LES VARIATIONS DU CHAMP DE LHYSTERIE
EN PSYCHANALYSE
Fut-ce Anna O. qui inventa la " talking cure " ? Fut-ce le fonctionnement généreux des premières hystériques rencontrées par Freud qui lui révéla le trauma, les fantasmes de séduction, leffroi produit par la sexualité ? ces patientes ne posèrent-elles pas delles-mêmes les bases de la cure psychanalytique ? que ceux qui lauraient cru se détrompent, selon Fairbairn ou Khan, cest contre lhystérique que sest faite la découverte freudienne. Dès 1954, le premier met laccent sur " la résistance active " déployée par le patient hystérique à légard des efforts thérapeutiques du fondateur de la psychanalyse. Vingt ans plus tard, le second pousse cette conception jusquà ses limites quand il affirme que Freud na pu définir le caractère et la nature de la névrose que grâce à son respect de " la résistance de lhystérique à être connue " laquelle se manifeste par " son refus " et sa mauvaise volonté à coopérer dans sa propre cure " !
comment et pourquoi un tel retournement de perspective a-t-il pu se produire ? quel a été le devenir divergent de lhystérie freudienne dans le discours de l I.P.A. et dans lenseignement de Lacan ?
LHYSTERIE FREUDIENNE
Freud produit à la fin du XIXE siècle une décisive extraction de lhystérie du discours médical. Il constate très tôt que ses symptômes ne répondent pas aux lois de fonctionnement du système nerveux. Elle se comporte, écrit-il, comme si lanatomie nexistait pas : " elle prend les organes dans le sens vulgaire, populaire du nom quils portent : la jambe est la jambe jusqu'à linsertion de la hanche, le bras est lextrême supérieure comme elle se dessine sous les vêtements ". Il découvre par surcroît que les hystériques " souffrent de réminiscences ", lesquelles sont tenues à lécart de la conscience au moyen dune " dissociation " intervenant en certains groupes de représentations. Il fait de ce processus, auquel il donne le non de refoulement, un mécanisme basal. Dautre part, il estime quen raison dune " complaisance somatique " propre à lhystérie, le refoulé tend à sy exprimer symboliquement par lintermédiaire du corps (paralysie, cécités, contractures, douleurs, crises convulsives, etc...). il suppose que la libido détachée de la représentation refoulée se transforme en énergie dinnervation, laquelle, par un saut resté mystérieux du psychique dans le somatique, donne naissance aux symptômes de conversion.
Toutefois, il constate lexistence dhystéries " peu convertissables ", telle celle dEmmy von N ., qui suscitent des symptômes psychiques (délires, hallucinations, phobies), des modifications dhumeur (angoisse, dépression mélancolique), voire des troubles de la volonté (aboulies). Il découvre que des fantasmes inconscients, exprimant un désir issu de la vie sexuelle infantile, supportent le symptôme hystérique, tandis quune meilleure compréhension de ses déformations symboliques est produite par louverture de la voie royale des rêves. Lanalyse de celui de la belle bouchère permet à Freud de discerner dès 1899 lobligation dans laquelle se trouve lhystérique de se créer un " désir insatisfait ". La mise à distance de lobjet en est le corrélât nécessaire. Dora le démontre. " Je tiens pour hystérique, affirme Freud à son propos, toute personne chez laquelle une occasion dexcitation sexuelle provoque surtout et exclusivement du dégoût ". Il confère une majeure à ce refus dêtre comblée en faisant le ressort de la dynamique de lidentification hystérique. Ainsi note-t-il que la belle bouchère " se met à la place de son amie dans le rêve, parce que celle-ci se met à sa place après de son mari, parce quelle voudrait prendre dans lestime de son mari, la place de son amie ". Dans tous les exemples proposés par Freud, il apparaît que les masques suscités par limitation hystérique sappuient sur la communauté dun manque. Nulle psychogenèse ne saurait rendre compte de ce trait, fondé en structure, qui met en lumière lessentiel insatisfaction du désir de lhystérique.
