.

Je crois que nous sommes maintenant en mesure de comprendre comment s’effectue sur le plan psychologique le passage de la libre expression des pulsions aux aveux compulsionnels. Il s’est produit tout d’abord sous le signe du rôle social du besoin d’expression. De simple mécanisme de soulagement moteur qu’il était à l’origine, celui-ci s’est transformé peu à peu en processus permettant la manifestation et la communication de nos besoins au monde extérieur, en une demande déguisée de gratification. La façon dont le monde extérieur accueille Ces manifestations influe de manière décisive sur leur évolution ultérieure.

Si elles se heurtent par exemple à un refus ou à un rejet explicite, elles porteront aussi dans l’avenir l’empreinte des facteurs qui se sont opposes à la gratification. Les multiples répétitions de ce processus lors du refoulement impliquent qu’il y ait eu à l’origine identification avec les personnes qui ont occasionné l’apparition de l’inhibition, identification qui par la suite se perpétue par la formation du surmoi.

Sous l’influence du monde extérieur qui a pris peu à peu une importance décisive pour le moi encore faible et peu développé, la fonction originelle du besoin d’expression subit une modification. Celle-ci s’accompagne d’un changement dans les réactions du monde extérieur. Le symptôme névrotique est sujet à des transformations analogues. Vous savez tous comment évoluent la signification et le but originels du symptôme et grâce à la psychanalyse vous vous êtes familiarisés avec la stratification historique de ces significations et de ces buts successifs.

Mais la séance analytique n’est qu’une tranche de vie artificielle et le symptôme se présente clairement en tant qu’aveu en dehors même de cette situation privilégiée. Vous pourriez m’objecter qu’un aveu qui n’est pas compris comme tel par la personne à laquelle il s’adresse n’en est pas un en réalité.

Toutefois les choses ne sont pas si simples. Il y a quelques dizaines d’années encore, nous n’étions pas en mesure de déchiffrer les hiéroglyphes mais nous n’aurions pas commis pour autant l’erreur de prétendre qu’il ne s’agissait que d’un jeu dépourvu de sens. Nous n’avons jamais douté un seul instant que les hiéroglyphes constituaient un moyen de communication. Maintenant nous devons nous efforcer de déchiffrer un autre code secret dont la signification nous échappe et qui ne reste impénétrable que pour ceux qui n’en possèdent pas la clé.

Le monde extérieur a, vis-à-vis des symptômes névrotiques, la même réaction que vis-à-vis des lapsus que nous avons cités en exemple: tout se passe comme s’il les Comprenait et en pénétrait la signification. Il s’agit toutefois d’une compréhension de nature particulière. Mais si celle-ci constitue le résultat recherché par les symptômes, elle doit aussi compter au nombre de leurs raisons d’être essentielles. Inconsciemment le patient désire sans doute que ses symptômes soient compris de la sorte.

Un de mes patients, atteint de névrose obsessionnelle, éprouvait un symptôme particulièrement pénible : il ne pouvait pas s’empêcher de lancer aux autres des regards qu’il ne réussissait pas à contrôler et qui exprimaient sa haine, son mépris ou son dédain inconscients pour les personnes qui lui étaient spécialement chères et qu’il tenait au niveau conscient dans une haute estime. Il vaut la peine de souligner qu’il se raidissait dans cette attitude compulsionnelle si pénible pour lui, en accentuant même encore l’agressivité de ses regards, si les personnes auxquelles ceux-ci étaient adressés ne se départaient pas de leur amabilité envers lui.

Il persévérait dans cette attitude jusqu’au moment où la personne visée lui témoignait de la froideur ou de l’hostilité. En général, nous pouvons dire que plus une névrose se prolonge et plus les symptômes révèlent clairement leur vraie signification au monde extérieur, au point même de l’étaler pour ainsi dire au grand jour en dépit de tous les efforts désespérés que le patient peut faire pour la cacher. « Le besoin de se trahir suinte par tous les pores de l’individu», a dit Freud. Nous voulons maintenant souligner en outre que cette auto-trahison constitue en fait un aveu inconscient.

J’ai insisté jusqu’ici sur l’importance de l’aveu au monde extérieur exprimé implicitement par le symptôme. Nous devons maintenant affronter la tâche délicate d’en comprendre la signification et la fonction dans le cadre de la vie affective de l’individu. Nous réussirons à le faire avec d’autant plus de bonheur que nous saurons tirer profit de notre expérience clinique, car ce sont après tout les séances analytiques qui nous fournissent le terrain le plus favorable pour reconstituer l’enchaînement des processus affectifs.

