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Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse

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Jusqu'ici, nous avons procédé à un examen médico-psychologique de l'impuissance psychique, ce que ne justifie pas le titre de cet essai. Mais on va voir que cette introduction était nécessaire pour accéder à notre véritable thème.

Nous avons réduit l'impuissance psychique à la non-confluence des courants tendre et sensuel dans la vie amoureuse et nous avons expliqué à son tour cette inhibition de développement par l'influence de fortes fixations infantiles et de la frustration apparue ultérieurement entre-temps. Il faut avant tout faire à cette théorie l'objection suivante: elle pèche par excès, elle nous explique pourquoi certaines personnes souffrent d'impuissance psychique, mais nous fait apparaître comme mystérieux le fait que d'autres aient pu échapper à cette affection.

La présence de tous les facteurs (Moment) manifestes en cause : forte fixation infantile, barrière contre l'inceste, frustration dans les années du développement post-pubertaire peut être reconnue pratiquement chez tous les hommes civilisés; on serait donc en droit de s'attendre à ce que l'impuissance psychique soit une affection universelle dans le cadre de la civilisation, et non pas la maladie de quelques-uns.

On pourrait aisément se soustraire à ce raisonnement en invoquant le facteur (Faktor) quantitatif du déterminisme de la maladie, ce plus ou moins dont est affectée l'action de chacun de ces facteurs (Momente) et dont il dépend qu'une maladie caractérisée survienne ou non. Mais, aussi désireux que je sois de reconnaître le bien-fondé d'une telle réponse, je n'ai pas pour autant l'intention de rejeter le raisonnement en question; je veux proposer, au contraire, une thèse qui fait de l'impuissance psychique quelque chose de beaucoup plus répandu qu'on ne le croit, un certain degré de celle-ci caractérisant en fait la vie amoureuse de l'homme civilisé.

Si l'on étend le concept d'une impuissance psychique et qu'on ne le limite plus à la défaillance de l'acte du colt dans des cas où existent pourtant une intention de plaisir et un appareil génital intact, il faut d'abord y inclure tous ces hommes que l'on désigne comme atteints d'anesthésie psychique et chez lesquels l'acte s'accomplit sans défaillance mais sans gain de plaisir particulier ce sont des cas plus fréquents qu'on ne voudrait le croire. L'investigation psychanalytique de tels cas découvre les mêmes facteurs étiologiques que nous avons découverts dans l'impuissance psychique au sens étroit, sans que les différences symptomatiques trouvent d'emblée une explication.

De ces hommes atteints d'anesthésie, une analogie facile à justifier nous conduit au nombre énorme de femmes frigides, dont le comportement amoureux ne peut en fait être mieux décrit ou compris qu'en le comparant avec l'impuissance psychique plus bruyante de l'homme.

Mais si, au lieu de viser à une extension du concept d'impuissance psychique, nous considérons les formes simplement ébauchées de sa symptomatologie, nous ne pouvons nous défendre de penser que le comportement amoureux de l'homme dans notre civilisation actuelle porte, dans son ensemble, le caractère de l'impuissance psychique.

Le courant tendre et le courant sensuel n'ont fusionné comme il convient que chez un très petit nombre des êtres civilisés presque toujours l'homme se sent limité dans son activité sexuelle par le respect pour la femme et ne développe sa pleine puissance que lorsqu'il est en présence d'un objet sexuel rabaissé, ce qui est aussi fondé d'autre part, sur le fait qu'interviennent dans ses buts sexuels des composantes perverses qu'il ne se permet pas de satisfaire avec une femme qu'il respecte. Il ne parvient à une pleine jouissance sexuelle que lorsqu'il peut s'abandonner sans réserve à la satisfaction, ce qu'il n'ose pas faire par exemple, avec son épouse pudique.

De là provient son besoin d'un objet sexuel rabaissé, d'une femme moralement inférieure à laquelle il n'ait pas à prêter de scrupules esthétiques, qui ne le connaisse pas dans sa vie et ne puisse pas le juger. C'est à une telle femme qu'il consacre de préférence sa puissance sexuelle, même si sa tendresse va tout entière à une femme de plus haut niveau. On observe très fréquemment, chez les hommes appartenant aux classes sociales les plus élevées, le penchant à garder longtemps pour maîtresse et même à choisir pour épouse une femme de condition inférieure; il se peut qu'il n'y ait, aussi dans ce cas, rien d'autre que la conséquence du besoin d'avoir un objet sexuel rabaissé auquel est liée psychologiquement la possibilité de la satisfaction complète.

