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Petit abrégé de psychanalyse

(1924)

(1ère partie)

I 

La psychanalyse est pour ainsi dire née avec le XXème siècle ; la publication par laquelle elle se présente au monde comme quelque chose de nouveau, mon Interprétation du rêve, porte la date ne 1900. Mais, comme on peut bien le penser, elle n'a pas jailli du rocher ni n’est tombée du ciel, elle se rattache à quelque chose d'intérieur qu'elle prolonge, elle part d'incitations qu'elle retravaille. Il faut donc que son histoire commence par la description des influences qui furent déterminantes pour sa genèse, et elle se doit aussi de n'oublier ni les temps ni les circonstances d'avant sa création.

La psychanalyse a poussé sur un terrain étroitement délimité. Elle ne connaissait à l'origine que le seul et unique but de comprendre quelque chose de la nature des maladies nerveuses dites "fonctionnelles", pour surmonter l'impuissance médicale régnant jusqu'alors dans le traitement de celles-ci. Les neurologues de ce temps avaient été formés dans la grande estime des faits physicochimiques et anatomo-pathologiques, et se trouvaient en dernier sous l'influence des découvertes de Hitzig et Fritsch, Ferrier, Goltz et autres, qui semblent révéler une liaison intime, peut-être exclusive, de certaines fonctions avec des parties déterminées du cerveau.

Ils ne savaient que faire du facteur psychique, ils ne pouvaient le saisir, l'abandonnaient aux philosophes, mystiques et... charlatans, et tenaient même pour non scientifique de s'en occuper; en conséquence de quoi ne s'ouvrait aucun accès aux secrets des névroses, notamment à ceux de l'énigmatique " hystérie ", qui était le prototype de toute l'espèce. En 1885 encore, lorsque je fréquentais la Salpêtrière, j'appris que, pour les paralysies hystériques, on se contentait de la formule selon laquelle elles trouvaient leur fondement dans de légers troubles fonctionnels des mêmes parties du cerveau dont un grave endommagement provoquait la paralysie organique correspondante.

De ce manque de compréhension, la thérapeutique de ces états de maladie souffrait naturellement aussi. Elle consistait en des mesures généralement " roboratives ", en l'administration de remèdes et en des tentatives visant à l'influence psychique, la plupart du temps très inadaptées, faites sans bienveillance, telles que intimidations, railleries, exhortations à mobiliser sa volonté, à se "reprendre ". Le traitement électrique se donnait pour thérapeutique spécifique des états nerveux, mais quiconque entreprenait jamais de la pratiquer selon les prescriptions détaillées de W. Erb pouvait à bon droit s'étonner de la place que pouvait revendiquer l'imagination même dans une science prétendument exacte.

Le tournant décisif fut pris lorsque dans les années 80 les phénomènes de l'hypnotisme sollicitèrent à nouveau leur admission dans la science médicale, et cette fois grâce au travail de Liébault, Bernheim, Heidenhain, Forel, avec plus de succès que les nombreuses autres fois. Il s'agissait avant tout de reconnaître l'authenticité de ces phénomènes. Si celle-ci était admise il fallait tirer de l'hypnotisme deux enseignements fondamentaux et inoubliables.

Premièrement, on acquit la conviction que des modifications corporelles frappantes n'étaient malgré tout que le résultat d'influences psychiques, qu'en ce cas l'on avait soi-même appelées à l'action; deuxièmement, on reconnut avec la plus grande netteté, surtout à partir du comportement des personnes testées après hypnose, l'empreinte de l'existence de ces processus psychiques que l'on ne pouvait nommer qu'" inconscients ".

L'"inconscient " était certes depuis longtemps déjà objet de discussion, en tant que concept théorique, chez les philosophes, mais ici dans les phénomènes d'hypnotisme, pour la première fois il prit corps, devint palpable et objet d'expérience. Il s'y ajoutait que les phénomènes hypnotiques présentaient une similitude indéniable avec les manifestations de maintes névroses.

On ne surestimera jamais trop l'importance de l'hypnotisme dans la genèse de la psychanalyse. D'un point de vue théorique comme d'un point de vue thérapeutique, la psychanalyse gère un héritage qu'elle a reçu de l'hypnotisme.

L'hypnose s'avéra également être un auxiliaire précieux pour l'étude des névroses, une fois encore essentiellement de l'hystérie. Les tentatives de Charcot firent une grande impression, lui qui avait supposé que certaines paralysies apparues après un traumatisme (accident) étaient de nature hystérique, et qui pouvait dorénavant, par la suggestion d'un traumatisme sous hypnose, provoquer artificiellement des paralysies aux caractéristiques identiques.