En rapportant des observations " dêtre oniriques hystériques ", Abraham donne en 1910 une fine description de trouble psychiques qui peuvent advenir quand la conversion nest pas prédominante. Freud en apporte une nouvelle illustration quand il analyse, à partir dun manuscrit du XVIIe siècle, la " névrose démoniaque " dun sujet qui présente " délire " et " hallucinations ".
Le champ dextension de lhystérie en son uvre se révèle englober un domaine large et varié de la symptomatologie. Certes, après1910, un certain flottement apparaît discernable : les manifestations les plus spectaculaires des " convulsionnaires " et des " possédés " glissent vers les temps historiques, lamentia mord sur la grande hystérie, les états oniriques dAbraham soublient. Néanmoins aucune innovation théorique ne contraindra Freud à reconsidérer la pertinence du diagnostic porté dans les " Etudes... " de 1895. De même, il ne mettra jamais en doute que les symptômes hystériques, fussent-ils psychiques, soient réductibles par la délivrance du refoulé. " Notre technique, écrit-il en 1918, a été créée en vue du traitement de lhystérie et continue à bien sappliquer à cette affection ". Pourtant, aujourdhui, à en croire certains, lhystérie se ferait rare et toujours plus difficile à analyser. Est-ce la mise en évidence, dans les années vingt, de la résistance opiniâtre suscitée par lautomatisme de répétition et par la pulsion de mort, qui rendrait compte de ce changement de perspective ? il apparaît vite que ce ne saurait être le cas puisque ce sont souvent les mêmes qui à la fois négligent ces notions et minorisent lhystérie. pourquoi dès lors existe-t-il une tendance contemporaine à un démembrement sans cesse plus accentué de la grande névrose ?
LES REEVALUATIONS DE LHYSTERIE
Peu après la mort de Freud, nombre danalystes, en particulier dans la sphère anglo-saxonne, constatent un accroissement des patients qui rechignent à sadapter à une cure-type en laquelle laccent mis sur linterprétation du matériel samenuise au profit de lanalyse des résistance. Gravité de la régression, profondeur du narcissisme, faiblesse du moi, importance du facteur schizoïde, les explications diffèrent, mais les opinions convergent quant à la raréfaction des indications à la psychanalyse.
Toutefois, jusque dans les années cinquante, luvre de Freud est encore trop présente pour que lon mette doute laptitude des hystériques à profiter de la cure analytique. Ainsi le classique traité de psychologie freudienne, publié en 1945, par Fenichel, à lusage détudiants pressés, efface certes quelque peu lhystérie, cependant il estime que les " meilleurs résultats thérapeutiques " y sont obtenus. Les sujets inanalysables ne sauraient encore se rencontrer parmi les hystériques. Nul ne songeant à interroger les modifications intervenues dans la technique psychanalytique pour rendre compte de lémergence de ces nouveaux patients, il faut supposer que la pathologie sest modifiée, mieux même, que linvestigation psychanalytique sest affinée, en sorte que le champ de la psychopathologie apparaît à reconsidérer. Dans ce contexte, de nouveau syndromes feront leur apparition, tandis que lon semploiera à réévaluer lhystérie - toujours en la réduisant.
Luvre de Freud témoigne dun effort tenace pour différencier la névrose de la psychose en tentant de dégager des mécanismes inconscients spécifiques. Quoique cette recherche nait pas pleinement abouti, elle incline vers le discernement dune rupture. Or, pendant que Lacan précise celle-ci dans les années cinquante, lorientation de l I. P. A. est toute autre : lon sy efforce de situer la psychopathologie selon des niveaux de force du moi, plus ou moins corrélés à des degrés du développement libidinal. A lun des étages supérieurs, aux confins du suprême de génitalité, aux abord du moi fort, lhystérie trouve une petite place.
