Narcissisme féminin et homosexualité
Cest à H. Ellis quil revient davoir le premier désigné le fait dêtre amoureux de sa propre personne comme un état pathologique et une forme dauto-érotisme. Depuis, ce phénomène, que Näcke, à la suite de Ellis, a nommé « narcissisme » na été que rarement et superficiellement abordé. Notamment, en dépit de quelques indications données par Ellis sur des cas cliniques et des exemples littéraires, rien nest connu des origines ni du sens profond de cet étrange phénomène.
Cest la recherche psychanalytique qui est venue, ici encore, jeter une première lumière sur la genèse et le caractère psycho-sexuel présumé de cet investissement particulier de la libido. Pourtant, jusquici, sa signification pour la vie psychique et amoureuse de lêtre humain na pas été pleinement appréciée. De nouvelles expériences psychanalytiques concernant des patients aux tendances homosexuelles ont dabord permis de concevoir le narcissisme, cest-à-dire lamour de sa propre personne, comme un stade normal du développement qui prépare la puberté et qui est censé assurer la transition nécessaire entre lauto-érotisme et lamour objectal.
La psychanalyse dhommes invertis a montré comment larrêt à ce stade narcissique transitoire pouvait orienter lattrait pour des personnes du même sexe. « Ceux-ci passent pendant les premières années de lenfance par une phase de courte durée où la pulsion sexuelle se fixe dune façon intense sur la femme (la plupart du temps sur la mère); après avoir dépassé ce stade, ils sidentifient à la femme et deviennent leur propre objet sexuel, cest-à-dire que partant du narcissisme, ils recherchent des adolescents qui leur ressemblent et quils veulent aimer comme leur mère les a aimés eux-mêmes. »
Même si ce mécanisme de refoulement particulier est difficile à admettre par un sujet hétérosexuel, il nen est pas moins vrai quil est à la base dun certain type dhomosexualité masculine; par contre, nous manquons complètement dexpérience psychanalytique et dexplication quant aux tendances à linversion manifeste chez la femme. Cela est dautant plus regrettable que dans la vie psychique et amoureuse de la femme normale, les tendances homosexuelles latentes (inconscientes) semblent se manifester de manière plus intense et moins inhibée que celles quon observe dans les amitiés masculines, souvent hautement sublimées.
La communication qui suit ne prétend en aucune façon combler cette lacune de notre compréhension, mais voudrait apporter une modeste contribution au thème du narcissisme féminin et montrer comment lamour de son corps conditionne une bonne part de la vanité féminine normale, comment il est en relation étroite avec la tendance - inconsciente - à lhomosexualité, comment enfin cet amour-là va compter dans la vie amoureuse hétérosexuelle normale.
Il sagit dune jeune fille ni particulièrement névrosée ni visiblement invertie, mais dont les tendances homosexuelles latentes ont pu être démontrées par lanalyse détaillée dun de ses rêves. Elle rapporte ce rêve exquisement narcissique dont je limiterai linterprétation au complexe narcissique dominant quil contient, tandis que je ne ferai queffleurer le reste du matériel encadrant ce complexe nucléaire.
«On sonne. La servante frappe à ma porte et dit: il y a une lettre pour vous, Mademoiselle, et me lapporte au lit. Cest une enveloppe bleue, imprimée de noir, comme une enveloppe commerciale. Jai pensé: de qui est donc cette lettre? Jai tout de suite su que cétait de W. Jen étais très contente, je me suis assise et lai vite ouverte. Son contenu était fait de trois lettres pliées ensemble comme un livre. La première était une lettre damour avec ce texte, à peu près: il se réjouit de mavoir lue et davoir maintenant mon adresse. Il était surpris davoir encore de mes nouvelles.
Il pensait toujours à moi, regardait chaque jour mon portrait (un grand tableau) et enviait celui qui pouvait me voir en réalité. Il me raconte quil est marié et me demande comment je vais. Il croit que je suis aussi mariée et heureuse et que tout va bien pour moi. Bien quil ait une femme, il pense donc surtout à moi (jai alors pensé quil aurait bien aime m épouser mais quil avait dû prendre une femme riche). Dailleurs il joint à sa lettre un portrait de sa femme.
Je prends alors la deuxième lettre. Dans sa partie supérieure, figuraient, imprimés en noir, les mots: EN RÊVE. De son contenu qui était beau et poétique, je nai rien retenu. Jai pensé quil avait dû lécrire en rêvant, cest-à-dire en rêverie diurne (fantasme), couché, étendu et rêvassant. Je me suis dit alors que je devais chercher sa femme; jai pris la troisième lettre qui contenait des portraits reliés ensemble comme un livre. Je lai feuilletée dès son début. Dabord il y avait des portraits de buste, flous, qui ne mintéressaient pas. En feuilletant plus loin, je suis tombée sur un beau portrait et me suis dit : ce ne peut être sa femme!