Dès lors on persista dans l'attente que des influences traumatiques puissent très généralement être partie prenante dans la genèse des symptômes hystériques. Charcot lui-même ne se mit pas davantage en peine d'une compréhension psychologique de la névrose hystérique, mais son élève P. Janet se saisit de ces études et put à l'aide de l'hypnose montrer que les manifestations morbides de l'hystérie se trouvent dans une étroite dépendance à l'égard de certaines pensées inconscientes (idées fixes a). Janet caractérisa l'hystérie par une incapacité, par lui supposée constitutionnelle, à maintenir la cohésion des processus psychiques, d'où provenait une désintégration (dissociation) de la vie psychique.

La psychanalyse, cependant, ne se rattacha d'aucune façon à ces recherches de Janet. Ce qui fut déterminant pour elle, ce fut l'expérience d'un médecin viennois, le Dr Josef Breuer, qui, indépendamment de toute influence étrangère, put, vers l'année i88i, étudier et remettre sur pied avec l'aide de l'hypnose une jeune fille pleine de dons, atteinte d'hystérie. Les résultats de Breuer n'ont été communiqués au public que quinze ans plus tard, après qu'il eut admis le présent auteur (Freud) pour collaborateur. Le cas traité par lui a gardé jusqu'à ce jour, pour notre compréhension des névroses, son importance unique, si bien qu'on ne peut éviter de s'y attarder plus longuement.

Il est nécessaire de saisir clairement en quoi consistait la singularité du cas de Breuer. La jeune fille avait été rendue malade par les soins donnés à son père tendrement aimé. Breuer put dès lors prouver que tous ses symptômes se rapportaient à ces soins au malade et qu'ils trouvaient en eux leur éclaircissement. C'était donc la première fois qu'un cas de cette énigmatique névrose avait été entièrement exploré, et que tous les phénomènes morbides s'étaient révélés pleins de sens.

De plus, c’était un caractère général des symptômes que d'être nés dans des situations contenant une impulsion à une action, impulsion à laquelle néanmoins il n'avait pas alors été donné libre cours, mais qui avait été réprimée par suite d'autres motifs. C'est à la place de ces actions qui n'ont pas eu lieu que les symptômes avaient justement surgi. De la sorte on fut renvoyé, pour l'étiologie des symptômes hystériques, à la vie des sentiments (l'affectivité) et au jeu des forces psychiques (le dynamisme), et ces deux points de vue n'ont depuis lors jamais été abandonnés.

Les occasions de genèse des symptômes furent assimilées par Breuer aux traumatismes de Charcot. Il était dès lors à remarquer que ces occasions traumatiques et toutes les motions psychiques s'y rattachant étaient perdues pour le souvenir des malades, comme si elles ne s'étaient jamais produites, tandis que leurs effets, les symptômes justement, persistaient sans changement, comme s'il n'y avait pour eux aucune usure par le temps.

On avait donc trouvé ici une nouvelle preuve de l'existence de processus psychiques inconscients, mais pour cette raison justement particulièrement puissants, tels qu'on avait appris à les connaître d'abord au cours des suggestions post-hypnotiques.

La thérapie exercée par Breuer consistait à amener, sous hypnose, la malade à se remémorer les traumatismes oubliés, et à y réagir par des manifestations d'affect puissantes. Alors disparaissait le symptôme, qui s'était jusqu'alors tenu à la place d'une telle manifestation de sentiment. Le même procédé servait donc simultanément à l'exploration et à l'élimination de la souffrance, et du reste cette réunion inhabituelle fut maintenue par la psychanalyse ultérieure.

Après que l'auteur eut confirmé au début des années 90 les résultats de Breuer sur un assez grand nombre de malades, tous deux, Breuer et Freud, se décidèrent à une publication qui contenait leurs expériences et l'essai d'une théorie fondée sur elles (Etudes sur l'hystérie, 1895).

Celle-ci énonçait que le symptôme hystérique naît lorsque l'affect d'un processus psychique fortement investi affectivement est écarté de l'élaboration consciente normale, et de ce fait orienté sur une fausse route. Il passe alors, dans le cas de l'hystérie, dans une innervation corporelle inhabituelle (conversion), mais peut, par la reviviscence de l'événement vécu sous hypnose, être dirigé autrement et liquidé (abréaction). Les auteurs appelèrent leur procédé catharsis (purification, libération de l'affect coincé).

