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Les lapsus

(2ème partie)

Les guerres engendrent une foule de lapsus dont la compréhension ne présente d'ailleurs aucune difficulté. « Dans quelle arme sert votre fils? » demande-t-on à une dame. Celle-ci veut répondre :  «dans la 42e batterie de mortiers » (Mörser); mais elle commet un lapsus et dit Mörder (assassins), au lieu de Mörser.

«Je me permets de vous communiquer un lapsus qu'a commis le professeur M. N. au cours d'une de ses conférences sur la psychologie des sensations, qu'il fit à O. pendant le dernier semestre d'été. Je dois vous dire tout d'abord que ces conférences ont eu lieu dans l'Aula de l'Université, devant un nombreux public composé de prisonniers de guerre français, internés dans cette ville, et d'étudiants, originaires pour la plupart de la Suisse romande et très favorables à l'Entente.

Comme en France, le mot Boche est généralement et exclusivement employé à O. pour désigner les Allemands. Mais, dans les manifestations officielles, dans les conférences, etc., les fonctionnaires supérieurs, les professeurs et autres personnes responsables s'appliquent, pour des raisons de neutralité, à éviter le mot fatal.

« Or, le professeur N. était justement en train de parler de l'importance pratique des sentiments et se proposait de citer un exemple, destiné à montrer comment un sentiment peut être utilisé de façon à rendre agréable un travail musculaire dépourvu par lui-même de tout intérêt et à augmenter ainsi son intensité. Il raconta donc, naturellement en français, l'histoire d'un maître d'école allemand (histoire que les journaux locaux avaient reproduite d'après un journal allemand) qui faisait travailler ses élèves dans un jardin et qui, pour stimuler leur zèle et leur ardeur au travail, leur conseillait de se figurer que chaque motte de terre qu'ils morcelaient représentait un crâne français.

En racontant son histoire, N. s'abstint naturellement de se servir du mot Boche, toutes les fois qu'il avait à parler des Allemands. Mais, arrivé à la fin de son histoire, il rapporta ainsi les paroles du maître d'école : " Imaginez-vous qu'en chaque moche, vous écrasez le crâne d'un Français. Donc, moche, au lieu de motte.

« Ne voit-on pas nettement combien le savant correct se surveillait, dès le début de son récit, pour ne pas céder à l'habitude et peut-être aussi à la tentation de lancer de sa chaire universitaire le mot injurieux, dont l'emploi avait même été interdit par un décret fédéral? Et au moment précis où, pour la dernière fois, il échappait au danger en prononçant correctement les mots" instituteur allemand ", au moment précis où, poussant un soupir de soulagement, il touchait à la fin de son épreuve - juste à ce moment-là le vocable péniblement refoulé se raccroche, à la faveur d'une ressemblance tonale, au mot motte, et le malheur est arrivé!

La crainte de commettre une gaffe politique, peut-être aussi la déception de ne pouvoir prononcer le mot habituel et que tout le monde attend, ainsi que le mécontentement du républicain et du démocrate convaincu face à toute contrainte qui s'oppose à la libre expression des opinions, se conjuguèrent donc pour troubler l'intention initiale, qui était de reproduire l'exemple en restant dans les limites de la correction. L'auteur a conscience de cette pulsion perturbatrice, et il est permis de supposer qu'il y avait pensé immédiatement avant le lapsus.

« Le professeur N. ne s'est pas aperçu de son lapsus; du moins ne l'a-t-il pas corrigé, bien que cela se produise le plus souvent automatiquement. En revanche, les auditeurs, Français pour la plupart, ont accueilli ce lapsus avec une véritable satisfaction, comme un jeu de mots voulu. Quant à moi, j'ai suivi avec une profonde émotion ce processus inoffensif en apparence. Car Si j'ai été obligé, pour des raisons faciles à comprendre, de m'abstenir de toute étude psychanalytique, je n'en ai pas moins vu dans ce lapsus une preuve frappante de l'exactitude de votre théorie concernant le déterminisme des actes manqués et les profondes analogies entre le lapsus et le mot d'esprit.

C'est également aux pénibles et douloureuses impressions du temps de guerre que doit son origine le lapsus suivant, dont me fait part un officier autrichien, rentré dans les foyers, le lieutenant T. : «Alors que j'étais retenu comme prisonnier de guerre en Italie, nous avons été, deux cents officiers environ, logés pendant plusieurs mois dans une villa très exiguë. Durant notre séjour dans cette villa, un de nos camarades est mort de la grippe.

