LHYSTERIE ENTRE LA CROYANCE DANS LHOMME
ET LE CULTE DE LA FEMME
Une certaine lecture des débuts de Freud permet de constater que son innovation dans le domaine des névroses laisse beaucoup de problèmes. Il montre, face à la question de lhystérie, quune forme type de défense, le refoulement et son retour (conversion et phobie), est déterminante. Et que lassociation libre constitue le dispositif qui permet autant de la démontrer, cette défense, que de la traiter. Ainsi, le diagnostic et le traitement ne forment plus quune seule et même voie, indissociables dans la pratique de la cure.
Mais le refoulement nest pas le propre du seul hystérique. Si ce mécanisme est à généraliser, toute distinction entre hystérie et le reste est rendue caduque. Cette généralisation a certes été justifiée et profitable pour un renouvellement de la clinique. Que la distinction entre lhystérie dAnna O et lhystérie banale ne pose pas de problème pour labord phénoménologique, nempêche pas que, du point de vue théorique, rien ne soit pour autant réglé. Ce qui est aisément distingué sur le plan phénoménologique, devrait aboutir à des distinctions fondées sur des critères de structure.
Freud parle dès ses début dun refoulement normal et dun refoulement pathologique, quil cherche à délimiter clairement. Sa première réponse une disposition héréditaire ou individuelle dans lhystérie pathologique, qui explique le caractère exagérément intense du refoulement. Cette réponse ne le satisfait pas longtemps. Il cherche une nouvelle explication du côté du traumatisme, une expérience actuelle réactualisant une expérience traumatique de lenfance. Derechef, cette théorie est abandonnée avec la découverte de la sexualité infantile, qui oblige à nuancer toute la théorie du traumatisme à partir de lexpérience du plaisir. Freud en revient alors à sa première proposition : la différence est question dintensité, et sexplique par des facteurs de constitution. Il revient, avec Moebius, à la constatation que tout homme est quelque peu hystérique. Ainsi, il laisse intact le problème du diagnostic différentiel.
Il y a retour de cette difficulté avec lenseignement de Lacan, qui accentue dabord la constituante hystérique du désir, et qui prend ensuite le discours hystérique comme un des liens sociaux du parlêtre. Le problème de la démarcation du pathologie sen trouve reposé. Nom pas que lon ait manqué dy répondre. Certains ont cru quune solution pourrait être trouvée sur le plan descriptif, sans reconnaître limport quun tel essai nécessiterait - par exemple Zetzel, avec la true good hysteric et le pseudo-oedipal and pseudo-genital hystric. Dautres sen sont tenus à des degrés dintensité allant des " réactions hystériques anodines " jusqu'à lautre extrême, la " psychose hystérique ", en passant par toute une série de concepts mal délimités : " réaction de conversion ", " personnalité infantile ", " caractère hystéroïde ", " personnalité hystéroïde ", " personnalité hystérique "... Un peu plus de rigueur est exigible du psychanalyste, à moins quil ne veuille sen tenir à jamais à ce que Freud appelait en 1893 la " transformation de la misère hystérique en malheur banal. Ne faut-il pas poser la question de la délimitation entre hystérie pathologique et hystérie commune à tout parlêtre, pour saisir ce que des expressions comme " hystérisation de lanalysant dans la cure " pourraient bien vouloir dire ? Non pas que nous voudrions situer la cure dans la perspective téléologique de la normalité, non plus que constituer un diagnostic préalable à la cure. Bien plutôt espérons-nous que léclaircissement de ce point pourrait jeter une lumière sur le maniement de la cure, sur sa finalité, sa fin, sur la traversée du fantasme.
En faisant linventaire de quelques possibilités de solutions, on est tenté de sarrêter dabord à deux mathèmes : celui des quatre discours et celui du fantasme, car ils comportent chacun, dans un cadre plus général, une spécifique pour lhystérique.
LE DISCOURS HYSTERIQUE
Soit les quatre discours. Il nest pas question daltérer les formules existantes, ou den proposer de nouvelles pour lhystérie pathologique, mais dexploiter celles qui existent et de montrer comment la clinique sen éclaire.
Définissons dabord lhystérie pathologique comme une tentative de saper toujours les mêmes disjonctions constitutives du discours hystérique.
Impossible
$ ® S1 ¯
a // S2
Impuissance
Limpuissance entre a et S2 est inlassablement niée par une croyance en un Autre sans faille, ce qui empêche la disjonction de remplir sa fonction fondatrice. Lhystérique ne sen tient pas seulement à lexception qui détermine la règle, $ x . f x , au père freudien de Totem et tabou, mais elle exige que tout homme en soit lincarnation. Elle ne cesse de confronter tout homme à cette norme. Elle fait catégorie de lexception. Sa prescription est en cette matière impérative. Elle croit en lexistence cachée dun savoir totalisateur sur la vérité de son objet a , quoiquelle nen ait jamais fait la moindre expérience.
