STRUCTURES PATHOLOGIQUES ET STRUCTURES DE DISCOURS
On ne peut évacuer le symptôme sans évacuer la psychanalyse. Le symptôme est donc forcément inclus dans le discours de lanalyste. A fortiori sans doute dans les trois autres. Et , avec le symptôme la pathologie.
Pourtant, il nest passible de superposer les quatre discours aux trois structures pathologiques de la névrose, de la psychose et de la perversion. Et dabord, le nombre ny est pas. il y a certes au moins trois structure pathologiques. Mais plus de quatre entités nosographiques assurément.
Nous poserons donc comme impossible, dentrée de jeu, de dire quà une structure de discours correspond une forme pathologique particulière. Et, certes, il y a dautres raisons à cette impossibilité que le nombre. Nous les découvrirons au cours de notre recherche.
Il y aurait un argument en faveur de la thèse inverse. Cest lexistence dun discours de lhystérique. Lhystérie est donc au principe - et elle seule nommément - de lun des quatre discours. Reste à savoir pourquoi.
Posons comme base de réflexion la problématique suivante : pour Freud, lobsession nest quun dialecte de lhystérie. et pour Lacan, lhystérie est la " névrose des névroses ".
Il est donc permis de formuler lhypothèse selon laquelle le discours de lhystérique serait celui où, le $ étant mis à la place de largent, cest le symptôme même qui organise alors la structure de discours. Cest donc le discours de la pathologie par excellence. Celui qui conduit au discours de lanalyste.
Cela ne signifie pas - et nous lavons dit plus haut - que le symptôme est évacué du discours de lanalyste dune part, et quil nest pas implicite dans la structure des trois autres discours dautre part.
Mais alors, quadvient-il de la pathologie ? y a-t-il guérison ? peut-on, suivant un titre de Klotz à Bordeaux, passer du pathême au mathème ?
Nous avons assez vite écarté lidée que la pathologie se trouverait hors discours, ou " entre ", ou au " passage ".
Mais le fait que les quatre termes se déplacent et quil y a circulation dun discours à lautre doit tout de même être pris en considération.
Guy Lérès, lié indirectement à ce travail, nous a fourni un appoint important. Il dénonce la mise à plat et la fixation des quatre discours en un point quelconque de la page ou ils sont inscrits. Son procédé ne vaut peut-être que la commodité de la monstration. Ce serait déjà suffisant pour lutiliser ici. Il suffit, dit Guy Lérès, de plier la page selon la ligne de limpossibilité, comme on peut le voir dans la figure ci-dessous :
Impossibilité
Agent _____________> ____Autre
¯
Vérité Production
Impuissance
On constate que la vérité, qui soutient la relation de lagent à lautre (rapport dailleurs impossible), ne se conjoint jamais à la production, qui est leffet de cette relation : S2 et S1 par exemple, sil sagit du discours de lanalyste :
a ® $
S2 S1
Limpossibilité sexprime par le pliage quil ne faut pas considérer comme mise à plat sur la feuille, ni même sur deux plans ; mais comme un mouvement tournant " autour dun point de singularité " ou dinvagination, tel celui qui engendre le gross-cap.
Il est suffisant ici dobserver quon ne peut opérer des quarts de tour par simple glissement. Le passage dun discours à lautre est violent. Il y faut lintervention analytique.
Dans le discours de lhystérique, ces caractéristiques de la structure de discours sont évidentes. En effet, lhystérique se fait lAutre par définition. Elle se présentifie donc en tant quelle est identifiée au désir de lAutre.
$ ® S1
a S2
Ici, il faut noter que cest lidentification qui fait lien social, suivant Freud. Cest lidentification qui rend possible le langage. La relation sexuelle en effet oscille entre la dévoration et le ratage de lobjet. Lidentification pose, au contraire, et maintient lexistence de lAutre, de " cet Autre plus moi-même que moi ". Mais alors, le désir de cet Autre devient le désir du sujet et, en tant que sujet, lhystérique reste barrée de son désir propre. Cest cette aporie qui fonde le discours de lhystérique, où $ est à la place de largent. Cest pourquoi sans doute Freud a pu écrire que lidentification nest pas simple imitation, mais leffet dune " déduction logique inconsciente " très complexe dans son effectuation.
