Il semble qu'il n'y ait pas d'aspect de la vie psychique qui ne soit utilisé par le Moi, aux premiers stades, comme défense contre l'angoisse. La tendance réparatrice elle aussi, d'abord employée de façon omnipotente, devient une défense importante. Les sentiments (les phantasmes) du bébé pourraient être décrits de la façon suivante : « Ma mère est en train de disparaître, elle peut ne plus jamais revenir, elle est souffrante, elle est morte. Non, cela ne peut pas être, car je peux la faire revivre. »![]()
Entre trois et six mois :
une période cruciale pour les nourrissons
L'omnipotence décroît à mesure que le bébé acquiert une plus grande confiance à la fois en ses objets et en ses propres pouvoirs de réparation. Il sent que tout progrès dans son développement, toute nouvelle réussite donnent du plaisir aux personnes de son entourage, et que de cette façon il exprime son amour, il neutralise ou annule le mal qu'il a fait avec ses pulsions agressives, et il répare ses objets aimés endommagés.
Ainsi les fondements d'un développement normal sont posés: les relations avec les personnes se développent, l'angoisse de persécution en rapport avec les objets internes et externes diminue, les objets « bons » internes s'établissent plus fermement, il s'ensuit un sentiment de sécurité plus grande, et tout cela renforce et enrichit le Moi. Le Moi, plus fort et plus cohérent, malgré le grand usage qu'il fait de la défense maniaque, réunit et synthétise de façon incessante les aspects clivés de l'objet et de lui-même.
Graduellement les processus de clivage et de synthèse sont appliqués à des aspects maintenus à part moins radicalement les uns des autres, la perception de la réalité saccroît et les objets apparaissent sous un jour plus conforme au réel. Tous ces progrès mènent à une adaptation croissante à la réalité externe et interne.
Il se produit un changement correspondant dans l'attitude du bébé à légard de la frustration. Comme nous l'avons vu, au tout premier stade, l'aspect « mauvais » et persécuteur de la mère (de son sein) venait à représenter dans le psychisme du bébé toute frustration et tout mal, internes aussi bien qu'externes.
Quand le sens de la réalité du bébé à l'égard de ses objets et sa confiance en eux s'accroissent, il devient plus capable de distinguer la frustration imposée de l'extérieur de ses dangers internes phantasmatiques. Par suite, la haine et l'agressivité se lient plus étroitement à la frustration et au mal effectifs produits par des facteurs externes.
C'est un progrès vers une méthode plus réaliste et plus objective d'administrer sa propre agressivité, une méthode qui éveille moins de culpabilité et, en fin de compte, permet à l'enfant d'expérimenter aussi bien que de sublimer son agressivité, d'une façon qui soit mieux en accord avec son Moi.
En outre, cette attitude plus réaliste à l'égard de la frustration - qui implique que la crainte de la persécution de la part des objets internes et externes a diminué - amène le bébé à une plus grande capacité de rétablir une bonne relation avec sa mère et les autres personnes quand l'expérience de la frustration cesse d'exister. En d'autre termes, l'adaptation croissante à la réalité - liée à des transformations dans le fonctionnement de l'introjection et de la projection - aboutit à une relation plus confiante avec le monde externe et avec le monde interne.
Cela amène une diminution de l'ambivalence et de l'agressivité, qui permet au désir de réparation de jouer pleinement. De cette façon le processus de deuil qui provient de la position dépressive s'élabore graduellement.
Quand le bébé atteint le stade crucial qui s'étend de trois à six mois à peu près, et qu'il affronte les conflits, la culpabilité, le chagrin inhérents à la position dépressive, sa capacité d'administrer son angoisse est à quelque degré déterminée par son développement antérieur ; cest-à-dire par la mesure où il a pu, dans ses trois ou quatre premiers mois de vie, prendre et établir en lui l'objet « bon » qui forme le noyau de son Moi.
Si ce processus a réussi - et cela implique que l'angoisse de persécution et les processus de clivage ne sont pas excessifs, et qu'une certaine intégration a été atteinte -, l'angoisse de persécution et les mécanismes schizoïdes perdent peu à peu leur force, le Moi est capable dintrojecter et d'établir en lui l'objet total, et de traverser la position dépressive.
Si, cependant, le Moi est incapable d'administrer les situations d'angoisse nombreuses et sévères qui apparaissent à ce stade - échec déterminé par des facteurs internes fondamentaux aussi bien que par des expériences externes - une régression puissante de la position dépressive à la position schizoparanoïde antérieure peut se produire. Cela empêcherait aussi les processus d'introjection de l'objet total et affecterait gravement le développement pendant la première année de vie, et durant toute l'enfance.