Elles constituent un domaine intermédiaire entre la rêverie et la vie dans lequel le thérapeute personnifie inconsciemment pour le patient son père ou toute autre personne qui a joué un rôle important dans sa vie affective lors de son enfance. C’est à lui que le patient se plaint de ses difficultés, à lui qu’il découvre les objectifs qu’il a poursuivis inconsciemment et qu’il montre les obstacles qui ont empêché leur réalisation. Au cours de l’analyse, le patient revit son passé et tout se passe comme si les ombres anciennes venues du monde souterrain se repaissaient d’un sang nouveau, comme si elles retrouvaient une fois de plus substance et vitalité et redevenaient un élément de la vie de tous les jours.

En même temps que les vieux souvenirs, se réveillent les affects anciens, qui toutefois se portent maintenant pour l’essentiel sur la personne de l’analyste, lequel constitue l’objet fantomatique du transfert du patient. Une régression s’accomplit au cours de laquelle les mots doivent se substituer aux actes. En exprimant au moyen de ses paroles, de ses gestes et de son maintien ses sentiments tendres ou hostiles, pleins de respect ou de mépris, le patient affiche, avec une dépense d’énergie bien moindre, le comportement qu’il était auparavant contraint d’observer. Dans cette substitution qui s’effectue au moyen d’un déplacement sur les mots, etc., le jeune homme qui dirige sa résistance contre l’analyste ne fait en réalité que répéter les actions préméditées contre son père.

Ces manifestations constituent en elles-mêmes des succédanés extrêmement mitigés et déformés pour des actions concrètes.

Le récit ou la description de la résistance du patient n’est donc pas simplement le compte rendu du déplacement de certaines actions sur la personne de l’analyste, mais bien la répétition édulcorée de ces actions, répétition transposée en paroles. Les émotions anciennes qui s’expriment par ce biais sont demeurées indestructibles dans l’esprit du patient depuis l’enfance. Elles trouvent ici pour la première fois un moyen adéquat de se manifester en paroles et en débordements affectifs.

Pour nous, cette reviviscence des actions interdites au moyen du récit qui en est fait équivaut à un aveu ou à une confession. Nous nous rendons compte que le patient ne sait pas ce dont il nous fait part, ni ce que signifie son geste. Il s’agit par conséquent d’un aveu inconscient. Nous savons aussi que dans le domaine de la psychologie des névroses nous devons abandonner la distinction entre réalité matérielle et réalité psychique.

Il va sans dire que j’emploie ici le terme d’« action » pour désigner des actes imaginés ou désirés au niveau inconscient. Nous pouvons dire que l’aveu est la répétition d’une action ou d’un comportement bien précis, répétition accomplie de façon substitutive par l’intermédiaire d’un déplacement et avec un matériel affectif qui diffère dans la mesure où les actes doivent céder la place aux paroles.

Si nous définissons l’aveu comme la répétition déplacée et affaiblie d’une action, nous ne réussirons peut-être pas à comprendre en quoi consiste l’effet apaisant et libérateur de la thérapie analytique et nous ne saisirons pas comment l’aveu en soi peut avoir une valeur thérapeutique.

Cette question touche évidemment aux problèmes les plus importants et les plus débattus relatifs à ce type de thérapie, problèmes que nous ne pouvons pas aborder ici, car cela nous amènerait à soulever la question de la thérapie active et de ses limites intrinsèques et à nous demander si et dans quelle mesure l’analyste doit encourager la répétition de l’acte dans le cadre du transfert, si et dans quelle mesure l’analyse a intérêt à combler le fossé qui la sépare de la réalité matérielle. Toutes ces questions sont parfois insidieuses.

Aujourd’hui toutefois je ne céderai pas à la tentation de me pencher sur ce genre de problèmes et je me limiterai à souligner un certain nombre d’arguments qui viennent compléter les hypothèses déjà émises par d’autres analystes et qui me semblent particulièrement dignes d’attention. Pour commencer, les résistances qui se font jour au cours du transfert (lorsqu’un patient par exemple donne libre cours à l’hostilité qu’il éprouve à l’égard de son père), ainsi que celle qui s’oppose à la manifestation des tendances homosexuelles, semblent effectivement fournir à ces pulsions une gratification qu’elles n’avaient jamais éprouvée auparavant.

Il s’agit toutefois d’une gratification de nature particulière, extrêmement mince et circonscrite, confinée dans le domaine de l’imaginaire. Cela n’en exclut pas pour autant la réalité affective. Je dirai, par conséquent, que la gratification partielle apportée par l’aveu semble entraîner un certain soulagement, dans la mesure où cet aveu est une répétition affaiblie de l’acte sous une forme différente.