Cette déduction logique consiste en ceci (cest lhystérique qui parle) : " je ne peux assumer mon propre désir, puisque ce désir est manqué ; je ne peux my identifier, mais je peux passer par le désir de lAutre à condition de prendre le même objet sexuel que lui. Mais dans ce cas, je nexiste plus comme sujet de mon désir ". Cette espèce de raisonnement, qui aboutit à lidentification à lobjet cest à dire au signifiant du manque dans lAutre, reproduit la scène primitive au plus près chez lhystérique : scène au cours de laquelle elle dessaisit comme sujet.
Le fantasme du viol en est la mise en scène. Barrée comme sujet, elle na dissue que forcée dans la place de lobjet. Quelle refuse pourtant. Vrai champ de bataille, lhystérique se voue à être lun et lautre dans un processus de contradictions qui définit sa logique autre. Mais sa seule jouissance est dans le symptôme.
Elle souffre donc et elle le dit. Elle le montre. Il ny a pas une hystérie pathologique à distinguer de la structure du discours afférent ; lhystérique parle. Mais il est vrai que son discours est en porte-à-faux ; elle se plaint et elle étale sa jouissance (son symptôme ?). mais ce quelle demande, cest du savoir, par leffet dune intrigue inconsciente : sa jouissance propre étant impossible, reste un savoir possible sur la jouissance (celle de lAutre, à qui elle sadresse S1, le Maître dans son discours).
Comment sopérera le passage au discours de lanalyste ? par la dénonciation du subterfuge, bien évidemment. Car le savoir S2 ne sera jamais conjoint à la vérité (a). il ne la satisfera donc pas et même, elle le niera et le déniera à son analyste.
Cest ce petit (a), mis dailleurs à la place de la vérité dans le discours de lhystérique, qui est à remettre en circulation comme agent par lanalyste. Car sil peut être mis à la place de la vérité, puisquil signale la vérité de limpossible rapport sexuel, chez lhystérique particulièrement, il convient de ne pas ly laisser, mais de lui rendre son efficace dans le discours. Non certes comme soutien mais comme agent. Cest laffaire de lanalyste. Du coup, le symptôme se retrouve à sa place légitime, qui est celle de lautre quon interroge, et non le sujet même.
a ® $
En cette occurrence où (a) et $ peuvent se trouver ensemble sur la ligne de limpossibilité, le fantasme peut apparaître ; le poinçon noue alors $ et petit (a) :
$ à a
Et confirme limpossibilité du rapport. Mais il rend à lhystérique sa part de jouissance fantasmatique, celle quelle affirmait ne pas avoir éprouvée dans le viol, elle lassume dans le fantasme. Dans le discours de lanalyste, le symptôme nest donc pas supprimé. Il change seulement de place et prend celle du producteur : le produit étant S1 comme signifiant premier. La pathologie nest pas niée, mais il est vrai que de surcroît, les symptômes peuvent disparaître au titre de bénéfice secondaire. Toutefois, létat de santé nest pas reconnu comme idéal réalisable, et la guérison nest plus nommément recherchée.
Si lon ne se trouve pas hors pathologie parmi les quatre discours, peut-on dire tout de même quil y aurait une autre pathologie qui consisterait dans le hors discours ?
le symptôme ni la souffrance ne répondraient alors du pathologique mais, précisément le hors-discours déterminé par le non-lieu de lAutre préalable qui doit se trouver là pour que le sujet, entrant dans la chaîne S2, vienne à être.
Lautre du psychotique nest pas celui auquel le sujet saffronte. Le psychotique ne dit pas " tu " à Dieu, dit Lacan. En effet, il dit " je suis Dieu ", ou bien " je suis laissé tomber " par Dieu. Il ny a donc pas de structure de discours, sauf dans la tentative délirante de retrouver cette structure.
Le mélancolique profond, quand à lui, meurt (à la lettre) de ne as parler. Et bien sûr, je ne réduis pas la structure de discours au discours effectif.
Le schizophrène senferme dans le non discours de lindifférenciation signifiante, dans léquivalence métaphorique généralisée. Faute de reste, (a), la chaîne signifiante sarrête à la copulation du signifiant binaire.
Il y a donc du pathologique hors discours. Ce hors discours est-il susceptible dêtre repris dans le discours analytique ? ce fut le pari de Jacques Lacan. Mais il ne sagit plus alors de faire passer lanalysant dune structure à une autre, mais bien de le faire entrer dans la structure.
Reste que le discours universitaire, où le S2 parle seul en une place doù le sujet sabsente, sapparente au discours psychotique. Et le discours du Maître qui sadresse à lesclave pour lui dérober son savoir sapparente au discours obsessionnel ou limplique.
Certes ! mais ces rappels indiqués par Lacan restent flottants, en effet.
