Auto-érotisme et narcissisme
Je dois toucher à deux questions qui conduisent au cur des difficultés de notre sujet.
Premièrement : quelle est la relation du narcissisme, dont nous traitons ici, avec lauto-érotisme que nous avons décrit comme un état de la libido à son début?
Deuxièmement : si nous attribuons au Moi un investissement primaire de libido, pourquoi est-il, somme toute, nécessaire de distinguer encore une libido sexuelle dune énergie non sexuelle des pulsions du Moi?
Si nous posions, au fondement, une énergie psychique dun seul type, cela népargnerait-il pas toutes les difficultés quil y a à distinguer énergie des pulsions du Moi et libido du Moi, libido du Moi et libido dobjet? Sur le premier point, je fais cette remarque: il est nécessaire dadmettre quil nexiste pas dès le début, dans lindividu, une unité comparable au Moi; le Moi doit subir un développement.
Mais les pulsions auto-érotiques existent dès lorigine; quelque chose, une nouvelle action psychique, doit donc venir sajouter à lauto-érotisme pour donner forme au narcissisme.
Pulsions sexuelles et pulsions du MoiMis en demeure de répondre de façon décisive à la deuxième question, tout psychanalyste ressentira un malaise évident. Lon se trouve aux prises avec le sentiment que cest abandonner lobservation pour de stériles débats théoriques; et pourtant lon ne peut se dérober à une tentative délucidation. Assurément des représentations telles que celle dune libido du Moi, dune énergie des pulsions du Moi, etc., ne sont ni particulièrement claires à saisir, ni suffisamment riches en contenu; une théorie spéculative des relations en cause se proposerait avant tout de se fonder sur un concept défini avec rigueur.
Pourtant voilà précisément, à mon avis, la différence entre une théorie spéculative et une science bâtie sur linterprétation de lempirie. La dernière nenviera pas à la spéculation le privilège dun fondement tiré au cordeau, logiquement irréprochable, mais se contentera volontiers de conceptions fondamentales nébuleuses, évanescentes, à peine représentables, quelle espère pouvoir saisir plus clairement au cours de son développement, et quelle est prête aussi à échanger éventuellement contre dautres.
Cest que ces idées ne sont pas le fondement de la science, sur lequel tout repose: ce fondement, au contraire, cest lobservation seule. Ces idées ne constituent pas les fondations mais le faîte de tout lédifice, et elles peuvent sans dommage être remplacées et enlevées. Nous faisons encore, de nos jours, la même expérience pour la physique: ses intuitions fondamentales sur la matière, les centres de force, lattraction, etc., sont à peine moins discutables que les conceptions correspondantes en psychanalyse.
Les concepts de libido du Moi et de libido dobjet tirent leur valeur de leur origine: une élaboration à partir des caractères intimes des processus névrotiques et psychotiques. La distinction dans la libido dune part qui est propre au Moi, et dune autre qui sattache aux objets, est la suite inévitable dune première hypothèse qui séparait les unes des autres des pulsions sexuelles et des pulsions du Moi. Cette séparation me fut imposée au moins par lanalyse des pures névroses de transfert (hystérie et névrose obsessionnelle), et tout ce que je sais, cest que toutes les tentatives pour rendre compte de ces phénomènes par dautres moyens ont radicalement échoué.
En labsence complète dune théorie des pulsions, quelle que soit son orientation, il nous est permis ou plutôt commandé de faire dabord lépreuve de nimporte quelle hypothèse, en la soutenant avec conséquence jusquà ce quelle se dérobe ou se vérifie. En fait, beaucoup darguments viennent plaider en faveur dune séparation originaire entre les pulsions sexuelles et dautres, les pulsions du Moi, en dehors de lutilité de cette hypothèse pour lanalyse des névroses de transfert.
Je veux bien que cette considération à elle seule ne soit pas sans équivoque, car il pourrait sagir dune énergie psychique indifférente qui ne deviendrait libido que par lacte de linvestissement dobjet. Mais cette distinction conceptuelle correspond premièrement à la différence populaire si courante entre la faim et lamour.
Deuxièmement, des considérations biologiques viennent peser en sa faveur. Lindividu, effectivement, mène une double existence: en tant quil est à lui-même sa propre fin, et en tant que maillon dune chaîne à laquelle il est assujetti contre sa volonté ou du moins sans lintervention de celle-ci.
Lui-même tient la sexualité pour une de ses fins, tandis quune autre perspective nous montre quil est un simple appendice de son plasma germinatif, à la disposition duquel il met ses forces en échange dune prime de plaisir, quil est le porteur mortel dune substance - peut-être - immortelle, comme laîné dune famille ne détient que temporairement un majorat qui lui survivra.
La distinction des pulsions sexuelles et des pulsions du Moi ne ferait que refléter cette double fonction de lindividu. Troisièmement, lon doit se rappeler que toutes nos conceptions provisoires, en psychologie, devront un jour être placées sur la base de supports organiques.
Il semble alors vraisemblable quil y ait des substances déterminées et des processus chimiques qui produisent les effets de la sexualité et permettent la continuation de la vie de lindividu dans celle de lespèce. Nous tenons compte de cette vraisemblance en remplaçant ces substances chimiques déterminées par des forces psychiques déterminées.
Comme précisément je me suis en général efforcé de maintenir à distance de la psychologie tout ce qui lui est hétérogène, et même la pensée biologique, je veux avouer ici expressément que lhypothèse de pulsions du Moi et de pulsions sexuelles séparées, et donc la théorie de la libido, repose pour une très petite part sur un fondement psychologique et sappuie essentiellement sur la biologie.
Je serai donc assez conséquent aussi pour laisser tomber cette hypothèse, si émanant du travail psychanalytique lui-même, une autre présupposition se donnait comme mieux utilisable. Jusquà présent ce na pas été le cas.
Il peut bien se faire que lénergie sexuelle, la libido - au fin fond des choses - ne soit quun produit de différenciation de lénergie qui est à luvre par ailleurs dans la psyché. Mais une telle affirmation ne tire pas à conséquence. Elle concerne des choses qui sont déjà si éloignées des problèmes que pose notre observation, des choses qui ont si peu de contenu scientifique quil est tout aussi vain de la combattre que de lutiliser.
Il est bien possible que cette identité originaire ait aussi peu à faire avec nos intérêts psychanalytiques que la parenté originaire de toutes les races humaines avec la preuve, quon doit fournir aux autorités successorales, de sa parenté avec un testataire. Toutes ces spéculations ne nous mènent à rien; comme nous ne pouvons attendre quune autre science nous fasse cadeau des arguments décisifs pour la théorie des pulsions, il est bien plus opportun de tenter de voir quelle lumière peut être jetée sur ces énigmes fondamentales de la biologie par une synthèse des phénomènes psychologiques.
Familiarisons-nous avec la possibilité de lerreur, mais ne nous laissons pas détourner de pousser dans ses conséquences lhypothèse, mentionnée plus haut, dune opposition: pulsions du Moi - pulsions sexuelles. Cette hypothèse sest imposée à nous par lanalyse des névroses de transfert; voyons si son développement sera libre de contradictions et fécond, et sil est possible de lappliquer aussi à dautres affections, la schizophrénie par exemple.