Je n'hésite pas à rendre également responsables de ce comportement amoureux si fréquent chez les hommes civilisés, les deux facteurs qui agissent dans le cas de la véritable impuissance psychique, à savoir : la fixation incestueuse intensive de l'enfance et la frustration réelle de l'adolescence.

Ce que je vais dire est déplaisant à entendre et au surplus paradoxal, mais on est pourtant forcé de le dire pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s'être familiarisé avec la représentation de l'inceste avec la mère ou la sœur. Celui qui, à l'égard de cette exigence, se soumet à un examen de conscience sérieux découvrira sans aucun doute au fond de lui-même que, malgré tout, il considère l'acte sexuel comme quelque chose de rabaissant, qui ne tache et ne souille pas que le corps.

Cette appréciation, qu'à coup sûr il ne s'avoue pas volontiers, il ne pourra en chercher l'origine que dans cette période de sa jeunesse où le courant sensuel était en lui déjà puissant mais se voyait interdire la satisfaction sur un objet étranger presque aussi rigoureusement que sur un objet incestueux.

Les femmes dans notre civilisation, subissent pareillement l'effet lointain de leur éducation et, en outre, le contrecoup du comportement des hommes. Naturellement, pour la femme, le dommage est le même, si l'homme vient à elle sans sa pleine puissance que si la surestimation initiale, due à la passion amoureuse est remplacée par la dépréciation, une fois que l'homme l'a possédée.

Chez la femme on observe moins le besoin d'avoir un objet sexuel rabaissé; cela est sans aucun doute en relation avec cette autre condition elle ne présente rien non plus, en règle générale, qui ressemble à ce qu'est chez l'homme la surestimation sexuelle. Mais le fait que la femme reste longtemps à l'écart de la sexualité et que sa sensualité s'attarde dans le domaine des fantasmes a pour elle une autre conséquence importante. Souvent elle ne peut plus, ensuite, défaire le lien qui attache l'activité sensuelle à l'interdit, et elle s'avère psychiquement impuissante, c'est-à-dire frigide, quant cette activité lui devient enfin permise.

De là, chez beaucoup de femmes, l'effort pour préserver encore pendant un certain temps le secret, même dans le cas de relations autorisées, et chez d'autres femmes, la capacité d'avoir des sensations normales dés qu'est rétablie, dans une liaison amoureuse secrète, la condition de l'interdit; infidèles au mari, elles sont en mesure d'assurer à l'amant une fidélité seconde.

Je pense que la condition de l'interdiction dans la vie amoureuse de la femme est assimilable au besoin, chez l'homme, de rabaisser l'objet sexuel. Tous deux sont des conséquences du long délai qui intervient entre la maturité et l'activité sexuelles et est imposé, au moyen de l'éducation, par la civilisation. Tous deux cherchent à supprimer l'impuissance psychique, qui résulte de la non-confluence des motions tendre et sensuelle. Si les mêmes causes ont, chez la femme et chez l'homme, un résultat si différent, peut-être pouvons-nous référer cela à une autre différence dans le comportement des deux sexes.

La femme civilisée ne transgresse généralement pas l'interdit portant sur l'activité sexuelle pendant la période d'attente et ainsi s'établit chez elle la liaison étroite entre interdit et sexualité. L'homme, lui, enfreint la plupart du temps cet interdit, sous la condition du rabaissement de l'objet, et dés lors sa vie amoureuse comportera cette condition.

Etant donné les vifs efforts faits dans la civilisation contemporaine pour réformer la vie sexuelle, il n'est pas superflu de rappeler que la recherche psychanalytique n'a pas plus de prétention de cet ordre que n'importe quelle autre recherche. Elle n'a d'autre but que de découvrir des relations en ramenant le manifeste au caché. Que les réformes se servent de ses découvertes pour remplacer ce qui est nuisible par ce qui est plus avantageux, cela lui convient. Mais elle ne peut prédire si d'autres institutions n'auront pas pour conséquences d'autres sacrifices, peut-être plus lourds.

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