banner_Rank.gif (3442 octets)

Narcissisme féminin et homosexualité

C’est à H. Ellis qu’il revient d’avoir le premier désigné le fait d’être amoureux de sa propre personne comme un état pathologique et une forme d’auto-érotisme. Depuis, ce phénomène, que Näcke, à la suite de Ellis, a nommé « narcissisme » n’a été que rarement et superficiellement abordé. Notamment, en dépit de quelques indications données par Ellis sur des cas cliniques et des exemples littéraires, rien n’est connu des origines ni du sens profond de cet étrange phénomène.

C’est la recherche psychanalytique qui est venue, ici encore, jeter une première lumière sur la genèse et le caractère psycho-sexuel présumé de cet investissement particulier de la libido. Pourtant, jusqu’ici, sa signification pour la vie psychique et amoureuse de l’être humain n’a pas été pleinement appréciée. De nouvelles expériences psychanalytiques concernant des patients aux tendances homosexuelles ont d’abord permis de concevoir le narcissisme, c’est-à-dire l’amour de sa propre personne, comme un stade normal du développement qui prépare la puberté et qui est censé assurer la transition nécessaire entre l’auto-érotisme et l’amour objectal.

La psychanalyse d’hommes invertis a montré comment l’arrêt à ce stade narcissique transitoire pouvait orienter l’attrait pour des personnes du même sexe. « Ceux-ci passent pendant les premières années de l’enfance par une phase de courte durée où la pulsion sexuelle se fixe d’une façon intense sur la femme (la plupart du temps sur la mère); après avoir dépassé ce stade, ils s’identifient à la femme et deviennent leur propre objet sexuel, c’est-à-dire que partant du narcissisme, ils recherchent des adolescents qui leur ressemblent et qu’ils veulent aimer comme leur mère les a aimés eux-mêmes. »

Même si ce mécanisme de refoulement particulier est difficile à admettre par un sujet hétérosexuel, il n’en est pas moins vrai qu’il est à la base d’un certain type d’homosexualité masculine; par contre, nous manquons complètement d’expérience psychanalytique et d’explication quant aux tendances à l’inversion manifeste chez la femme. Cela est d’autant plus regrettable que dans la vie psychique et amoureuse de la femme normale, les tendances homosexuelles latentes (inconscientes) semblent se manifester de manière plus intense et moins inhibée que celles qu’on observe dans les amitiés masculines, souvent hautement sublimées.

La communication qui suit ne prétend en aucune façon combler cette lacune de notre compréhension, mais voudrait apporter une modeste contribution au thème du narcissisme féminin et montrer comment l’amour de son corps conditionne une bonne part de la vanité féminine normale, comment il est en relation étroite avec la tendance - inconsciente - à l’homosexualité, comment enfin cet amour-là va compter dans la vie amoureuse hétérosexuelle normale.

Il s’agit d’une jeune fille ni particulièrement névrosée ni visiblement invertie, mais dont les tendances homosexuelles latentes ont pu être démontrées par l’analyse détaillée d’un de ses rêves. Elle rapporte ce rêve exquisement narcissique dont je limiterai l’interprétation au complexe narcissique dominant qu’il contient, tandis que je ne ferai qu’effleurer le reste du matériel encadrant ce complexe nucléaire.

«On sonne. La servante frappe à ma porte et dit: il y a une lettre pour vous, Mademoiselle, et me l’apporte au lit. C’est une enveloppe bleue, imprimée de noir, comme une enveloppe commerciale. J’ai pensé: de qui est donc cette lettre? J’ai tout de suite su que c’était de W. J’en étais très contente, je me suis assise et l’ai vite ouverte. Son contenu était fait de trois lettres pliées ensemble comme un livre. La première était une lettre d’amour avec ce texte, à peu près: il se réjouit de m’avoir lue et d’avoir maintenant mon adresse. Il était surpris d’avoir encore de mes nouvelles.

Il pensait toujours à moi, regardait chaque jour mon portrait (un grand tableau) et enviait celui qui pouvait me voir en réalité. Il me raconte qu’il est marié et me demande comment je vais. Il croit que je suis aussi mariée et heureuse et que tout va bien pour moi. Bien qu’il ait une femme, il pense donc surtout à moi (j’ai alors pensé qu’il aurait bien aime m épouser mais qu’il avait dû prendre une femme riche). D’ailleurs il joint à sa lettre un portrait de sa femme.

