Le désir dêtre puni
On peut considérer ceci comme une règle : tout enfant quon appelle « vilain » est poussé par le désir dêtre puni. Quil me soit permis de citer Nietzsche et ce quil appelait son « pâle criminel»; il en savait long sur le criminel poussé par son sentiment de culpabilité. Nous voici parvenus à la partie la plus difficile de mon article : au problème concernant lévolution que ces fixations doivent subir pour créer le criminel. Il est malaisé de répondre à cette question, car la psychanalyse sest très peu occupée jusquà présent de ce problème particulier.
Malheureusement, je nai que peu dexpérience de ce domaine si intéressant et dune si grande portée. Certains cas néanmoins, assez proches du type criminel, mont permis davoir une idée sur la manière dont ce développement se déroule. Je citerai un exemple qui me semble très instructif. On mamena, pour une analyse, un garçon de douze ans que lon allait envoyer dans une maison de correction. Ses délits étaient les suivants : il avait forcé le placard de sa classe et avait une tendance générale à voler, mais surtout à briser les serrures, et sétait livré à des agressions sexuelles contre de petites filles.
Les liens quil avait avec les autres étaient exclusivement destructeurs : ses amitiés avec dautres garçons avaient elles aussi, essentiellement, le même but. Il ne sintéressait à rien et semblait même indifférent aux punitions et aux récompenses. Lintelligence de cet enfant était très au-dessous de la normale, mais il apparut que ce nétait pas un obstacle à lanalyse : celle-ci progressa fort bien et sembla promettre de bons résultats. On me dit au bout de quelques semaines que lenfant commençait à changer à son avantage. Malheureusement, je dus minterrompre longtemps de travailler pour des raisons personnelles, alors que son analyse avait duré deux mois.
Pendant ces deux mois, lenfant aurait dû venir trois fois par semaine, mais je ne le vis que quatorze fois, car sa mère adoptive faisait tout son possible pour lempêcher de me voir. Au cours de cette analyse, pourtant très troublée, il ne commit aucun délit, mais il en commit de nouveau lorsque lanalyse sinterrompit; là-dessus, on lenvoya aussitôt dans une maison de correction, et tous mes efforts, après mon retour, pour quil me soit de nouveau confié, restèrent vains. La situation de cet enfant, dans son ensemble, ne me laisse aucun doute : il a fait les premiers pas dune carrière de criminel.
Voici un bref aperçu des causes de son développement, de celles du moins que lanalyse put me révéler. Lenfant avait grandi dans les conditions les plus lamentables. Alors quil était très jeune, sa sur aînée lavait contraint, ainsi que son frère cadet, à des actions dordre sexuel. Le père mourut pendant la guerre; la mère tomba malade; la sur domina la famille tout entière; tout cela était déjà assez affligeant. Lorsque la mère mourut, il fut confié successivement à plusieurs mères adoptives et devint de plus en plus difficile.
Le fait principal de son développement semblait être la crainte et la haine de sa sur. Il détestait sa sur qui représentait pour lui le principe du mal, à cause de la relation sexuelle dont jai parlé, mais aussi parce quelle lavait maltraité, quelle avait été pleine de dureté pour la mère alors que celle-ci était mourante, et ainsi de suite. Dautre part cependant, il était attaché à sa sur par une fixation dominante qui nétait fondée apparemment que sur la haine et langoisse. Mais ses délits avaient des causes encore plus profondes. Pendant toute son enfance, ce garçon avait partagé la chambre de ses parents et avait reçu une impression très sadique de leurs rapports sexuels. Comme je lai indiqué plus haut, cette expérience avait renforcé son propre sadisme.
Son désir davoir des rapports sexuels à la fois avec son père et avec sa mère était resté sous la domination de ses fixations sadiques, et faisait naître en lui une forte angoisse. Dans ces circonstances, la violence de sa sur prit alternativement, dans son inconscient, la place du père, violent lui aussi, et celle de la mère. Dans un cas comme dans lautre, cest à être châtré et puni quil devait sattendre, et ici aussi, cette punition était celle dont le menaçait son propre Surmoi, très sadique et primitif. Manifestement, il répétait sur des petites filles les agressions quil avait subies lui-même; la situation nétait modifiée que dans la mesure où cétait lui lagresseur.