Cet événement a naturellement produit sur nous tous la plus profonde impression, car les conditions dans lesquelles nous nous trouvions, l'absence de toute assistance médicale, notre dénuement et notre manque de résistance rendaient la propagation de la maladie plus que probable. Après avoir mis le cadavre en bière, nous l'avons déposé dans un coin de la cave de la maison. Le soir, alors que nous faisions, un de mes amis et moi, une ronde autour de la maison, l'idée nous est venue de revoir le cadavre.

Comme je marchais devant, je me suis trouvé, dès mon entrée dans la cave, devant un spectacle qui m'a profondément effrayé; je ne m'attendais pas à trouver la bière si proche de l'entrée et à voir à une si faible distance le visage du mort que le vacillement de la lumière de nos bougies avait comme animé. C'est sous l'impression de cette vision que nous avons poursuivi notre ronde.

En un endroit d'où nos regards apercevaient le parc baigné par la lumière du clair de lune, une prairie éclairée comme en plein jour et, au-delà, de légers nuages vaporeux, la représentation que me suggérait toute cette atmosphère s'était concrétisée par l'image d'un chœur d'elfes dansant à la lisière du bois de cyprès proche de la prairie.

« L'après-midi du jour suivant, nous avons conduit notre pauvre camarade à sa dernière demeure. Le trajet qui séparait notre prison du cimetière de la petite localité voisine a été pour nous un douloureux et humiliant calvaire. Des adolescents bruyants, une population railleuse et persifleuse, des tapageurs grossiers ont profité de l'occasion pour manifester à notre égard des sentiments mêlés de curiosité et de haine.

La conscience de mon impuissance en face de cette humiliation que je n'aurais pas supportée dans d'autres circonstances, l'horreur devant cette grossièreté exprimée de manière aussi cynique, m'ont rempli d'amertume et m'ont plongé dans un état de dépression qui a duré jusqu'au soir.

A la même heure que la vieille, avec le même compagnon, j'ai repris le chemin caillouteux qui faisait le tour de notre villa. En passant devant la grille de la cave où nous avions déposé la veille le cadavre de notre camarade, je me suis souvenu de l'impression que j 'avais ressentie à la vue de son visage éclairé par la lumière des bougies. Et à l'endroit d'où j'apercevais à nouveau le parc étendu sous le clair de lune, je me suis arrêté et j'ai dit à mon compagnon : "Ici nous pourrions nous asseoir sur l'herbe (Gras) et chanter (singen) une sérénade. " Mais en prononçant cette phrase j'avais commis deux lapsus Grab (tombeau), au lieu de Gras (herbe) et sinken (descendre), au lieu de singen (chanter).

Ma phrase avait donc pris le sens suivant :" Ici nous pourrions nous asseoir dans la tombe et descendre une sérénade. Ce n'est qu'après avoir commis le second lapsus que j'ai compris ce que je voulais quant au premier, je l'avais corrigé, sans saisir le sens de mon erreur. Je réfléchis un instant et, réunissant les deux lapsus, je recomposais la phrase "descendre dans la tombe "(ms Grab sinken).

Et voilà que les images se mettent à défiler avec une rapidité vertigineuse : les elfes dansant et planant au clair de lune; le camarade dans sa bière ; le souvenir réveillé ; les diverses scènes qui ont accompagné l'enterrement; la sensation du dégoût et de la tristesse éprouvés; le souvenir de certaines conversations sur la possibilité d'une épidémie; l'appréhension manifestée par certains officiers. Plus tard, je me suis rappelé que ce jour-là était l'anniversaire de la mort de mon père, souvenir qui m'a assez étonné, étant donné que j'ai une très mauvaise mémoire des dates.

«Après réflexion, tout m'était apparu clair; mêmes conditions extérieures dans les deux soirées consécutives, même heure, même éclairage, même endroit et même compagnon. Je me suis souvenu du sentiment de malaise que j'avais éprouvé lorsqu'il avait été question de l'extension éventuelle de la grippe, mais aussi du commandement intérieur qui m'interdisait de céder à la peur. La juxtaposition des mots "wir könnten ins Grab sinken" (nous pourrions descendre dans la tombe) m'a, elle aussi, révélé alors sa signification, en même temps que j'ai acquis la certitude que c'est seulement après avoir corrigé le premier lapsus (Grab - tombeau, en Gras - herbe), correction à laquelle je n'ai d'abord attaché aucune importance, que, pour permettre au complexe refoulé de s'exprimer, j'ai commis le second (en disant sinken - descendre, au lieu de singen - chanter). J'ajoute que j'avais à cette époque-là des rêves très pénibles, dans lesquels une parente très proche m'était apparue, à plusieurs reprises, comme gravement malade, et même une fois comme morte. Très peu de temps avant que je sois fait prisonnier, j'avais appris que la grippe sévissait avec violence dans le pays habité par cette parente - à laquelle j'avais d'ailleurs fait part de mes très vives appréhensions. Plusieurs mois après les événements que je raconte, j'ai reçu la nouvelle qu'elle avait succombé à l'épidémie quinze jours avant ces mêmes événements.»