Je prends alors la deuxième lettre. Dans sa partie supérieure, figuraient, imprimés en noir, les mots: EN RÊVE. De son contenu qui était beau et poétique, je n’ai rien retenu. J’ai pensé qu’il avait dû l’écrire en rêvant, c’est-à-dire en rêverie diurne (fantasme), couché, étendu et rêvassant. Je me suis dit alors que je devais chercher sa femme; j’ai pris la troisième lettre qui contenait des portraits reliés ensemble comme un livre. Je l’ai feuilletée dès son début. D’abord il y avait des portraits de buste, flous, qui ne m’intéressaient pas. En feuilletant plus loin, je suis tombée sur un beau portrait et me suis dit : ce ne peut être sa femme!

Se pourrait-il qu’il ait une femme aussi belle! J’ai tourné la page, mais je suis tout de suite revenue au beau portrait pour lire ce qui était dessous et voir si ce n’était pas quand même sa femme. J’ai vu qu’il n’en était rien, qu’il y avait là un autre nom (il m’était connu mais je l’ai oublié). J’ai continué à feuilleter... de nouveau une femme moins belle... et sous ce portrait j’ai lu le nom de sa femme (c’est-à-dire celui de W.). J’ai alors pensé: avec cette femme4à je veux bien croire qu’il pense toujours à moi.

Alors je suis revenue en arrière au beau portrait et me suis absorbée dans sa contemplation. C’était une silhouette féminine nue (ou comme vêtue d’un collant) et en position assise; elle avait les bras croisés sur sa poitrine et les jambes tendues, pieds croisés.

J’ai surtout vu son visage et la partie inférieure de son corps. Avant tout j’ai remarqué son visage: d’abord ses cheveux et leur coiffure ornée d’un ruban et je me suis dit qu’elle les portait comme moi. Ses yeux m’ont rappelé les miens sur l’un de mes portraits et la forme de son visage était semblable à la mienne. Puis j’ai remarqué ses belles jambes et le bas de son corps qui me rappelait aussi le mien. Ce portrait me plaisait beaucoup et je m’absorbais amoureusement dans sa contemplation. Je l’ai regardé très longuement et je me suis dit qu’il aurait pu être peint par Rubens (peut-être même était-il de Rubens).

J’ai ensuite eu l’impression d’avoir parlé avec W. mais je ne sais pas si c’est vrai ni où cela se passe, si c’est chez lui ou chez moi. Je voyais simplement son visage, sa tête. »

Je voudrais brièvement résumer la situation actuelle de notre rêveuse, qui fournit le contexte dans lequel s’inscrit ce reflet important de sa vie psychique inconsciente. Cette jeune fille se trouve au cœur d’un conflit personnel aux racines psychiques profondes et aggravé par des contraintes extérieures; il s’agit pour elle, ou bien d’acquérir une situation sociale indépendante ou de trouver un mari; ou bien de quitter le lieu qu’elle habite et de prendre le risque de se rendre dans une ville d’Allemagne centrale, pour laquelle elle a un faible.

Cette impulsion apparemment immotivée s’explique par son désir secret d’y rencontrer un certain jeune homme qui lui a autrefois fait la cour, dont elle a gardé un tendre souvenir mais dont elle n’a pas entendu parler depuis quelques années. Ce jeune homme est la personne désignée par W. dans le rêve et une série de détails s’expliquent comme autant de simples remémorations de l’époque de ses relations avec lui. Ainsi l’enveloppe bleue imprimée de noir est celle qu’il utilisait pour lui écrire aux premiers temps de son absence. Ainsi la partie de la lettre qu’elle lit dans le rêve provient d’une lettre de lui qu’elle a lue si souvent au point de la savoir par cœur.

La jeune fille avait envoyé, en souvenir, à son ami, un grand portrait à l’huile la représentant. Et dans cette même lettre il lui disait cette phrase que reprend le rêve: il pense toujours à elle, il contemple quotidiennement le portrait et envie ceux qui la voient réellement. Les éléments qui précèdent cette simple phrase reprise dans la lettre du rêve, et ceux qui la suivent ne proviennent plus de souvenirs de lettres réelles mais sont des fantasmes partiellement manifestes, partiellement dissimulés, d’accomplissement de désir. En fait, avant de partir pour l’Allemagne, au hasard, elle avait pensé lui donner signe de vie pour éventuellement savoir s’il y séjournait encore et s’il n’était pas déjà marié. Elle y avait renoncé, du fait de son indécision habituelle.

Le rêve montre donc, réalisé, ce dessein de lui écrire; la lettre de W. vient en réponse à la sienne et à la communication qu’elle lui a faite de son adresse... La tendance à l’accomplissement du désir avait sû s’imposer; elle recevait une lettre de lui sans avoir à faire les premiers pas! La fin de la lettre, où il annonce son mariage, exprime la crainte secrète de la rêveuse, et vient en contradiction non seulement avec le début de la lettre mais aussi avec la tendance à l’accomplissement du désir; c’est aussi le mariage réalisé de notre rêveuse (mais avec un autre homme) qui est indiqué ici.