Tout se passe comme si l’homme avait effectivement besoin d’assouvir aussi peu soit-il ses pulsions et comme s’il ne pouvait renoncer à les satisfaire qu’après s’y être laissé aller, ne serait-ce que partiellement. Il existe une expression française qui dit «reculer pour mieux sauter ». L’élément le plus important toutefois n’est pas le recul, mais bien le saut. Il existe peut-être certains facteurs de tension désagréable, facteurs d’ordre quantitatif que la recherche n’a pas su encore apprécier à leur juste valeur et qui rendent nécessaire une satisfaction concrète sous une forme ou sous une autre.

C’est seulement par ce biais qu’il serait possible de renoncer à la gratification dans sa totalité. Cette situation est semblable à celle d’un créancier impatient auquel son débiteur doit rembourser ne serait-ce qu’une petite partie de ce qu’il lui doit pour le convaincre en quelque sorte de sa bonne volonté à le payer, afin que celui-ci attende l’échéance avec davantage de patience. Je reviendrai plus loin sur cette question.

Le second facteur thérapeutique contenu implicitement dans l’aveu, en raison de la nature même de celui-ci, est plus difficile à reconnaître et à comprendre sur le plan psychologique. A l’exemple du premier il est clairement de type pulsionnel et il se prête à la même interprétation préliminaire : en d’autres termes le patient, en avouant, surmonte partiellement une angoisse obscure et mal définie. Nous devinons la signification de cette angoisse : elle s’apparente à l’angoisse sociale que nous appelons sentiment de culpabilité. Je crois que nous pouvons donner une description adéquate de la situation en disant que grâce à l’aveu un sentiment de plaisir se substitue de manière régressive à l’angoisse latente. L’aveu sert ainsi à faire tomber un interdit.

Laissez-moi vous rappeler les caractéristiques du mot d’esprit telles qu’elles ont été décrites par Freud. Elles aussi permettent de lever une inhibition frappant le représentant d’ordinaire rejeté d’une pulsion. Nous ne savons pas quelle est la nature du plaisir mis en jeu mais, en nous basant sur les données relatives à l’affect d’angoisse, nous devrions être en mesure de formuler certaines conclusions à son égard. S’agit-il du plaisir lié à la gratification partielle des pulsions réprimées?

Il est certain qu’il émane dans une certaine mesure de cette gratification, même si celle-ci est minime. Toutefois une partie sans doute encore plus importante de ce plaisir doit être de nature masochiste, étant donné que l’angoisse qui empêchait la pulsion interdite de s’exprimer avait trait au châtiment.

Quelque chose qui se rapproche du besoin de punition trouve une gratification partielle dans la compulsion à avouer. Le sentiment de culpabilité soulevé par les désirs interdits est partiellement assouvi par l’aveu. Nous pouvons par conséquent affirmer que la thérapie psychanalytique de l’aveu repose en partie sur le fait qu’elle fournit une gratification, quoique limitée sur le plan quantitatif, à certaines pulsions et à certaines pensées, ainsi qu’au besoin de punition, gratification qui est bien différente sur le plan qualitatif d’une satisfaction matérielle et d’un accomplissement réel.

Je me rends parfaitement compte que cette description ne donne qu’une image fort inadéquate de la situation réelle et je désire par conséquent prévenir vos questions. Vous m’objecterez à bon droit que le besoin de punition n’est pas vraiment satisfait, étant donné qu’aucun châtiment ne vient frapper les manifestations de maussaderie ou de provocation, d’hostilité ou de mépris par lesquelles le patient traduit sa résistance à l’égard du transfert. L’analyste ne réagit jamais, sauf pour s’efforcer de transformer la répétition en remémoration.

Vous avez tout à fait raison - à tel point que je prends les devants en vous signalant le point faible de mon autre affirmation, relative à la gratification partielle des représentants réprimés des puisions. Ces besoins ne sont pas eux non plus vraiment satisfaits, étant donné que le patient ne donne pas libre cours à son hostilité vis-à-vis de l’analyste. Il ne commet pas le moindre geste agressif. De même une jeune femme éprouvant un amour de transfert ne se jette pas au cou de l’analyste. Toutefois il s’agit, comme je vous l’ai dit, d’une gratification partielle obtenue uniquement par la formulation, par la traduction en paroles ou en signes, d’émotions par ailleurs difficiles à exprimer.

Et pourtant il n’est pas arbitraire de dire que les motions réprimées trouvent une certaine gratification, quoique extrêmement réduite. Vous devez tenir compte du fait que ces manifestations répétées d’émotions violentes sont peut-être le succédané d’une gratification. Freud dit que penser c’est « agir en petites quantités ». Formuler ou manifester ses pensées ou ses pulsions est encore plus nettement un faire ou un agir « en petites quantités ».

