banner_Freud.gif (4668 octets)

Actes symptomatiques et accidentels

1ère partie

Les actes ( ...) dans lesquels nous avons reconnu la réalisation d'une intention inconsciente, se présentaient comme des formes troublées d'autres actes intentionnels et se dissimulaient sous le masque de la maladresse. Les actes accidentels, dont il sera question dans ce chapitre, ne se distinguent des méprises que par le fait qu'ils ne recherchent pas l'appui d'une intention consciente et n'ont pas besoin d'un prétexte. Ils se produisent pour eux-mêmes et sont admis, car on ne leur soupçonne ni but ni intention.

On les accomplit, « sans penser à rien à leur propos », « d'une façon purement accidentelle », « comme si l'on voulait seulement occuper ses mains », et l'on considère que cette explication doit mettre fin à tout examen ultérieur quant à la signification de l'acte. Pour pouvoir bénéficier de cette situation exceptionnelle, les actes en question, qui n'invoquent pas l'excuse de la maladresse, doivent remplir certaines conditions déterminées : ils ne doivent pas être étranges et leurs effets doivent être insignifiants.

J'ai réuni un grand nombre de ces actes accidentels, accomplis par d'autres et par moi-même et, après avoir soumis chaque cas à un examen approfondi, j'ai cru pouvoir conclure que ces actes méritent plutôt le nom de symptomatiques. Ils expriment quelque chose que l'auteur de l'acte lui-même ne soupçonne pas et qu'il a généralement l'intention de garder pour lui, au lieu d'en faire part aux autres.

La moisson la plus abondante de ces actes accidentels ou symptomatiques nous est d'ailleurs fournie par les résultats du traitement psychanalytique des névroses. Je ne puis résister à la tentation de montrer, sur deux exemples provenant de cette source, jusqu'à quel degré et avec quelle finesse ces incidents peu apparents sont déterminés par des idées inconscientes. La limite qui sépare les actes symptomatiques des méprises est si peu tranchée que j'aurais pu tout aussi bien citer ces exemples dans le chapitre précédent.

Au cours d'une séance de psychanalyse, une jeune femme fait part de cette idée qui lui vient à l'esprit : la veille en se coupant les ongles, « elle a entamé la chair alors qu'elle était occupée à enlever la petite peau de la matrice de l'ongle». Ce détail est si peu intéressant qu'on peut se demander pourquoi la malade s'en est souvenue et en a fait part; on soupçonne en conséquence qu'il s'agit d'un acte symptomatique. C'est à l'annulaire qu'est arrivé ce petit malheur, l'annulaire auquel on porte l'alliance.

Le jour de 1'accident était, en outre, le jour anniversaire de son mariage, ce qui confère à la petite blessure un sens tout à fait net et facile à découvrir. Elle raconte, en outre, un rêve se rapportant à la maladresse de son mari et à sa propre anesthésie sexuelle. Mais pourquoi s'est-elle blessée à l'annulaire gauche, alors que c'est sur l'annulaire droit qu'on porte l'alliance? Son mari est avocat, « docteur en droit » et étant jeune fille elle avait une secrète inclination pour un médecin (« docteur en gauche », disait-elle, en plaisantant). Un mariage de la main gauche avait aussi sa signification déterminée.

b) Une jeune femme non mariée raconte : «Hier j'ai déchiré par hasard en deux un billet de banque de 100 florins et j'en ai donné une moitié à une dame qui était en visite chez moi. Aurais-je commis, moi aussi, un acte symptomatique? » Une analyse un peu poussée révèle les détails suivants : Cette femme consacre une partie de son temps et de sa fortune à des œuvres de charité. En commun avec une autre dame, elle assure l'éducation d'un orphelin. Les 100 florins lui ont été envoyés précisément par cette autre dame. Ayant reçu le billet, elle l'a mis dans une enveloppe et déposé provisoirement sur son bureau.

La dame qu'elle avait en visite était une personne notable, s'occupant d'une autre œuvre de charité. Elle était venue chercher une liste de personnes auxquelles elle puisse demander une contribution pour son œuvre. Ne trouvant pas de papier pour écrire les noms, ma patiente prit l'enveloppe qui était sur son bureau et la déchira en deux, sans penser à son contenu : elle voulait, en effet, garder pour elle un duplicata de la liste qu'elle allait donner à sa visiteuse. Qu'on remarque bien le caractère inoffensif de cet acte inutile.