Lun des rares travaux dimportance qui lui ait été consacré par la psychanalyse anglo-saxonne fut rédigé par Fairbairn en 1953. Quoiquoriginale, son appréhension de lhystérie est marquée par linfluence de la pensée de Mélanie Klein, laquelle sest peut intéressée à cette névrose - sauf à laborder par lintermédiaire dun fantasme de fellation prévalent qui en limite singulièrement lextension. Dans le cadre dune théorie centrée sur la relation dobjet, Fairbairn considère que lhystérie ne relève pas dune fixation à une phrase déterminée du développement libidinal. Il décèle sa caractéristique principale dans lemploi dune technique de défense spécifique pour contrôler les relations dobjet internes. Le conflit endopsychique auquel saffronte lhystérique résiderait dans un excès inhérent à deux différenciations de lobjet primordialement introjecté : lobjet captivant serait trop captivant tandis que lobjet rejetant serait trop rejetant. Il sagit en fait dune reformulation du conflit oedipien : malgré la valorisation extrême de lobjet désiré, lhystérique doit refouler et sacrifier sa sexualité en considération de la dimension persécutive prise par lobjet rejetant. Une telle perspective ne saurait renouveler lapproche des phénomènes de conversion, aussi sont-ils mollement définis comme substituant un état corporel à un problème personnel. Outre ceux-ci, selon Fairbairn, le champ de symptomatologie hystérique semble recouvrir pour lesse lessentiel des troubles de la vie sexuelle, des manifestations dangoisse, et une certaine compulsion à la souffrance morale. Mise à part une rapide mention à un bref état onirique, il passe sous silence les formes de la grande hystérie. les exclut-il ? il semble laisser subsister une certaine incertitude, car il se réfère aux anciennes observations de dédoublement de la personnalité hystérique, mais il ne les évoque quafin de reconsidérer le concept de dissociation.
Les travaux de Fairbairn sur " Les facteurs schizoïdes dans la personnalité " firent sa réputation dans les années quarante. Il estimait quil convenait dassimiler des notions aussi différentes que celles de dissociation hystérique, de Spaltung Schizophrénique, de clivage du moi et de refoulement. Tous ces termes, selon lui, désigneraient linaptitude dune part de lego à appréhender lensemble des fonctions de la personnalité. Freud a pourtant mis en garde contre de tels rapprochements abusifs, en particulier quand il distingue nettement le mécanisme du refoulement des " migrations de la conscience " constables dans la symptomatologie des personnalités multiples. Bleuler lui-même postulait derrière des Spaltung Schizophréniques secondaire une Zerspatung morcelante plus fondamentale, ignorée par Fairbairn, moyennant quoi celui-ci instaure trop négligemment une interpénétration entre les processus névrotique et psychotique. Qui plus est, il perd dans la nébuleuse des " facteurs schizoïdes " lun des repérages majeurs de lhystérie freudienne, à savoir la précellence du refoulement. Les observations de personnalités multiples relatées par Janet, James et Prince révéleraient la " nature essentiellement schizoïde " des troubles, mais leur statut par rapport à la névrose reste incertain puisquil affirme que " la personnalité de lhystérique comporte invariablement un facteur schizoïde plus ou moins marqué " dont le rêve prouverait luniversalité.
A suivre Fairbairn lon se trouve conduit à rapporter lensemble de la psychopathologie à des niveaux dintégration du moi : sur léchelon inférieur, les schizophrènes, sur le plus élevé, labsence de clivage, la totale maîtrise du moi qui parviendrait jusqu'à lextinction des rêves. Il ne sagit, dit-il, que dune " possibilité théorique " - mais cette seule hypothèse nest-elle pas déjà exorbitante ? Fairbairn ravale la Spaltung du sujet à une pathologie du moi. Dès lors, la recherche majeure consacrée à lhystérie dans les années cinquante a pour conséquence de miner la spécificité du concept freudien. La reformulation de la classique notion de précellence du conflit oedipien en termes de relations dobjet internes napporte guère quun vocabulaire nouveau ; en revanche, laccent mis sur les facteurs schizoïdes pose lun des fondements principaux de son démembrement sur une échelle dévaluation de la force du moi.
