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La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes
Ainsi, la préparation au mariage fait échouer les buts mêmes du mariage. Quand par la suite la femme a surmonté le retard de son développement et qu'au faîte de son existence de femme sa pleine capacité amoureuse se trouve éveillée, sa relation à son mari est depuis longtemps détériorée; pour avoir été jusque-là docile, il ne lui reste comme récompense que le choix entre un désir inapaisé, l'infidélité ou la névrose.
Le comportement sexuel de l'homme est souvent un prototype de tous les autres modes de réaction dans le monde. Un homme qui conquiert énergiquement son objet sexuel manifestera, nous en sommes convaincus, la même énergie inébranlable dans la poursuite d'autres buts. Qui, par contre, renonce pour toutes sortes de raisons à satisfaire ses fortes pulsions sexuelles aura dans les autres sphères de sa vie un comportement réconciliant et résigné plutôt qu'énergique.
Si l'on prend le sexe féminin dans son ensemble, on peut facilement constater que la vie sexuelle est le prototype de l'exercice d'autres fonctions. L'éducation interdit aux femmes de s'occuper intellectuellement des problèmes sexuels pour lesquels elles ont pourtant la plus vive curiosité; elle les effraye en leur enseignant que cette curiosité est antiféminine et le signe d'une disposition au péché.
Par là, on leur communique la peur de penser et le savoir perd de la valeur à leurs yeux; l'interdiction de penser s'étend au-delà de la sphère sexuelle en partie par suite d'associations inévitables, en partie automatiquement tout comme l'interdiction de pensée, d'origine religieuse, faite à l'homme, la loyauté aveugle des braves sujets. Je ne crois pas que, comme l'a affirmé Moebius dans un travail très discuté, la « débilité mentale physiologique » de la femme s'explique par l'opposition biologique entre travail intellectuel et activité sexuelle. Je pense au contraire que l'infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est une réalité indiscutable, doit être attribuée à l'inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle.
Quand on traite de la question de l'abstinence, on ne différencie pas assez nettement deux de ses formes : l'abstention de toute activité sexuelle et l'abstention de relations sexuelles avec l'autre sexe. Beaucoup de gens qui se vantent d'avoir réussi à être abstinents n'y sont parvenus qu'à l'aide de la masturbation ou de satisfactions semblables qui se rattachent à l'activité auto-érotique de la prime enfance. Mais, précisément, à cause de ce lien, ces substituts de la satisfaction sexuelle ne sont nullement inoffensifs : ils prédisposent aux nombreuses formes de névroses et psychoses dont la condition est la régression de la vie sexuelle à ses formes infantiles.
La masturbation, du reste, ne correspond nullement aux exigences idéales de la morale sexuelle civilisée et elle entraîne les jeunes gens dans les mêmes conflits avec l'idéal que ceux que donne l'éducation, conflits auxquels ils voulaient échapper par l'abstinence. Ensuite, elle corrompt le caractère, premièrement, par de mauvaises habitudes : en lui apprenant à atteindre des buts importants sans se fatiguer, de façon agréable, au lieu d'y parvenir par une vigoureuse tension d'énergie, c'est-à-dire en suivant le principe du prototype sexuel, et deuxièmement, dans les fantasmes qui accompagnent la satisfaction en élevant l'objet sexuel à un degré d'excellence qu'il n'est pas facile de retrouver dans la réalité. Un écrivain spirituel (Karl Kraus dans le journal viennois « Fackel ») a pu même, en renversant l'argument, exprimer cyniquement la vérité en ces termes : le coït n'est qu'un succédané insuffisant de la masturbation.
La force de l'exigence de la civilisation et la difficulté du devoir d'abstinence se sont combinées pour faire de l'évitement de la réunion des organes génitaux des deux sexes le cur même de l'abstinence et pour favoriser les autres modes d'activité sexuelle, ce qui équivaut pour ainsi dire à une semi-obéissance. Depuis que les relations sexuelles normales ont été si inexorablement persécutées par la morale et aussi - par suite des possibilités d'infection - par l'hygiène, les relations entre les deux sexes, relations d'un type qu'on appelle pervers où d'autres points du corps reprennent le rôle des parties génitales ont vu, c'est indubitable, leur importance sociale s'accroître.