La contradiction apparente entre l’accomplissement du désir et l’annonce du mariage de W. trouve sa solution et son éclaircissement dans la reviviscence d’une situation infantile: cette situation conditionne la vie amoureuse de cette jeune fille et nous conduit à la signification de la scène narcissique dont nous allons maintenant nous occuper.

Ayant en tête la préoccupation du mariage de W., il est compréhensible qu’elle cherche à savoir si le prétendant qu’elle a en vue n’est pas déjà marié, et en ce cas à quoi ressemble la femme qui aurait pu prendre sa place comme elle avait pris sa pose (et sa position) sur la photographie.

Le rêve la rassure: il ne s’est marié avec une autre que pour des raisons matérielles, cette femme est moins belle qu’elle et n’a pas pu la chasser de son souvenir. Ce triomphe sur sa rivale qui a même annulé le projet de mariage avec W. et qui introduit la concurrente représente une des conditions de sa vie amoureuse, provenant de sa situation infantile: le désir de dépasser sa mère en beauté et de la supplanter auprès de son père. Et comme dans « Blanche-Neige » la Reine, après son triomphe sur sa rivale, se retourne orgueilleusement vers l’image de son Moi dans le miroir, chez notre rêveuse la libido déçue dans son attente se retourne sur sa propre personne.

C’est à la contemplation tendre et à la description de ses avantages qu’est consacrée toute la scène suivante du rêve. Il est évident, dans le récit du rêve, que la rêveuse s’admire elle-même à travers le beau portrait. Consciemment, elle se reconnaît sans hésitation dans ce portrait, et elle ajoute même que le détail des pieds croisés suffit à l’identifier. C’est là sa position favorite, surtout lorsque, couchée, elle rêve (elle fantasme)... comme elle le prête à W. dans son rêve.

Le fait qu’elle ne se reconnaisse pas dans le rêve est d’abord l’œuvre de la censure qui trouve indécent l’amour conscient pour sa propre personne; en outre, ce fait vient discrètement trahir les bases narcissiques de l’amour homosexuel; en effet, le contenu manifeste du rêve vient dire qu’elle tombe amoureuse d’un portrait féminin qui lui ressemble « à s’y méprendre » justement parce qu’il lui ressemble tant.

Cet amour pour son image, qu’elle ne reconnaît pas, trahit l’impact narcissique dans le choix d’objet homosexuel. Cet amour est à la base de la légende de Narcisse (légende de l’Eubée et de la Béotie). D’après Ovide (Metam. III, 402-510), il s’éprend tellement de son image reflétée dans l’eau, qu’il prend pour un beau jeune homme, qu’il en dépérit. Pour le poète latin (et c’est peut-être de son invention), cet amour de soi torturant vient en punition d’avoir dédaigné l’amour d’Echo, tandis que pour Wieseler (Narkissos, Göttingen, 1856) il s’agit d’un pur amour de soi.

Mais le mythe révèle aussi des aspects homosexuels: Ameinas se suicide devant la porte de Narcisse lorsque celui-ci envoie une épée en réponse à ses avances.

Sur les fresques de Pompéi, Narcisse se dénude pour admirer ses formes dans l’eau (voir le Lexique de Mythologie gréco-latine de Roscher).

Plus nettement que dans ce qui précède, on trouve la personnification de l’image dans le miroir dans une légende voisine contée par Plutarque (Moralia, Quest. conv. V, 7,3). Eutelidas aurait trouvé si beau son visage reflété par l’eau que ce dernier, le regardant méchamment, lui aurait fait perdre santé et beauté.

A une question directe, notre rêveuse avoue avoir éprouvé depuis la puberté un certain amour pour sa personne, amour encore renforcé au cours des années par les compliments et l’admiration des hommes et des femmes.

D’abord c’est naturellement son visage qui lui plaît le plus, ensuite la partie inférieure de son corps à partir des hanches et surtout les jambes. Ces mêmes détails qu’elle aime regarder sur les portraits de femmes belles et bien faites, et qu’elle souligne dans le rêve, sont ceux dont elle est fière dans la réalité, au même titre que de sa belle chevelure et de ses yeux hors du commun.

Cette peinture amoureuse de la beauté de son propre corps - en rêve - fait penser aux nombreux autoportraits que presque tous les grands peintres ont laissés derrière eux. Il paraît non douteux qu’à la base de cette étude détaillée et de cette restitution amoureuse des traits de son propre visage, il y a un amour narcissique pour sa propre personne. La série d’autoportraits que le plus grand des portraitistes, Rembrandt, a mis sur toile avec une maîtrise incomparable, fait pressentir un lien profond entre l’art du portrait et une certaine forme de sublimation de l’amour narcissique.