On sait qu'un billet de cent florins ne perd rien de sa valeur, lorsqu'il est déchiré, dès l'instant où il est possible de le reconstituer avec les fragments. Or, étant donné l'importance de l'usage auquel allait servir le morceau de papier, il était certain que la dame le garderait, et il était non moins certain que, dès qu'elle se serait aperçue de son précieux contenu, elle s'empresserait de le renvoyer à sa propriétaire.

Mais quelle pensée inconsciente pouvait bien exprimer cet acte accidentel, facilité par un oubli? La dame en visite était un partisan résolu de notre méthode de traitement. C'est elle qui avait conseillé à ma malade de s'adresser à moi et, si je ne me trompe, cette malade lui était très reconnaissante de ce conseil. Le demi billet de cent florins représenterait-il les honoraires pour cette aimable intervention? Ce serait bien étonnant.

Mais voici d'autres détails. La veille, une intermédiaire d'un autre genre, que ma malade avait rencontrée chez une parente, lui avait demandé si elle ne serait pas disposée à faire la connaissance d'un certain monsieur; et, quelques heures avant l'arrivée de la dame, ma malade avait reçu une lettre dans laquelle ce même monsieur demandait sa main, ce qui l'avait beaucoup amusée.

Lorsque la dame eut préludé à la conversation, en demandant à ma malade des nouvelles de sa santé, celle-ci a pu penser : « Tu m'as bien indiqué le médecin qu'il me fallait; mais je te serais encore plus reconnaissante, si tu pouvais m'aider à trouver le mari qu'il me faut » (et en pensant au mari, elle pensait certainement aussi à un enfant).

Partant de cette idée refoulée, elle a fondu ensemble les deux intermédiaires et a tendu à la visiteuse les honoraires que dans son imagination elle était disposée à offrir à l'autre. Ce qui rend cette explication tout à fait vraisemblable, c'est que pas plus tard que la veille au soir je l'avais entretenue des actes accidentels et symptomatiques. Elle profita de la première occasion pour produire quelque chose d'analogue.

On peut subdiviser les actes symptomatiques et accidentels très fréquents, en les classant dans diverses catégories, selon qu'ils sont habituels, se produisent généralement dans certaines conditions, ou sont isolés. Les premiers (habitude de jouer avec sa chaîne de montre, de se tirailler la barbe, etc.), qui peuvent presque servir à caractériser les personnes qui les accomplissent, se confondent avec les innombrables tics et doivent être traités avec ces derniers.

Je range dans le deuxième groupe les mouvements qu'on accomplit avec la canne qu'on a à la main, le griffonnage avec le crayon qu'on tient entre les doigts, le pétrissage de mie de pain et autres substances plastiques; font partie du même groupe les gens qui ont l'habitude de faire sonner la monnaie qu'ils ont dans leur poche, de tirer sur leurs habits, etc. A toutes ces occupations, qui apparaissent comme des jeux, le traitement psychique découvre un sens et une signification auxquels est refusé un autre mode d'expression.

Généralement, la personne intéressée ne se doute ni de ce qu'elle fait, ni des modifications qu'elle fait subir à ses gestes habituels; elle reste sourde et aveugle aux effets produits par ces gestes. Elle n'entend, par exemple, par le bruit qu'elle produit en faisant remuer les pièces de monnaie qu'elle a dans sa poche et elle prend un air étonné et incrédule lorsqu'on attire son attention sur ce détail.

De même, toutes les manipulations que certaines personnes, sans s'en apercevoir, infligent à leurs habits, ont une signification et méritent de retenir l'attention du médecin. Tout changement dans la mise ordinaire, toute négligence, comme, par exemple, un bouton mal ajusté, toute velléité de laisser telle ou telle partie du corps découverte - tout cela signifie quelque chose que le porteur des habits ne veut pas dire directement et dont le plus souvent il ne se doute même pas.

L'interprétation de ces petits actes accidentels, ainsi que les preuves à l'appui de cette interprétation, se dégagent chaque fois, avec une certitude suffisante, au cours de la séance, des circonstances dans lesquelles l'acte s'est produit, de la conversation qu'on vient d'avoir avec la personne, ainsi que des idées qui lui viennent à l'esprit, lorsqu'on attire son attention sur le caractère, en apparence seulement accidentel, de l'acte.