Se pourrait-il quil ait une femme aussi belle! Jai tourné la page, mais je suis tout de suite revenue au beau portrait pour lire ce qui était dessous et voir si ce nétait pas quand même sa femme. Jai vu quil nen était rien, quil y avait là un autre nom (il métait connu mais je lai oublié). Jai continué à feuilleter... de nouveau une femme moins belle... et sous ce portrait jai lu le nom de sa femme (cest-à-dire celui de W.). Jai alors pensé: avec cette femme4à je veux bien croire quil pense toujours à moi.
Alors je suis revenue en arrière au beau portrait et me suis absorbée dans sa contemplation. Cétait une silhouette féminine nue (ou comme vêtue dun collant) et en position assise; elle avait les bras croisés sur sa poitrine et les jambes tendues, pieds croisés.
Jai surtout vu son visage et la partie inférieure de son corps. Avant tout jai remarqué son visage: dabord ses cheveux et leur coiffure ornée dun ruban et je me suis dit quelle les portait comme moi. Ses yeux mont rappelé les miens sur lun de mes portraits et la forme de son visage était semblable à la mienne. Puis jai remarqué ses belles jambes et le bas de son corps qui me rappelait aussi le mien. Ce portrait me plaisait beaucoup et je mabsorbais amoureusement dans sa contemplation. Je lai regardé très longuement et je me suis dit quil aurait pu être peint par Rubens (peut-être même était-il de Rubens).
Jai ensuite eu limpression davoir parlé avec W. mais je ne sais pas si cest vrai ni où cela se passe, si cest chez lui ou chez moi. Je voyais simplement son visage, sa tête. »
Je voudrais brièvement résumer la situation actuelle de notre rêveuse, qui fournit le contexte dans lequel sinscrit ce reflet important de sa vie psychique inconsciente. Cette jeune fille se trouve au cur dun conflit personnel aux racines psychiques profondes et aggravé par des contraintes extérieures; il sagit pour elle, ou bien dacquérir une situation sociale indépendante ou de trouver un mari; ou bien de quitter le lieu quelle habite et de prendre le risque de se rendre dans une ville dAllemagne centrale, pour laquelle elle a un faible.
Cette impulsion apparemment immotivée sexplique par son désir secret dy rencontrer un certain jeune homme qui lui a autrefois fait la cour, dont elle a gardé un tendre souvenir mais dont elle na pas entendu parler depuis quelques années. Ce jeune homme est la personne désignée par W. dans le rêve et une série de détails sexpliquent comme autant de simples remémorations de lépoque de ses relations avec lui. Ainsi lenveloppe bleue imprimée de noir est celle quil utilisait pour lui écrire aux premiers temps de son absence. Ainsi la partie de la lettre quelle lit dans le rêve provient dune lettre de lui quelle a lue si souvent au point de la savoir par cur.
La jeune fille avait envoyé, en souvenir, à son ami, un grand portrait à lhuile la représentant. Et dans cette même lettre il lui disait cette phrase que reprend le rêve: il pense toujours à elle, il contemple quotidiennement le portrait et envie ceux qui la voient réellement. Les éléments qui précèdent cette simple phrase reprise dans la lettre du rêve, et ceux qui la suivent ne proviennent plus de souvenirs de lettres réelles mais sont des fantasmes partiellement manifestes, partiellement dissimulés, daccomplissement de désir. En fait, avant de partir pour lAllemagne, au hasard, elle avait pensé lui donner signe de vie pour éventuellement savoir sil y séjournait encore et sil nétait pas déjà marié. Elle y avait renoncé, du fait de son indécision habituelle.
Le rêve montre donc, réalisé, ce dessein de lui écrire; la lettre de W. vient en réponse à la sienne et à la communication quelle lui a faite de son adresse... La tendance à laccomplissement du désir avait sû simposer; elle recevait une lettre de lui sans avoir à faire les premiers pas! La fin de la lettre, où il annonce son mariage, exprime la crainte secrète de la rêveuse, et vient en contradiction non seulement avec le début de la lettre mais aussi avec la tendance à laccomplissement du désir; cest aussi le mariage réalisé de notre rêveuse (mais avec un autre homme) qui est indiqué ici.