Dans le roman d’Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, il s’agit surtout de l’amour pour son portrait qui fait découvrir au héros sa propre beauté; et le peintre Basil Hallward déclare: « Tout portrait peint avec sentiment est le portrait de l’artiste et non celui du modèle. Ce dernier n’a servi que de prétexte. Ce n’est pas lui que le peintre représente, c’est le peintre lui-même qui se révèle sur la toile. » Il en est de même lorsqu’un poète parle de lui-même, lorsqu’un acteur écrit son propre rôle ou lorsqu’un auteur joue dans sa propre pièce.

Il est superflu de souligner que notre rêveuse se regarde volontiers dans sa glace et presque chaque matin contemple son corps nu lorsqu’elle est allongée, au lit, les pieds croisés. Mais ce thème de l’admiration narcissique de son image dans le miroir - à l’origine du mythe grec de Narcisse - revient si souvent et de façon tellement identique, qu’il autorise une petite digression sur ce point de détail.

Dans un autre de ses rêves, la jeune fille vit dans un grand miroir (comme sur un chevalet) son image reflétée jusqu’à la taille et cela lui plut beaucoup. Elle ne vit donc que l’image dans le miroir et non sa propre silhouette face à celui-ci. Elle avait vu la veille du rêve chez un marchand de tableaux un tel « portrait dans le portrait » : une jeune fille nue se mirant dans une glace et dont l’observateur ne voyait donc le visage que dans le miroir.

Egalement dans un rêve antérieur(publié dans le Jahrbuch Il) les scènes de miroir en relation avec ses traits de vanité jouent un rôle important. Plus tard, elle eut l’occasion de dire qu’il lui arrivait d’avoir une excitation sexuelle lorsqu’elle se coiffait longuement devant son miroir. Parfois, elle en concevait de la mauvaise humeur (...)

La jeune fille du rêve regarde volontiers de beaux portraits de femmes (« Rubens »), de préférence même à des femmes vivantes; mais elle s’intéresse moins aux corps nus qu’à la tête et qu’aux traits du visage qu’elle compare toujours avec les siens, comme dans le rêve, elle compare les deux portraits. Dans ce trait, on voit que les intérêts homosexuels dépendent étroitement des intérêts narcissiques. Ainsi on peut distinguer, d’une part, un narcissisme, prenant place nettement à la puberté, et n’influençant que le choix d’objet futur pour une personne qui lui ressemble; d’autre part, il existe une homosexualité se dessinant aussi à la puberté de façon décisive et qui va déterminer le sexe de l’objet d’amour à choisir. Ici encore se démontre comment les deux déterminants du choix amoureux se rejoignent en passant par un idéal infantile.

On a déjà montré que la rivale « moins belle » du deuxième portrait représente un substitut de la mère à partir de laquelle, en dernier lieu, s’éveille et s’établit la tendance homosexuelle de la fille. A l’origine, cette tendance était bisexuelle, c’est-à-dire indifférenciée; ensuite, comme nous le savons pour un type d’homosexualité masculine, survient une période intense mais brève de fixation à la mère, fixation qui cependant suffit à conserver une part excessive de sentiments homosexuels inconscients, malgré le refoulement énergique de ce penchant homosexuel et le développement ultérieur normal de sentiments hétérosexuels manifestes (stade de l’inceste).

Cette image maternelle peut donc ne pas se répéter exactement dans le choix de l’objet d’amour grâce, d’une part, au refoulement du penchant pour elle et d’autre part, à la différence d’âge (La Beauté) qui est gênante pour le sujet sexuellement mature; c’est ici que le narcissisme vient introduire une modification en ce sens que le choix d’objet, fonction de sa propre personne, peut se porter sur des sujets plus adéquats en âge et en beauté. Ceux-ci, du fait de la ressemblance qui existe habituellement, d’une manière ou l’autre entre mère et enfant, représentent en réalité des éditions rajeunies des premières personnes aimées, autrement dit un mélange entre le Moi et la mère.

Le désir de se rajeunir et ses racines dans l’amour de soi viennent se trahir dans les vœux, ouvertement exprimés de notre rêveuse, de toujours rester jeune et belle comme maintenant. Une catégorie d’homosexuels masculins réalisent le même souhait; ils essaient d’éterniser comme objet d’amour leur propre personne telle qu’elle a été, à un certain stade de leur développement, en choisissant répétitivement des jeunes gens qui leur ressemblent. Il y a une dimension semblable, encore plus nettement narcissique dans le roman d’Oscar Wilde lorsque se réalise le désir extrêmement vaniteux de Dorian Gray, sujet incontestablement homosexuel: il souhaite rester toujours beau et intact, tel que le montre son portrait de jeunesse et espère voir les traces de l’âge, du péché et de la déchéance s’inscrire sur les traits du tableau.