Etant donné cependant que, dans ce que je viens de dire, j'avais principalement en vue des personnes anormales, je renonce à citer à l'appui de mes affirmations des exemples confirmés par l'analyse; mais si je mentionne toutes ces choses, c'est parce que je suis convaincu que les actes qui nous occupent possèdent chez l'homme normal la même signification que chez les anormaux.

Je citerai un seul exemple, fait pour montrer à quel point un acte symbolique, devenu une habitude, peut se rattacher à ce qu'il y a de plus intime et de plus important dans la vie.

« D'après ce que nous a enseigné le professeur Freud, le symbolisme joue dans la vie infantile de l'homme un rôle beaucoup plus important qu'on ne le croyait, d'après les expériences psychanalytiques les plus anciennes. Sous ce rapport, il n'est pas sans intérêt de rapporter l'analyse suivante, surtout à cause des perspectives médicales qu'elle laisse entrevoir.

« En installant son mobilier dans un nouvel appartement, un médecin retrouve un stéthoscope " simple" en bois. Après avoir cherché pendant un instant la place où il va le déposer, il se sent comme poussé à le placer sur son bureau, entre son propre siège et celui sur lequel il a l'habitude de faire asseoir ses malades. Cette acte était quelque peu bizarre, pour deux raisons.

En premier lieu, ce médecin (qui est neurologue) se sert rarement du stéthoscope, et dans les rares cas où il a besoin de cet appareil, il se sert d'un stéthoscope double (pour les deux oreilles). En second lieu, il gardait tous ses appareils et instruments médicaux dans des tiroirs; celui-ci s'est donc vu accorder un traitement de faveur. Quelques jours après, il ne pensait plus à la chose, lorsqu'une malade, venue en consultation et qui n'avait jamais vu un stéthoscope " simple", lui demanda ce que c'était.

Ayant reçu l'explication, elle demanda encore pourquoi l'instrument était posé là et non pas ailleurs; à quoi le médecin répondit assez vivement que cette place en valait bien une autre. Ces questions ne l'en frappèrent pas moins, et il commença à se demander Si son acte ne lui avait pas été dicté par des motifs inconscients. Familiarisé avec la méthode psychanalytique, il résolut de tirer la chose au clair.

« Il se rappela tout d'abord qu'alors qu'il était étudiant en médecine il avait un chef de service qui avait l'habitude, pendant ses visites dans les salles d'hôpital, de tenir à la main un stéthoscope simple dont il ne se servait jamais. Il admirait beaucoup ce médecin et lui était très dévoué. Plus tard, étant devenu lui-même médecin des hôpitaux, il avait pris la même habitude et se serait senti mal à l'aise Si, par mégarde, il était sorti de chez lui sans balancer l'instrument à la main.

Ce qui prouvait cependant l'inutilité de cette habitude, ce n'était pas seulement le fait que le seul stéthoscope dont il se servait réellement était un stéthoscope double qu'il portait dans sa poche, mais aussi cette particularité qu'il avait conservé son habitude, après avoir été nommé dans un service de chirurgie où le stéthoscope n'était d'aucune utilité. La signification de ces observations apparaît, si nous admettons la nature phallique de cet acte symbolique.

« Un autre fait dont il retrouva le souvenir était le suivant : jeune garçon, il avait été frappé par l'habitude du médecin de famille de garder son stéthoscope simple à l'intérieur de son chapeau. Il trouvait intéressant que le médecin ait toujours eu à sa portée son principal instrument, lorsqu'il allait voir des malades, et qu'il lui ait suffi d'enlever son chapeau (c'est-à-dire une partie de ses vêtements), pour l'en retirer.

Jeune enfant, il avait beaucoup de sympathie pour ce médecin; et en s'analysant récemment, il se rappela qu'à l'âge de trois ans et demi il eut deux phantasmes au sujet de la naissance de sa plus jeune sœur premièrement, qu'elle était née de lui-même et de sa mère, deuxièmement, de lui-même et du docteur. Dans ces phantasmes, il jouait aussi bien le rôle féminin que le rôle masculin.