La méthode cathartique est le précurseur direct de la psychanalyse et, malgré tous les élargissements de l'expérience et toutes les modifications de la théorie, elle est toujours contenue en elle comme son noyau. Mais elle n'était rien d'autre qu'une voie nouvelle pour exercer une influence médicale sur certaines maladies nerveuses, et rien ne laissait pressentir qu'elle pût devenir l'objet de l'intérêt le plus général et de la plus violente controverse.

II

Peu de temps après la publication des Etudes sur l'hystérie, la communauté de travail de Breuer et Freud se désagrégea. Breuer, qui était à vrai dire interniste, abandonna le traitement des malades nerveux, Freud s'efforça de continuer à parfaire l'instrument à lui transmis par son collègue et aîné; les nouveautés techniques qu'il introduisit et les découvertes qu'il fit transformèrent le procédé cathartique et en firent la psychanalyse. Le pas le plus lourd de conséquences fut bien sa décision de renoncer à l'auxiliaire technique de l'hypnose.

Il le fit pour deux motifs, premièrement parce que, malgré l'enseignement suivi chez Bernheim à Nancy, il ne réussit pas à mettre sous hypnose un nombre suffisant de patients, et deuxièmement parce qu'il n'était pas satisfait des succès thérapeutiques de la catharsis fondée sur l'hypnose. Ces succès étaient il est vrai très frappants et intervenaient après un bref temps de traitement, mais ils s'avéraient non durables et dépendant à l'excès de la relation personnelle du patient au médecin. L'abandon de l'hypnose signifiait une rupture avec ce qui avait été jusqu'à présent l'évolution du procédé, et un nouveau commencement.

Mais l'hypnose avait rendu le service d'amener à la mémoire consciente du malade ce qu'il avait oublié. Il fallait la remplacer par une autre technique. Freud s'avisa alors de mettre à sa place la méthode de la libre association, c'est-à-dire qu'il fit obligation aux malades de renoncer à toute réflexion consciente et de s'abandonner, dans une concentration paisible, à la poursuite de leurs idées spontanées (non voulues) (" de palper la surface de leur conscience ").

Ces idées, ils devaient les communiquer au médecin, même s'ils ressentaient à leur encontre des objections, comme, par exemple, que cette pensée était trop désagréable, trop absurde ou trop peu importante, ou n'avait pas sa place ici. Le choix de la libre association comme auxiliaire pour explorer l'inconscient oublié apparaît si déroutant qu'un mot de justification n'est pas superflu.

Freud fut ici guidé par l'attente que l'association dite libre se révélât en réalité comme non libre, du fait qu'à l'issue de la répression de toutes intentions de penser conscientes se ferait jour une détermination des idées par le matériel inconscient. Cette attente a été justifiée par l'expérience. Par la poursuite de la libre association dans l'observance de la " règle analytique fondamentale " donnée plus haut, on obtint un riche matériel d'idées, qui pouvait mener sur la trace de ce qui avait été oublié par le malade.

Ce matériel n'apporta certes pas l'oublié lui-même, mais des indices si clairs et abondants de celui-ci que le médecin put à partir d'eux deviner (reconstruire) l'oublié à l'aide de certains compléments et interprétations. Libre association et art de l'interprétation remplissaient donc désormais le même office qu'autrefois la mise sous hypnose.

Apparemment on s'était fort alourdi et compliqué le travail; mais le gain inestimable était qu'on acquérait une vue sur un jeu de forces qui avait été voilé aux yeux de l'observateur par l'état hypnotique. On reconnut que le travail de mise à nu de l'oublié pathogène avait à lutter contre une résistance constante et très intense. Les objections critiques déjà, à l'aide desquelles le patient avait voulu exclure de la communication les idées surgissant en lui, et contre lesquelles était dirigée la règle analytique fondamentale, avaient été des manifestations de cette résistance.

La reconnaissance de la valeur des phénomènes de résistance fournit l'un des piliers sur lequel se fondent la doctrine psychanalytique des névroses, la théorie du refoulement. On n'eut pas de peine à supposer que les mêmes forces, qui se dressaient à présent contre le passage au conscient du matériel pathogène, avaient réussi à manifester en son temps le même effort. Dès lors une lacune dans l'étiologie des symptômes névrotiques était comblée.