Un essai analogue frappe lautre disjonction, limpossible entre $ et S1. Là où la première disjonction, limpuissance, est sapée, elle ne fonde, ni ne camoufle, ni ne protège la seconde. Limpossible - que lautre possède le signifiant unifiant pour la femme est rendu possible. Lhystérique revendique follement ce signifiant. Entre temps, elle sadonne au culte de la femme, tantôt avec dautres femmes, tantôt en faisant lhomme, dans lespoir que ce signifiant apparaisse un jour.
La structure du discours montre le déficit du symbolique quand il sagit de recouvrir le réel totalement. Son caractère symbolique, donné dans le jeu métonymique ( x ® y) et métaphorique x , fait apparaître sa fonction : ordonner limpossible du lien social, y
linexistence du rapport sexuel et limpuissance de chacun en face de la jouissance qui en résulte. Cette humilité, à laquelle le discours oblige, est refusée par le névrosé. Il tente de recouvrir lhumiliation quapporte finalement le symbolique, par ses termes imaginaires.
Labord de la distinction entre le pathologique et le normal par la voie du mathème à lavantage de dépasser les solutions individuelles, sans nous enfermer dans le mythe freudien du père primordiales de Totem et tabou, sans nous limiter par la question - " que veut cliniques que nous avons groupés comme " la croyance dans lhomme " et " le culte de la femme ", avec leurs dédoublements propres. Lon constate la pente facile que contiennent les en-têtes de ces deux groupes de faits, pente qui mène facilement limaginarisation. Le mathème peut nous y retenir, peut réduire le savoir à sa forme purement symbolique, libéré de ses écailles imaginaires. Le mathème représente pour lanalyste un savoir à limage du S2 dans le discours analytique, seul discours ou le S2, à la place de la vérité, na pas de rapport avec le S1.
Le problème du lien social qui sexprime dans le discours tourne autour de limpuissance et de limpossible, y trouve même sa dynamique. Cest là que nous situons le désarroi hystérique de Freud. Quand on progresse de luniversel au particulier, on se heurte à limpossible, limpossibilité de dire quelque chose du particulier ; la voie du particulier à luniversel aboutit à limpuissance, limpuissance de généraliser. Tout serait résolu si lon possédait une unité de mesure, ou cette exception qui trace la délimitation dun ensemble. Cest là que nous situons lhystérie comme une solution qui ne tient pas, mais qui enferme le névrosé : se livrer au culte effréné de la femme et chercher sans relâche ce signifiant inexistant, se contredisent autant que la croyance dans lhomme, dans lAutre sans faille, dans le père primordial, mesure appliquée à tout homme, par ailleurs impuissant à incarner ce modèle imposé.
Le sabotage des deux disjonctions nécessaires à la dialectique du discours, situe lhystérie pathologique sur un chiasme formé par ces deux paires dopposition qui sexcluent et sisolent réciproquement. Cest la fameuse Spaltung que Freud découvre dès ses débuts dans lhystérie, et qui ne cesse de le hanter, tantôt comme spécifique à lhystérie, tantôt comme le propre du sujet. La mise hors service des deux disjonctions constitue la fixation sur un seul type de discours. Cest une tentative de mettre tous les termes dun seul type de discours en continuité par dessus la faille de limpuissance, tandis que cest justement le propre des quatre discours que de réaliser ce contact par intermittence. Fixation sur un discours que de réaliser ce contact par intermittence. Fixation sur un discours, définie de ce fait comme contraire à la dialectique qui entraîne le sujet dans la rotation des quatre discours, comme perte des possibilités de permutation entre les éléments et les places du discours. Le choix pathologique préfère la roue du chiasme hystérique à la rotation des discours.
Là où lhystérique se fixe dans sa pathologie sur un seul type de discours, les termes ne peuvent occuper quune seule et même place, les termes ne peuvent être remplis que dune seule et même façon : à la place de lagent s trouve toujours le $, à la place de la vérité ne peut se trouver que le a .
le lien social est hystérique là où le sujet divisé occupe avec sa discourde, sa Spaltung, la place de lagent : il y règne une question, répétée et modulée de mille façon, une question qui interpelle lAutre, le maître. Toute action y est un être agi, un passage à lacte, une formulation par les symptômes, et par là même rendue opaque. Lagir, dans le sens de travailler, y échoit au maître. Il est appelé, obligé, sommé de produire la réponse, réponse quelle ne manquera pas dinvalider. A lui de travailler, la responsabilité - réponse - (h)abilité - est son affaire.