Il se rappela ensuite avoir été, à l'âge de six ans, examiné par ce même médecin, et il se souvenait nettement de la sensation voluptueuse qu'il avait éprouvée à sentir la tête du docteur appuyée sur sa poitrine par l'intermédiaire du stéthoscope, ainsi que le va-et-vient rythmique de ses mouvements respiratoires. A l'âge de trois ans il eut une maladie chronique des bronches qui nécessita des examens répétés, dont il ne se souvient d'ailleurs pas.

« A l'âge de huit ans, il fut fortement impressionné, en entendant un de ses camarades raconter que le médecin avait l'habitude de se mettre au lit avec ses patientes. Ce récit avait un fond de vérité, car le médecin. en question jouissait de la sympathie de toutes les femmes du quartier (et de sa mère aussi). L'analysé lui-même avait éprouvé plus d'une fois le désir sexuel en présence de certaines de ses patientes; il en avait successivement aimé deux et avait fini par épouser une cliente.

Il est à peu près certain que c'est son identification inconsciente avec le médecin qui le poussa à choisir la carrière médicale. Il résulte d'analyses faites sur d'autres médecins que telle est en effet la raison la plus fréquente (bien qu'il soit difficile de préciser cette fréquence) du choix de cette carrière. Dans le cas précis, il put y avoir deux moments décisifs en premier lieu, la supériorité, qui s'est manifestée dans plusieurs occasions, du médecin sur le père, dont le fils était très jaloux; et en second lieu le fait que le médecin savait des choses défendues et avait de nombreuses occasions de satisfaction sexuelle.

« L'analysé retrouve ensuite le souvenir d'un rêve (qui a été publié ailleurs) de nature nettement homosexuelle et masochiste, dans lequel un homme, qui n'est qu'un avatar du médecin, menaçait le rêveur d'un glaive. Cela lui rappela une histoire qu'il avait lue dans le Chant des Niebelungen et où il est question d'une épée que Sigurd aurait placée entre lui et Brunhilde endormie. La même histoire figure dans la légende d'Arthur que notre homme connaît également.

« Le sens de l'acte symptomatique devient ainsi compréhensible. Le médecin avait placé son stéthoscope entre lui et ses patientes, tout comme Sigurd avait placé son épée entre lui et la femme à laquelle il ne devait pas toucher. C'était un acte de compromis qui devait servir à deux fins éveiller, en présence d'une patiente séduisante, son désir refoulé d'avoir avec elle des rapports sexuels et lui rappeler en même temps que ce désir ne pouvait être satisfait. Il s'agissait, pour ainsi dire, d'un charme contre les assauts de la tentation.

« J'ajouterai encore que le garçon a été fortement impressionné par ces vers du Richelieu de Lord Lytton Beneath the rule of men entirely great  / The pen is mightier than the sword " qu'il est devenu un écrivain fécond et qu'il se sert d'un stylo extraordinairement grand Comme je lui demandais : " Quel besoin avez-vous d'un porte-plume pareil? ", il répondit : " « J'ai tant de choses à exprimer. »

Cette analyse montre une fois de plus quelles profondeurs de la vie psychique nous révèlent les actes soi-disant inoffensifs, dépourvus de sens " et à quelle période précoce de la vie commence à se développer la tendance à la symbolisation. Je puis encore citer un cas de ma pratique psychothérapique où une main jouant avec une boule de mie de pain m'a fait des révélations intéressantes.

Mon patient était un jeune garçon à peine âgé de 13 ans, atteint depuis deux ans d'une hystérie grave et qui, après un long séjour infructueux dans un établissement hydrothérapique, m'avait été confié en vue d'un traitement psychanalytique. Il avait dû, à mon avis, se livrer à certaines expériences sexuelles et il était tourmenté, étant donné son âge, par des questions d'ordre sexuel. Je me suis cependant abstenu de lui venir en aide en lui apportant des explications, car je voulais une fois de plus éprouver la solidité de mes hypothèses. Je devais donc chercher la voie à suivre pour obtenir cette vérification. Or, un jour, je fus frappé par le fait suivant : il roulait quelque chose entre les doigts de sa main droite, plongeait la main dans sa poche où ses doigts continuaient à jouer, la retirait de nouveau, et ainsi de suite.