La contradiction apparente entre laccomplissement du désir et lannonce du mariage de W. trouve sa solution et son éclaircissement dans la reviviscence dune situation infantile: cette situation conditionne la vie amoureuse de cette jeune fille et nous conduit à la signification de la scène narcissique dont nous allons maintenant nous occuper.
Ayant en tête la préoccupation du mariage de W., il est compréhensible quelle cherche à savoir si le prétendant quelle a en vue nest pas déjà marié, et en ce cas à quoi ressemble la femme qui aurait pu prendre sa place comme elle avait pris sa pose (et sa position) sur la photographie.
Le rêve la rassure: il ne sest marié avec une autre que pour des raisons matérielles, cette femme est moins belle quelle et na pas pu la chasser de son souvenir. Ce triomphe sur sa rivale qui a même annulé le projet de mariage avec W. et qui introduit la concurrente représente une des conditions de sa vie amoureuse, provenant de sa situation infantile: le désir de dépasser sa mère en beauté et de la supplanter auprès de son père. Et comme dans « Blanche-Neige » la Reine, après son triomphe sur sa rivale, se retourne orgueilleusement vers limage de son Moi dans le miroir, chez notre rêveuse la libido déçue dans son attente se retourne sur sa propre personne.
Cest à la contemplation tendre et à la description de ses avantages quest consacrée toute la scène suivante du rêve. Il est évident, dans le récit du rêve, que la rêveuse sadmire elle-même à travers le beau portrait. Consciemment, elle se reconnaît sans hésitation dans ce portrait, et elle ajoute même que le détail des pieds croisés suffit à lidentifier. Cest là sa position favorite, surtout lorsque, couchée, elle rêve (elle fantasme)... comme elle le prête à W. dans son rêve.
Le fait quelle ne se reconnaisse pas dans le rêve est dabord luvre de la censure qui trouve indécent lamour conscient pour sa propre personne; en outre, ce fait vient discrètement trahir les bases narcissiques de lamour homosexuel; en effet, le contenu manifeste du rêve vient dire quelle tombe amoureuse dun portrait féminin qui lui ressemble « à sy méprendre » justement parce quil lui ressemble tant.
Cet amour pour son image, quelle ne reconnaît pas, trahit limpact narcissique dans le choix dobjet homosexuel. Cet amour est à la base de la légende de Narcisse (légende de lEubée et de la Béotie). Daprès Ovide (Metam. III, 402-510), il séprend tellement de son image reflétée dans leau, quil prend pour un beau jeune homme, quil en dépérit. Pour le poète latin (et cest peut-être de son invention), cet amour de soi torturant vient en punition davoir dédaigné lamour dEcho, tandis que pour Wieseler (Narkissos, Göttingen, 1856) il sagit dun pur amour de soi.
Mais le mythe révèle aussi des aspects homosexuels: Ameinas se suicide devant la porte de Narcisse lorsque celui-ci envoie une épée en réponse à ses avances.
Sur les fresques de Pompéi, Narcisse se dénude pour admirer ses formes dans leau (voir le Lexique de Mythologie gréco-latine de Roscher).
Plus nettement que dans ce qui précède, on trouve la personnification de limage dans le miroir dans une légende voisine contée par Plutarque (Moralia, Quest. conv. V, 7,3). Eutelidas aurait trouvé si beau son visage reflété par leau que ce dernier, le regardant méchamment, lui aurait fait perdre santé et beauté.
A une question directe, notre rêveuse avoue avoir éprouvé depuis la puberté un certain amour pour sa personne, amour encore renforcé au cours des années par les compliments et ladmiration des hommes et des femmes.
Dabord cest naturellement son visage qui lui plaît le plus, ensuite la partie inférieure de son corps à partir des hanches et surtout les jambes. Ces mêmes détails quelle aime regarder sur les portraits de femmes belles et bien faites, et quelle souligne dans le rêve, sont ceux dont elle est fière dans la réalité, au même titre que de sa belle chevelure et de ses yeux hors du commun.
Cette peinture amoureuse de la beauté de son propre corps - en rêve - fait penser aux nombreux autoportraits que presque tous les grands peintres ont laissés derrière eux. Il paraît non douteux quà la base de cette étude détaillée et de cette restitution amoureuse des traits de son propre visage, il y a un amour narcissique pour sa propre personne. La série dautoportraits que le plus grand des portraitistes, Rembrandt, a mis sur toile avec une maîtrise incomparable, fait pressentir un lien profond entre lart du portrait et une certaine forme de sublimation de lamour narcissique.
