Le fétiche évoque le sexe féminin
On devrait sattendre à ce que, comme substitut de ce phallus qui manque â la femme, on choisisse des objets ou des organes qui représentent aussi des symboles du pénis. Cela peut être assez souvent le cas, mais ce nest en tout cas pas décisif. Dans linstauration dun fétiche, il semble bien plus que lon a affaire à un processus qui rappelle la halte du souvenir dans lamnésie traumatique.
Ici aussi, lintérêt demeure comme laissé en chemin; la dernière impression de linquiétant, du traumatisant en quelque sorte sera retenue comme fétiche. Ainsi, si le pied ou la chaussure ou une partie de ceux-ci sont les fétiches préférés, ils le doivent au fait que dans sa curiosité le garçon a épié lorgane génital de la femme den bas, à partir des jambes; la fourrure et le satin fixent - comme on le suppose depuis longtemps - le spectacle des poils génitaux qui auraient dû être suivis du membre féminin ardemment désiré; lélection si fréquente des pièces de lingerie comme fétiche est due à ce quest retenu ce dernier moment du déshabillage, pendant lequel on a pu encore penser que la femme est phallique.
Mais je ne veux pas affirmer quon peut chaque fois parvenir à connaître avec certitude la détermination du fétiche. Il faut recommander instamment létude du fétichisme à tous ceux qui doutent encore de lexistence du complexe de castration ou qui peuvent penser que leffroi devant lorgane génital de la femme a une autre base : quil dérive, par exemple, du souvenir hypothétique du traumatisme de la naissance. Léclaircissement du fétiche avait pour moi encore un autre intérêt.
Empruntant une voie purement spéculative, jai dernièrement trouvé que la névrose et la psychose diffèrent essentiellement en ce que dans la première le Moi, au service de la réalité, réprime un morceau du Ça tandis que, dans la psychose, il se laisse emporter par le Ça à se détacher du morceau de la réalité. Par la suite, je suis revenu une autre fois à ce thème.
Mais jeus bien vite lieu de regretter davoir osé maventurer si loin. Lanalyse de deux jeunes gens mapprit que lun et lautre navaient pas pris connaissance de la mort de leur père aimé dans leur deuxième et dixième année; ils lavaient « scotomisée » - aucun des deux cas, cependant, navait évolué en psychose. Ici, donc un morceau certainement significatif de la réalité avait reçu un déni du Moi, tout comme chez le fétichiste la désagréable réalité de la castration de la femme.
Je me mis aussi à penser que de tels événements ne sont nullement rares dans lenfance et je pus me convaincre de lerreur que j avais commise dans la caractérisation de la névrose et de la psychose. Il restait, cest vrai, une issue : ma formule ne pouvait se vérifier que quand lappareil psychique atteint un plus haut degré de différenciation on pouvait permettre à lenfant ce que, chez ladulte, on punirait sévèrement. Mais des recherches approfondies conduisirent à une autre solution de la contradiction.
Il apparut que les deux jeunes gens avaient « scotomisé » la mort de leur père tout comme les fétichistes la castration de la femme. Il ny avait quun courant de leur vie psychique qui ne reconnaissait pas cette mort; un autre courant en tenait parfaitement compte; les deux positions, celle fondée sur le désir et celle fondée sur la réalité, coexistaient.
Ce clivage, pour un de mes deux cas, était la base dune névrose obsessionnelle moyennement sévère; dans toutes les situations, le sujet oscillait entre deux hypothèses : lune selon laquelle son père vivait encore et empêchait son activité et lautre, au contraire, selon laquelle son père étant mort il pouvait à juste titre se considérer comme son successeur. Je peux ainsi maintenir ma supposition que dans la psychose, un des courants, celui fondé sur la réalité, a vraiment disparu.
Revenant à la description du fétichisme je dois dire quil y a de nombreux arguments et des arguments de poids en faveur de la position de clivage du fétichiste, quant à la question de la castration de la femme. Dans des cas très subtils, cest dans la construction même du fétiche quaussi bien le déni que laffirmation de la castration ont trouvé accès. Cétait le cas pour un homme dont le fétiche était une gaine pubienne quil pouvait aussi porter comme slip de bain.
Cette pièce vestimentaire cachait totalement les organes génitaux, donc la différence entre les organes génitaux. Selon les documents de lanalyse, cela signifiait aussi bien ou que la femme était châtrée ou quelle nétait pas châtrée et cela permettait par surcroît de supposer la castration de lhomme, car toutes ces possibilités pouvaient parfaitement se dissimuler derrière la gaine dont lébauche était la feuille de vigne dune statue vue dans lenfance. Naturellement, un tel fétiche doublement noué à des contraires est particulièrement solide.
Dans dautres cas apparaît la scission entre ce que le fétichiste fait de son fétiche, dans la réalité ou dans son fantasme. Tout nest pas dit lorsquon souligne quil vénère son fétiche; très souvent, il le traite dune manière qui équivaut manifestement à représenter la castration. Cest ce qui advient, particulièrement lorsque sest développée une très forte identification au père, dans le rôle du père car cest à lui que lenfant a attribué la castration de la femme.
Dans certains cas, la tendresse ou lhostilité avec lesquelles on traite le fétiche, tendresse et hostilité qui correspondent au déni et à la reconnaissance de la castration, se mélangent inégalement, si bien que cest soit lune, soit lautre qui est plus aisément reconnaissable. Cest ainsi que lon pense pouvoir comprendre, même de façon lointaine, le comportement du coupeur de nattes, chez qui sest mis en évidence le besoin dexécuter la castration déniée.
Son acte concilie deux affirmations incomptabibles la femme a conservé son pénis et le père a châtré la femme. On pourrait voir une autre variante du fétichisme, mais ce serait, cette fois aussi, un parallèle tiré de la psychologie comparée, dans cet usage chinois de commencer par mutiler le pied de la femme puis de vénérer comme un fétiche ce pied mutilé. On pourrait penser que le Chinois veut remercier la femme de sêtre soumise à la castration.
On est finalement autorisé à déclarer que le prototype normal du fétiche, cest le pénis de lhomme, tout comme le prototype de lorgane inférieur, cest le petit pénis réel de la femme, le clitoris.