La jalousie sexuelle du père à lorigine de la psychologie collective
Le père de la horde primitive nétait pas encore immortel, comme il lest devenu plus tard, par suite de sa divinisation. Lorsquil mourait, il fallait le remplacer, et sa succession était probablement assumée par le plus jeune de ses fils qui était jusqualors un simple individu de la foule, comme tous les autres.
Il doit être possible de transformer la psychologie collective en psychologie individuelle, de trouver les conditions dans lesquelles cette transformation est susceptible de seffectuer, de même quil est possible, chez les abeilles, de faire produire dune larve, en cas de besoin, une reine à la place dune ouvrière.
On ne peut ici imaginer la situation suivante : le père primitif empêchait ses fils de satisfaire leurs tendances sexuelles directes; il leur imposait labstinence, ce qui eut pour conséquence, à titre de dérivation, létablissement de liens affectifs qui les rattachaient à lui-même et les uns aux autres. Il les a, pour ainsi dire, introduits de force dans la psychologie collective. Ce sont sa jalousie sexuelle et son intolérance qui ont, en dernière analyse, créé la psychologie collective.
Devant celui qui devenait son successeur souvrait la possibilité de la satisfaction sexuelle, ce qui avait pour effet laffirmation de sa psychologie individuelle en face de la psychologie collective. La fixation de sa libido sur une femme, la possibilité de satisfaire immédiatement et sans délai ses besoins sexuels diminuaient limportance des tendances déviées du but sexuel et augmentaient dautant le degré du narcissisme. Nous reviendrons dailleurs, dans le dernier chapitre de cet ouvrage, sur les rapports entre lamour et la formation du caractère.
Relevons encore les rapports très instructifs qui existent entre la constitution de la horde primitive et lorganisation qui maintient et assure la cohésion dune foule conventionnelle. Nous avons vu que lArmée et lEglise reposent sur lillusion ou, si lon aime mieux, sur la représentation dun chef aimant tous ses subordonnés dun amour juste et égal.
Mais ce nest là quune transformation idéaliste des conditions existant dans la horde primitive, dans laquelle tous les fils se savent également persécutés par le père qui leur inspire à tous la même crainte. Déjà la forme suivante de la société humaine, le clan totémique, repose sur cette transformation qui, à son tour, forme la base de tous les devoirs sociaux. La force irrésistible de la famille, comme formation collective naturelle, vient précisément de cette croyance, justifiée par les faits, en un amour égal du père pour tous ses enfants.