Dans la première décente de la seconde moitié du siècle, la diffusion de luvre de Mélanie Klein, comme la traduction en langue anglaise de louvrage majeur de Bleuler, ont une influence convergente avec celle de Fairbairn pour conférer une extension démesurée aux mécanisme psychotique. Les conditions sont alors réunies pour quil soit procédé à un ré-examen des cas présentés par Freud et Breuer en 1895 à loccasion de leurs Etudes sur lhystérie. cest à San Francisco quune digne représente de lego psychology sen charge. Reichard ne balance pas : Anna O. et Emmy von N. étaient des schizophrènes. Elle fonde ce diagnostic sur des critères variés qui possèdent en commun de référer à une vague notion de gravité. Par comparaison aux trois autre cas majeurs de Freud, elle estime que ces deux patients étaient issus de familles plus perturbées, que leurs symptômes étaient plus nombreux, que le résultat du traitement fut moins bon, et surtout que la faiblesse de leur ego produit une différenciation décisive. Lhystérie, selon elle, est une névrose caractérisée par des symptômes de conversion dérivés de désirs oedipiens irrésolus. Elles témoigne de la persistance de conflits sexuels de niveau phallique ou génital, et elle nest compatible quavec un degré minimal de défaillance de lego. Cohérente avec son approche limitative, Reichard refuse même, contre Reich, Fairbairn et Marmor, de considérer que des fixations orales puissent appartenir à cette pathologie. La plupart des " ego-psychologues " approuvent ses vues.
Ainsi, quand, à New York, vingt deux ans plus tard, Krohne rédige la monographie qui codifie lhystérie rénovée, il souligne que la détermination de celle-ci se fonde en dernier ressort sur le fonctionnement de lego. Il estime que les débats concernant le degré de maturation libidinale décelable en cette névrose, qui conduisent lun à discerner une génitalisation de la bouche (Reich) tandis que lautre constate un usage oral des génitoires (Marmor), évoquent des querelles scolastiques sur le sexe des anges. Nous ny contre dirons point.
Les notions de " psychose hystériques " et damentia, selon Reichard, nappartiennent plus quà la vieille terminologie psychiatrique . A cette dernière, elle préfère la nouvelle quand elle promeut une schizophrénie rénovée. Elle convient que le diagnostic en reste obscur, mais il sappuie dabord sur une déficience majeur de lego. Elle considère comme Bleuler que cette pathologie se rencontre avec une fréquence considérable, et quelle nappartient pas nécessairement à la psychose. En cette masse confuse de schizophrènes, qui constituerait la majorité des patients, ses collègues sont déjà en train dintroduire des discriminations nouvelles sous lesquelles la grande névrose succombera plus encore.
La constriction de lhystérie est censée isoler une pathologie qui constitue une bonne indication de la cure psychanalytique et dont le pronostic est favorable. Fenichel, Fairbairn, Glover, Reichard, tous saccordent sur ce point. Du moins en est-il ainsi jusquau début des années soixante. A cette date est forgé par lego psychology le concept " danalysabillité " ; en peu de temps la carence de celle-ci va sétendre comme une gangrène jusque dans le champ de lhystérie minorée. Cest à New York précisément, là où le Kris Study group élabore lego psychology, quEasser et Lesser constatent, dès 1965, linaptitude répétée de la psychanalyse à renverser le cours des symptômes hystériques, conduisant les thérapeutes à lincertitude, au découragement et au désintérêt, incitant même certains à se détourner de ce champ de recherche improductif. Dès lors, seul un nombre restreint de sujets suffisamment matures et intégrés serait à ranger dans le cadre de la " personnalité hystérique. Il faudrait différencier celle-ci dun large groupe de patients " hystéroïdes " qui réagit de manière négative aux tentatives de cure analytique. Trois ans plus tard, toujours à New York, E. Zetzel morcelle lhystérie en quatre groupe à lintérieur desquels lanalysabilité des sujets va décroissant. Le " bon hystérique véritable " selon son expression, ne se rencontre que dans la première catégorie, les difficultés surgissent dès la suivante . franchissant un pas de plus que les auteurs précédents, elle estime que ce ne sont pas seulement les " hystéroïdes " qui ne sont pas analysables mais certains hystériques eux-mêmes.
