Sur la sexualité féminine (2ème partie)
Nous avons une autre question : que réclame la petite fille de sa mère ? De quelle nature sont ses buts sexuels à l'époque du lien exclusif à la mère? La réponse que l'on emprunte au matériel analytique correspond tout à fait à notre attente. Les buts sexuels de la fille vis-à-vis de sa mère sont de nature active et passive; ils sont déterminés par la phase libidinale que traverse l'enfant.
La relation de l'activité à la passivité mérite ici que nous nous y intéressions particulièrement. Il est aisé d'observer que dans tous les domaines de la vie mentale et pas seulement dans le domaine sexuel, une impression que l'enfant éprouve passivement fait naître, chez lui, la tendance à une réaction active. Il cherche à faire lui-même ce qui a été précédemment fait sur ou avec lui.
C'est là une part du travail de maîtrise du monde extérieur, qui lui est imposé et qui peut lui-même mener l'enfant à s'efforcer de répéter des impressions qu'il aurait sujet à éviter à cause de leur contenu désagréable. Le jeu enfantin sert aussi ce dessein de compléter une expérience passive par un comportement actif et en quelque sorte d'annuler cette expérience.
Quand le docteur a ouvert la bouche de l'enfant qui se rebelle pour voir sa gorge, dès que le médecin est parti l'enfant va jouer au docteur et répéter cette épreuve de force sur un frère ou une sur plus petits que lui et qui sont autant sans défenses à son égard qu'il l'a été lui-même avec le médecin. On ne peut méconnaître ici une révolte contre la passivité et une préférence pour le rôle actif.
Ce renversement de la passivité en activité n'a pas lieu aussi régulièrement et énergiquement chez tous les enfants ; chez certains d'entre eux il peut aussi faire défaut. On peut tirer de ce comportement de l'enfant des conclusions sur la force relative de masculinité et de féminité qu'il manifestera dans sa sexualité.
Les premières expériences sexuelles ou colorées sexuellement que l'enfant a avec sa mère sont naturellement de nature passive. Il est allaité, nourri, nettoyé, habillé et dirigé dans tous ses actes. Une partie de la libido de l'enfant reste fixée à ces expériences et jouit des satisfactions qui y sont liées, une autre partie cherche à transformer ces expériences en activité.
Le fait d'être allaité par le sein maternel est tout d'abord remplacé par une succion active de ce sein. Dans les autres domaines, l'enfant se contente soit d'autonomie, c'est-à-dire d'accomplir tout seul ce que l'on faisait jusqu'alors avec lui, soit de répéter activement dans le jeu ses expériences passives, soit de faire vraiment de la mère un objet vis-à-vis duquel il se comporte comme sujet actif.
Ce dernier comportement qui a lieu dans le domaine de l'activité proprement dite m'a paru pendant longtemps incroyable, jusqu'à ce que l'expérience ait réfuté le doute.
Il est rare d'entendre dire que la petite fille veuille laver sa mère, l'habiller ou lui apprendre la propreté. Il lui arrive, certes, de dire : « Maintenant jouons à la maman, c'est moi la mère et toi l'enfant », mais la plupart du temps, elle accomplit ces désirs actifs, indirectement, en jouant avec sa poupée, en représentant elle-même la mère et la poupée, l'enfant.
Le fait que les filles, contrairement aux garçons, préfèrent jouer avec leur poupée est habituellement pris comme signe d'une féminité éveillée de bonne heure. On n'a pas tort de le faire, seulement il ne faut pas oublier que c'est le côté actif de la féminité qui s'extériorise ainsi et que cette préférence de la fille témoigne vraisemblablement de l'exclusivité du lien à la mère avec négligence complète de l'objet-père.
L'activité sexuelle si étonnante de la fille en relation avec la mère se manifeste chronologiquement en tendances orales, sadiques et enfin même phalliques dirigées envers la mère. Il est difficile d'en rendre compte d'une façon détaillée parce qu'il s'agit fréquemment de motions pulsionnelles obscures; l'enfant n'a pu saisir psychiquement ces motions au moment où elles se sont produites et pour cette raison elles n'ont pu subir une interprétation qu'après coup ; ainsi elles apparaissent dans l'analyse sous une forme d'expression qui ne leur revenait sûrement pas originairement.
Parfois, nous les rencontrons sous forme de transferts sur l'objet-père ultérieur où elles n'ont pas leur place et troublent sensiblement la compréhension. On rencontre les désirs oraux agressifs et les désirs sadiques sous la forme a laquelle le refoulement du début les a contraints, comme une angoisse d'être tué par la mère qui, de son côté, justifie le désir de la mort de la mère, si ce désir devient conscient.
Il est impossible de dire avec quelle fréquence cette angoisse vis-à-vis de la mère repose sur une hostilité de la part de la mère, hostilité devinée par l'enfant. (Jusqu'ici je n'ai rencontré que chez des hommes l'angoisse d'être dévoré ; elle est liée au père mais résulte probablement de la transformation de l'agression orale dirigée contre la mère. On veut dévorer la mère de laquelle on s'est nourri; le père ne peut être le motif d'un tel désir.)
Les personnes du sexe féminin, ayant un fort lien a leur mère sur lesquelles j'ai pu étudier la phase prédipienne se sont accordées a dire qu'elles ont offert une grande résistance aux lavements et aux injections intestinales que leur mère entreprenait sur elles et qu'elles avaient coutume d'y réagir par de l'angoisse et un cri de fureur. Cela peut bien être un comportement très fréquent ou très régulier des enfants.