Ces activités ne peuvent pas être jugées aussi inoffensives que d'autres excès dans le commerce amoureux : elles sont condamnables sur le plan éthique car elles rabaissent cette chose sérieuse que sont les relations amoureuses entre deux êtres humains à un jeu agréable sans danger et sans participation le l'âme. Une autre conséquence de l'aggravation de la difficulté d'une vie sexuelle normale est qu'elle conduit la satisfaction homosexuelle à se répandre; il faut ajouter à tous ceux qui sont déjà homosexuels de par leur organisation, ou le sont devenus dans l'enfance, la grande masse de ceux qui voient, à la maturité, par suite de la fermeture de la voie principale d'écoulement de leur libido, s'ouvrir largement le bras latéral de l'homosexualité.
Toutes ces conséquences de l'exigence d'abstinence qui sont inévitables et inintentionnelles ont pour point commun de détériorer fondamentalement la préparation au mariage qui, du point de vue de la morale sexuelle, devrait pourtant être le seul héritier des aspirations sexuelles. Tous les hommes qui, par suite de pratiques masturbatoires ou d'exercices sexuels pervers, ont satisfait leur libido autrement que par une voie et des conditions normales ont dans le mariage une puissance diminuée. Et les femmes elles-mêmes auxquelles il ne reste que des moyens semblables pour protéger leur virginité se montrent anesthésiées envers les relations sexuelles dans le mariage.
Commencé avec une diminution de la capacité amoureuse des deux parties, ce mariage se rompt encore plus facilement qu'un autre. Du fait de la puissance amoureuse réduite de l'homme, la femme n'est pas satisfaite et reste anesthésiée, alors que sa disposition à la frigidité qui provient de son éducation aurait pu être surmontée par une expérience sexuelle puissante. Pour un tel couple, il est plus difficile de se protéger contre la procréation que ce ne l'est pour un couple sain, car l'homme ayant une puissance affaiblie supporte difficilement l'utilisation de contraceptifs. Dans cet embarras, les rapports sexuels étant la source de toutes les contraintes, on y renonce vite, abandonnant ainsi le fondement de toute vie conjugale.
J'exhorte tous ceux qui s'y connaissent à confirmer que je n'exagère rien et qu'au contraire je dépeins un état de choses parmi d'autres aussi graves que l'on peut observer aussi souvent que l'on veut. Les non-initiés ne peuvent vraiment pas croire combien il est rare de rencontrer des hommes ayant une puissance sexuelle normale et combien il est fréquent de trouver la frigidité chez la moitié féminine des couples mariés dominés par la morale sexuelle civilisée qui est la nôtre; à quels renoncements est lié souvent le mariage pour les deux époux, à quoi se restreint la vie conjugale, le bonheur si ardemment désiré I J'ai déjà dit que dans ces circonstances l'issue la plus évidente est la maladie nerveuse je veux cependant montrer encore de quelle manière un tel couple continue à avoir de l'effet sur son ou ses enfants peu nombreux.
On croit avoir affaire à un transfert sur l'hérédité, mais si l'on y regarde de plus prés il s'agit de l'influence d'impressions infantiles puissantes. La femme névrosée, insatisfaite par son mari, est une mère hyperprotectrice et hyperanxieuse pour son enfant auquel elle transfère son besoin d'amour et elle éveille en lui une précocité sexuelle. La mauvaise entente entre les deux parents excite la vie affective de l'enfant et lui fait ressentir intensément, à un âge encore très tendre, l'amour, la haine et la jalousie. L'éducation sévère qui ne tolère aucune activité de la vie sexuelle si précocement éveillée assiste la force répressive; un tel conflit à un tel âge contient tout ce qui est nécessaire pour provoquer la maladie nerveuse qui dure toute la vie.