Lincompréhension qui sinstaure entre les analystes anglo-saxons et les hystériques est porté à son comble en 1974 dans un article de M. Khan : cest vers la théorisation dune fondamentale inanalysabilité de la grande névrose que soriente cet auteur. " Le monde intérieur de lhystérique, affirme-t-il, est un cimetière de refus " ; ses souvenirs sincarnent en des états somatiques de sorte quils ne se prêtent " ni à lélaboration psychique, ni à la verbalisation ". Bref, celles qui ont découvert la psychanalyse lui apparaissent aujourdhui fondamentalement " rancunière " et " revendicatives ". Elles ont pour cela quelques raisons. La cure est devenue pleine dembûches : qui échappe aux interprétations Kleiniennes tentaculaire risque dêtre deffectuer une bonne alliance thérapeutique. Les hystériques éprouvent trop limpossible du rapport sexuel pour se satisfaire du savoir dont on cherche à les gaver. Aussi, de même quinitialement elles répondirent à la fascination de Freud par des fantasmes de séduction, de même aujourdhui retournent-elles parfois à " lego-psychologue " son propre discours sous une forme inversée.
Evoquons là telle patiente de Khan, qui, en réponse à des interprétations ressenties comme menaçante, salarme dêtre assaillie par une image hypnagogique, en laquelle elle suçait le phallus de son analyste, dont lêtre entier se réduisait à cette puissante image. Lanalyste de conclure que la fonction interprétative est vécue par lhystérique " comme une attaque phallique ou une séduction ". Sur cette remarque, pertinente en ce contexte, se boucle un travail inauguré par le postulat dun " non-vouloir savoir " propre à lhystérique . dune telle image hypnagogique, proche dune structure dacting-out, " lego-psychologue " na rien à apprendre, assuré quil est de la mauvaise volonté de ce genre de patiente.
Quel queffort pourtant que puisse faire lanalyste, il est de structure que ce ne soit pas son discours qui produise du savoir - cest à celui de lhystérique que cette aptitude est dévolue. A méconnaître cela, Khan rate la vérité incluse dans ce fantasme de fellation paradigmatique. En irait-il autrement quil faudrait interroger ce qui, au sein dune des pratiques actuelles de la psychanalyse, suscite un refus croissant de linterprétation de la part des patients de plus en plus nombreux. Lanalysabilité de certains sujets qui entrent encore dans le champ de la névrose hystérique minorée est une thèse qui napparaît guère en des textes antérieurs aux années soixante. La novation savère contemporaine des avancées de la psychologie du moi concernant les notions dalliance de travail et danalysabilité. Ces nouveaux concepts affirment , comme condition de la psychanalyse, la présence chez le sujet dune sphère du moi autonome et libre de conflit. Cest à partir de ce mode sain dappréhension de la réalité que devrait être analysé un transfert conçu comme inhérent au vécu pathogène. Dès lors le but de la cure, comme lindique la patiente de Khan, ne peut résider quen lincorporation de la brillance phallique du moi évidemment fort de lanalyste. A cette alliance de travail, censée la conduire à partager une éthique davocat américain, lhystérique rechigne ; dou sa propension remarquée aux acting-out, ses attitudes de revendication, son " vide plein la tête " (Khan) - en un mot son affolement.
Cependant, à ces tentatives pour bouleverser le setting, à ces efforts pour révéler la faille de lAutre, le Maître nest jamais à court de réponses. Parmi les nouveaux concepts forgés à cette fin, bordeline est devenu le plus usuel, mais sont aussi bien convoquée la " personnalité narcissique " ou la " perversion affective ", tandis que la vieille terminologie psychiatrique, utilisée avec tact et modération, conserve ses mérites.