Je dois a Ruth Mack Brunswick, qui s'est occupé de ce problème en même temps que moi, d'avoir compris le fondement de cette révolte particulièrement forte. Ruth Mack Brunswick comparait ce cri de fureur après le Klysma à l'orgasme obtenu par excitation génitale. Quant a l'angoisse elle devait être comprise comme la transformation du plaisir d'agression stimulé par ces injections. Je pense que tout ceci est conforme a la réalité : au stade sadique-anal, la stimulation intense passive de la zone intestinale provoque en réponse une explosion du plaisir d'agression qui se manifeste directement comme colère ou bien, par suite de sa répression, comme angoisse. Cette réaction semble cesser dans les années ultérieures.
Parmi les motions passives de la phase phallique, une se détache : la fille accuse régulièrement la mère de séduction parce qu'elle a ressenti ses premières ou en tout cas ses plus fortes sensations génitales lors de la toilette ou des soins corporels entrepris par la mère (ou la personne chargée des enfants qui la représente).
Souvent les mères m'ont dit avoir observé que leurs petites filles de deux a trois ans aimaient bien ces sensations et demandaient a leur mère de répéter les attouchements et les frottements. Si dans les fantasmes des années ultérieures, le père apparaît régulièrement comme le séducteur sexuel, la responsabilité en revient, selon moi, a la mère qui ne peut éviter d'ouvrir la phase phallique de l'enfant. Avec le fait de se détourner de la mère, l'entrée dans la vie sexuelle a été aussi inscrite au compte du père.
Dans la phase phallique enfin se réalisent aussi d'intenses motions de désir actives contre la mère. L'activité sexuelle de cette époque culmine dans la masturbation clitoridienne; il y a là probablement une représentation de la mère mais mon expérience ne me permet pas de deviner si cela mène l'enfant à la représentation d'un but sexuel et quel est ce but.
On ne peut reconnaître clairement un tel but que lorsque l'annonce d'un petit frère ou d'une petite sur a donné une nouvelle impulsion à tous les intérêts de l'enfant. Tout comme le petit garçon, la petite fille veut avoir fait ce nouvel enfant à sa mère et sa réaction vis-à-vis de cet événement et son comportement envers l'enfant sont les mêmes que ceux du garçon. Cela paraît assez absurde mais peut-être simplement parce que cela paraît si inhabituel.
Le fait que la petite fille se détourne de la mère est un pas très significatif dans la voie du développement de la fille, c'est plus qu'un simple changement d'objet. Nous avons déjà décrit l'origine de ce fait et la multiplication de ses prétendues motivations, nous y ajoutons maintenant que main dans la main avec lui, il faut observer un fort abaissement des motions sexuelles actives et une augmentation des motions sexuelles passives.
Certes, les tendances actives ont été atteintes plus fortement par la frustration, elles se sont montrées totalement irréalisables et de ce fait seront plus facilement abandonnées par la libido, mais les désillusions n'ont pas manqué non plus aux tendances passives. Fréquemment en même temps qu'on se détourne de la mère cesse aussi la masturbation clitoridienne; assez souvent, avec le refoulement de la masculinité qui s'est développée jusque-là chez la petite fille, une bonne partie de ses tendances sexuelles en général est endommagée de façon permanente.
Le passage à l'objet-père s'accomplit avec l'aide des tendances passives dans la mesure où celles-ci ont échappé à la catastrophe. La voie du développement de la féminité est maintenant libre pour la fille, dans la mesure où il n'est pas gêné par les restes du lien prédipien à la mère, qui a été surmonté.
Si l'on parcourt maintenant le fragment du développement sexuel féminin qui a été décrit ici on ne peut s'empêcher de porter un certain jugement sur la féminité dans son entier. On y a trouvé en action les mêmes forces libidinales que chez l'enfant du sexe masculin et on a pu se convaincre qu'ici comme là, pendant un certain temps, on s'est engagé dans les mêmes chemins et on arrive aux mêmes résultats.
Ce sont alors des facteurs biologiques qui les dévient des buts qu'ils avaient au départ, dirigeant même sur la voie de la féminité des tendances actives masculines en tous les sens du terme. Comme nous ne pouvons refuser d'attribuer l'excitation sexuelle à l'influence de certaines substances chimiques, nous sommes portés à nous attendre à ce que la biochimie nous offre un jour une substance dont la présence fasse naître l'excitation sexuelle masculine et une autre qui fasse la même chose pour l'excitation sexuelle féminine.
Mais cet espoir semble non moins naïf que celui - heureusement dépassé aujourd'hui - de découvrir au microscope les facteurs séparés qui provoquent l'hystérie, la névrose obsessionnelle, la mélancolie, etc.
Dans la chimie sexuelle aussi il doit se passer quelque chose de plus compliqué. Mais il est indifférent à la psychologie qu'il y ait dans le corps une seule substance d'excitation sexuelle ou deux ou une infinité de celles-ci. La psychanalyse nous apprend à nous arranger de l'existence d'une seule libido qui du reste connaît des buts - c'est-à-dire des modes de satisfaction - actifs et passifs. C'est en cette contradiction et , avant tout, en l'existence de tendances libidinales ayant des buts passifs que réside le reste du problème.