Dans le roman dOscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, il sagit surtout de lamour pour son portrait qui fait découvrir au héros sa propre beauté; et le peintre Basil Hallward déclare: « Tout portrait peint avec sentiment est le portrait de lartiste et non celui du modèle. Ce dernier na servi que de prétexte. Ce nest pas lui que le peintre représente, cest le peintre lui-même qui se révèle sur la toile. » Il en est de même lorsquun poète parle de lui-même, lorsquun acteur écrit son propre rôle ou lorsquun auteur joue dans sa propre pièce.
Il est superflu de souligner que notre rêveuse se regarde volontiers dans sa glace et presque chaque matin contemple son corps nu lorsquelle est allongée, au lit, les pieds croisés. Mais ce thème de ladmiration narcissique de son image dans le miroir - à lorigine du mythe grec de Narcisse - revient si souvent et de façon tellement identique, quil autorise une petite digression sur ce point de détail.
Dans un autre de ses rêves, la jeune fille vit dans un grand miroir (comme sur un chevalet) son image reflétée jusquà la taille et cela lui plut beaucoup. Elle ne vit donc que limage dans le miroir et non sa propre silhouette face à celui-ci. Elle avait vu la veille du rêve chez un marchand de tableaux un tel « portrait dans le portrait » : une jeune fille nue se mirant dans une glace et dont lobservateur ne voyait donc le visage que dans le miroir.
Egalement dans un rêve antérieur(publié dans le Jahrbuch Il) les scènes de miroir en relation avec ses traits de vanité jouent un rôle important. Plus tard, elle eut loccasion de dire quil lui arrivait davoir une excitation sexuelle lorsquelle se coiffait longuement devant son miroir. Parfois, elle en concevait de la mauvaise humeur (...)
La jeune fille du rêve regarde volontiers de beaux portraits de femmes (« Rubens »), de préférence même à des femmes vivantes; mais elle sintéresse moins aux corps nus quà la tête et quaux traits du visage quelle compare toujours avec les siens, comme dans le rêve, elle compare les deux portraits. Dans ce trait, on voit que les intérêts homosexuels dépendent étroitement des intérêts narcissiques. Ainsi on peut distinguer, dune part, un narcissisme, prenant place nettement à la puberté, et ninfluençant que le choix dobjet futur pour une personne qui lui ressemble; dautre part, il existe une homosexualité se dessinant aussi à la puberté de façon décisive et qui va déterminer le sexe de lobjet damour à choisir. Ici encore se démontre comment les deux déterminants du choix amoureux se rejoignent en passant par un idéal infantile.
On a déjà montré que la rivale « moins belle » du deuxième portrait représente un substitut de la mère à partir de laquelle, en dernier lieu, séveille et sétablit la tendance homosexuelle de la fille. A lorigine, cette tendance était bisexuelle, cest-à-dire indifférenciée; ensuite, comme nous le savons pour un type dhomosexualité masculine, survient une période intense mais brève de fixation à la mère, fixation qui cependant suffit à conserver une part excessive de sentiments homosexuels inconscients, malgré le refoulement énergique de ce penchant homosexuel et le développement ultérieur normal de sentiments hétérosexuels manifestes (stade de linceste).
Cette image maternelle peut donc ne pas se répéter exactement dans le choix de lobjet damour grâce, dune part, au refoulement du penchant pour elle et dautre part, à la différence dâge (La Beauté) qui est gênante pour le sujet sexuellement mature; cest ici que le narcissisme vient introduire une modification en ce sens que le choix dobjet, fonction de sa propre personne, peut se porter sur des sujets plus adéquats en âge et en beauté. Ceux-ci, du fait de la ressemblance qui existe habituellement, dune manière ou lautre entre mère et enfant, représentent en réalité des éditions rajeunies des premières personnes aimées, autrement dit un mélange entre le Moi et la mère.
Le désir de se rajeunir et ses racines dans lamour de soi viennent se trahir dans les vux, ouvertement exprimés de notre rêveuse, de toujours rester jeune et belle comme maintenant. Une catégorie dhomosexuels masculins réalisent le même souhait; ils essaient déterniser comme objet damour leur propre personne telle quelle a été, à un certain stade de leur développement, en choisissant répétitivement des jeunes gens qui leur ressemblent. Il y a une dimension semblable, encore plus nettement narcissique dans le roman dOscar Wilde lorsque se réalise le désir extrêmement vaniteux de Dorian Gray, sujet incontestablement homosexuel: il souhaite rester toujours beau et intact, tel que le montre son portrait de jeunesse et espère voir les traces de lâge, du péché et de la déchéance sinscrire sur les traits du tableau.