Nous ne comprenons toujours pas, bien sûr, comment le besoin de punition inconscient touche son dû dans le cadre de l’analyse, ou plus exactement, dans celui des aveux formulés au cours de la séance analytique. Nous pourrions essayer d’expliquer ce phénomène en tenant compte du fait que le patient met à nu en toute franchise les faiblesses qui s’enracinent dans ses pulsions et qu’il avoue des actions et des sentiments incompatibles avec ses conceptions morales et éthiques. Mais nous sentons bien que cette interprétation n’a pas grande valeur, ces considérations ayant trait uniquement à des aveux conscients.

La théorie psychanalytique nous permet de faire un pas en avant en nous enseignant que le besoin de punition peut substituer l’aveu au châtiment. Que l’on compare cette situation à celle d’un petit garçon qui semble craindre une punition pour une pécadille cachée. Si vous l’observez de plus près, vous constaterez dans la plupart des cas que, chose surprenante, c’est la punition en soi qu’il craint le moins.

Son angoisse est motivée plutôt par l’anticipation de ce que ses parents pourront penser lorsqu’ils découvriront sa faute et par la perspective de devoir la leur avouer. La crainte de la punition s’est transformée dans son esprit en crainte de l’aveu. C’est la confession en soi, parce qu’elle précède la punition, qui est devenue terrifiante au plus haut point. Dans bien des cas l’enfant lui-même reconnaît que ce n’est pas la punition qu’il craint, mais la scène au cours de laquelle il avouera à ses parents ce qu’il a fait.

Vous avez certainement entendu parler des cas tragiques d’écoliers qui se sont suicidés par peur manifeste d’avouer, alors que la crainte d’une punition, qui le plus souvent n’aurait pas eu lieu, ne tenait pas une place significative dans leur décision. L’étudiant qui n’a pas peur de l’examen mais qui trouve insoutenable la tension qui le précède, le soldat qui brûle de monter vers le champ de bataille où il trouvera peut-être la mort car il ne peut plus supporter l’angoisse de l’attente se seront présentés à vous comme autant d’exemples de situations analogues où la peur s’est déplacée par rapport à son objet initial.

Nous constatons donc que le besoin de punition, à l’exemple de toute autre pulsion violente, engendre des tensions qui peuvent subir des déplacements et dont l’intensité ne peut être amoindrie que par une gratification partielle.

Si nous comparions ces réalités psychologiques aux résultats des études analytiques de l’évolution sexuelle, nous y trouverions les mêmes mécanismes à l’œuvre. Souvenez-vous du rôle normal et du rôle pathologique des caresses. Les dangers de ce genre de jeux préliminaires dans les rapports sexuels sont particulièrement manifestes lorsque au lieu de préparer au plaisir et de frayer la voie à l’orgasme, ils se substituent à l’objectif sexuel normal, lorsque le plaisir préliminaire devient le plaisir final. Dans la mesure où l’aveu entraîne la punition et implique une diminution de l’amour éprouvé par les parents il peut prendre la place, en tant que stade préliminaire ou en tant que succédané, du châtiment définitif et satisfaire le besoin de punition.

Dans le processus normal, l’auteur d’un méfait éprouverait, avant l’aveu, une certaine tension, que la perspective du châtiment accentuerait de manière extraordinaire. Nous pouvons supposer dans ces conditions que les mécanismes psychiques régissant le déplacement de l’angoisse ont peut-être une signification plus générale, mais dans le cadre de cette conférence ils ne retiendront notre attention que dans la mesure où ils se rapportent au châtiment et à l’aveu.

Je suggère que nous sanctionnions l’existence du mécanisme du déplacement de l’angoisse par l’adoption d’une terminologie nouvelle, calquée sur celle utilisée par Freud pour les mécanismes du plaisir. Je pense que nous devrions désigner les premières manifestations de l’angoisse par le terme d’« angoisse préliminaire » car le rapport entre celle-ci et l’angoisse finale est le même qu’entre le plaisir préliminaire et le plaisir final.

Il est vraisemblable que, compte tenu de l’étroite connexion psychologique existant entre plaisir et angoisse, l’étude approfondie des rapports entre angoisse préliminaire et angoisse finale contribuerait notablement à l’enrichissement de la psychologie du moi. La gratification partielle du besoin de punition qui, dans notre hypothèse, est assurée par l’aveu tient par conséquent à la souffrance qui découle de l’angoisse précédant l’aveu ainsi que de l’aveu lui-même, vécu comme une expérience pénible.