Les impressions et motions psychiques, auxquelles les symptômes servaient maintenant de substitut, n'avaient pas été oubliées sans raison ou, comme le pensait Janet, par suite d'une incapacité constitutionnelle à la synthèse, mais elles avaient subi par l'influence d'autres forces psychiques un refoulement dont le succès et le signe étaient justement de les maintenir à l'écart de la conscience et de les exclure du souvenir. C'est seulement à la suite de ce refoulement qu'elles étaient devenues pathogènes, c'est-à-dire qu'elles s'étaient, par des voies inhabituelles, procuré une expression sous forme de symptômes.

C'est en tant que motif du refoulement et par là même cause de toute entrée dans la névrose qu'il fallut considérer le conflit entre deux groupes d'aspirations psychiques. Et voilà que l'expérience nous apprenait à connaître un fait totalement nouveau et surprenant concernant la nature des forces en lutte les unes avec les autres.

Le refoulement venait régulièrement de la personnalité consciente (le moi) du malade et se référait à des motifs éthiques et esthétiques; étaient frappées de refoulement des motions d'égoïsme et de cruauté, que l'on peut en général tenir l'une et l'autre pour mauvaises, mais avant tout des motions de désir sexuelles, souvent de l'espèce la plus crue et la plus interdite. Les symptômes de maladie étaient donc un substitut des satisfactions interdites, et la maladie semblait correspondre à un domptage incomplet de ce qu'il y a d'immoral dans l'homme.

Le progrès de la connaissance rendit de plus en plus clair le rôle immense que jouent dans la vie psychique les motions de désir sexuelles, et fournit l'occasion d'étudier à fond la nature et le développement de la pulsion sexuelle (Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905). Mais on déboucha aussi sur un autre résultat purement empirique, en découvrant que les expériences vécues et les conflits des premières années d'enfance jouent dans le développement de l'individu un rôle d'une importance insoupçonnée et laissent derrière eux, pour le temps de la maturité, des dispositions indélébiles.

Ainsi l'on en vint à découvrir quelque chose qui avait été jusqu'alors fondamentalement ignoré par la science, la sexualité infantile, qui se manifeste dès l'âge le plus tendre dans des réactions corporelles comme dans des positions psychiques. Pour rapprocher cette sexualité de l'enfant de la sexualité dite normale des adultes et de la vie sexuelle anormale des pervers, le concept du sexuel devait connaître lui-même une rectification et un élargissement, que l'histoire du développement de la pulsion sexuelle permit de justifier.

Depuis le remplacement de l'hypnose par la technique de la libre association, le procédé cathartique de Breuer est devenu la psychanalyse, qui fut alors développée pendant plus d'une décennie par l'auteur (Freud) seul. La psychanalyse, à cette époque, entra peu à peu en possession d'une théorie qui semblait fournir une information suffisante sur la genèse, le sens et l'intention des symptômes névrotiques et donnait un fondement rationnel aux efforts médicaux pour l'abolition de la souffrance.

Je vais encore une fois regrouper les facteurs qui constituent le contenu de cette théorie. Ce sont : l'accent mis sur la vie pulsionnelle (affectivité), sur la dynamique psychique, sur la signifiance et le déterminisme généraux, même des phénomènes psychiques apparemment les plus obscurs et les plus arbitraires, la doctrine du conflit psychique et de la nature pathogène du refoulement, la conception des symptômes morbides comme satisfaction substitutive, la reconnaissance de la signification étiologique de la vie sexuelle, en particulier celle des amorces de la sexualité infantile.

Sous l'angle de la philosophie cette théorie dut nécessairement adopter le point de vue selon lequel le psychique ne coïnciderait pas avec le conscient; les processus psychiques seraient en soi inconscients et ne seraient rendus conscients que par l'opération d'organes particuliers (instances, systèmes).

J'ajoute en complément à cette énumération que, parmi les positions affectives de l'enfance, se détachait la relation de sentiments aux parents pleine de complications, appelée complexe d’œdipe, dans lequel on reconnut toujours plus nettement le noyau de chacun des cas de névroses, et que dans le comportement de l'analysé à l'égard du médecin se faisaient remarquer certains phénomènes de transfert de sentiments qui prirent une importance aussi grande pour la théorie que pour la technique.

La théorie psychanalytique des névroses contenait dans cette configuration déjà maintes choses qui allaient à l'encontre des opinions et des goûts régnants et qui pouvaient susciter, chez ceux qui lui restaient étrangers, perplexité, dégoût et incrédulité. Ainsi de la prise de position sur le problème de l'inconscient, la reconnaissance d'une sexualité infantile et l'accent mis sur le facteur sexuel dans la vie psychique en général, ce à quoi devaient s'ajouter encore bien d'autres choses.

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