Au début, Dorian, qui est clairement présenté comme narcissique, aime son portrait et son corps : « Matin après matin, il sest assis en face du tableau, a admiré sa beauté, et en a souvent éprouvé un véritable ravissement. » « Une fois, il avait même, tel Narcisse, exalté comme un enfant, embrassé les lèvres peintes. »Plus tard, lorsque le portrait a commencé de vieillir et denlaidir, et lui a montré ses péchés, tel le miroir de son âge, Dorian a commencé à le haïr et à léloigner de ses yeux.
Mais lauteur, intuitivement, ne connaît pas seulement le caractère défensif du narcissisme et lamour objectal narcissique, il connaît aussi la névrose qui résulte du narcissisme superficiellement dépassé et incomplètement refoulé. Comme le peintre qui réalise le miracle de faire un portrait dans le portrait, lauteur fait lire au héros de son roman, un roman dont le héros est lopposé absolu de Dorian Gray - «Il a une peur grotesque des miroirs, des surfaces métalliques polies et de leau qui dort; cette peur a saisi le jeune Parisien très tôt dans sa vie et a été déterminée par la subite déchéance de son extraordinaire beauté. »
En outre, lauteur mentionne, apparemment sans y mettre dintention, la « saisissante ressemblance » de Dorian à sa mère dont il a hérité «la beauté et la passion pour la beauté insolite ». On voit ici que le sujet narcissique a deux façons de réaliser son choix dobjet: ou bien il tombe amoureux, homosexuellement, dun autre lui-même, ou bien il recommence daimer dans son propre corps une autre personne (ici sa mère) jadis aimée.
De façon identique, daprès Pausanias, le Narcisse du mythe grec aime et admire dans son reflet moins sa propre personne que sa sur jumelle bien, aimée, qui lui était identique par lapparence et le vêtement, et qui est morte.
Elle naime quelle même en lui
Si maintenant, partant de lhomosexualité restée latente de notre cas et dautres exemples analogues, cliniques ou littéraires, nous essayons de tirer des conclusions, nous arrivons à définir un groupe de sujets caractérisés par une fixation de leur tendance à linversion sexuelle du fait du refoulement intense dune fixation originelle puissante à leur mère, et qui, par identification à celle-ci, choisiraient leurs objets damour selon le modèle maternel et dans le sens de la tendance narcissique - tendance au rajeunissement. Ce mécanisme correspond tout à fait à ce que Freud et Sadger ont découvert chez certains homosexuels masculins.
Mais notre rêveuse est, au plan manifeste, hétérosexuelle et la part maternelle dans son choix dobjet est par conséquent très réduite. En effet, le refoulement intense de son penchant pour sa mère a affadi cette influence dans sa vie amoureuse et a empêché son homosexualité de devenir manifeste. Par contre, comme le montre clairement le rêve, les composantes narcissiques sont fortement soulignées et se maintiennent dans la vie amoureuse normale de cette jeune fille, de façon bien particulière. Elle affirme ne pas comprendre du tout les femmes capables daimer un homme sans retour ou avec une faible réciprocité. Elle exige de lhomme quelle aimerait un amour particulièrement romantique, de ladoration et du respect (cf. la lettre poétique écrite EN RÊVE).
Elle dit «je ne peux laimer que sil maime, sinon je ne le pourrais pas », et elle trahit ainsi quelle ne peut aimer lhomme choisi aussi selon dautres critères précis, quen passant par sa propre personne: elle laime parce quil laime, comme pour le récompenser de reconnaître pleinement sa beauté et sa valeur. En sexprimant de façon mathématique on peut dire: elle saime et il laime, par conséquent elle laime aussi, mais en réalité elle naime quelle-même en lui.
Le vrai sens du rêve, sa place et sa signification pour toute la vie psychique, séclaire maintenant.
Elle fuit son indécision actuelle quant au mariage, elle refuse la vie amoureuse hétérosexuelle, elle ne se décide pas à choisir un mari et elle régresse au stade antérieur du narcissisme: elle exprime en fait ce quon pourrait brièvement formuler ainsi: « Le mieux serait de rester avec moi-même et de maimer toute seule.»