Nous savons que ce qui est déplaisir pour un système psychique est plaisir pour un autre. Loin de moi par conséquent l’idée de contester la réalité du plaisir éprouvé lors de l’aveu grâce à la victoire remportée sur l’angoisse, victoire par elle-même source de déplaisir. Il nous faut donc revenir sur une de nos affirmations précédentes pour lui apporter une correction importante. J’avais dit que la formulation verbale des motions réprimées leur fournissait une gratification partielle.

Cependant cette formulation représente en elle-même une partie du plaisir préliminaire apporté par la gratification. Je dirai par conséquent que la gratification partielle que l’aveu consent aux pulsions refoulées et au besoin de punition s’enracine dans le plaisir préliminaire qu’il apporte partiellement au sujet et que ce processus s’accompagne d’une victoire sur l’angoisse préliminaire. La seule conclusion, aussi incomplète soit-elle, que nous puissions tirer jusqu’ici de nos efforts pour comprendre ce problème, c’est que l’aveu assouvit partiellement les motions et les désirs refoulés dans la mesure où il permet d’éprouver un plaisir préliminaire et de vaincre l’angoisse préliminaire.

Grâce à son caractère de compromis il est donc susceptible de remplacer le symptôme névrotique. Celui-ci de son côté s’est développé en tant que substitut pour la gratification des tendances refoulées et du besoin de punition. Effectivement, nous constatons souvent que les symptômes disparaissent au cours de l’analyse dès que des besoins de ce genre, mutuellement incompatibles, trouvent dans l’aveu une expression parfaitement adéquate. L’aveu, en tant qu’il représente une donnée fondamentale de la psychanalyse, renvoie ainsi à deux grands centres d’émotions et d’idées qui sont arrachés à l’inconscient.

Le patient admet l’existence de ses pulsions interdites et des désirs qu’elles ont attisés en lui. Simultanément il reconnaît son besoin de punition, né par réaction devant la poussée de ces pulsions et de ces désirs. Cette interprétation jette une lumière nouvelle sur l’une des tâches les plus importantes de l’analyste, qui consiste dans ces conditions à amener le patient à comprendre ce qu’il a inconsciemment avoué et à en percer ensuite la signification psychologique.

Cette conclusion nous renvoie au troisième des facteurs qui contribuent à conférer une valeur thérapeutique à l’aveu dans le cadre de l’analyse: je veux parler de la prise de connaissance du matériel inconscient grâce à sa transposition dans le domaine du langage. Cette transposition a une signification bien précise vis-à-vis de la perte de plaisir liée au refoulement des pulsions ainsi que vis-à-vis du besoin inconscient de punition. Freud a montré que l’expression verbale est indispensable à la prise de conscience.

Seul l’aveu nous permet de saisir au niveau préconscient ce que les idées et les sentiments refoulés ont représenté pour nous autrefois et ce qu’ils signifient encore, en raison du caractère indestructible et intemporel propre aux processus inconscients. Par l’aveu nous prenons connaissance de nous-mêmes. Il nous offre une chance unique de nous comprendre et de nous accepter.

Pourquoi cette transposition au niveau du langage devrait-elle exercer une influence sur les motions pulsionnelles refoulées? Principalement parce qu’elle est susceptible d’entraîner une solution de continuité dans le processus du refoulement et de préparer ainsi la voie à une meilleure adaptation à la réalité.

 

Cette levée du refoulement est clairement attestée par le fait que l’aveu offre un mode d’expression adéquat non seulement aux motions réprimées, mais aussi aux instances qui président au refoulement. Dans cette optique l’aveu est une prise de parole de la conscience morale.

L’accusateur pose sur la table son acte d’accusation. N’oubliez pas qu’au sens où nous l’entendons la conscience morale proprement dite est muette et que c’est sous ce nom (« la muette ») que la désignent les criminels parisiens. Avec l’aveu elle commence à parler; ce qui était muet retrouve la parole. Nous constatons ici que la compulsion d’aveu a une double fonction affective. Elle met en lumière l’acte et les pulsions qui le déterminent, elle éclaire le fossé qui sépare le moi, écrasé par les désirs et les pulsions du ça, du surmoi.

La prise de conscience de la signification profonde de l’acte, inconnue jusqu’à maintenant (n’oubliez pas que nous parlons ici d’actes inconscients et imaginaires), et le compromis accepté par le moi face aux exigences du surmoi indiquent que la personne qui se laisse aller à avouer commence à faire connaissance avec elle-même.

Dans un passage de son essai Sur les fondements de la morale, Schopenhauer définit la conscience morale comme « une simple familiarité avec son propre soi que chaque individu acquiert par sa conduite propre et qui devient de plus en plus intime ».

