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Un type particulier de choix d’objet chez l’homme

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Il nous incombe maintenant de justifier l'idée selon laquelle les traits caractéristiques de notre type - conditions déterminant l'amour aussi bien que comportement amoureux - ont réellement leur origine dans la constellation maternelle. C'est en ce qui concerne la première condition - non-liberté - de la femme ou condition du tiers lésé que cette tâche devrait être la plus facile.

On comprend immédiatement que pour l'enfant qui grandit dans sa famille, le fait que la mère appartienne au père devient un élément inséparable de l'essence maternelle, et que le tiers lésé n'est personne d'autre que le père lui-même. Un autre trait, la surestimation qui fait que la femme aimée est l'unique, l'irremplaçable, s'intègre tout aussi naturellement au contexte de l'enfance, car on ne possède jamais qu'une seule mère et la relation à la mère a pour fondement un événement qui ne prête à aucun doute et qui ne saurait être répété.

Si les objets d'amour, dans le type que nous décrivons, doivent être avant tout des substituts de la mère, il devient par là compréhensible qu'ils constituent une série, ce qui semble contredire directement la condition de fidélité. La psychanalyse nous apprend par d'autres exemples encore que souvent l'irremplaçable qui agit dans l'inconscient se manifeste dans chacun des objets qui forment une série infinie, infinie parce que chaque substitut fait regretter l'absence de la satisfaction vers laquelle on tend.

Ainsi l'insatiable plaisir à poser des questions qui caractérise un certain âge de l'enfance, s'explique par le fait qu'ils ont à poser une unique question, qui ne franchit pas leurs lèvres; ainsi la loquacité de beaucoup de névrosés s'explique par la pression d'un secret qui pousse vers la communication et qu'ils ne trahissent pourtant pas en dépit de toutes les tentations.

Par contre, la seconde condition déterminant l'amour, celle qui apparente l'objet choisi à une putain parait s'opposer énergiquement à toute déduction à partir du complexe maternel. La mère apparaît volontiers à la pensée consciente des adultes comme une personnalité d'une pureté morale inattaquable, et rien peut-être n'offense autant venant de l'extérieur, ou n'est ressenti aussi péniblement, surgissant de l'intérieur, qu'un doute sur ce caractère de la mère. Mais c'est justement ce caractère d'opposition tranchée entre la mère et la putain qui va nous inciter à étudier l'histoire du développement et le rapport inconscient de ces deux complexes, dans la mesure où nous avons appris depuis longtemps que ce qui, le conscient, se présente clivé en deux termes opposés, bien souvent ne fait qu'un dans l'inconscient.

Notre recherche nous fait alors remonter à l'époque où le garçon acquiert pour la première fois une connaissance assez complète des rapports sexuels entre les adultes - ceci aux alentours de la puberté. Des informations brutales qui tendent sans déguisement à provoquer mépris et révolte, le mettent alors au fait du secret de la vie sexuelle, détruisent l'autorité des adultes, qui s'avère incompatible avec le dévoilement de leur activité sexuelle. Ce qui, dans ces révélations fait la plus grande impression sur le nouvel initié, c'est le rapport à ses propres parents. Un tel rapport est souvent écarté de façon catégorique, en des termes de ce genre : « Peut-être que tes parents et d'autres gens font des choses de ce genre ensemble, mais, mes parents c'est tout à fait impossible. »

Il est un corollaire qui manque rarement aux « explications sexuelles » : c'est la connaissance de l'existence de certaines femmes qui font un métier de l'acte sexuel et sont de ce fait l'objet du mépris général. Ce mépris ne peut qu'être étranger à la pensée du garçon; il n'éprouve à l'égard de ces malheureuses qu'un mélange d'attirance et d'horreur, dès qu'il sait qu'elles peuvent l'introduire lui aussi à la vie sexuelle que jusque-là, il se représentait comme l'apanage exclusif des « grandes personnes ».

