banner_Freud.gif (4668 octets)

Le tabou de la virginité

(2)

Il est vrai que dans certains cas la sexualité des primitifs ne connaît aucune inhibition; elle apparaît pourtant d'habitude comme enserrée dans des interdits plus forts que ceux des stades plus civilisés. Dès que l'homme entreprend quelque chose de particulier : une expédition une chasse, une guerre il doit se tenir à l’écart de la femme et surtout des rapports sexuels avec elle; s'il ne le faisait pas ses forces se verraient paralysées et il courrait à un échec. On ne peut méconnaître aussi dans les coutumes de la vie quotidienne une tendance à maintenir les sexes séparés. Les femmes vivent avec les femmes, les hommes avec les hommes; il n'y à pour ainsi dire pas de vie familiale - au sens où nous l'entendons - dans de nombreuses tribus de primitifs.

La séparation va parfois si loin qu'un sexe ne doit pas prononcer les noms des personnes de l'autre sexe et que les femmes créent leur langage avec un vocabulaire particulier. Le besoin sexuel peut rompre à chaque fois de nouveau cette séparation, mais pour beaucoup de tribus les rencontres mêmes entre les époux doivent avoir lieu en dehors de la maison et se dérouler secrètement.

Là où le primitif a posé un tabou, c'est qu'il redoute un danger et on ne peut rejeter le fait que toutes Ces prescriptions d'évitement trahissent une crainte essentielle à l'égard de la femme. Peut-être ce qui fonde cette crainte c'est le fait que la femme est autre que l'homme, qu'elle apparaît incompréhensible, pleine de secret, étrangère et pour cela ennemie. L'homme redoute d'être affaibli par la femme, d'être contaminé par sa féminité et de se montrer alors incapable.

L'effet endormissant, détendant du coït peut être le prototype de cette inquiétude et si cette angoisse s'étend, cela est justifié par le fait qu'on perçoit l'influence que la femme acquiert sur l'homme par les rapports sexuels, la considération qu'elle

commande alors. Dans tout ceci il n'est rien qui aurait vieilli, rien qui ne soit valable de nos jours encore.

De nombreux observateurs des primitifs qui vivent encore aujourd'hui ont estimé que la tendance amoureuse des primitifs est relativement faible et n'atteint jamais l'intensité que nous sommes habitués à lui voir chez les hommes civilisés. D'autres ont rejeté cette appréciation; en tous les cas, les coutumes de tabou que l'on a dénombrées attestent l'existence d'une puissance qui s'oppose à l'amour, parce qu'elle écarte la femme comme étrangère et ennemie.

....

ce sont justement les petites différences dans ce qui se ressemble par ailleurs qui fondent les sentiments d'étrangeté et d'hostilité entre les individus. Il serait tentant, en prolongeant cette vue, de faire dériver de ce « narcissisme des petites différences « l'hostilité qui, nous le constatons, combat victorieusement, dans toute relation humaine, le sentiment de solidarité et terrasse le commandement d'amour universel entre tous les êtres humains.

La psychanalyse croit avoir deviné qu'une pièce capitale motivant l'attitude de rejet narcissique, mêlé de beaucoup de mépris, de l'homme à l'égard de la femme doit être attribuée au complexe de castration et à l'influence de ce complexe sur le jugement porté sur la femme.

Nous remarquons toutefois que ces dernières considérations nous ont entraîné loin de notre thème. Le tabou général de la femme ne jette aucune lumière sur les prescriptions spéciales concernant le premier acte sexuel avec une jeune fille particulière. Nous sommes renvoyés alors aux deux premières explications celle de la crainte du sang et celle de la crainte des prémices dont nous devons dire qu'elles ne vont pas au cœur du précepte tabou en question. Il a pour base, manifestement, le dessein de refuser ou d'épargner au futur époux quelque chose que l'on ne peut justement pas séparer du premier acte sexuel, quoique, comme nous l'avons montré au début de cet article, de ce rapport lui-même devrait découler un lien particulier de la femme à cet homme-là.

Nous n'avons pas pour tâche, cette fois, de discuter de l'origine et de la signification dernière des prescriptions taboues. Cela, je l'ai fait dans mon ouvrage « Totem et tabou); j'y ai reconnu qu'une ambivalence originaire était la condition du tabou et j'ai défendu l'idée qu'il est né des processus préhistoriques qui ont conduit à fonder la famille humaine. On ne peut plus reconnaître cette signification première dans les coutumes de tabou qui sont observées de nos jours

par les primitifs. Nous oublions trop facilement que les peuples les plus primitifs eux aussi vivent dans une civilisation très éloignée des temps archaïques, une civilisation aussi vieille dans le temps que la nôtre et qui correspond elle aussi à un stade de développement plus tardif, quoique différent du nôtre.

Nous trouvons chez les primitifs d'aujourd'hui que le tabou est déjà tissé dans la trame d'un système habile tout à fait semblable à celui qui se développe dans les phobies des névrosés à de vieux motifs ont été substitués des nouveaux qui s'accordent harmonieusement avec eux. En nous écartant de ces problèmes génétiques, nous voulons revenir à l'idée que le primitif met un tabou là où il redoute un danger. Ce danger est, d'une façon générale, un danger psychique car le primitif n'est pas contraint de faire ici deux discriminations qui nous paraissent inévitables.