Une bonne partie de son égoïsme exacerbé prend place dans lamour quelle se porte. Le tableau donné à W. en souvenir, elle laurait bien gardé pour elle et aimerait lavoir encore maintenant. Elle justifie logiquement ce vu égoïste et narcissique qui symbolise clairement le détachement de sa personne (son portrait) de lhomme (W.) et le repli libidinal sur elle-même, en disant quil est déjà marié et que le portrait, par conséquent, na plus de valeur pour lui (le rêve montre le contraire: il est bien marié, mais le portrait na fait que prendre davantage de valeur): W. ne mérite plus de le posséder, sil a cessé de le regarder quotidiennement comme il écrivait quil le faisait; elle voudrait bien savoir sil le vénère encore autant, et là aussi le rêve la rassure.
Elle ne lui accorde pas plus le portrait, que la possession de sa propre personne (il nest pas possible quil ait une aussi belle femme; ensuite, elle feuillette en arrière pour savoir si ce nest tout de même pas sa femme; elle se demande une fois de plus si elle doit lépouser et arrive de nouveau à une. conclusion négative).
Elle saime elle-même beaucoup trop pour pouvoir accorder à autrui de la posséder et ne peut aimer un autre quen passant par sa propre personne. Il y a résistance aux idées de mariage du fait, dune part quelle saime beaucoup trop pour cela et dautre part, quelle a investi une part libidinale excessive dans sa propre personne. Cest pourquoi lanalyse du rêve montre que la partie principale des affects est concentrée sur sa propre image et non comme on le voit sur le prétendant qui nest là que pour donner du relief à ladmiration et à lamour quelle se porte.
Pour finir, quon me permette de donner quelques indications sur la structure particulière et la forme de ce rêve.
Au début, il y a au premier plan W. et sa lettre qui représentent le conflit entre les désirs et les contraintes extérieures: se marier ou ne pas se marier, W. ou un autre, partir ou rester. Ensuite le rêve passe par le mariage de W. et aboutit à la situation narcissique centrale pour sachever subitement en revenant à W. qui, entre-temps, avait été mis de côté. A la fin du rêve, elle voit le visage de W., et lui parle, ce qui suppose quils sont réunis. Elle semble avoir une sorte de compréhension de sa propre indécision lorsque, dans le rêve, elle ne sait pas si elle est chez lui ou sil est chez elle, - ce qui est indiqué dans la lettre.
Et ce nest pas par simple analogie que nous parlons, en transposant le contenu central du rêve, dun cadre constitué par ses pensées diurnes et ses fantasmes, et dun tableau - la scène narcissique - correspondant à la projection de son état intérieur hors de son inconscient. Cette façon de voir perd son caractère (forcé) si lon reconnaît quil nest pas rare de voir apparaître des parties du contenu du rêve dans certaines bizarreries de sa forme (Freud: Interprétation des rêves, pp. 29 et suivantes) et que cette façon de cadrer son rêve dans un contexte revient une deuxième fois. Le début et la fin du rêve, qui sont étroitement liés, sont néanmoins séparés par linclusion de la scène narcissique. De la même façon, dans la lettre du rêve, le début et la fin en tant que désir conscient et que crainte sont liés et ici encore sépares, par lallusion au portrait; cette allusion se détache du contexte comme une citation mot à mot.
On pourrait trouver étrange cette façon de cadrer le rêve et de recourir à un tableau qui sexprime dans le caractère essentiellement imagé du rêve, et pourtant on retrouve cette relation dans la condition psychologique de la rêveuse qui est habituée à ne considérer son entourage que comme une pure enveloppe, un cadre pour son Moi admiré et aimé.
Nous avons déjà indiqué, dans linterprétation du premier rêve, que lintensité avec laquelle la jeune fille revivait ses désirs narcissiques était liée à une déception de ses exigences amoureuses extrêmes; nous retrouvons la même idée inconsciente dans le second rêve les hommes sont mauvais et incapables damour, pleins dincompréhension pour la beauté et la valeur des femmes; elle ferait mieux de revenir à sa position narcissique antérieure et daimer sa propre personne indépendamment de lhomme.
Un rêve narcissique ultérieur, de cette même jeune fille (dont nous ne communiquerons le texte et linterprétation que dans la mesure où ils vérifient ce qui précède) vient montrer de façon convaincante quune telle déception amoureuse est capable dentraîner la régression de la libido sur la voie de lamour narcissique de soi.
« Jai rêvé que jétais dans une prairie, près dun cours deau où je voulais me baigner. A peine avais-je plongé dans leau, nue, quune amie est arrivée et ma dérangée dans mon bain ; jai dû alors en sortir et cela ma été désagréable. Nous avons ensuite traversé un chemin pour arriver à une autre prairie fleurie et jai vu tout à coup que nous étions trois, deux jeunes filles et moi. Nous nous sommes couchées toutes nues dans lherbe, moi au milieu; nous étions ainsi disposées: les pieds réunis et les corps séparés, de façon à former un éventail, et je ne me lassais pas de contempler cette scène.
