Réfutation des affirmations de Jung quant à léchec de la théorie de la libido
Naturellement il nen irait pas de même si la preuve était apportée que la théorie de la libido a déjà échoué à vouloir expliquer cette dernière maladie. Cest ce que C. G. Jung a affirmé, mobligeant ainsi à faire ces derniers développements dont je me serais volontiers dispensé. Jaurais préféré suivre jusquau bout le chemin où je me suis avancé avec lanalyse du cas Schreber, en gardant le silence sur les présuppositions de départ.
Mais laffirmation de Jung est, pour le moins, un jugement hâtif. Ses fondements sont insuffisants. Tout dabord il sen rapporte à mon propre témoignage selon lequel je me suis vu moi-même obligé, eu égard aux difficultés de lanalyse de Schreber, à élargir le concept de libido, cest-à-dire à abandonner son contenu sexuel, à faire coïncider libido et intérêt psychique en général. Ferenczi, dans une critique radicale du travail de Jung, a déjà dit ce quil convient pour redresser cette fausse interprétation.
Je ne puis quadhérer à sa critique, et répéter que je nai jamais formulé une renonciation de ce genre à la théorie de la libido. Un autre argument de Jung, selon lequel on ne pourrait admettre que le seul retrait de la libido puisse être cause de la perte de la fonction de réalité normale, nest pas un argument, cest un décret; it begs the question, il anticipe la décision et épargne la discussion car, justement, ce quon devrait examiner, cest si cela est possible et comment.
Dans son grand travail ultérieur, Jung a manqué de peu la solution que javais depuis longtemps indiquée: « A ce sujet il faut assurément prendre encore en considération ce point - auquel Freud se réfère du reste dans son travail sur le cas Schreber - que lintroversion de la libido sexualis conduit à un investissement du « Moi » et il se pourrait que notre perte de la réalité en soit leffet. En fait, cest une possibilité séduisante que dexpliquer de cette façon la psychologie de la perte de la réalité.»
Pourtant Jung ne sengage pas beaucoup plus avant dans la voie de cette possibilité. Quelques lignes plus loin, il sen débarrasse par la remarque que, de cette condition, «pourrait résulter la psychologie dun anachorète ascétique mais non une démence précoce».
A quel point cette comparaison impropre est incapable dapporter une décision, la remarque suivante peut nous le montrer : un tel anachorète qui « sest efforcé dextirper toute trace dintérêt sexuel » (mais seulement au sens populaire du mot « sexuel ») ne présente pas même forcément une façon pathogène de placer la libido. Il peut bien avoir totalement détourné des êtres humains son intérêt sexuel et pourtant lavoir sublimé sous forme dun intérêt accru pour le domaine divin, naturel, animal, sans que sa libido ait subi une introversion dirigée sur ses fantasmes, ou un retour à son Moi.
Il semble que cette comparaison néglige demblée la distinction possible entre lintérêt dorigine érotique et celui provenant dautres sources. Rappelons-nous en outre que les recherches de lécole suisse, malgré tout leur mérite, nont élucidé que deux points du tableau de la démence précoce:
lexistence des complexes déjà reconnus chez les sujets sains et les névrosés, et lanalogie de leurs formations fantasmatiques avec les mythes des peuples ; mais ces recherches nont pu jeter aucune lumière sur le mécanisme dentrée dans la maladie. Cette constatation nous permettra de rejeter laffirmation de Jung selon laquelle la théorie de la libido aurait échoué à venir à bout de la démence précoce et serait de ce fait également disqualifiée en ce qui concerne les autres névroses.