Il ne distingue pas le danger matériel du danger psychique ni le réel de l'imaginaire. Dans sa conception animiste et logique du monde, tout danger prend bien sa source dans le dessein hostile d'un être animé qui lui ressemble, qu'il s'agisse du danger menaçant provenant d'une force naturelle ou de celui provenant d'hommes ou d'animaux. D'autre part, ce primitif est habitué à projeter dans le monde extérieur ses propres motions internes d'hostilité, à les imputer ainsi aux objets qu'il ressent comme désagréables ou seulement comme étrangers. Alors, la femme aussi est reconnue comme une source de dangers et le premier acte sexuel avec elle représente un danger particulièrement intense.

Or je pense que nous obtiendrons quelques éclaircissements sur ce qu'est ce grand danger et ce pourquoi il menace le futur époux justement, en étudiant plus rigoureusement le comportement dans les mêmes circonstances des femmes de notre stade de civilisation et qui vivent de nos jours. J'avance que le résultat de cette étude sera qu'il existe réellement un danger et que le primitif donc, se défend par le tabou de la virginité contre un danger qu'il pressent à juste titre, même si c'est un danger psychique.

Nous estimons qu'il est normal que la femme, après le coït, au comble de la satisfaction, serre l'homme dans ses bras et nous y voyons une expression de sa gratitude et de son engagement de sujétion durable. Mais nous savons qu'il est nullement de règle que le premier rapport lui aussi soit suivi de ce comportement. Très souvent, il ne signifie pour la femme qu'une déception; la femme reste froide et insatisfaite et il faut d'habitude plus de temps, la répétition fréquente de l'acte sexuel pour que, pour la femme aussi, s'instaure la satisfaction.

Il y a toute une série de cas qui vont de cette frigidité du début des relations, frigidité passagère, au pénible résultat d'une frigidité bien installée qu'aucun effort de tendresse de l'homme ne parvient à surmonter. Je crois qu'on n'a pas suffisamment compris cette frigidité de la femme et que, mis à part le cas où elle est à mettre à la charge de l'impuissance de l'homme, il faut l'expliquer autant que possible par des phénomènes qui lui sont proches.

Je ne ferai pas appel ici aux tentatives si fréquentes de fuir le premier rapport sexuel parce qu'il faut les comprendre de diverses manières et avant tout, sinon toujours, comme l'expression de la tendance générale de la femme à se défendre. Je crois, par contre, que certains cas pathologiques jettent une lumière sur l'énigme de la frigidité féminine; je parle des cas dans lesquels après le premier rapport et même à chaque nouveau rapport, la femme exprime ouvertement son hostilité envers l'homme, en l'injuriant, en levant la main sur lui, ou en le battant pour de bon.

C'est ce qui se passait dans un cas étonnant de ce type, cas que j'ai pu soumettre à une analyse profonde, alors que cette femme aimait beaucoup son mari, qu'elle avait coutume d'exiger elle-même le coït et qu'elle y trouvait sans erreur possible une grande satisfaction.

Je pense que cette curieuse réaction contraire est la conséquence des mêmes motions qui ne peuvent habituellement s'exprimer que par la frigidité, c'est-à-dire qui sont capables d'empêcher la réaction de tendresse sans pouvoir cependant s'exprimer en elles-mêmes.

Dans le cas pathologique, ce qui dans la frigidité, de beaucoup plus fréquente, se réunit dans un effet d'inhibition, se sépare pour ainsi dire en ses deux composantes, tout à fait comme cela se passe, nous le savons depuis longtemps, dans les symptômes dits «diphasés » de la névrose obsessionnelle.

Le danger que crée le fait de déflorer la jeune fille consiste en ce qu'on s'attire son hostilité et le futur époux a justement intérêt à se soustraire à une telle inimitié.

L'analyse nous permet maintenant aisément de deviner quelles sont les motions qui participent à l'établissement de ce comportement paradoxal dans lequel je m'attends à trouver l'explication de la frigidité.

Le premier coït actionne une série de motions qui ne sont pas utilisables pour l'attitude féminine souhaitée et dont quelques-unes ne reparaîtront plus dans les rapports ultérieurs.

On pensera en premier lieu à la douleur que la défloration inflige à la jeune fille et on sera peut-être tenté de tenir ce facteur pour décisif et de ne pas en rechercher d'autres.

Mais il n'est pas juste d'attribuer une telle signification à la douleur et il faut plutôt voir à sa place une blessure narcissique qui naît de la destruction d'un organe et qui trouve un représentant rationnel dans la conscience même d'une diminution de la valeur sexuelle de la femme déflorée.

Cependant les coutumes nuptiales des primitifs nous mettent en garde contre une telle surestimation. Nous avons appris que dans de nombreux cas le cérémonial a deux phases après la déchirure (manuelle ou instrumentale) de l'hymen il y a un coït officiel ou un simulacre de rapport avec le représentant de l'époux; ceci nous avertit que le sens de la prescription taboue ne réside pas tout entier dans le fait d'éviter la défloration anatomique et qu'il faut éviter à l'époux quelque chose d'autre encore que la réaction de la femme à la blessure douloureuse.

000bilan.jpg (4492 octets)