«Nous avons aperçu au loin une voiture qui arrivait, jai dit « vite, levez-vous » et les deux jeunes filles ont disparu.
«Ensuite je me suis brusquement trouvée dans une pièce élégante et a ma grande surprise, il y avait dans un coin, un magnifique tableau avec un cadre doré, appuyé au mur. Il représentait une belle jeune fille grandeur nature. Elle était nue et elle avait simplement autour de la taille une ceinture turque avec un nud. Elle avait de longs cheveux noirs, ondulés et défaits qui me plaisaient bien, des yeux noirs, des joues rouges, les mains croisées dans le dos, une jolie poitrine... bref, elle me ressemblait.
Ses jambes aussi étaient nues. Elle regardait au sol. Le tableau était plus beau que tout ce que javais vu auparavant ; je ne pouvais m en rassasier. Il me semblait la connaître et je me demandais à qui elle ressemblait. Je me suis dit : Si P. pouvait voir ce tableau, il lui plairait sûrement. Le tableau disparut et je me suis trouvée dans une grande salle entourée dun public. Jétais gênée et je me suis avancée: est alors arrivée une jeune fille vêtue dune robe de princesse blanche, les cheveux défaits, de la même couleur que ceux du portrait. Elle regardait au sol et avait lair triste. Arrive ensuite un chevalier en costume rouille, avec un ceinturon, un sabre et un grand chapeau «espagnol» orné dune plume dautruche rose. Il était rasé de près. Ils jouèrent à être fâchés.
Il lui frappa lépaule par-derrière, elle se retourna un peu et lui jeta un regard mi-fâché, mi-rieur. Puis il séloigna. Je me suis détendue et jai regardé autour de moi dans la salle. Entre-temps, je me suis dit que cétait moi qui étais en représentation. Je me suis reconnue aux cernes bleus, romantiques, que jai, de naissance, sous les yeux, et jétais de plus en plus convaincue quil sagissait bien de moi. Je me suis demandé comment je pouvais à la fois être spectateur et acteur de cette scène. Jétais tout le temps à son côté et elle faisait la même chose que moi, comme une poupée (ou comme mon ombre).
Jai bien ri de me retrouver dans cette scène, avec un visage morose et une bouche pointue (un bec) qui me sont habituels lorsque je suis entre le rire et les larmes. Puis le jeune chevalier est revenu et jai repris mon rôle. Javais le sentiment de me donner en spectacle. Il voulait se réconcilier avec la jeune fille, mais elle sest détournée, lui a jeté un regard amical et est partie en courant. La représentation était finie, les gens sen allaient et je me suis réveillée. »
Je nai pas lintention dentrer dans le détail de linterprétation de ce rêve si riche et je veux seulement souligner que, de nouveau, il sagit de ladmiration de soi-même au sens où nous lavons déjà vu. Dans la première scène du rêve, elle compare sa belle silhouette à celle des deux autres jeunes filles nues entre lesquelles elle sest couchée.
Dans un commentaire, après coup, de cette scène, elle ma dit clairement quelle avait comparé son corps à ceux des deux autres entre lesquelles elle sallonge. Elle avait alors trouvé quelle était plus grande et quelle présentait mieux, ce qui est peut-être indiqué par le fait quelle se tient toute droite entre les deux autres.
Cette étrange représentation imagée se révèle, par lanalyse, comme une expression spirituelle et appuyée sur le double sens des mots: elle avait pensé, la veille, dans un mouvement de jalousie: « Je peux me mesurer, de toute confiance, avec nimporte quelle femme.»
On peut reconnaître que le matériel utilisé pour cette représentation est un matériel infantile si lon se rappelle les mensurations auxquelles se livrent les enfants, poussés par leur mégalomanie. Ici notre rêveuse fait de même, pour éviter toute erreur qui serait à son désavantage (les pieds rapprochés, les corps les uns à côté des autres). Mais notre rêveuse triche; elle lindique en disant bien quelle ne parait plus grande que parce quelle est toute droite entre les deux autres. Le désir infantile dêtre réellement la plus grande participe à cette représentation du rêve bien que « mesurer » et « dépasser » réfèrent à dautres traits corporels.