Au début, Dorian, qui est clairement présenté comme narcissique, aime son portrait et son corps : « Matin après matin, il s’est assis en face du tableau, a admiré sa beauté, et en a souvent éprouvé un véritable ravissement. » « Une fois, il avait même, tel Narcisse, exalté comme un enfant, embrassé les lèvres peintes. »Plus tard, lorsque le portrait a commencé de vieillir et d’enlaidir, et lui a montré ses péchés, tel le miroir de son âge, Dorian a commencé à le haïr et à l’éloigner de ses yeux.

Mais l’auteur, intuitivement, ne connaît pas seulement le caractère défensif du narcissisme et l’amour objectal narcissique, il connaît aussi la névrose qui résulte du narcissisme superficiellement dépassé et incomplètement refoulé. Comme le peintre qui réalise le miracle de faire un portrait dans le portrait, l’auteur fait lire au héros de son roman, un roman dont le héros est l’opposé absolu de Dorian Gray - «Il a une peur grotesque des miroirs, des surfaces métalliques polies et de l’eau qui dort; cette peur a saisi le jeune Parisien très tôt dans sa vie et a été déterminée par la subite déchéance de son extraordinaire beauté. »

En outre, l’auteur mentionne, apparemment sans y mettre d’intention, la « saisissante ressemblance » de Dorian à sa mère dont il a hérité «la beauté et la passion pour la beauté insolite ». On voit ici que le sujet narcissique a deux façons de réaliser son choix d’objet: ou bien il tombe amoureux, homosexuellement, d’un autre lui-même, ou bien il recommence d’aimer dans son propre corps une autre personne (ici sa mère) jadis aimée.

De façon identique, d’après Pausanias, le Narcisse du mythe grec aime et admire dans son reflet moins sa propre personne que sa sœur jumelle bien, aimée, qui lui était identique par l’apparence et le vêtement, et qui est morte.

Elle n’aime qu’elle même en lui

Si maintenant, partant de l’homosexualité restée latente de notre cas et d’autres exemples analogues, cliniques ou littéraires, nous essayons de tirer des conclusions, nous arrivons à définir un groupe de sujets caractérisés par une fixation de leur tendance à l’inversion sexuelle du fait du refoulement intense d’une fixation originelle puissante à leur mère, et qui, par identification à celle-ci, choisiraient leurs objets d’amour selon le modèle maternel et dans le sens de la tendance narcissique - tendance au rajeunissement. Ce mécanisme correspond tout à fait à ce que Freud et Sadger ont découvert chez certains homosexuels masculins.

Mais notre rêveuse est, au plan manifeste, hétérosexuelle et la part maternelle dans son choix d’objet est par conséquent très réduite. En effet, le refoulement intense de son penchant pour sa mère a affadi cette influence dans sa vie amoureuse et a empêché son homosexualité de devenir manifeste. Par contre, comme le montre clairement le rêve, les composantes narcissiques sont fortement soulignées et se maintiennent dans la vie amoureuse normale de cette jeune fille, de façon bien particulière. Elle affirme ne pas comprendre du tout les femmes capables d’aimer un homme sans retour ou avec une faible réciprocité. Elle exige de l’homme qu’elle aimerait un amour particulièrement romantique, de l’adoration et du respect (cf. la lettre poétique écrite EN RÊVE).

Elle dit «je ne peux l’aimer que s’il m’aime, sinon je ne le pourrais pas », et elle trahit ainsi qu’elle ne peut aimer l’homme choisi aussi selon d’autres critères précis, qu’en passant par sa propre personne: elle l’aime parce qu’il l’aime, comme pour le récompenser de reconnaître pleinement sa beauté et sa valeur. En s’exprimant de façon mathématique on peut dire: elle s’aime et il l’aime, par conséquent elle l’aime aussi, mais en réalité elle n’aime qu’elle-même en lui.

Le vrai sens du rêve, sa place et sa signification pour toute la vie psychique, s’éclaire maintenant.

Elle fuit son indécision actuelle quant au mariage, elle refuse la vie amoureuse hétérosexuelle, elle ne se décide pas à choisir un mari et elle régresse au stade antérieur du narcissisme: elle exprime en fait ce qu’on pourrait brièvement formuler ainsi: « Le mieux serait de rester avec moi-même et de m’aimer toute seule.»