Ne fût-ce quà sen tenir aux observations des auteurs anglo-saxons, les similitudes entre les hystériques " rancunières " et les patients borderlines apparaissent frappantes. Nul ne disconvient que ces derniers possèdent un grand nombre de traits hystériques chacun note leur exhibitionnisme, leur narcissisme, linstabilité de leur comportement, leur intolérance à la frustration combinée à une propension aux emportements colériques, la présence ordinaire de phénomènes de conversion, et la fréquence plus élevée de cette pathologie chez les femmes. Dans le domaine de la vie sexuelle, la plupart des auteurs (Kernberg, Gunderson, Singer) décrivent un trouble d rapproché objectal, issu de la persistance du conflit oedipien, qui conduit à une idéalisation irréaliste du partenaire.
Il en résulte une instabilité des relations hétérosexuelles qui nest pas sans évoquer la manière la plus banale empruntée par lhystérique pour maintenir son désir insatisfait. Les états limites apparaissent de surcroît comme des sujets qui sadaptent mal à la cure analytique, changeants et sarcastiques, nous dit-on, ils se montrent désobligeants avec le thérapeute, cherchant, évitent linsight, paralysent la dynamique du processus analytique, sous un accord apparent, ils dissimulent en fait un rejet des interprétations. La majorité des auteurs estiment que ces patients ne sont pas aptes à suivre une cure analytique.
Quest-ce qui, dès, différencie un patient bordeline dune hystérique rendue acrimonieuse ? pour lessentiel, une notion dexcès propre au premier : la faiblesse du moi plus marquée, la régression libidinale plus accentuée, la symptomatologie plus riche. Sur ce fond déficitaire surgiraient des troubles de lidentité, des acting-out, des hallucinations et des délires passagers. Quil faille intégrer la grande hystérie freudienne en cette pathologie, Kernberg nen doute pas puisquil y inclut des " réactions dissociatives ", telles que les " états crépusculaires ", les fugues hystériques, et lamnésie accompagnée de perturbations de la conscience - sans les mentionner il évoque là les phénomènes de dédoublement de la personnalité envisageant le même problème à partir de lhystérie, Krohn partage lopinion de son collègue new-yorkais quand il range les " hystéroïde dEasser et les " hystéroformes " dAbse dans le même le concept de borderline ignoré par Freud, et qui ne prend vraiment dimportance quau début des années cinquante, lors de la montée des cas inanalysables, serait-il forgé pour une approche moderne des formes les plus spectaculaires de lhystérie ? il nen est rien. Certes il inclut une partie de celles-ci, mais au sein dune nébuleuse conceptuelle ou voisinent aussi bien des sujets de structure perverse que psychotique. Ainsi est-il par exemple surprenant de constater que la plupart des auteurs saccordent à ranger dans ce cadre les " personnalités comme si " dH. Deutsch, expressément décrites par elle en relation avec la schizophrénie, et dans lesquelles Lacan discerne des modes imaginaire de stabilisation de la structure psychotique. Toutefois, si la notion de bordeline peut constituer un masque porté sur la structure hystérique, dautres conviennent aussi bien à cette tâche ; à les énumérer la liste serait longue : personnalité narcissique, schizophrénie pseuudo-névrotique ou ambulatoire, etc.
Plus récente et plus inattendue en ce contexte, une création française des années soixante dix : " la perversion affective ". Elle est caractérisée, selon David, " linhibition, lajournement et la dépréciation de la réalisation génitale complète ", de sorte que tout se passe " comme si le défaut de réalisation du désir était devenu en tant que tel le désirable ". Lon ne saurait mieux décrire lessentielle insatisfaction hystérique. Bien entendu, la " perversion affective " posséderait une propension à susciter une " perversion de transfert ". Dès lors toujours se répètent les mêmes constatations concernant les attitudes négatives de ces patients qui rechignent à léducation psychanalytique.