Je lui demandai ce qu'il avait dans la main ; pour toute réponse, il desserra ses doigts. C'était de la mie de pain, roulée en boule. A la séance suivante, il apporta un autre morceau de mie et, pendant que je conversais avec lui, il fit de cette mie, avec une rapidité extraordinaire et les yeux fermés, toutes sortes de figures qui m'ont vivement intéressé. C'étaient de petits bonshommes, semblables aux idoles préhistoriques les plus primitives, ayant une tête, deux bras, deux jambes et, entre les jambes, un appendice qui se terminait par une longue pointe.

Cette figure n'était pas plus tôt achevée que mon malade roulait de nouveau sa mie de pain en boule. A d'autres moments, il laissait son œuvre intacte, mais multipliait les appendices, afin de dissimuler le sens de celui qu'il avait formé entre les jambes. Je voulais lui montrer que je l'avais compris, sans toutefois lui donner le prétexte d'affirmer qu'il n'avait pensé à rien en modelant ses bonshommes.

Dans cette intention, je lui demandai brusquement s'il se rappelait l'histoire de ce roi romain qui, dans son jardin, avait répondu par une pantomime à l'envoyé de son fils. Le garçon prétendit qu'il ne se la rappelait pas, bien qu'il l'eût apprise beaucoup plus récemment que moi. Il me demanda si je faisais allusion à l'histoire où la réponse avait été écrite sur le crâne rasé d'un esclave. «Non, répondis-je, cette dernière anecdote se rattache à l'histoire grecque ».

Et je lui racontai ce dont il s'agissait : le roi Tarquin le Superbe avait ordonné à son fils de s'introduire dans une cité latine ennemie; le fils, qui avait réussi à se créer des intelligences dans la ville, envoya au roi un messager chargé de lui demander ce qu'il devait faire ensuite; le roi ne donna aucune réponse, mais s'étant rendu dans son jardin, se fit répéter la question et abattit sans mot dire les plus grandes et les plus belles têtes de pavots.

Il ne resta au messager qu'à aller raconter à Sextus ce qu'il avait vu; Sextus comprit et veilla à supprimer par l'assassinat les citoyens les plus notables de la ville. Pendant que je parlais, le garçon avait cessé de pétrir sa mie; et lorsque je fus arrivé au passage racontant ce que le roi fit dans son jardin, et notamment aux mots : « abattit sans mot dire », mon malade abattit, à son tour, la tête de son bonhomme avec la rapidité d'un éclair. Il m'avait donc compris et remarqué que je le comprenais moi aussi.

Je pus commencer à l'interroger directement et lui donnai les renseignements qui l'intéressaient et au bout de peu de temps il fut guéri de sa névrose. Les actes symptomatiques, dont on trouve une variété inépuisable aussi bien chez l'homme sain que chez l'homme malade, méritent notre intérêt pour plus d'une raison. Ils fournissent au médecin des indications précieuses qui lui permettent de s'orienter au milieu de circonstances nouvelles ou encore peu connues ; elles révèlent à l'observateur profane tout ce qu'il désire savoir, et quelquefois même plus qu'il ne désire. Celui qui sait utiliser ces indications doit à l'occasion procéder comme le faisait le roi Salomon qui, d'après la légende, comprenait le langage des animaux. Un jour, je fus prié de venir examiner un jeune homme qui se trouvait chez sa mère.

La première chose qui me frappa lorsqu'il vint au-devant de moi, ce fut une grande tache blanche sur son pantalon, tache qui, à en juger par ses bords caractéristiques, devait provenir d'un blanc d’œuf. Après un bref moment d'embarras, le jeune homme s'excusa, en disant qu'étant un peu enroué il avait gobé un ouf cru dont un peu de blanc avait coulé sur son pantalon et, pour confirmer ses dires, il me montra une assiette sur laquelle il y avait encore de la coquille ouf.

La provenance de la tache suspecte semblait donc expliquée de la manière la plus naturelle. Mais lorsque la mère nous eut laissés en tête-à-tête, je le remerciai de m'avoir ainsi facilité le diagnostic et pus sans difficulté obtenir de lui l'aveu qu'il se livrait à la masturbation. - Une autre fois, j'eus à examiner une dame aussi riche que vaniteuse et sotte et qui avait l'habitude de répondre aux questions du médecin par une avalanche de plaintes incohérentes, qui rendaient le diagnostic particulièrement difficile.