Par la suite, lorsqu'il ne peut plus douter de ce qu'on lui dit, lorsqu'il ne peut plus s'en tenir à l'idée que ses parents font exception aux normes de cette vilaine activité, il se dit, raisonnant en parfait cynique, qu'après tout la différence entre la mère et la putain n'est pas si grande que cela, puisqu'en définitive elles font la même chose. Les explications qu'il a reçues ont en effet réveillé en lui les traces mnésiques des impressions et des désirs datant du début de son enfance et ont réactivé à partir de ces traces certaines motions psychiques.

Il commence à désirer la mère elle-même, au sens qui vient de s'ouvrir pour lui et à haïr de nouveau le père, comme un rival qui se met en travers de son désir; il tombe, comme nous disons, sous la domination d’œdipe. Il ne pardonne pas à sa mère et tient pour une infidélité le fait que ce ne soit pas à lui, mais au père, qu'elle ait accordé la faveur du commerce sexuel.

Ces motions n'ont pas d'autre issue quand elles ne passent pas vite, que d'achever leur cours dans des fantasmes; ceux-ci ont pour contenu, sous les formes les plus variées, l'activité sexuelle de la mère, et la tension qui les accompagne trouve avec une particulière facilité, sa résolution dans la masturbation. En vertu de l'action combinée qu'exercent de façon persistante ces deux forces motivantes, la concupiscence et la soif de vengeance, les fantasmes de l'infidélité de la mère sont de loin les préférés ; l'amant avec lequel la mère commet l'infidélité revêt presque toujours les traits du moi propre, plus exactement les traits de la personnalité propre idéalisée devenue adulte et élevée au niveau du père.

Ce que j'ai d'ailleurs décrit sous le nom de « roman familial » comprend les multiples variantes formées à partir de cette activité fantasmatique, ainsi que leur entrelacement avec divers intérêts égoïstes de cet âge. Mais maintenant que nous avons examiné cette partie du développement psychique, nous ne pouvons plus trouver contradictoire et incompréhensible le fait que la condition qui apparente la femme aimée à une putain se déduise directement du complexe maternel.

Le type de vie amoureuse de l'homme que nous avons ici, porte les traces de l'histoire de ce développement et peut être compris simplement comme fixation du garçon aux fantasmes pubertaires, fantasmes qui n'en ont pas moins trouvé finalement par la suite une issue dans la réalité de la vie. Il n'y a aucune difficulté à admettre que la masturbation pubertaire pratiquée assidûment a contribué à fixer ces fantasmes.

Entre ces fantasmes qui sont parvenus à dominer la vie amoureuse réelle, et la tendance à sauver la femme aimée, la liaison semble n'être que lâche, superficielle et réductible à un fondement conscient. La femme aimée, par son penchant à l'inconstance et à l'infidélité, s'expose à des dangers : il est donc compréhensible que l'amant s'efforce de la préserver de ces dangers en veillant sur sa vertu et en s'opposant à ses mauvais penchants. Cependant, l'étude des souvenirs-écrans, des fantasmes et des rêves nocturnes montre que l'on se trouve ici devant une « rationalisation », particulièrement bien venue, d'un motif inconscient, rationalisation assimilable à ce qu'est dans le rêve une élaboration secondaire réussie. En réalité, le motif de sauver a sa signification et son histoire propres, il est un rejeton autonome du complexe maternel, ou, plus exactement, du complexe parental.

Quand l'enfant entend dire qu'il doit la vie à ses parents, que sa mère lui a donné la vie, des motions tendres s’unissent en lui à des motions qui luttent pour faire de lui un grand homme, un homme indépendant, et font naître le désir de restituer ce cadeau aux parents, de leur en rendre un en échange, d'égale valeur.

Tout se passe comme si le dépit du garçon signifiait je n'ai besoin de rien venant de mon père, je veux lui rendre tout ce que je lui ai coûté. Il forme alors le fantasme de sauver le père d'un danger menaçant sa vie, s'acquittant ainsi envers lui. Ce fantasme se déplace assez souvent sur l'empereur, le roi ou quelque grand homme; cette déformation le rend capable de devenir conscient et même utilisable pour le poète.