Une bonne partie de son égoïsme exacerbé prend place dans l’amour qu’elle se porte. Le tableau donné à W. en souvenir, elle l’aurait bien gardé pour elle et aimerait l’avoir encore maintenant. Elle justifie logiquement ce vœu égoïste et narcissique qui symbolise clairement le détachement de sa personne (son portrait) de l’homme (W.) et le repli libidinal sur elle-même, en disant qu’il est déjà marié et que le portrait, par conséquent, n’a plus de valeur pour lui (le rêve montre le contraire: il est bien marié, mais le portrait n’a fait que prendre davantage de valeur): W. ne mérite plus de le posséder, s’il a cessé de le regarder quotidiennement comme il écrivait qu’il le faisait; elle voudrait bien savoir s’il le vénère encore autant, et là aussi le rêve la rassure.

Elle ne lui accorde pas plus le portrait, que la possession de sa propre personne (il n’est pas possible qu’il ait une aussi belle femme; ensuite, elle feuillette en arrière pour savoir si ce n’est tout de même pas sa femme; elle se demande une fois de plus si elle doit l’épouser et arrive de nouveau à une. conclusion négative).

Elle s’aime elle-même beaucoup trop pour pouvoir accorder à autrui de la posséder et ne peut aimer un autre qu’en passant par sa propre personne. Il y a résistance aux idées de mariage du fait, d’une part qu’elle s’aime beaucoup trop pour cela et d’autre part, qu’elle a investi une part libidinale excessive dans sa propre personne. C’est pourquoi l’analyse du rêve montre que la partie principale des affects est concentrée sur sa propre image et non comme on le voit sur le prétendant qui n’est là que pour donner du relief à l’admiration et à l’amour qu’elle se porte.

Pour finir, qu’on me permette de donner quelques indications sur la structure particulière et la forme de ce rêve.

Au début, il y a au premier plan W. et sa lettre qui représentent le conflit entre les désirs et les contraintes extérieures: se marier ou ne pas se marier, W. ou un autre, partir ou rester. Ensuite le rêve passe par le mariage de W. et aboutit à la situation narcissique centrale pour s’achever subitement en revenant à W. qui, entre-temps, avait été mis de côté. A la fin du rêve, elle voit le visage de W., et lui parle, ce qui suppose qu’ils sont réunis. Elle semble avoir une sorte de compréhension de sa propre indécision lorsque, dans le rêve, elle ne sait pas si elle est chez lui ou s’il est chez elle, - ce qui est indiqué dans la lettre.

Et ce n’est pas par simple analogie que nous parlons, en transposant le contenu central du rêve, d’un cadre constitué par ses pensées diurnes et ses fantasmes, et d’un tableau - la scène narcissique - correspondant à la projection de son état intérieur hors de son inconscient. Cette façon de voir perd son caractère (forcé) si l’on reconnaît qu’il n’est pas rare de voir apparaître des parties du contenu du rêve dans certaines bizarreries de sa forme (Freud: Interprétation des rêves, pp. 29 et suivantes) et que cette façon de cadrer son rêve dans un contexte revient une deuxième fois. Le début et la fin du rêve, qui sont étroitement liés, sont néanmoins séparés par l’inclusion de la scène narcissique. De la même façon, dans la lettre du rêve, le début et la fin en tant que désir conscient et que crainte sont liés et ici encore sépares, par l’allusion au portrait; cette allusion se détache du contexte comme une citation mot à mot.

On pourrait trouver étrange cette façon de cadrer le rêve et de recourir à un tableau qui s’exprime dans le caractère essentiellement imagé du rêve, et pourtant on retrouve cette relation dans la condition psychologique de la rêveuse qui est habituée à ne considérer son entourage que comme une pure enveloppe, un cadre pour son Moi admiré et aimé.

Nous avons déjà indiqué, dans l’interprétation du premier rêve, que l’intensité avec laquelle la jeune fille revivait ses désirs narcissiques était liée à une déception de ses exigences amoureuses extrêmes; nous retrouvons la même idée inconsciente dans le second rêve les hommes sont mauvais et incapables d’amour, pleins d’incompréhension pour la beauté et la valeur des femmes; elle ferait mieux de revenir à sa position narcissique antérieure et d’aimer sa propre personne indépendamment de l’homme.

Un rêve narcissique ultérieur, de cette même jeune fille (dont nous ne communiquerons le texte et l’interprétation que dans la mesure où ils vérifient ce qui précède) vient montrer de façon convaincante qu’une telle déception amoureuse est capable d’entraîner la régression de la libido sur la voie de l’amour narcissique de soi.

« J’ai rêvé que j’étais dans une prairie, près d’un cours d’eau où je voulais me baigner. A peine avais-je plongé dans l’eau, nue, qu’une amie est arrivée et m’a dérangée dans mon bain ; j’ai dû alors en sortir et cela m’a été désagréable. Nous avons ensuite traversé un chemin pour arriver à une autre prairie fleurie et j’ai vu tout à coup que nous étions trois, deux jeunes filles et moi. Nous nous sommes couchées toutes nues dans l’herbe, moi au milieu; nous étions ainsi disposées: les pieds réunis et les corps séparés, de façon à former un éventail, et je ne me lassais pas de contempler cette scène.