Son habitude de briser les serrures des placards et dy prendre des objets, comme ses autres tendances destructrices, avaient les mêmes causes inconscientes et la même signification symbolique que ses agressions sexuelles. Ce garçon, qui se sentait écrasé et châtré, devait transformer la situation en se prouvant à lui-même quil pouvait être lagresseur. Un des motifs principaux de ses tendances destructrices était le besoin de se prouver sans cesse à nouveau quil était encore un homme, un autre motif étant labréaction sur dautres objets de la haine quil éprouvait pour sa sur.
Néanmoins, cétait également son sentiment de culpabilité qui le poussait à répéter sans cesse des actes que devaient punir un père ou une mère pleins de cruauté, ou même les deux ensemble. Son indifférence apparente devant les punitions, son apparente absence de peur étaient totalement trompeuses. Peur et sentiment de culpabilité écrasaient cet enfant. La question suivante se pose à présent : en quoi son développement différait-il de celui de lenfant névrosé décrit plus haut? Je ne puis que faire certaines hypothèses. Il est possible que, du fait des expériences vécues avec sa sur, son Surmoi très cruel et très primitif fût, dune part, resté fixé au stade de développement quil avait alors atteint; dautre part, quil fût solidement lié à cette expérience et que ce fût à elle quil eût sans cesse affaire.
Il était donc inévitable que cet enfant fût submergé par langoisse (...). Un refoulement encore plus fort, lié lui aussi à cette expérience, fermait toutes les issues à lactivité fantasmatique et à la sublimation, de telle sorte quil ne restait pas dautre voie à ce garçon que dexprimer continuellement son désir et sa peur dans les mêmes actes. Par rapport à lenfant névrosé, il avait eu lexpérience effective dun Surmoi écrasant, que lenfant névrosé ne crée que pour des raisons intérieures. Il en était de même pour sa haine qui, à cause de son expérience réelle, trouvait à sexprimer dans des actes destructeurs.
Vers la sublimation de lagressivité
Jai déjà dit que dans ce cas, comme probablement dans dautres cas semblables, le refoulement très fort et très précoce, en emprisonnant les fantasmes, avait empêché lenfant déliminer ses fixations par dautres voies, cest-à-dire de les sublimer. Les fixations agressives et sadiques jouent elles aussi un rôle dans de nombreuses sublimations. Il est un moyen permettant déliminer de grandes quantités dagressivité et de sadisme, et même de les éliminer par des voies physiques : je veux parler du sport. Cest ainsi que des attaques contre lobjet haï peuvent être effectuées dune manière socialement autorisée; en même temps, le sport sert de compensation à langoisse, car il prouve à celui qui le pratique quil ne succombera pas devant lagresseur.
Dans le cas du petit criminel, il était très intéressant dobserver, à mesure que lanalyse atténuait le refoulement, la sublimation qui apparaissait à sa place. Le garçon, qui ne sintéressait à rien, si ce nest à détruire, à abîmer et à briser, manifesta un intérêt absolument nouveau pour la construction des ascenseurs et pour tous les travaux de serrurerie. On peut penser que ceût été là un bon moyen de sublimer ses tendances agressives, et quainsi, lanalyse en aurait fait un bon serrurier, alors que lon peut sattendre maintenant à ce quil devienne un criminel.
Il me semble que la cause principale de la différence entre le développement de cet enfant et celui dun enfant névrosé est une angoisse plus grande, née des événements traumatisants vécus avec sa sur. Les effets de cette angoisse se manifestaient, me semble-t-il, dans plusieurs domaines. Une peur plus intense avait produit un refoulement plus profond, à un stade où la voie de la sublimation nétait pas encore ouverte, de telle sorte quil ne restait aux fixations aucune autre issue et aucun autre moyen dêtre éliminées. Cette peur plus intense augmentait en outre la cruauté du Surmoi et le fixait, par suite de cette expérience, au stade où il se trouvait.