Une angoisse accrue peut provoquer une régression
à un stade antérieur du développement
Il arrive très souvent que les productions infantiles à thème de " restitution " soient interrompues par un besoin d'aller à la selle. Un autre de mes petits malades, du même âge que John, devait aller parfois à la toilette à quatre ou cinq reprises pendant sa séance, à la même phase de son analyse.
Quand il revenait, il se mettait à compter de façon obsessionnelle, afin de se convaincre, en atteignant des nombres élevés, qu'il avait de quoi rendre ce qu'il avait dérobé. L'accumulation de biens, une activité sado-anale qui semble motivée par le plaisir d'amasser pour amasser, prend dans ce contexte un tout autre sens.
Dans les analyses d'adultes, je me suis également rendu compte quen désirant avoir à sa disposition des sommes d'argent pour parer à l'imprévu, on veut en fait s'armer contre une attaque éventuelle de la mère qu'on a volée, afin dêtre en mesure de lui rendre ce qui lui a été enlevé. (Dans plusieurs cas, la mère de ces malades était décédée depuis de nombreuses années.)
La peur dêtre dépouillé du contenu de leur corps les oblige à accumuler sans cesse plus d'argent de manière à ne jamais manquer de "réserves" disponibles. Par exemple, lorsque John eut convenu avec moi que cétait sa crainte de ne pouvoir rendre à sa mère tous les excréments et les enfants dérobés, qui le forçait à tout couper en morceaux et à voler, il me fournit d'autres raisons de son incapacité à restituer en entier ce qu'il avait pris.
Il me dit que ses selles avaient fondu entre-temps, qu'enfin il n'avait cessé de les donner et que même s'il en formait de nouvelles sans arrêt, il ne parviendrait jamais à en faire assez. D'ailleurs, il ignorait si ses excréments seraient "assez bons".
Ce doute portait d'abord sur la valeur de ses selles, qui devait être égale à ce qu'il avait pris à sa mère - d'où, soit dit en passant, le soin qu'il mettait à choisir formes et couleurs dans les scènes de restitution. Mais, à un niveau plus profond, "assez bons" signifiait inoffensifs, non toxiques.
D'autre part, sa fréquente constipation se rattachait au besoin d'amasser ses selles et de les garder en lui, de manière à nêtre jamais vide. Toutes ces tendances contradictoires, j'en ai mentionné seulement quelques-unes, provoquaient chez lui une très vive angoisse.
Chaque fois que grandissait sa peur de ne pouvoir produire des selles avec la qualité ou la quantité voulues, ou encore de ne pouvoir réparer ce qu'il avait abîmé, ses tendances destructrices primaires retrouvaient toute leur virulence, son besoin de détruire devenait insatiable, et il se mettait à déchirer, à couper en morceaux et à brûler ce qu'il avait fabriqué quand prédominaient ses tendances réactionnelles, comme la boite qu'il avait collée et remplie, représentant sa mère, ou le papier sur lequel il avait dessiné un plan de ville.
Son comportement faisait alors ressortir dans toute son étendue la signification sadique primitive de l'acte d'uriner et de déféquer. Il déchirait du papier, le coupait en morceaux, le brûlait, il mouillait des objets avec de l'eau, les souillait avec de la cendre, les barbouillait avec un crayon - toujours dans le même but de destruction.
Mouiller et salir avaient le sens de fondre, de noyer ou d'empoisonner. Des boulettes de papier mouillé, par exemple, figuraient des projectiles empoisonnés particulièrement dangereux à cause du mélange d'urine et de selles dont ils étaient faits.
Les divers détails de ses productions montraient que la signification sadique attachée aux actes d'uriner et de déféquer était à la source de son sentiment de culpabilité et du besoin de réparation qui se traduisait par ses mécanismes obsessionnels.
Le fait qu'un surcroît d'angoisse amène une régression aux mécanismes de défense de stades plus anciens met en lumière le rôle décisif du Surmoi écrasant de la phase initiale du développement. La pression exercée par ce Surmoi primitif renforce les fixations sadiques de l'enfant et l'oblige à répéter de manière incessante et compulsive ses premiers actes destructeurs.
Sa crainte de ne pouvoir remettre les choses en état ranime une peur encore plus profonde, celle dêtre livré à la vengeance des objets qu'il a tués dans son imagination et qui ne cessent de le harceler. Il utilise alors des mécanismes de défense qui appartiennent aux stades antérieurs : quand on ne peut apaiser ou satisfaire quelqu'un, il faut le supprimer.
Le Moi faible de lenfant est incapable d'arriver à un compromis avec un Surmoi aussi brutal et menaçant; c'est seulement plus tard que son angoisse prend aussi la forme d'un sentiment de culpabilité et qu'elle suscite l'action des mécanismes obsessionnels. On découvre avec étonnement qu'à cette phase de son analyse, l'enfant, en obéissant à ses fantasmes sadiques sous l'empire d'une angoisse intense, trouve son plus grand plaisir à la dominer.