En entrant, je la trouvai assise devant un petit guéridon en train de ranger en tas des florins d'argent, et en se levant elle fit tomber quelques pièces sur le parquet. Je l'aidai à les ramasser et ne tardai pas à interrompre la description de sa misère en lui demandant « Votre distingué gendre vous a-t-il donc fait perdre tant d'argent que cela? »

Elle me répondit par un non! irrité, pour me raconter l'instant d'après l'état d'exaspération dans lequel la mettait la prodigalité de son gendre. Je dois ajouter que je ne l'ai plus jamais revue c'est qu'on ne se fait pas toujours des amis parmi ceux à qui l'on révèle la signification de leurs actes symptomatiques.

Le Dr J.E.G. van Emden (de La Haye) relate un autre cas d'aveu « par acte symptomatique » : «Lors de l'addition, le garçon d'un petit restaurant de Berlin prétendit que le prix d'un certain plat avait été augmenté de 10 pfennigs. Comme je lui demandais pourquoi cette augmentation ne figurait pas sur la carte, il répondit qu'il s'agissait évidemment d'une omission, mais qu'il était sûr de ce qu'il avançait.

En mettant l'argent dans sa poche, il fit tomber sur la table, juste devant moi, une pièce de dix pfennigs. "Je sais maintenant que vous m'avez trop compté. Voulez-vous que je me renseigne à la caisse? - Pardon, permettez... un instant... " et il disparut.

« Il va sans dire que je ne me suis pas opposé à sa retraite, et lorsqu'il revint deux minutes plus tard, en s'excusant d'avoir, par une erreur inconcevable, confondu le plat en question avec un autre, je lui ai remis les dix pfennigs en récompense de sa contribution à la psychopathologie de la vie quotidienne. »

C'est en observant les gens pendant qu'ils sont à table qu'on a l'occasion de surprendre les actes symptomatiques les plus beaux et les plus instructifs.

Voici ce que raconte le Dr Hanns Sachs :

« J'ai eu l'occasion d'assister au souper d'un couple un peu âgé auquel je suis apparenté. La femme a une maladie d'estomac et observe un régime rigoureux. Lorsqu'on apporta le rôti, le mari pria la femme, qui ne devait pas toucher à ce plat, de lui donner la moutarde. La femme ouvre le buffet, en retire un petit flacon contenant les gouttes dont elle fait usage et le dépose devant le mari.

Entre le pot de moutarde en forme de tonneau et le petit flacon à gouttes, il n'y avait évidemment aucune ressemblance susceptible d'expliquer la confusion; et cependant la femme ne s'aperçut de son erreur que lorsque le mari eut en riant attiré son attention sur ce qu'elle avait fait. Inutile d'insister sur la signification de cet acte symptomatique. Elle saute aux yeux.

Je dois au docteur B. Dattner (de Vienne) la communication d'un précieux cas de ce genre, qui a été très habilement utilisé par l'observateur :

« Je suis en train de déjeuner au restaurant avec mon collègue de philosophie, le Dr H. Il me raconte ce qu'il y a de pénible dans la situation d'un stagiaire et ajoute à ce propos qu'avant la fin de ses études il était entré à titre de secrétaire chez le ministre plénipotentiaire du Chili. « Puis le ministre a été remplacé, et je ne me suis pas présenté au nouveau. » Et pendant qu'il prononce cette dernière phrase, il porte à la bouche un morceau de gâteau, mais le laisse tomber du couteau, comme par maladresse.

Je saisis aussitôt le sens caché de cet acte symptomatique et je glisse, comme en passant, à mon collègue, peu familiarisé avec la psychanalyse :  « Vous avez laissé tomber là un bon morceau. » Il ne s'aperçoit pas que mes paroles peuvent se rapporter tout aussi bien à son acte symptomatique, et il répète avec une vivacité surprenante les mots que je viens de prononcer :  «  Oui, c'était en effet un bon morceau, celui que j'ai laissé tomber. » Et il se soulage en me racontant, sans omettre un détail, sa maladresse qui l'a privé d'une place bien payée.

« La signification de son acte symptomatique apparaît lorsqu'on songe que mon collègue devait éprouver une certaine gêne à me parler, à moi qu'il connaissait très peu, de sa situation matérielle précaire mais l'idée qu'il voulait refouler a déterminé un acte symptomatique qui a exprimé symboliquement ce qui devait rester caché et a fourni ainsi à mon interlocuteur un moyen de soulagement qui avait sa source dans l'inconscient.