Malgré quelques timides efforts entrepris par des psychiatres dans les années soixante afin de réintroduire le concept de " psychose hystérique ", celui-ci na plus guère sa place dans le discours psychanalytique. En une courte note interrogative, La planche et Pontalis ne peuvent quavouer leur embarras à légard de ce cadre nosologique utilisé par Freud. Confondant approches symptomatologique et structurale, il tombe à juste titre dans loubli.
La psychanalyse a été découverte, il faut sen souvenir, grâce à des patients que daucuns nomment aujourdhui des borderlines ou des " schizophrènes ". Cest ce que Freud indique nettement, en 1904, quand il affirme thérapeutique " que sur des malades très sérieusement atteints, sur des cas à peu près désespérés. Je ne pus dabord disposer, poursuit-il, que de patients ayant déjà tout essayé sans résultats et ayant passé des années dans des maisons de santé ". La psychanalyse, selon lui, a connu ses premiers succès avec les " névroses graves " ; il ajoute quelle " a été créée en étudiant les malades incapable de sadapter à lexistence et à leur intention ". Lévolution dune branches de la psychanalyse, huit décennies plus tard, conduit à une restriction manifeste de son champ dapplication.
PERSISTANCE DE LHYSTERIE FREUDIENNE
Dans la droite ligne de Freud, Lacan, rappelle au soir de sa vie avoir été guidé par les hystériques jusquau noeud borroméen de ses recherches ultimes. Bien loin davoir estompé la grande névrose, il souligne la place majeur qui lui fut reconnue par le fondateur de la psychanalyse : il note, à linstar de ce dernier, que la névrose obsessionnelle ne constitue quun dialecte de lhystérie, indiquant par là le fondement hystérique du champ des névroses ; il constate lhystérisation du discours de tout analysant ; il nampute pas lhystérie de ses symptômes en lesquels le mécanisme de la conversion nintervient pas.
Laversion de lobjet et linsatisfaction essentielle du désir, discernés par Freud, constituent laxe de la structure hystérique telle que la dégage la clinique lacanienne, en ne cessant pas de sappuyer sur le sujet désirant révélé par la Traumdeutung. Pour lhystérique, la castration est unilatéralisée du côté de lAutre, contraignant le sujet à incarner lobjet condensateur de la jouissance. Sa séduction et son théâtralisme, constaté de longue date, trouvent là leur fondement. Par la mise en avant du sceptre phallique, elle tente de répondre au tourment dune interrogation sur son identité sexuée, sefforce de masquer la béance du rapport sexuel. La formulation du discours de lhystérique, produite en 1969, donne à celui-ci une extension qui dépasse le champ de la névrose du même nom. Néanmoins, il sy dépose des traits révélés par cette dernière : le refoulement de la vérité du désir, la prédominance du symptôme qui divise le sujet, la recherche auprès dun maître du savoir capable de rendre raison de la jouissance. Il y est encore discernable que cette quête est vouée à léchec : seule lhystérisation du discours pouvant produire un savoir sur les traces du réel .
Lappréhension de lhystérie, dans une perspective génétique et psychologisante, conduit inéluctablement à la situer sur un continuum ou lui est dévolue la place de la pathologie la plus mineure : il en résulte une accentuation de son clivage par rapport aux autres névroses et une perte de tout un pan dit " régressif " de sa symptomatologie - versé en des syndromes divers. A lencontre de cette perspective, issue dAbraham, aujourdhui complétée par la considération prévalante des fonctions du moi, lorientation structurale de Lacan nemporte aucune notion de degrés pour saisir lhystérie. il prend ainsi de biais toute détermination de celle-ci fondée sur un déficit inversement proportionnel à la richesse de la symptomatologie. Son approche maintient une pleine ouverture à la dimension du fantasme et à la vérité d désir, alors que les notions de carence du développement libidinal et de faiblesse du moi inclinent la cure sur une pente éducative visant à générer des processus de maturation.