Le lapsus suivant illustre d'une façon frappante l'un des douloureux conflits Si fréquents dans la carrière du médecin. Un homme, selon toute vraisemblance malade incurable, mais dont la maladie n'est pas encore diagnostiquée d'une façon certaine, vient à Vienne s'enquérir de son sort et prie un de ses amis d'enfance, devenu médecin célèbre, de s'occuper de son cas - ce que cet ami finit par accepter, bien qu'à contre-coeur. Il conseille au malade d'entrer dans une maison de santé et lui recommande le sanatorium « Hera ». - Mais cette maison de santé a une destination spéciale (clinique d'accouchements), objecte le malade. - Oh non, répond avec vivacité le médecin : on peut, dans cette maison, faire mourir (UM bringen)... je veux dire faire entrer (UNTERbringen) n'importe quel malade.

Il cherche alors à atténuer l'effet de son lapsus. - Tu ne vas pas croire que j'ai à ton égard des intentions hostiles? Un quart d'heure plus tard, il dit à l'infirmière qui l'accompagne jusqu'à la porte : - Je ne trouve rien et ne crois toujours pas qu'il soit atteint de ce qu'on soupçonne. Mais s'il l'était, il ne resterait, à mon avis, qu'à lui administrer une bonne dose de morphine, et tout serait fini. Or il se trouve que son ami lui avait posé comme condition d'abréger ses souffrances avec un médicament, dès qu'il aurait acquis la certitude que le cas était désespéré. Le médecin s'était donc réellement chargé (à une certaine condition) de faire mourir son ami.

Je ne puis résister à la tentation de citer un exemple de lapsus particulièrement instructif, bien que, d'après celui qui me l'a raconté, il remonte à 20 années environ. Une dame déclare un jour, dans une réunion (et le ton de sa déclaration révèle chez elle un certain état d'excitation et l'influence de certaines tendances cachées) : Oui, pour plaire aux hommes, une femme doit être jolie; le cas de l'homme est beaucoup plus simple : il lui suffit d'avoir cinq membres droits! Cet exemple nous révèle le mécanisme intime d'un lapsus par condensation ou par contamination.

Il semblerait, à première vue, que cette phrase résulte de la fusion de deux propositions Il lui suffit d'avoir quatre membres droits il lui suffit d'avoir cinq sens intacts. Ou bien, on peut admettre que l'élément droit est commun aux deux intentions verbales qui auraient été les suivantes il lui suffit d'avoir ses membres droits et de les maintenir droits tous les cinq.

Rien ne nous empêche d'admettre que ces deux phrases ont contribué à introduire, dans la proposition énoncée par la dame, d'abord un nombre en général, ensuite le nombre mystérieux de cinq, au lieu de celui, plus simple et plus naturel en apparence, de quatre. Cette fusion ne se serait pas produite, si le nombre cinq n'avait pas, dans la phrase échappée comme lapsus, sa signification propre, celle d'une vérité cynique qu'une femme ne peut énoncer que sous un certain déguisement.

Nous attirons enfin l'attention sur le fait que, telle qu'elle a été énoncée, cette phrase constitue aussi bien un excellent mot d'esprit qu'un lapsus amusant. Tout dépend de l'intention, consciente ou inconsciente, avec laquelle cette femme a prononcé la phrase. Or, son comportement excluait toute intention consciente; il ne s'agissait donc pas d'un mot d'esprit! La ressemblance entre un lapsus et un jeu de mots peut aller très loin, comme dans le cas communiqué par O. Rank, où la personne qui a commis le lapsus finit par en rire comme d'un véritable jeu de mots.

Un homme marié depuis peu et auquel sa femme, très soucieuse de conserver sa fraîcheur et ses apparences de jeune fille, refuse des rapports sexuels trop fréquents, me raconte l'histoire suivante qui l'avait beaucoup amusé, ainsi que sa femme le lendemain d'une nuit au cours de laquelle il avait renoncé au régime de continence que lui imposait sa femme, il se rase dans la chambre à coucher commune et se sert, comme il l'avait déjà fait plus d'une fois, de la houppe déposée sur la table de nuit de sa femme, encore couchée.