Les exemples suivants montrent quelle signification peut avoir le fait d'emporter involontairement un objet appartenant à une autre personne.

1) Dr B. Dattner «Un de mes collègues fait une visite à une de ses amies d'enfance, la première visite après le mariage de celle-ci. Il me parle de ce petit événement, m'exprime à ce propos son étonnement d'avoir été obligé, contrairement à son intention, de prolonger un peu cette visite, et il me fait part en même temps d'un singulier acte manqué qu'il a commis dans cette maison.

« Le mari de l'amie, qui avait, lui aussi, pris part à la conversation, se mit, à un moment donné, à chercher une boîte d'allumettes qui (mon collègue s'en souvient fort bien) se trouvait sur la table, lorsqu'il était entré dans la pièce. On cherche partout, mon collègue fouille dans ses poches, se disant qu'après tout il a bien pu par mégarde se l'approprier, mais en vain. Ce n'est que longtemps après qu'il la retrouva réellement dans une poche, et à cette occasion il fut frappé par le fait que la boîte ne renfermait qu'une seule allumette.

« Deux jours plus tard, le collègue fit un rêve dans lequel la boîte figurait à titre de symbole et son amie d'enfance à titre de personnage principal, ce qui ne fit que confirmer l'explication que je lui avais donnée, à savoir qu'il avait voulu par son acte manqué (appropriation involontaire de la boîte) affirmer son droit de priorité et de possession exclusive (il n'y avait qu'une seule allumette dans la boîte). »

Dr Hanns Sachs : « Notre bonne a un faible pour un certain gâteau. C'est là un fait incontestable, car c'est le seul plat qu'elle ne rate jamais. Un dimanche, elle apporte ce gâteau, le dépose sur la crédence, enlève les assiettes du plat précédent et les range sur le plateau sur lequel elle a apporté le gâteau; mais, au lieu de nous servir celui-ci, elle le place sur le tas d'assiettes et emporte le tout à la cuisine.

Nous avions cru tout d'abord qu'elle avait quelque chose à arranger au gâteau, mais, ne la voyant pas revenir, ma femme se décide à la rappeler et lui demande : «  Betty, qu'avez-vous donc fait du gâteau? » Il fallut lui rappeler qu'elle l'avait emporté; elle l'avait donc chargé sur le plateau, emporté à la cuisine, déposé quelque part sur une table ou ailleurs, " sans remarquer ce qu'elle faisait ".

« Le lendemain, lorsque nous voulûmes manger ce qui restait du gâteau, ma femme constata que la bonne n'avait pas touché au morceau qui lui avait été réservé. Questionnée sur les raisons de son abstention, elle répondit, légèrement embarrassée, qu'elle n'avait pas envie d'en manger. L'attitude infantile de la jeune fille est visible dans toute cette affaire d'abord, l'avidité infantile qui ne veut partager avec personne l'objet de ses désirs; ensuite, la réaction non moins infantile par le dépit : puisque je ne puis avoir le gâteau pour moi toute seule, je préfère n'en rien avoir; gardez-le pour vous. »

Les actes accidentels ou symptomatiques se rattachant à la vie conjugale ont souvent la plus grande signification et peuvent inspirer la croyance aux signes prémonitoires à ceux qui ne sont pas familiarisés avec la psychologie de l'inconscient. Ce n'est pas un bon début, lorsqu'une jeune femme perd son alliance au cours du voyage de noces ; il est vrai que le plus souvent l'alliance, qui a été mise par distraction dans un endroit ou on n a pas l'habitude de la mettre, finit par être retrouvée.

Je connais une femme divorcée qui, longtemps avant le divorce, se trompait souvent, en signant de son nom de jeune fille les documents concernant l'administration de ses biens. - Un jour, me trouvant en visite chez un couple récemment marié, j'ai entendu la jeune femme me raconter en riant qu'étant allée, au retour du voyage de noces, voir sa sœur, celle-ci lui proposa de l'accompagner dans les magasins pour faire des achats, pendant que le mari irait à ses affaires.

Une fois dans la rue, elle aperçut, sur le trottoir opposé, un monsieur dont la présence dans cette rue sembla l'étonner, et elle dit à sa sœur « Regarde, on dirait que c'est M. L. » Elle avait oublié que ce M. L. était depuis plusieurs semaines son époux. Je me suis senti mal à l'aise en écoutant ce récit, mais m'abstins d'en tirer une conclusion. Je ne me suis souvenu de cette petite histoire qu'au bout de plusieurs années, lorsque ce mariage eut pris une tournure des plus malheureuses.