J'en reviens maintenant à ce que j'ai affirmé plus haut à savoir que lorsqu'on juge les névroses le plus souvent on ne prend pas en considération toute leur importance. Il ne s'agit pas ici de sous-estimer ces états écartés avec légèreté par les parents, et aussi par les médecins, qui assurent avec aplomb que quelques semaines de cure d'eau froide ou quelques mois de repos pourraient les supprimer. Ce ne sont plus là que des opinions de médecins et de profanes très ignorants, que des mots destinés surtout à offrir au patient une consolation éphémère.
On sait, au contraire, qu'une névrose chronique même si elle ne supprime pas complètement toute capacité de vivre est un lourd handicap tout au long de l'existence de l'individu, un peu comme le sont une tuberculose ou une maladie de cur. On pourrait s'accommoder de cette situation si la maladie névrotique n'excluait des activités civilisées qu'un certain nombre d'individus faibles et permettaient aux autres d'y prendre part, au prix d'infirmités purement subjectives.
Je dois, au contraire, attirer l'attention sur le fait que la névrose, où qu'elle porte et quel que soit celui chez qui on la rencontre, sait faire échouer le dessein civilisateur et se charge justement du travail des forces mentales réprimées, ennemies de la civilisation. Ainsi, en payant la docilité à ses prescriptions profondes par un accroissement de la maladie nerveuse, la société ne peut enregistrer un gain au prix d'un sacrifice, elle n'enregistre en fait aucun gain. Prenons le cas d'une femme qui n aime pas son mari car les conditions dans lesquelles son mariage a débuté et son expérience de la vie conjugale ne lui ont offert aucune raison de l'aimer; elle voudrait bien cependant l'aimer car cela seul correspond à l'idéal du mariage en vue duquel elle a été éduquée.
Elle réprimera donc en elle toutes les motions qui veulent exprimer la vérité et s'opposer à ses aspirations idéales et s'efforcera particulièrement de jouer le rôle d'une épouse tendre et attentionnée. Une maladie névrotique sera la conséquence de cette autorépression et, en peu de temps, cette névrose aura fourni une vengeance contre cet homme qui n'est pas aimé et lui aura causé autant d'insatisfactions et de soucis que l'aurait fait la simple confession du véritable état de choses. C'est là un exemple typique des performances de la névrose.
On observe un échec similaire de la compensation, même après répression d'autres motions qui sont hostiles à la civilisation mais qui ne sont pas directement sexuelles. Par exemple, celui qui est devenu d'une hyper-bonté par suite de la répression puissante de sa tendance constitutionnelle à la dureté et à la cruauté subit par suite une telle perte d'énergie qu'il ne peut accomplir tout ce qui correspond à ses motions compensatrices et finalement il est encore moins bon que s'il n'avait pas réprimé sa tendance.
Ajoutons que, pour un peuple, la restriction de l'activité sexuelle s'accompagne très généralement d'un accroissement de l'anxiété de vivre et de l'angoisse de la mort, ce qui perturbe l'aptitude de l'individu à jouir et sa préparation à affronter la mort pour quelque but que ce soit; cela se traduit dans la diminution de sa tendance à procréer et exclut de la participation à l'avenir ce peuple ou ce groupe de personnes. Tout ceci nous permet de nous demander si notre morale sexuelle « civilisée » vaut les sacrifices qu'elle nous impose, surtout si nous sommes si dépendants de l'hédonisme qu'il ne nous est pas possible de ne pas inscrire une certaine dose de satisfaction et de bonheur individuels au nombre des buts de notre développement culturel.
Ce n'est certes pas au médecin qu'il appartient d'avancer des projets de réforme; il m'a semblé pourtant que je pouvais souligner l'urgence de telles réformes en élargissant l'exposé de V. Ehrenfels relatif aux dommages causés par notre morale sexuelle « civilisée », en indiquant leur rôle quant à l'extension de la maladie nerveuse des temps modernes.