Celle-ci, très soucieuse de son teint, lui avait souvent défendu d'utiliser sa houppe; elle lui dit donc, contrariée : "Tu me poudres de nouveau avec ta houppe! » voyant son mari éclater de rire, elle s'aperçoit qu'elle a commis un lapsus (elle voulait dire tu te poudres de nouveau avec ma houppe) et se met à rire à son tour (dans le jargon viennois pudern - poudrer - signifie coïter; quant à houppe, sa signification symbolique - pour phallus - n'est, dans ce cas, guère douteuse). L'affinité qui existe entre le lapsus et le jeu de mots se manifeste encore dans le fait que le lapsus n'est généralement pas autre chose qu'une abréviation

« Si ay-je cogneu une très belle et honneste dame de par le monde, qui, devisant avec un honneste gentilhomme de la cour des affaires de la guerre durant ces civiles, elle luy dit : "J'ay ouy dire que le roy a faict rompre tous les c... de ce pays-là. "Elle vouloit dire les ponts. Pensez que, venant de coucher d'avec son mary, ou songeant à son amant, elle avait encor ce nom frais en la bouche; et le gentilhomme s'en eschauffer en amours d'elle pour ce mot.

« Une autre dame que j'ay cogneue, entretenant une autre grand dame plus qu'elle, et luy louant et exaltant ses beautez, elle luy dit après : " Non, madame, ce que je vous en dis ce n'est point pour vous adultérer"; voulant dire adulatrer, comme elle le rhabilla ainsi : pensez qu'elle songeoit à adultérer. »

Dans le procédé psychothérapeutique dont j'use pour défaire et supprimer les symptômes névrotiques, je me trouve très souvent amené à rechercher dans les discours et les idées, en apparence accidentels, exprimés par le malade, un contenu qui, tout en cherchant à se dissimuler, ne s'en trahit pas moins, à l'insu du patient, sous les formes les plus diverses. Le lapsus rend souvent, à ce point de vue, les services les plus précieux, ainsi que j'ai pu m'en convaincre par des exemples très instructifs et, à beaucoup d'égards, très bizarres.

Tel malade parle, par exemple, de sa tante qu'il appelle sans difficulté et sans s'apercevoir de son lapsus, « ma mère »; telle femme parle de son mari, en l'appelant « frère ». Dans l'esprit de ces malades, la tante et la mère, le mari et le frère se trouvent ainsi « identifiés », liés par une association, grâce à laquelle ils s'évoquent réciproquement, ce qui signifie que le malade les considère comme représentant le même type. Ou bien : un jeune homme de 20 ans se présente à ma consultation en me déclarant : « Je suis le père de N. N. que vous avez soigné... Pardon, je veux dire que je suis son frère; il a quatre ans de plus que moi. »

Je comprends que par ce lapsus il veut dire que, comme son frère, il est malade par la faute du père, que, tout comme son frère, il vient chercher la guérison, mais que c'est le père dont le cas est le plus urgent. D'autre fois, une combinaison de mots inaccoutumée, une expression en apparence forcée suffisent à révéler l'action d'une idée refoulée sur le discours du malade, dictée par des mobiles tout différents.

C'est ainsi que les troubles de la parole, qu'ils soient sérieux ou non, mais qui peuvent être rangés dans la catégorie des « lapsus », je retrouve l'influence, non pas du contact exercé par les sons les uns sur les autres, mais d'idées extérieures à l'intention qui dicte le discours, la découverte de ces idées suffisant à expliquer l'erreur commise. Je ne conteste certes pas l'action modificatrice que les sons peuvent exercer les uns sur les autres; mais les lois qui régissent cette action ne me paraissent pas assez efficaces pour troubler, à elles seules, l'énoncé correct du discours.

Dans les cas que j'ai pu étudier et analyser à fond, ces lois n'expriment qu'un mécanisme préexistant dont se sert un mobile psychique extérieur au discours, mais qui ne se rattache nullement aux rapports existant entre ce mobile et le discours prononcé. Dans un grand nombre de substitutions, le lapsus fait totalement abstraction de ces lois de relations tomales. Je suis sur ce point entièrement d'accord avec Wundt qui considère également les conditions du lapsus comme très complexes et dépassant de beaucoup les simples effets de contact exercés par les sons les uns sur les autres.

Mais tout en considérant comme certaines ces « influences psychiques plus éloignées », pour me servir de l'expression de Wundt, je ne vois aucun inconvénient à admettre que les conditions du lapsus, telles qu'elles ont été formulées par Meringer et Mayer, se trouvent facilement réalisées lorsqu'on parle rapidement et que l'attention est plus ou moins distraite. Dans certains des exemples cités par ces auteurs, les conditions semblent cependant avoir été plus compliquées.