«Nous avons aperçu au loin une voiture qui arrivait, j’ai dit « vite, levez-vous » et les deux jeunes filles ont disparu.

«Ensuite je me suis brusquement trouvée dans une pièce élégante et a ma grande surprise, il y avait dans un coin, un magnifique tableau avec un cadre doré, appuyé au mur. Il représentait une belle jeune fille grandeur nature. Elle était nue et elle avait simplement autour de la taille une ceinture turque avec un nœud. Elle avait de longs cheveux noirs, ondulés et défaits qui me plaisaient bien, des yeux noirs, des joues rouges, les mains croisées dans le dos, une jolie poitrine... bref, elle me ressemblait.

Ses jambes aussi étaient nues. Elle regardait au sol. Le tableau était plus beau que tout ce que j’avais vu auparavant ; je ne pouvais m en rassasier. Il me semblait la connaître et je me demandais à qui elle ressemblait. Je me suis dit : Si P. pouvait voir ce tableau, il lui plairait sûrement. Le tableau disparut et je me suis trouvée dans une grande salle entourée d’un public. J’étais gênée et je me suis avancée: est alors arrivée une jeune fille vêtue d’une robe de princesse blanche, les cheveux défaits, de la même couleur que ceux du portrait. Elle regardait au sol et avait l’air triste. Arrive ensuite un chevalier en costume rouille, avec un ceinturon, un sabre et un grand chapeau «espagnol» orné d’une plume d’autruche rose. Il était rasé de près. Ils jouèrent à être fâchés.

Il lui frappa l’épaule par-derrière, elle se retourna un peu et lui jeta un regard mi-fâché, mi-rieur. Puis il s’éloigna. Je me suis détendue et j’ai regardé autour de moi dans la salle. Entre-temps, je me suis dit que c’était moi qui étais en représentation. Je me suis reconnue aux cernes bleus, romantiques, que j’ai, de naissance, sous les yeux, et j’étais de plus en plus convaincue qu’il s’agissait bien de moi. Je me suis demandé comment je pouvais à la fois être spectateur et acteur de cette scène. J’étais tout le temps à son côté et elle faisait la même chose que moi, comme une poupée (ou comme mon ombre).

J’ai bien ri de me retrouver dans cette scène, avec un visage morose et une bouche pointue (un bec) qui me sont habituels lorsque je suis entre le rire et les larmes. Puis le jeune chevalier est revenu et j’ai repris mon rôle. J’avais le sentiment de me donner en spectacle. Il voulait se réconcilier avec la jeune fille, mais elle s’est détournée, lui a jeté un regard amical et est partie en courant. La représentation était finie, les gens s’en allaient et je me suis réveillée. »

Je n’ai pas l’intention d’entrer dans le détail de l’interprétation de ce rêve si riche et je veux seulement souligner que, de nouveau, il s’agit de l’admiration de soi-même au sens où nous l’avons déjà vu. Dans la première scène du rêve, elle compare sa belle silhouette à celle des deux autres jeunes filles nues entre lesquelles elle s’est couchée.

Dans un commentaire, après coup, de cette scène, elle m’a dit clairement qu’elle avait comparé son corps à ceux des deux autres entre lesquelles elle s’allonge. Elle avait alors trouvé qu’elle était plus grande et qu’elle présentait mieux, ce qui est peut-être indiqué par le fait qu’elle se tient toute droite entre les deux autres.

Cette étrange représentation imagée se révèle, par l’analyse, comme une expression spirituelle et appuyée sur le double sens des mots: elle avait pensé, la veille, dans un mouvement de jalousie: « Je peux me mesurer, de toute confiance, avec n’importe quelle femme.»

On peut reconnaître que le matériel utilisé pour cette représentation est un matériel infantile si l’on se rappelle les mensurations auxquelles se livrent les enfants, poussés par leur mégalomanie. Ici notre rêveuse fait de même, pour éviter toute erreur qui serait à son désavantage (les pieds rapprochés, les corps les uns à côté des autres). Mais notre rêveuse triche; elle l’indique en disant bien qu’elle ne parait plus grande que parce qu’elle est toute droite entre les deux autres. Le désir infantile d’être réellement la plus grande participe à cette représentation du rêve bien que « mesurer » et « dépasser » réfèrent à d’autres traits corporels.

