Jalousie, paranoïa et homosexualité
3eme partie
Homosexualité. La reconnaissance du facteur organique de l'homosexualité ne nous dispense pas de l'obligation d'étudier les processus psychiques qui accompagnent sa genèse. Le processus typique, constaté déjà dans un grand nombre de cas, consiste en ce que le jeune homme, jusque-là fixé intensément à la mère, prend un tournant quelques années après le décours de la puberté, s'identifie lui-même avec la mère et porte son regard sur des objets d'amour dans lesquels il peut se retrouver lui-même, qu'il voudrait alors aimer comme la mère l'a aimé.
Comme signe marquant de ce procès, sinstaure, habituellement pour de nombreuses années, la condition d'amour voulant que les objets masculins aient nécessairement l'âge auquel la mutation s'est effectuée chez lui. Nous avons appris à connaître divers facteurs qui contribuent vraisemblablement avec une force variable à ce résultat. D'abord la fixation à la mère, qui rend difficile le passage à un autre objet féminin.
L'identification avec la mère est une issue à cette liaison d'objet et permet en même temps de rester en un certain sens fidèle à ce premier objet. Ensuite l'inclination au choix d'objet narcissique, qui est en général plus immédiate et plus facile à suivre que le tournant vers l'autre sexe. Derrière ce facteur s'en cache un autre d'une force toute particulière, à moins qu'il ne coïncide avec lui : la haute estime pour l'organe masculin et l'incapacité à renoncer à sa présence chez l'objet d'amour.
Le peu d'estime pour la femme, l'aversion envers celle-ci, voire la répugnance pour elle, découlent en règle générale de la découverte faite de bonne heure que la femme ne possède pas de pénis. Plus tard nous avons encore appris à connaître comme motif puissant du choix d'objet homosexuel la prise en considération du père ou l'angoisse devant lui, puisque le renoncement à la femme a pour signification que l'on esquive la concurrence avec lui (ou avec toutes les personnes masculines qui viennent à sa place).
Les deux derniers motifs, le maintien de la condition du pénis tout comme l'esquive, peuvent être portés au compte du complexe de castration. Liaison à la mère - narcissisme - angoisse de castration, ces facteurs, du reste en aucune manière spécifiques, nous les avions jusqu'ici décelés dans l'étiologie psychique de l'homosexualité, et il s'y associait encore l'influence de la séduction qui est responsable d'une fixation précoce de la libido, tout comme celle du facteur organique qui favorise le rôle passif dans la vie amoureuse.
Mais nous n'avons jamais cru que cette analyse de la genèse de l'homosexualité fût complète. Je peux aujourd'hui renvoyer à un nouveau mécanisme qui conduit au choix d'objet homosexuel, bien que je ne puisse indiquer à quel degré il faille évaluer son rôle dans la mise en forme de l'homosexualité extrême, celle qui est manifeste et exclusive. L'observation me rendit attentif à plusieurs cas dans lesquels, dans l'enfance précoce, des motions jalouses particulièrement fortes provenant du complexe maternel avaient surgi envers les rivaux, le plus souvent des frères plus âgés. Cette jalousie conduisit à des positions intensément hostiles et agressives envers les frères et surs, positions qui purent aller jusqu'au souhait de mort, mais ne tinrent pas bon face au développement. Sous les influences de l'éducation, certainement aussi par suite de l'impuissance persistante de ces motions, il s'ensuivit le refoulement de celles-ci et une mutation des sentiments, de sorte que les rivaux antérieurs devinrent désormais les premiers objets d'amour homosexuels.
Une telle issue de la liaison à la mère montre de multiples relations intéressantes avec d'autres procès que nous connaissons. Elle est d'abord le parfait pendant au développement de la paranoïa persecutoria dans laquelle les personnes initialement aimées deviennent les persécuteurs haïs, alors qu'ici les rivaux haïs se muent en objets d'amour. Elle se présente en outre comme une exagération du processus qui, de mon point de vue, conduit à la genèse individuelle des pulsions sociales.
Ici comme là sont d'abord présentes des motions jalouses et hostiles qui ne peuvent parvenir à la satisfaction, et les sentiments d'identification, aussi bien tendres que sociaux, apparaissent comme formations réactionnelles contre les impulsions d'agression refoulées. Ce nouveau mécanisme du choix d'objet homosexuel, la genèse à partir d'une rivalité surmontée et d'une inclination à l'agression refoulée, se mêle dans nombre de cas aux conditions typiques connues de nous.
Il n'est pas rare d'apprendre à partir de l'histoire de vie d'homosexuels que le tournant chez eux intervint après que la mère eut fait l'éloge d'un autre garçon et l'eut prôné comme modèle. Par là fut stimulée la tendance au choix d'objet narcissique et après une courte phase de jalousie aiguë, le rival était devenu l'objet d'amour.
Mais sinon, le nouveau mécanisme se distingue par le fait que la mutation s'y fait dans des années beaucoup plus précoces et que l'identification à la mère passe à l'arrière-plan. Aussi ne conduisait-il, dans les cas observés par moi, qu'à des positions homosexuelles qui n'excluaient pas l'hétérosexualité et n'entraînaient aucun horror feminae.
Il est connu qu'un assez grand nombre de personnes homosexuelles se signalent par un développement particulier des motions pulsionnelles sociales et par un dévouement aux intérêts d'utilité commune. On serait tenté d'en fournir l'explication théorique en disant qu'un homme qui voit en d'autres hommes de possibles objets d'amour se comporte nécessairement, envers la communauté des hommes, autrement qu'un autre qui est obligé d'apercevoir en l'homme d'abord le rival auprès de la femme.
A cela s'oppose cette considération seule qu'il y a aussi dans l'amour homosexuel jalousie et rivalité et que la communauté des hommes englobe aussi ces rivaux possibles. Mais de même, si l'on fait abstraction de ce fondement spéculatif, le fait que le choix d'objet homosexuel procède fréquemment d'un surmontement prématuré de la rivalité avec l'homme ne peut non plus être indifférent pour la corrélation de l'homosexualité et de la sensibilité sociale.
Dans la perspective psychanalytique, nous sommes habitués à percevoir les sentiments sociaux comme des sublimations de positions objectales homosexuelles. Chez les homosexuels qui ont le sens social, le détachement des sentiments sociaux d'avec le choix d'objet n'aurait pas pleinement réussi.