Or, il n’a pas tout à fait raison car, par essence, la conscience morale est elle-même inconsciente. Ce n’est que lorsqu’elle émerge au niveau conscient qu’il peut y avoir une telle «  familiarité » dans le sens que lui donne Schopenhauer. Cela m’amène à vous signaler un décalage significatif: le méfait imaginaire, que nous pouvons interpréter comme un substitut du parricide ou de l’inceste, s’est produit au niveau inconscient. Sa répétition au moyen de la transposition verbale déterminée par l’analyse a lieu dans le préconscient.

C’est par conséquent cette différence qui conduit maintenant le patient à mieux se connaître et à se comprendre vraiment. Il commence à envisager d’un œil plus tolérant le décalage existant entre son idéal du moi et son moi actuel, entre son surmoi et son moi. Se connaître soi-même signifie aussi comprendre sur un mode préconscient que les limites de la vie affective de chacun s’étendent vers le haut et vers le bas beaucoup plus loin que nous ne le pensions. Pour employer le langage courant cela signifie qu’inconsciemment nous sommes beaucoup plus pervers, mais aussi bien meilleurs que nous ne l’imaginions.

Avec l’aveu la conscience morale retrouve la capacité de parler. Permettez-moi de recourir à une comparaison pour illustrer l’action spécifique de la psychanalyse à cet égard. Tout se passe comme si une affaire criminelle, dont le dossier était resté enfoui dans un coin des archives, passait à nouveau en jugement devant la cour d’appel. Le troisième facteur thérapeutique consiste donc en l’annulation rétroactive du refoulement, dans la mesure où les pensées refoulées accèdent au stade préconscient par l’intermédiaire de leur transposition en paroles.

Chez les schizophrènes le caractère thérapeutique de la communication verbale naît de la clarification des processus affectifs. Le recours au langage constitue dans ce cas le premier pas sur la voie de la guérison, ainsi que Freud l’a établi de manière fort convaincante en démontrant que les efforts du malade visent en premier lieu à reconquérir les objets perdus et que dans cette perspective il essaie de parvenir à ses fins au moyen de l’expression verbale et finit au bout du compte par s’accommoder des mots à défaut des choses. Nous pressentons que l’aveu inconscient représente lui aussi une tentative pour reconquérir l’objet et que tel est même l’un de ses objectifs essentiels.

Diverses autres constatations cliniques nous aideront peut-être à comprendre encore plus profondément la nature du soulagement affectif déterminé par la compulsion d’aveu. L’une des expériences les plus révélatrices dans ce domaine est la prise de conscience de l’importance et de la signification latente de l’acting out dans le cadre des séances analytiques. Nous savons que celui-ci est lié à la compulsion de répétition. Notre expérience analytique nous enseigne que l’acting out apparaît au cours du traitement en connexion avec des phénomènes de résistance. Il est évident que par cette répétition le patient cède à la pression de ses pulsions inconscientes.

Peut-être trouverez-vous étrange au premier abord que l’acting out tende précisément à se substituer à la narration lorsque les événements qui doivent être revécus sont soumis à la pression d’un sentiment de culpabilité particulièrement puissant. Comme vous le savez, le besoin de punition pousse à répéter des actes interdits. L’existence d’un sentiment de culpabilité lié à certains souvenirs et à certaines émotions n’est sans doute pas la seule condition du surgissement de l’acting out mais c’est vraisemblablement la plus importante et sur le plan pratique la plus significative, à mon avis tout du moins.

Lorsqu’il éprouve un intense besoin de punition, le patient a recours au moment de la remémoration à l’acting out (qui s’apparente de beaucoup plus près que l’aveu à la répétition de l’acte) plutôt qu’à la traduction du souvenir en paroles. En tant que processus vécu dans le cadre de l’analyse, l’acting out trouve sa place au sein de la tendance affective beaucoup plus générale qui pousse le patient opprimé par un intense sentiment de culpabilité à accomplir des actes interdits d’où il tire un soulagement psychique considérable.

Si toutefois la narration est un aveu qui répète l’acte sous une forme atténué e et à partir d’un matériel différent, l’acting out peut être défini lui aussi comme un aveu. Il a la même fonction - montrer quelque chose, l’admettre. Nous savons ce qu’il désire mettre en lumière - exactement la même chose que ce que le patient pourrait mettre en acte. Il constitue par conséquent une démonstration. « Regardez comme j’étais (ou « comme je suis toujours ») jaloux, méchant, rancunier et mesquin. » Cette démonstration a sans aucun doute pour but de permettre à des pulsions réprimées de s’exprimer; elle témoigne en outre du besoin de punition éprouvé par le patient. En ce sens on peut la comparer à l’attitude des enfants qui se complaisent à faire preuve de « malice ».