Dans la deuxième scène, elle admire de nouveau son image sans la reconnaître, comme dans un miroir, et elle en tombe amoureuse. A la fin seulement, elle se reconnaît, à son grand étonnement, dans le personnage de lactrice qui ressemble au tableau. Cette dernière scène contient en outre des éléments de la réalité qui ont conditionné la régression de la libido sur sa propre personne et qui sont à lorigine du rêve.
La rêveuse ajoute delle-même au texte du rêve que la veille au soir, elle a fait une scène de jalousie au jeune homme nommé P., un prétendant, et sest fâchée avec lui. Avant de sendormir, pour se consoler elle avait pensé à W. (que nous connaissons daprès le premier rêve) pour lequel elle gardait un souvenir tendre et privilégié. « Je me suis demandée sil avait encore mon portrait et me suis dit: certainement! il maimait tant; il la sûrement accroché au mur et pense souvent à moi. »
Cette fâcherie de la veille apparaît dans la dernière scène du rêve où la jeune fille représente la rêveuse, et le jeune homme est la synthèse de P. (par le costume) et de W. (rasé de près). Il y a de bonnes raisons pour que ces événements ne soient pas seulement racontés, remémorés ou agis, mais soient représentés comme un spectacle. En effet, la rêveuse, la veille au soir, avait eu limpression nette et exprimée que P., comme le font souvent les amoureux, nétait pas vraiment fâché, mais jouait plutôt «la comédie »; formule qui est littéralement reprise par le rêve.
Dans la réalité, la jeune fille voulait se réconcilier avec P., consciemment coupable de sa jalousie irraisonnée, alors que dans le rêve cest à elle quon demande pardon. Cette inversion vient dabord combler la tendance à laccomplissement du désir, en outre elle se réfère moins à P. quà W. avec lequel elle désirait renouer. Le rêve vient donc en réaction directe à la déception amoureuse de la veille, déception quelle a tenté volontairement de compenser, avant de sendormir en rafraîchissant les tendres souvenirs davec W. et de se consoler en se disant : W. est bien plus tendre et plus aimant, il ne maurait jamais traitée ainsi! Mais le rêve va plus loin, à cause de lintrication de W. au portrait quil possède de la rêveuse: le rêve met en doute son amour (elle se demande, avant de sendormir, sil possède encore ce portrait) et oblige la rêveuse à se replier sur une position damour narcissique (elle est amoureuse de son propre portrait, de sa propre image).
Nous avons ainsi une première idée de la structure du rêve, qui se divise clairement en trois scènes, et nous comprenons le passage dune scène à lautre. La veille au soir, elle avait reproché à P. de lui préférer dautres femmes; elle avait fait ce même reproche à W. daprès le contenu latent du premier rêve (il avait épousé une autre femme, comme M. lavait fait en réalité).
Dans la première scène elle souligne les avantages de son propre corps par rapport à ceux dune autre jeune fille (et même de deux, ultérieurement), ce qui ne peut se faire quà partir de lauto-admiration narcissique qui domine la scène suivante. Après sêtre rassurée de sa propre beauté, comparée à celle dautres femmes, elle passe, au cours de la scène suivante, a une intense admiration delle-même.
La voiture qui passe au loin, et introduit un changement de scène, se réfère sans doute au départ de W. et ramène ses pensées à son portrait. De la même façon, se produit le passage de la scène narcissique du portrait, à la scène jouée. Elle admire son portrait et se dit en rêve: Si P. le voyait, il lui plairait beaucoup, il tomberait amoureux de moi. Elle continue ainsi lidée de la veille, ainsi que celle de la première scène du rêve: on devrait tomber amoureux delle du simple fait de la regarder, de savoir lapprécier.
On voit bien comment le souvenir apparemment superficiel de P. (à la fin de la deuxième scène) fait resurgir toute la scène de la dispute de la veille; en outre, ce nest pas par hasard que, dans la première scène, deux jeunes filles se font face lune à lautre, et que dans la deuxième, la rêveuse se trouve face à sa propre image; dans la scène finale, on observe un clivage identique sous la forme de ce jeune homme qui semble faire la cour à une autre femme qui nest autre que la rêveuse elle-même.
Le rêve dit tout simplement: « Je peux me mesurer à nimporte quelle femme, je dépasse tout mon entourage (en beauté). Les hommes (P., M., W.) sont incapables de mapprécier et les femmes menvient trop pour le reconnaître. Javais bien raison avec P.; il aurait dû me faire des excuses. Mieux vaut ne pas compter sur eux et ne pas entrer en relation avec eux; je me trouve bien trop belle et trop bonne. Je pourrais vraiment tomber amoureuse de moi-même lorsque jai, face à moi, la représentation de ma beauté. »