Lhystérie de Lacan ne retranche rien de celle de Freud. Non seulement il constate, comme ce dernier, que la grande névrose suscite parfois des troubles psychiques semblables à des délires ou à des hallucinations, que les fantasmes de morcellement anatomique y sont fréquents, mais son abords structural produit même un certain élargissement du champ de ses symptômes, discernable quand il note que la " catatonie ", la " catalepsie " et la " mythomanie ", peuvent appartenir à sa pathologie, et quand il décèle la structure hystérique de la jeune homosexuelle observée par Freud.
Rien détonnant à ce que ce soit dans les travaux des élèves de Lacan quait été le plus souligné, lors de la dernière décennie, le polymorphisme et lextention de la symptomatologie hystérique. A partir de lanalyse détaillée dun cas clinique, D. Rabinovich a montré quelle peut revêtir le manteau de la mélancolie, tandis que C. Soler a lever celui de la schizophrénie. En des travaux plus généraux, Israël et Maleval évoquent quelques figures modernes de lhystérie, le premier constate la diversité d formes isolées à partir du symptôme - syndrome de Münchasen, certaines dépression, toxicomanie, anorexies et perversions - le second sattache à débusquer les tableaux " psychotiques " : Schizophréniques, voire paranoïaques. Lhystérie réduite de l I. P. A. fait obstacle à lenrichissement et à laffinement de cette liste non exhaustive. Nous y sommes en revanche invités par Freud et Lacan. " Un effet dAufklärung, affirme ce dernier, lié à lentrée en scène, si boiteuse quelle se soit faite, du discours de lanalyste (....) a suffi à ce que lhystérique renonce à la clinique luxuriante comme le signe (...) quelle va faire mieux que cette clinique ".
Chacun saccorde à considérer lhystérie comme une névrose dont la symptomatologie est en constante évolution ; celle-ci, toutefois, nest pas appréhendée de manière identique. Pour qui sattache au concept freudien, il est souvent remarqué que les grandes crises convulsive se sont effacées tandis que surgissaient des formes modernes empruntant plus volontiers des allures psychotiques. En revanche, pour qui réduit lhystérie, son histoire doit être reconstruite. Un trait de plume est tiré sur les travaux de Janet, dAzam, de prince, comme sur les premières observations de Breuer et Freud : " lhystérie victorienne " selon Krohn aurait été caractérisée par une propension aux somatisations ! Il ajoute que la " blonde évaporée ", " la femme-enfant sexy ", en aurait constitué la forme princes de la premières moitié d siècle. Un tournant aurait eu lieu autour des années cinquante, celles-là mêmes lors desquelles les analystes de lI . P. A. commencent à constater un accroissement des patients inanalysables ; dès lors le plus récent de lhystérie serait une forme revendicative, conduisant le sujet à " localiser lorigine de ses problèmes dans loppression sociale et politique ".la limitante féministe aurait supplanté la blonde évaporée. La rancune de lhystérique générée dans le cabinet de lanalyste est ainsi extrapolée sans vergogne dans le champ de la société occidentale.
Les tentatives dappréhension de lhystérie par le discours du Maître incitent non seulement à son oblitération partielle, mais elle penchent à susciter une légitime acrimonie du sujet " analysé ". En revanche, pour qui oriente sa pratique sur une clinique du désir et de son objet, a rencontre avec lhystérique reste la plus fréquente, et la plus favorable au déroulement de la cure. A lanalyste qui ne fait pas obstacle à la délivrance de la vérité du sujet, chaque hystérique sait aujourdhui encore ouvrir les arcanes de la psychanalyse freudienne.
Note
Elle semble même avoir un effet de censure à légard de lobservation clinique quand on constate lignorance en laquelle est tenu, par ses propres collègues, le remarquable travail de Levinson, analyste new-yorkais, relatant en 1966, la disparition, grâce à lanalyse du refoulé, dun symptôme nommé " hallucinations auditive dans un cas dhystérie. Krohn lui-même en sa monographie ny fait aucune mention.