Lhystérique ne travaille pas. elle évite même souvent le travail professionnel. Là où lobligation de travailler est incontournable, elle exprimera son aversion fondamentale par une opposition, subtile à loccasion : " Ce nest pas que je veuille jouer lobstacle... ce nest pas que je sois récalcitrante, o que je veuille contrer votre affaire... " la première idée qui surgit sous le signe négatif, marque au fer rouge le lien hystérique.
Lhystérique qui traverse avec succès les procédures de sélection difficiles, se déclare, en contraste avec ses prestations, " inapte pour ce travail, pas de taille à affronter cette tâche... tout est la faute du psychologue qui a organisé cela... ce nétait pas ce quelle cherchait.. " elle demande que soit reconnue sa recherche divisée, elle nest pas en quête de travail. Elle est tout à fait dominée par sa question, tandis quelle fait du maître lesclave du travail quelle lui laisse.
Dans lanalyse aussi, nous trouvons ce refus du travail, du travail analytique : elles viennent pour leur amie.. pour leur ancien thérapeute... , pour lanalyste, victimes du lien social dont elles continuent de traîner le joug, quelles nont certes pas fabriqué. Elles nont pas dessiné les plans de leur propre labyrinthe. " Les autres nont aucun problème, on leur passe tout... " chaque maître qui promet lamélioration, voire la guérison, portera le Joug à leur place. Avertissement à lanalyste de sen tenir à son discours, de se tenir " abject ".
Cela forme sans doute la permanence de cette relation de lhystérique au maître,
$® S1, permanence que nous pouvons reconnaître dans les approches cliniques les plus divergentes qui essaient de décider qui est hystérique à partir des phénomènes.
Dans le discours hystérique, lobjet a sinscrit à la place de la vérité, sous le sujet divisé. Cela fait que lhystérique a une relation toute particulière avec la vérité. Particulière dans le sens où il sagit ici de la vérité inconsciente du sujet. Il ne sagit pas de la vérité des faits - en effet, Freud écrit, dans une note accompagnant la traduction de Charcot, " Si nous savions seulement de qui existe " - mais de la vérité qui détermine les mobiles, qui définit ce qui travaille le sujet. On a eu beau souligner partout le mensonge, le théâtral, le comique de lhystérie, et quelle que soit la justification de tout cela " au niveau des faits ", il nen est pas moins vrai quelle entretient une relation spécifique avec la vérité de lobjet, avec la vérité de ce quest le désir. Elle peut se jouer de la vérité des faits, jamais de celle de lobjet. Lhystérie, qui montrait déjà la structure du symptôme, devient ainsi un enseignement sur lobjet et le fantasme. Non pas quelle connaisse la vérité pour lassumer. Celle-ci est bien trop inconsciente pour cela. Elle apparaîtra dans sa plainte et dans son symptôme, qui sadressent à lAutre, plainte qui fait quelle deviendra plaignante, celle qui porte plainte. Lobjet ab-ject, quelque chose de rien du tout, un voile au-dessus du gouffre, un rideau sur le rien, un semblant qui maintient le désir, faute de ce que le désir ne puisse jamais être pleinement satisfait, mais aussi cause du désir éternel et indestructible. Lobjet a, comme obnubilation pure, promet pourtant faussement quun rapport sexuel peut exister, doù le sujet puise la certitude illusoire davoir trouvé le vrai, lUnique. Jusqu'à ce que lapproche de lobjet le fasse retomber dans le décevant : " Ce nétait pas cela ... "
cest cette vérité inconsciente qui pointe à travers la plainte et le symptôme de lhystérie : le sexuel pour lhomme est par principe sans rapport. Ce qui ne lempêche pas de rêver du contraire. De ce contraire, lhystérique en rêve, elle sy cramponne même, mais cela nenlève rien à la vérité quelle incarne. Un partage entre sein und sollen : il ny pas de rapport sexuel, mais il devrait exister. Là où le phallus est le signifiant parfaitement vide, mais aussi le seul signifiant à signifier aussi bien homme que femme, il ne naît pas seulement une dissymétrie fondamentale, une absence incontournable de rapport dans le sexuel, mais il apparaît aussi que toute relation entre homme et femme est marqué par la mascarade qui essaie de camoufler le manque à être. Cest de cet objet comme mirage que lhystérique sétonne : " Comment font-ils pour se contenter de cela, pour se résigner avec cela, comment cela leur suffit-il ?... ils font semblant de ... " En traduction : le maître ne fait rien pour rétablir réellement le rapport sexuel. Lui aussi sen tient au semblant et bricole avec. Lhystérique refuse, avec le plus grand acharnement, toute complicité avec le monde du semblant. Sur ce point, aucun maître ne peut la convertir a mensonge. Elle est prête à le suivre en tout, éventuellement sans limite, aussi longtemps quon lui laisse le droit de rêver de lexistence du rapport sexuel, de légalité par rapport au signifiant de lidentité sexuelle.