Aux travaux très intéressants de A. Maeder, publiés en français, j'emprunte l'observation suivante, qui d'ailleurs pourrait tout aussi bien figurer dans le chapitre sur les Oublis:

« Une dame nous racontait récemment qu'elle avait oublié d'essayer sa robe de mariage et s'en souvint la veille du mariage à huit heures du soir, alors que la couturière désespérait de voir sa cliente. Ce détail suffit à montrer que la fiancée ne se sentait pas très heureuse de porter une robe d'épousée, qu'elle cherchait à oublier cette idée pénible. Elle est aujourd'hui... divorcée. »

Un de mes amis, qui sait observer et interpréter les signes, m'a raconté que la grande tragédienne Eleonora Duse accomplit dans un de ses rôles un acte symptomatique qui montre bien toute la profondeur de son jeu. Il s'agit d'un drame d'adultère elle vient d'avoir une explication avec son mari et se trouve plongée dans ses pensées, tandis que le séducteur s'approche d'elle. Pendant ce bref intervalle elle joue avec l'alliance qu'elle porte au doigt elle l'enlève, la remet et l'enlève de nouveau. La voilà prête à tomber dans les bras de l'autre.

A cela se rattache ce que Th. Reik raconte au sujet d'autres actes symptomatiques portant sur l'alliance: « Nous connaissons les actes symptomatiques accomplis par des époux et qui consistent à enlever et à remettre machinalement leur alliance. Mon collègue K. a accompli toute une série d'actes symptomatiques de ce genre. Une jeune fille qu'il aimait lui fit cadeau d'une bague, en lui recommandant de ne pas la perdre, car s'il la perdait, ce serait un signe qu'il ne l'aimerait plus.

Par la suite il fut constamment obsédé par la crainte de perdre la bague. Lorsqu'il lui arrivait de l'enlever, pour se laver les mains, par exemple, il oubliait régulièrement la place où il l'avait mise et ne la retrouvait souvent qu'après de longues recherches. Lorsqu'il laissait tomber une lettre dans une boîte, il appréhendait toujours qu'un mouvement maladroit de la main contre le rebord de celle-ci ne fasse glisser la bague pour l'envoyer rejoindre la lettre au fond de la boîte.

Un jour il manœuvra si bien que l'accident tant redouté arriva réellement. C'était un jour où il expédiait une lettre de rupture à une de ses anciennes maîtresses, devant laquelle il se sentait coupable. Au moment de laisser tomber la lettre dans la boite, il fut pris du désir de revoir cette femme, désir qui entra en conflit avec son affection pour sa maîtresse actuelle. »

A propos de ces actes symptomatiques ayant pour objet la bague, l'anneau ou l'alliance, on constate une fois de plus que la psychanalyse ne découvre rien que les poètes n'aient pressenti depuis longtemps déjà.

Dans le roman de Fontane Avant l'orage, le conseiller de justice Turgany dit pendant un jeu de gages : « Croyez-moi, mesdames, la remise d'un gage révèle parfois les mystères les plus profonds de la nature. » Parmi les exemples qu'il cite à l'appui de son affirmation, il en est un qui mérite un intérêt particulier. « Je me souviens, dit-il, d'une femme de professeur, à l'âge de l'embonpoint, qui, chaque fois, remettait en gage son alliance qu'elle tirait du doigt. Permettez-moi de ne pas vous décrire le bonheur conjugal de cette maison. »

« Il se trouvait dans la même société, continua-t-il, un monsieur qui ne se lassait pas de déposer sur les genoux de cette dame son couteau de poche, muni de dix lames, d'un tire-bouchon et d'un briquet, jusqu'à ce que ce couteau monstre, après avoir déchiré plusieurs jupes de soie, ait disparu à travers les déchirures, à la grande indignation du public. »

Il n'est pas étonnant qu'un objet comme une bague ait une signification aussi riche, alors même qu'aucun sens érotique ne s'y trouve attaché, c'est-à-dire alors même qu'il ne s'agit ni d'une bague de fiançailles, ni d'une alliance.

000bilan.jpg (4492 octets)