Je reprends l'exemple déjà cité précédemment : Es war mir auf der Schwest... / Brust so schwer . Je reconnais bien que dans cette phrase la syllabe Schwe a pris la place de la syllabe Bru. Mais ne s'agit-il que de cela? Il n'est guère besoin d'insister sur le fait que d'autres motifs et d'autres relations ont pu déterminer cette substitution. J'attire notamment l'attention sur l'association Schwester-Bruder (soeur-frère) ou, encore, sur l'association Brust der Schwester (la poitrine de la soeur), qui nous conduit à d'autres ensembles d'idées.

C'est cet auxiliaire travaillant dans la coulisse qui confère à l'inoffensive syllabe Schwe la force de se manifester à titre de lapsus. Pour d'autres lapsus, on peut admettre que c'est une ressemblance tonale avec des mots et des sens obscènes qui est à l'origine de leur production.

La déformation et la défiguration intentionnelles de mots et de phrases, que des gens mal élevés affectionnent tant, ne visent en effet qu'à utiliser un prétexte anodin pour rappeler des choses défendues, et ce jeu est tellement fréquent qu'il ne serait pas étonnant que les déformations en question finissent par se produire à l'insu des sujets et en dehors de leur intention. - « Ich fordere Sie auf, auf das Wohl unseres Chefs aufzustossen » (Je vous invite à démolir la prospérité de notre chef); au lieu de « auf das Wohl unseres Chefs anzustossen » - « à boire à la prospérité de notre chef »).

Il n'est pas exagéré de voir dans ce lapsus une parodie involontaire, reflet d'une parodie intentionnelle. Si j'étais le chef à l'adresse duquel l'orateur a prononcé cette phrase avec son lapsus, je me dirais que les Romains agissaient bien sagement, en permettant aux soldats de l'empereur triomphant d'exprimer dans des chansons satiriques le mécontentement qu'ils pouvaient éprouver à son égard. Meringer raconte qu'il s'est adressé un jour à une personne qui, en sa qualité de membre le plus âgé de la société, portait le titre honorifique, et cependant familier, de « senexl » ou « altes senexl », en lui disant « Prost, senex altesl ».

Il fut effrayé lorsqu'il s'aperçut de son lapsus. On comprendra son émotion, si l'on songe combien le mot « Altesl » ressemble à l'injure « Alter Esel ». Le manque de respect envers les plus âgés (chez les enfants, envers le père) entraîne de graves châtiments. J'espère que les lecteurs ne refuseront pas toute valeur aux distinctions que j'établis en ce qui concerne l'interprétation des lapsus, bien que ces distinctions ne soient pas susceptibles de démonstration rigoureuse, et qu'ils voudront bien tenir compte des exemples que j'ai moi-même réunis et analysés. Et si je persiste à espérer que les cas de lapsus, même les plus simples en apparence, pourront un jour être ramenés à des troubles ayant leur source dans une idée à moitié refoulée, extérieure à la phrase ou au discours qu'on prononce, j'y suis encouragé par une remarque intéressante de Meringer lui-même. Il est singulier, dit cet auteur, que personne ne veuille reconnaître avoir commis un lapsus.

Il est des gens raisonnables et honnêtes qui sont offensés, lorsqu'on leur dit qu'ils se sont rendus coupables d'une erreur de ce genre. Je ne crois pas que ce fait puisse être généralisé dans la mesure où le fait Meringer, en employant le mot « personne». Mais les signes d'émotion qu'on suscite en prouvant à quelqu'un qu'il a commis un lapsus, et qui sont manifestement très voisins de la honte, ces signes sont significatifs.

Ils sont de même nature que la contrariété que nous éprouvons, lorsque nous ne pouvons retrouver un nom oublié, que l'étonnement que nous cause la persistance d'un souvenir apparemment insignifiant dans tous ces cas le trouble est dû vraisemblablement à l'intervention d'un motif inconscient.

La déformation de noms exprime le mépris, lorsqu'elle est intentionnelle, et on devrait lui attribuer la même signification dans toute une série de cas où elle apparaît comme un lapsus accidentel. La personne qui, selon Mayer, dit une première fois « Freuder » pour « Freud », parce qu'elle avait prononcé quelques instants auparavant le nom de « Breuer », et qui, une autre fois, parla de la méthode de « Freuer-Breud», au lieu de : «Freud-Breuer », était un collègue qui n'était pas enchanté de ma méthode. Je citerai plus loin, à propos des erreurs d'écriture, un autre cas de déformation d'un nom, justiciable de la même explication.

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