Il est indubitable qu’un comportement en apparence aussi peu naturel que l’est l’acting out du patient se conforme néanmoins au principe du plaisir, dans la mesure où il vise à la gratification de besoins affectifs profonds. Très souvent un enfant devient méchant parce qu’il se sent coupable et veut inconsciemment être puni.

Une nouvelle tendance vient maintenant s’ajouter à celles mises en lumière plus haut. Il nous est impossible de comprendre pourquoi le patient fait étalage de ses propres faiblesses si nous ne tenons pas compte du fait que sa conduite ne vise pas, après tout, à répéter l’acte interdit, si fortes que soient les pulsions qui travaillent en ce sens, mais uniquement pour l’instant à le révéler à un tiers. Si nous devions traduire la signification cachée de cet aveu de type tout à fait particulier, nous devrions y adjoindre une phrase d’introduction et une phrase de conclusion.

Nous devrions préciser à l’avance que l’acting out qui va suivre se rapporte à un aveu, à une demonstratio ad oculos « Regardez comme j’étais rancunier, méchant et vindicatif, etc. » Souvent cet aveu n’est pas une fin en soi. Il équivaut à un appel aux parents ou à ceux qui en tiennent lieu: c’est pourquoi il faut lui ajouter une phrase de conclusion: « Tenez compte de mes faiblesses, je vous en prie! Vous devez me pardonner, ne serait-ce que parce que je suis fait comme ça! Punissez-moi, mais aimez-moi encore! » L’aveu se transforme ainsi en un plaidoyer éloquent en faveur de l’absolution. La conduite bizarre du patient ne se comprend pas en l’absence des phrases d’introduction et de conclusion par lesquelles nous la complétons et qui l’insèrent dans un continuum affectif beaucoup plus vaste.

L’aveu mis en acte n’a pas pour seule fonction de révéler les motions cachées et les désirs secrets de l’individu, ni même de satisfaire le besoin de punition et le désir inconscient de rendre définitive la perte d’amour. Il sert tout autant à solliciter l’amour, à satisfaire le désir de recevoir de nouvelles preuves d’amour par le biais de la punition en soi ou même d’un semblant de punition. Dans certains cas et en particulier dans les névroses où le masochisme joue un rôle de premier plan, le besoin de punition constitue même le moteur essentiel de l’acting out.

Un de mes patients, atteint de névrose obsessionnelle, et dont la satisfaction perverse était de se faire donner des coups sur le derrière, témoignait manifestement dans son acting out d’une tendance qu’on ne pourrait pas décrire autrement que comme besoin de punition. Il soulevait la croupe en l’air dans le but évident de recevoir des coups. La phrase de conclusion que nous devrions ajouter en pareil cas serait la suivante: « Punissez-moi, allez-y, battez-moi! » Les coups avaient inconsciemment pour lui la même signification que l’amour et ils assouvissaient par conséquent ses désirs masochistes et homosexuels. Vous n’ignorez pas que ce genre d’acting out, destiné à gratifier le besoin de punition, n’est pas le seul phénomène affectif dans lequel besoin de punition et tendances érotiques soient intimement liés.

Dans le domaine de la psychanalyse, il existe, bien sûr, toute une gamme de nuances entre le récit et l’acting out. Bien plus il est même possible de distinguer différents types d’acting out.

Dans certains cas l’analyste se rend certes compte immédiatement que l’apparition du symptôme est un accomplissement de désir, comme par exemple lorsque l’émergence d’une certaine idée dans la chaîne d’associations entraîne inévitablement une crise d’hystérie chez un patient donné au cours des séances analytiques, mais la double fonction du symptôme prouve que d’autres facteurs entrent eux aussi en ligne de compte. Conformément à la nature spécifique de sa névrose, le comportement du patient au cours des séances d’analyse est caractérisé tantôt par une prédominance des irruptions affectives et tantôt par celle des aveux.

Ces deux facteurs sont toujours présents, avec un degré d’intensité variable, dans l’acting out. Comme je l’ai souligné auparavant, on constate dans bien des cas que l’acting out assume une vivacité toute particulière là où précisément le besoin de punition se fait plus intense. J’aimerais attirer votre attention sur une dernière complication fort intéressante, que vous pourrez observer chez des patients éprouvant un sentiment de culpabilité emprunté: leur acting out est souvent à l’image du comportement des personnes qui devraient ressentir en réalité le sentiment de culpabilité en question.

Il prend alors l’allure d’un aveu symbolique fait par une troisième personne qui a joué un rôle important dans la maladie du patient. Cette personne a été absorbée ou intégrée dans le moi par introjection.