Cest précisément par le manque de ponts entre ces deux grandes dimensions, entre ce quest le rapport sexuel chez lautre et ce quil devrait être pour elle, que lhystérique reste prisonnière de sa pathologie. La vérité de lobjet concerne la façon dont lautre approche le sexuel, elle nest pas assumée.
Un court fragment. Une jeune femme reproche à son ami : " je le sais bien , je ne suis pas assez intelligente pour discuter avec toi, je nai pas assez de goût pour taider à arranger lintérieur de ta maison, je ne suis pas assez bonne pour être la mère de tes enfants, je nai pas reçu une assez bonne éducation pour passer pour ta femme dans ton milieu, je ne fais pas assez bien la cuisine pour être ta ménagère, je ne suis pas assez riche pour ta famille. A quoi je sers ? A ... Que suis-je pour toi ? Une ... " Au niveau des signifiants " ménagère-partenaire-femme ", cette fille exprime sa division, espérant être rassurée, assurée du contraire par lAutre. Ce quelle ne cesserait par ailleurs de remettre question immédiatement. Au niveau du reproche, elle décrit la vérité de la relation : " Je ne suis rien pour toi, tandis que je voudrais être tout pour toi, et qualors tu devrais signifier tout pour moi ". La chimère de la réciprocité totale est posée dans lavenir, la vérité nest pas approchée pour lassumer, mais est reprochée. Inconsciemment, elle se sent capable de cette vérité désagréable, mais son discours dénoncera avec force lautre comme coupable, responsable.
La réponse pathologique, qui répète sans cesse ses propres impasse, ne peut être dépassée dans le forçage de lune ou lautre alternative, mais est seulement garantie par la pratique de la cure analytique. Pour autant quun analysant entre dans le discours hystérique et se soumettre à léthique de lassociation libre, il lui sera impossible de soutenir le sapement des disjonctions constitutives, et une révolution sopérera entre les discours. Chaque changement de discours donne un moment damour. Lessentiel est dy reconnaître le contingent, car que lhystérique démontre impérativement à tous, elle nest pas prête à lassumer.
LHYSTERIQUE PATHOLOGIQUE
Lautre voie de différenciation serait à chercher dans les différents mathèmes du fantasme ; le fantasmes qui apparaît chaque fois que le " il ny a pas de rapport sexuel " surgit, fantasme qui sert à éponger cet inévitable. Il contient toujours le - j comme témoin de linsatisfaction du désir, quoique cette castration imaginaire sy exprime de façon différente.
La réponse à linexistence du rapport sexuel est pour lhomme $ à a , et pour lhystérique a à A. Lhystérique, visant un Autre sans manque, soffre à lui comme
- j
objet phallicisé pour le rendre complet, pour linstaller en tant quAutre sans faille.
Faudrait-il définir lhystérie pathologique comme une façon de sen tenir à une telle forme de fantasme, et de tenir ce fantasme à lécart de tout mouvement qui pourrait lentraîner dans une dialectique ? linertie du fantasme est visée par le discours analytique, mais il y a hystériques qui préfèrent succomber à cette inertie plutôt que de risquer sa traversée. La position du maître est complice de ce refus ; le désir de lanalyste forme le point pivot doù lon a le droit dattendre un quart de tour , une redéfinition du sujet par rapport à son fantasme.
Puisque dans la cure chaque type de névrose doit passer par le discours hystérique, nous sommes conscients des risques à vouloir distinguer lhystérique pathologique de celle de tout parlêtre en faisant appel à la structure du lien social. En négligeant la référence au discours analytique, on risque de senfermer dans le psychologisme de linter subjectivité : lhystérique pathologique serait plus difficile à manier dans une cure, serait un fléau constant pour le traitant, elle remplacerait un maître déchu par un maître nouveau plutôt que de passer dans un autre type de discours... les hypothèse formulées ici ne prétendent à rien dautre que dêtre possibles, leurs justification doivent être cherchées dabord dans la clinique, ensuite dans lenseignement. Cela ne veut pas dire quelles soient purement construites par déduction, mais quelles peuvent être prises comme hypothèses de travail.
Cest ainsi que quelques uns ont orienté leur réflexion dans ce sens , sans la priori de vouloir confirmer ou infirmer ces hypothèses, mais pour ce cette expérience peut leur apporter.