Jouissance et refoulement
restons-en au discours de lhystérique, puisque ce fut notre choix au départ.
Le fantasme de lhystérique sécrit :
a à A
(- j )
Cest dire quil reste accroché à A, qui est le père coupable de séduction, voire de viol à lendroit de sa fille hystérique. Tel est le modèle. Elle jouit donc de ce viol paternel, du trauma même. les médecins lont bien compris, dès lAntiquité, puisquils pourvoyaient " de manu " à la satisfaction ou au réveil de ce désir.
Ce fantasme, à la différence du fantasme commun ($ à A) est leffet du manque inconscient dénoncé par Freud. Lhystérique sy pose comme un (a) sans désir et simple cause du désir de lAutre. Le sujet ny apparaît pas, ne sy commet pas ; ainsi camouflé, où se tient-il ? il se maintient en tout cas dans la fonction de refoulement et comme sujet de linconscient. Ainsi se manifeste-t-il dans le symptôme.
Ainsi le symptôme peut-il prendre la place de lagent comme $.
Dans le discours de lhystérique, donc, le refoulement est en $ ; la vérité en (a), sous la barre, est bien reconnue comme telle. Mais lhystérique ne lui donne aucun pouvoir structurant. Elle sidentifie au manque comme cause du désir et reste dans le manque.
Si elle est en analyse, elle se voudra cause du désir de lanalyste et transformera lanalyse en une tentative de séduction camouflée.
Aussi, le passage du discours de lhystérique au discours de lanalyste ne se fait-il pas naturellement du tout, même sil est reconnu quil faut en passer par lhystérisation, cest à dire par le discours de lhystérique, pour effectuer le passage au discours de lanalyste.
Lintervention de lanalyste, qui consiste à occuper la place de lobjet (a), est en contradiction parfaite avec la stratégie déployée par lhystérique. Lanalyste ne sort pas toujours vainqueur de la joute.
Et ce dautant plus que lhystérique vise rien moins que la mise en échec de lanalyste.
Ce désir de castrer le père équivaut-il au désir de tuer le père ? ce nest as sûr, car lhystérique veut bien tuer le père, à condition quil ne meure pas.
il nest pas dit que lanalyste, dans le transfert, puisse la faire passer du père à lhomme. Comment (a) peut-il sauter par dessus la barre, en effet ? lhystérique préfère souvent se retrancher alors dans lobsession, comme le montre le cas de philiberte, offert avec la girafe en pâture au groupe, avec quelques autres cas cliniques. Il ny a pourtant pas dautre issue pour la sortir de son statut androgyne. Le " ni homme, ni femme " où elle fomente son symptôme de circularité du désir ( dans ses fantasmes, elle est son propre violeur), ne cède quà lintrusion du petit (a) comme cause de son désir. Son fantasme se simplifie alors en a à $, dès que les deux termes sont mis en place à la ligne supérieure du schéma.
En conclusion, nous pouvons dire lhystérique fonde le discours de la pathologie, tandis que la psychose marquerait à la limite le hors-discours qui menace lhystérique, sans toutefois quelle dépasse jamais cette limite.
Il na pas été fait état encore, dans ce rapport, de la jouissance féminine, dite supplémentaire. Bien quapparentée à la jouissance de lAutre - jouissance dite psychotique en ce que le sujet ne sy soutient pas -, la jouissance supplémentaire des femmes sapparente bien plutôt à la jouissance des mystiques, dit Lacan. Or , il refus de confondre mystiques et psychotiques, en raison de la reconnaissance du manque que les mystiques ne cessent de proclamer. Ils (ou elles) jouissent du manque, et non dune totalité de lêtre. Et ils (ou elles disent " tu " à Dieu et sadressent à lui an tant que sujets divisés.
Le discours des mystiques sapparente donc, semble-t-il, au discours de lhystérique. Mais ils écrivent et rendent compte dune expérience quon ne peut récuser et qui serait à mettre au compte, bien plutôt, de la sublimation.
Le discours de lAnalyste est celui où, de par lintervention de lanalyste - nécessaire -, le symptôme peut venir à la place du producteur et produire. Le lieu de la jouissance est donc aussi, de ce fait, déplacé.
Mais la faculté de déplacement propre aux humains peut avoir leffet inverse et déterminer un arrangement où la jouissance est enrayée et le lien social détruit. La pathologie alors envahit le terrain. Cest le mal de la civilisation que de produire cet effet. Le discours analytique ne supprime pas le pathologique, mais prend à lenvers ou au revers les trois autres structures où il se trouve ancré.