Dans la deuxième scène, elle admire de nouveau son image sans la reconnaître, comme dans un miroir, et elle en tombe amoureuse. A la fin seulement, elle se reconnaît, à son grand étonnement, dans le personnage de l’actrice qui ressemble au tableau. Cette dernière scène contient en outre des éléments de la réalité qui ont conditionné la régression de la libido sur sa propre personne et qui sont à l’origine du rêve.

La rêveuse ajoute d’elle-même au texte du rêve que la veille au soir, elle a fait une scène de jalousie au jeune homme nommé P., un prétendant, et s’est fâchée avec lui. Avant de s’endormir, pour se consoler elle avait pensé à W. (que nous connaissons d’après le premier rêve) pour lequel elle gardait un souvenir tendre et privilégié. « Je me suis demandée s’il avait encore mon portrait et me suis dit: certainement! il m’aimait tant; il l’a sûrement accroché au mur et pense souvent à moi. »

Cette fâcherie de la veille apparaît dans la dernière scène du rêve où la jeune fille représente la rêveuse, et le jeune homme est la synthèse de P. (par le costume) et de W. (rasé de près). Il y a de bonnes raisons pour que ces événements ne soient pas seulement racontés, remémorés ou agis, mais soient représentés comme un spectacle. En effet, la rêveuse, la veille au soir, avait eu l’impression nette et exprimée que P., comme le font souvent les amoureux, n’était pas vraiment fâché, mais jouait plutôt «la comédie »; formule qui est littéralement reprise par le rêve.

Dans la réalité, la jeune fille voulait se réconcilier avec P., consciemment coupable de sa jalousie irraisonnée, alors que dans le rêve c’est à elle qu’on demande pardon. Cette inversion vient d’abord combler la tendance à l’accomplissement du désir, en outre elle se réfère moins à P. qu’à W. avec lequel elle désirait renouer. Le rêve vient donc en réaction directe à la déception amoureuse de la veille, déception qu’elle a tenté volontairement de compenser, avant de s’endormir en rafraîchissant les tendres souvenirs d’avec W. et de se consoler en se disant : W. est bien plus tendre et plus aimant, il ne m’aurait jamais traitée ainsi! Mais le rêve va plus loin, à cause de l’intrication de W. au portrait qu’il possède de la rêveuse: le rêve met en doute son amour (elle se demande, avant de s’endormir, s’il possède encore ce portrait) et oblige la rêveuse à se replier sur une position d’amour narcissique (elle est amoureuse de son propre portrait, de sa propre image).

Nous avons ainsi une première idée de la structure du rêve, qui se divise clairement en trois scènes, et nous comprenons le passage d’une scène à l’autre. La veille au soir, elle avait reproché à P. de lui préférer d’autres femmes; elle avait fait ce même reproche à W. d’après le contenu latent du premier rêve (il avait épousé une autre femme, comme M. l’avait fait en réalité).

Dans la première scène elle souligne les avantages de son propre corps par rapport à ceux d’une autre jeune fille (et même de deux, ultérieurement), ce qui ne peut se faire qu’à partir de l’auto-admiration narcissique qui domine la scène suivante. Après s’être rassurée de sa propre beauté, comparée à celle d’autres femmes, elle passe, au cours de la scène suivante, a une intense admiration d’elle-même.

La voiture qui passe au loin, et introduit un changement de scène, se réfère sans doute au départ de W. et ramène ses pensées à son portrait. De la même façon, se produit le passage de la scène narcissique du portrait, à la scène jouée. Elle admire son portrait et se dit en rêve: Si P. le voyait, il lui plairait beaucoup, il tomberait amoureux de moi. Elle continue ainsi l’idée de la veille, ainsi que celle de la première scène du rêve: on devrait tomber amoureux d’elle du simple fait de la regarder, de savoir l’apprécier.

On voit bien comment le souvenir apparemment superficiel de P. (à la fin de la deuxième scène) fait resurgir toute la scène de la dispute de la veille; en outre, ce n’est pas par hasard que, dans la première scène, deux jeunes filles se font face l’une à l’autre, et que dans la deuxième, la rêveuse se trouve face à sa propre image; dans la scène finale, on observe un clivage identique sous la forme de ce jeune homme qui semble faire la cour à une autre femme qui n’est autre que la rêveuse elle-même.

Le rêve dit tout simplement: « Je peux me mesurer à n’importe quelle femme, je dépasse tout mon entourage (en beauté). Les hommes (P., M., W.) sont incapables de m’apprécier et les femmes m’envient trop pour le reconnaître. J’avais bien raison avec P.; il aurait dû me faire des excuses. Mieux vaut ne pas compter sur eux et ne pas entrer en relation avec eux; je me trouve bien trop belle et trop bonne. Je pourrais vraiment tomber amoureuse de moi-même lorsque j’ai, face à moi, la représentation de ma beauté. »

000bilan.jpg (4492 octets)