Quand le fantasme de sauver s'applique au père, c'est de loin le sens du défi qui l'emporte; quand il s'applique à la mère, c'est la plupart du temps la signification tendre. La mère a donné la vie à l'enfant et il n'est pas facile de remplacer ce cadeau unique en son genre par quelque chose d'équivalent. Par un de ces petits changements de signification qui sont facilités dans l'inconscient - processus qu'on pourrait comparer dans le conscient, au glissement d'un concept à un autre - sauver la mère acquiert la signification, lui donner ou lui faire un enfant, naturellement un enfant tel qu'on est soi-même.

L'écart n'est pas trop grand avec le sens originel de sauver, le changement de signification n'est pas arbitraire. La mère vous a donné une vie, sa propre vie, et vous lui donnez en échange une autre vie, celle d'un enfant, qui a la plus grande ressemblance avec votre propre soi. Le fils montre sa reconnaissance en formant le désir d'avoir de la mère un fils, semblable à lui-même ainsi dans le fantasme de sauver, il s'identifie complètement avec le père.

Toutes les pulsions, de tendresse, de reconnaissance, de concupiscence, de défi, d'autonomie sont satisfaites par l'unique désir d’être son propre père. Le facteur du danger n'a pas non plus disparu au cours du changement de signification; l'acte de la naissance est précisément le danger dont on a été sauvé par les efforts de la mère. La naissance est aussi bien le premier danger qui menace la vie que le prototype de tous ceux qui suivront, devant lesquels nous éprouvons de l'angoisse, et c'est l'expérience de la naissance, vraisemblablement qui a laissé en nous cette manifestation d'affect que nous appelons angoisse. Le Macduff de la légende écossaise, que sa mère n'avait pas mis au monde, qui avait été extirpé de son propre corps n'a pas, de ce fait, connu l'angoisse.

Artemidoros qui était, dans l'Antiquité, interprète des rêves, avait certainement raison en soutenant que le rêve change de sens selon la personne du rêveur. Conformément aux lois qui régissent l'expression des pensées inconscientes, « sauver peut voir son sens varier selon qu'il est fantasmé par une femme ou par un homme.

Cela peut signifier aussi bien : faire un enfant être cause de sa naissance (pour l'homme), que mettre au monde un enfant (pour la femme). C'est, en particulier, en liaison avec l'eau que ces diverses significations de « sauver » se laissent clairement reconnaître dans les rêves et les fantasmes. Lorsqu'un homme rêve qu'il sauve une femme de l'eau, cela signifie : il la rend mère, ce qui, d'après les réflexions précédentes a le sens de : il en fait sa mère. Lorsqu'une femme sauve quelqu'un (un enfant) de l'eau, elle s'avère par là, telle la fille du roi dans la légende de Moïse, être sa mère, celle qui l'a mis au monde.

Il arrive aussi que le fantasme de sauver, quand il concerne le père, contienne une signification tendre. Il exprime alors le désir d'avoir le père comme fils, c'est-à-dire d'avoir un fils qui soit comme le père. C'est à cause de toutes ces relations entre le motif de sauver et le complexe parental que la tendance à sauver la femme aimée constitue un trait essentiel du type d'amour ici décrit.

Il ne me semble pas nécessaire de justifier ma démarche qui vise ici, comme lors de ma présentation de l’érotisme anal, à dégager d'abord du matériel des observations des types extrêmes et nettement circonscrits. Dans les deux cas, il existe un bien plus grand nombre d'individus chez lesquels les traits du type de description ne se retrouvent qu'en nombre restreint ou sous une forme moins nette; il est évident que c'est seulement un exposant la totalité du contexte dans lequel ces types s'insèrent qu'il sera possible de les apprécier exactement.

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