Nous avons montré que l’acting out s’apparente lui aussi inconsciemment à l’aveu, mais nous ne devons toutefois pas oublier la distance qui le sépare des aveux inconscients que nous observons par ailleurs au cours du traitement analytique. A la différence de l’aveu en paroles, c’est un Pater peccavi affiché ou représenté. L’idée qui le sous-tend n’ayant pas été traduite en paroles, elle demeure néanmoins refoulée dans l’inconscient. Notre objectif toutefois est de faire accéder pensées ou désirs à la conscience et nous devons par conséquent nous efforcer d’amener le patient à les transposer sur le plan verbal. Nous savons maintenant pourquoi nous ne cessons de ramener l’acting out à la répétition, à la remémoration et au récit.

La formulation verbale nous est indispensable pour transformer les processus inconscients en processus préconscients. C’est sans doute pour les mêmes raisons que l’Eglise exige que la confession soit faite oralement, qu’elle soit, selon la terminologie ecclésiastique, vocalis. L’acting out s’appuie sur un matériel psychique différent de celui fourni par les souvenirs, lesquels sont plus proches du système de la perception. Il se déroule presque entièrement au niveau inconscient.

Je n’ai pas l’intention de me lancer ici dans un examen des problèmes techniques posés par la psychanalyse, mais il ressort clairement de la discussion qui précède que l’analyse ne peut pas se fonder uniquement sur l’acting out pour accomplir les tâches que l’on attend d’elle. Celui-ci se rapproche beaucoup plus du jaillissement des motions pulsionnelles et de la gratification du besoin de punition que des souvenirs ou de l’aveu.

En l’encourageant ouvertement, on court le risque que le transfert analytique ne constitue plus un « royaume intermédiaire entre la maladie et la vie», ainsi que Freud l’a appelé, mais qu’il se transforme en une tranche de vie morbide. L’analyse verrait alors les frontières qui la séparent de la réalité matérielle s’évanouir complètement et elle ne serait plus jamais à l’abri de la compulsion de répétition, alors qu’elle devrait représenter pour ainsi dire un « îlot préservé » au milieu de la circulation, voisine du labyrinthe et des dangers de la vie, tout en en restant séparée.

La technique active, qui a récemment trouvé des partisans parmi les psychanalystes, favoriserait, si elle était portée à l’excès, la régression de la compulsion d’aveu en besoin élémentaire d’expression. Elle provoquerait de nouveaux conflits entre la poussée exercée par les pulsions et le besoin de punition au cours de la répétition des expériences originelles.

Elevé au rang de phénomène privilégié de la psychanalyse l’acting out briserait le cadre thérapeutique et il transformerait les dispositions provisoires de l’expérience analytique en une structure définitive qui ne différerait pas essentiellement des expériences «du dehors ». La technique active accorde une pleine gratification aux pulsions et aux désirs réprimés, ainsi qu’au besoin de punition, alors que c’est justement cela que nous cherchons à éviter en psychanalyse, notre action thérapeutique devant être menée, selon Freud, conformément à la règle d’abstinence.

Nous avons dit plus haut que l’acting out n’est pas une fin affective en soi. Sa fonction est plutôt d’assouvir le besoin d’expression des pulsions et le besoin de punition. Mais le patient n’a pas conscience de ce phénomène et sans l’explication du psychanalyste il ne peut le comprendre. Celui-ci a le devoir d’ajouter sous une forme ou sous une autre les phrases d’introduction et de conclusion que nous avons signalées plus haut. Ce faisant il amènera le patient à prendre lui aussi conscience de la signification inconsciente de son acting out.

Cela veut dire qu’il l’aidera à balayer les obstacles qui se sont dressés entre 1’acting out et la remémoration souhaitée. En ce sens l’acting out est lui aussi un aveu inconscient qui se présente sous la forme d’une représentation ou d’une évocation et son interprétation est un facteur essentiel du traitement analytique. A travers lui, les besoins et les désirs exprimés reçoivent certes une gratification partielle, mais celle-ci demeure toujours très limitée et elle ne sort jamais du cadre de la relation de transfert qui n’est donc pas obligée de renoncer à son statut privilégié.

Nous devons condamner toutes les tentatives artificielles et forcées qui visent à provoquer l’acting out du patient, acting out qu’une thérapie hyper-active voudrait ériger en pivot de l’expérience analytique. Nous ajouterons que, dans le cadre de l’analyse, le surgissement de l’acting out devrait se produire sous le signe de la compulsion d’aveu. L’analyste doit le considérer comme une instance particulière de retour du refoulé et s’efforcer de transformer les souvenirs mis en acte en souvenirs exprimés sous forme de récit.

Au point où nous en sommes arrivés nous devons maintenant nous pencher sur les rapports existant entre le processus du refoulement et la compulsion d’aveu, rapports que nous devons élucider pour pouvoir continuer notre enquête.

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